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Catherine Dufour — Le Poème au carré
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Catherine Dufour — Le Poème au carré
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-332-9 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Le Poème au carré
ASSISE SOUS UN GRAND TILLEUL, Alice s’ennuyait un peu. Elle venait juste de finir son livre et elle ne savait pas quoi faire en attendant l’heure du thé. Elle s’allongea sur l’herbe en prenant soin de lisser ses cheveux sur ses épaules, car depuis qu’elle avait eu dix ans il était nécessaire qu’elle se montre un peu coquette (sa sœur avait ététrèsprécisesur ce point). Ce-pendant, elle veilla à garder les yeux grands ouverts afin de ne pas retomber dans un de ces rêves interminables qu’elle faisait autrefois, et dont le récit ne lui avait valu que des réflexions désobligeantes ou, au contraire, des attentions incongrues. Le ciel, à travers les branches du tilleul, était aussi bleu que bleu se peut, de fait Alice fut surprise de recevoir sur le coin du menton une petite goutte fraîche, puis une autre sur le bout du nez, et encore deux autres au milieu du front. Elle s’assit précipitamment, passa sa main sur son visage et regarda le bout de ses doigts. « C’est tout à fait étrange, dit-elle à haute voix, car elle n’avait pas perdu l’habitude de se prendre à témoin quand elle ne trouvait pas d’autre interlocuteur, mais il me semble bien qu’il s’agit de confiture. » Elle goûta, hésitante, puis s’exclama : « De la confiture d’orange ! Vraiment ! Vraiment ! Comme cela est cocasse ! Hélas, je crains de rêver une fois de plus. » À l’idée de devoir encore grandir, rapetisser, et courir après des lapins blancs, et tom-ber sur au moins trois mille kilomètres, et écouter des poésies presque aussi longues, elle se sentit lasse au point de se rallonger sur l’herbe. « Oh ! » fit-elle. Au-dessus du tilleul, d’immenses nuages glissaient contre le bleu du ciel et ils étaient positivement oranges, avec des nuances ici et là comme des croissants plus sombres, qui ressemblaientexactementà des zestes confits. « Je n’ai encore jamais vu des nuages si bizarres », dit Alice en se rasseyant. Elle était en train de lisser à nouveau ses cheveux quand un lièvre coiffé d’un entonnoir passa juste à côté d’elle puis disparut dans un taillis à sa droite. Alice se leva avec un soupir et s’approcha du taillis, au-dessous duquel s’ouvrait un terrier d’allure familière. Pour une fois, me voilà contente d’avoir grandi : il est tout à fait impossible que je tombe à nouveau jusqu’au terrain de croquet de la Reine, songea Alice. Non qu’elle n’aimât pas le cro-quet, mais celui-là était très difficile à jouer, surtout parce que les flamands roses et les héris-sons n’étaient guère obéissants. « Les morses non plus, ne sont pas très obéissants », dit une voix au-dessus d’elle. Elle se retourna et vit que, près du taillis, se tenait un Sergent, tout de rouge vêtu, avec des agrafes d’argent sur le velours de son habit qui brillaient dans l’étrange lumière orange, et un
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drôle de petit chapeau noir qu’elle trouva extrêmement ridicule (mais elle n’éclata pas de rire, car elle avait fêté ses dix ans). Le Sergent portait une brève moustache et de fines lunettes rondes aux verres fumés, comme Mr. Carlisle qui venait de temps en temps à la maison pour accorder le piano. (Mais il estbeaucoup plus beau que Mr. Carlisle, se dit Alice, qui n’était pourtant guère accoutumée à avoir un avis sur le visage des autres gens depuis que sa sœur lui avait expliqué que ce n’était pas son affaire.) « Monsieur… monsieur, je crois me souvenir que les morses sont surtout des êtres cruels », dit-elle d’une toute petite voix. Puis elle rougit, car elle avait tout à fait oublié de se présenter. Bien sûr, pensa-t-elle,si l’on tient compte du fait que je suis presque une jeune fille, ce se-rait plutôt à lui de se présenter… mais je crois que, dans ce cas, il serait bienséant que je ne lui adresse même pas la parole ; ce qui serait dommage, car j’ai très envie qu’il me dise pourquoi il porte un si petit chapeau avec un si grand uniforme. « Pourquoi cruel ? reprit le Sergent en agitant sa minuscule moustache à gauche et à droite de sa bouche. Il n’est pas de créature plus pacifique que le morse, hormis le hérisson bien sûr, et je vous trouve bienoutrecuisanteenvers ces animaux-là. – Je suis désolée de vous avoir blessé, dit Alice, assez peu fière.» (Peut être compte-t-il un morse parmi ses amis, ou encore dans sa famille ?songea-t-elle. Quoique cela me paraisse peu pro-bable, car il me semble avoir des dents tout à fait à la bonne taille… à la bonne taille pour un Sergent, bien sûr, s’empressa-t-elle de penser, pour ne pas froisser davantage le Sergent.Et je me demande si le motoutrecuisantest bien réguliermorse et d’un char-.) « Mais on m’a raconté, reprit-elle, l’histoire d’un pentier qui mangeaient des huîtres et… – Et vous-même, n’en avez-vous jamais mangé ? – Eh bien, hésita Alice, cela a pu m’arriver mais… je ne les avais pas invitées à faire une promenade auparavant, voyez-vous ? – Pas du tout », grommela le Sergent, et, se penchant par-dessus Alice, il commença à cueillir les fleurs du taillis. Alice se leva pour le regarder faire, et trouva que c’était des fleurs ravissantes, avec de grands pétales jaunes et verts aussi translucides que des pièces de mica, et qui poussaient si vite que le Sergent dut déplier un escabeau puis se jucher sur la planche du sommet, et finalement se hausser sur la pointe des pieds. « Elles croissent incroyablement haut, n’est-ce pas ? dit-il sur un ton pensif, tout en coupant les épaisses tiges vertes avec une pince en argent. – Oh… assez, oui, dit Alice, qui avait le vertige à force de garder la tête renversée en arrière. – Voulez-vous m’aider à les porter jusqu’à leur destinataire ? » dit le Sergent qui, redes-cendu de son escabeau, liait les fleurs entre elles à l’aide de la mentonnière de son chapeau. « Eh bien, oui, si vous voulez », dit Alice. Puis elle réfléchit et ajouta : « À moins qu’elles ne soient pour la Reine Rouge. Ou la Duchesse. Ou… – Ces Dames n’ont-elles pas été avec vous d’une hospitalité irréprochable s’étonna le Sergent en ouvrant de grands yeux réprobateurs. Alice bafouilla un peu, puis se souvint qu’elle avait dix ans passés et qu’elle n’était plus obligée de se laisser impressionner :
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« Non, vraiment non. Elles parlent fort, tiennent des propos incohérents, me réprimandent à chaque phrase que je dis et mettent beaucoup trop de poivre dans la soupe, de sorte que cela me pique le nez. Quand elles ne veulent pas me couper la tête. – Bah, rétorqua le Sergent, ce n’est pas toujours désagréable, de perdre la tête. Et qu’avez-vous contre le poivre ? Je m’appelle Poivre moi-même, et nul ne m’a encore dit que je piquais. » Il lui tourna le dos et se mit à marcher à grands pas à travers la prairie, portant sur l’épaule droite son immense bouquet de fleurs, qui laissait un sillon d’herbes couchées der-rière lui. « Je voulais vous demander… haleta Alice qui peinait à se maintenir à sa hauteur, je voulais vous demander pourquoi vous portez ce chapeau. – De deux choses l’une, répondit le Sergent Poivre d’un air martial, ou j’ai un chapeau, ou je n’en ai pas. Et si je n’en ai pas, il n’y a pas de question à poser sur mon chapeau. Sinon : “Pourquoi ne portez-vous pas de chapeau ?” Voilà qui serait une question oiseuse. Et si j’en ai un… – Ah non ! » s’écria Alice en tapant du pied, ce pourquoi elle fut contrainte de s’arrêter, mais heureusement, le Sergent Poivre s’arrêta lui aussi au même moment, sans quoi ils n’auraient pu continuer tous deux à avoir une si intéressante conversation. « Je ne saurais supporter une fois de plus un de ces raisonnements tout juste bons à donner la migraine ! Il serait plus simple, continua-t-elle avec davantage de sang-froid, que vous me disiez que ma question vous embarrasse, et que vous n’avez pas l’intention d’y répondre. Car enfin, votre chapeau ressemble à s’y méprendre à… à une angine ! » Le Sergent Poivre la regarda d’un air si peiné qu’Alice se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux. « Que venez-vous faire ici, si vous ne supportez plus que les conversations rai-sonnables ? » Alice faillit répondre qu’elle n’avait jamais demandé à se promener sous des nuages de confiture en compagnie d’un homme coiffé d’un chapeau en forme de maladie, mais elle y renonça, se trouvant assez occupée à ne pas se laisser distancer, car le Sergent Poivre avait repris sa marche dans les hautes herbes. Ils parvinrent bientôt dans une forêt de tangeriniers, et le Sergent Poivre eut bien du mal à manœuvrer son bouquet entre les troncs, déclenchant ici et là de véritables avalanches de tangerines. Des chevaux à bascule se pressèrent bientôt autour des amas de fruits, les dé-vorant dans un grand bruit de dents en bois, et Alice faisait de petits sauts de côté pour éviter d’avoir les pieds meurtris par les patins, qui oscillaient d’avant en arrière en lançant de mul-tiples jets de jus et de pépins. « À votre âge, fit remarquer le Sergent, vous devriez porter des chaussures rouges. – Ce serait, ma foi, aussi moche que votre chapeau ! » répondit grossièrement Alice, qui trou-vait la remarque étrangement inconvenante et ne se sentait plus autant en veine d’amabilité qu’auparavant ; depuis, en fait, qu’elle avait fêté ses dix ans (parfois même, elle trouvait un grand plaisir à déconcerter ses interlocuteurs en leur répondant autrement qu’ils l’attendaient d’elle).
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« Des chaussures rouges, continua imperturbablement le Sergent Poivre, et aussi un jupon rouge. – Ah ! » s’exclama Alice qui tira sur sa jupe bleue, laquelle, depuis quelques jours, lui paraissait plus courte que d’habitude, mais le Sergent Poivre ne la laissa pas continuer : « En d’autres temps, c’eut été un chaperon rouge, aussi n’avez-vous pas lieu de vous plaindre. Et il faudra faire quelque chose à votre corset. » Alice n’entendit pas cette dernière remarque, occupée qu’elle était à se demander ce que le petit chaperon rouge venait faire ici, et si elle aurait l’occasion de croiser le grand mé-chant loup. Ce serait, se dit-elle,une expérience probante. Elle ne savait pas ce que le termeprobantsignifiait, mais elle aimait depuis toujours les jolis mots impressionnants à prononcer. Chemin faisant, ils étaient parvenus à un pont près d’une fontaine, sur la margelle de laquelle s’alignaient des tartes garnies demarshmallowbleus et roses. Un taxi en papier mâché était garé au bas du pont : le Sergent Poivre attacha son bouquet sur la galerie et ouvrit la portière. Puis il fit signe à Alice, qui s’attardait devant les gâteaux : « J’imagine que lesmarshmallowbleus me feraient grandir, et les roses rétrécir, ou bien ce serait l’inverse, mais comment savoir ? Je pourrais goûter de celui-ci, mais si je grandis trop vite le pont va céder sous mon poids et je risque fort de me noyer. À moins, bien sûr, qu’à ce moment-là je n’ai suffisamment grandi pour avoir pied… » Ses réflexions furent interrompues par le Sergent Poivre, qui lui secouait doucement l’épaule en répétant : « Venez-vous ? Venez-vous ? Ou le train partira sans nous. – De quel train parlez-vous ? » murmura Alice en le suivant, car elle se sentait l’épaule étrangement ankylosée. Sans être pour autant étonnée, car pour elle tous les taxis menaient inexorablement à des trains. Elle monta donc dans le taxi de papier, qui les mena avec un doux bruit de journaux froissés jusqu’à une petite gare bleue et verte, au bord de laquelle étaient amarrées de grosses locomotives entourées de vapeurs blanches. Des porteurs en pâte à modeler, richement ornés d’éclats de miroirs, vinrent prendre les fleurs, tandis que le Ser-gent Poivre et Alice s’asseyaient côte à côte dans un compartiment vide. « Je ne sais si ces locomotives flottantes iront bien vite. » murmura Alice. Mais le Ser-gent Poivre la rassura : « C’est le paysage qui bouge, voyez-vous. Les locomotives n’ont pas autre chose à faire que rester à quai, et même une locomotive à vapeur possède assez d’esprit pour y parvenir. » Il paraissait lui-même parfaitement rassuré et ôta son petit chapeau, qu’il posa sur ses genoux. Alice, pour ne pas rire de façon inopportune (car le petit chapeau ressemblait de plus en plus à une bronchite mal soignée), regarda par la fenêtre : le paysage défilait en effet, alternant les jardins emplis de fraisiers éternels et ceux où poussaient les poulpes à profusion. Un vol de gâteaux au miel entra par la fenêtre, traversa le compartiment et ressortit par la fenêtre du couloir sans qu’un seul ne se pose, au grand regret d’Alice.
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« Je suis contente de n’avoir pas mangé demarshmallowrose ou bleu, car sûrement je n’aurais pu monter dans ce train, j’aurais été trop grande pour y tenir ou trop petite pour atteindre le mar-chepied, marmonna Alice. – On est toujours soit trop grand, soit trop petit », déclara le Sergent Poivre avec mé-lancolie. Alice se retourna vers lui et vit, à sa grande stupéfaction, que de grosses larmes claires cou-laient sur ses joues roses et se perdaient dans sa petite moustache. « Ainsi, vous, reprit le Sergent Poivre après s’être mouché, êtes trop grande désormais pour venir ici. – Pourquoi ? » demanda étourdiment Alice. Après tout, se rassura-t-elle,depuis que j’ai eu dix ans, j’ai décidé qu’il n’était pas utile que je me contraigne à ne poser que des questions sensées, quand tant de gens ne prennent pas cette peine.« Oh, c’est un endroit qui tourne mal pour les grandes personnes, dit le Sergent Poivre. Te-nez, considérez miss Rigby… – Qui est miss Rigby ? » bailla discrètement Alice qui se sentait fatiguée et aurait bien fait une sieste sur la banquette, si cela n’eut pas été très grossier vis-à-vis du Sergent Poivre et si la banquette n’avait pas été terriblement inconfortable, car elle était en bois noir et vernis, avec des ferrures d’argent. « Est-ce cette… miss Rigby que nous allons retrouver ? – Qui est-elle ? Hélas, elle n’est plus, dit le Sergent Poivre d’un ton lugubre. Quant à aller la retrouver, je crois bien que nous sommes assis dessus. » Alice se leva d’un bond, et vit qu’en effet la banquette sur laquelle le Sergent Poivre et elle-même avaient pris place ressemblaitexactementà un cercueil. Elle resta coite un moment, puis s’écria : « Mais… c’est une chose affreuse ! Je ne resterai pas ici un moment de plus ! » Et elle sortit précipitamment dans le couloir, qui était jaune et terriblement humide. Les fenêtres étaient toutes rondes et soigneusement fermées. En collant le nez à l’une d’elles, Alice vit passer un poisson avec une perruque bouclée sur la tête. Le Sergent Poivre vint po-ser son nez à côté du sien : « Nous ne sommes plus dans le train, n’est-ce pas ? soupira Alice. – Si, bien sûr. Simplement, le paysage est sous-marin, répondit le Sergent Poivre d’un ton sec. Tâchez de suivre, un peu. – Oh, j’ai mal à la tête… gémit Alice. – Vous êtes décidément beaucoup trop grande, grommela le Sergent Poivre. –Mais quel danger y a-t-il pour un grand, ici, à part la migraine ? » s’insurgea Alice, qui supportait mal ces réflexions continuelles concernant sa taille, d’autant que celle-ci lui paraissaitincroyablementdepuis le début de son rêve, et par là même stable absolumentexempte de reproche. « Je parlais de votre âge, répondit le Sergent Poivre d’une façon qu’Alice jugeainsup-portablement péremptoire. Voulez-vous savoir ce qu’il advient aux grands qui se risquent dans le monde d’Alice ? Oh, les exemples sont innombrables. Tenez, connaissez-vous cette histoire que m’a raconté mon ami Lewis Padgett ? Vous souvenez-vous du poème du Jab-
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berwocky ? Celui-là même que vous avez lu à l’envers, de l’autre côté du miroir. Eh bien, plus que d’un poème, il s’agit d’une recette. Pour remonter à la mer. – Je n’en vois pas l’utilité, marmonna Alice, à qui un ban de moules faisait des clins d’œil narquois. – Les humains ne remontent jamais à la mer, n’est-ce pas ? Ils vivent et meurent là où ils fraient. Parce qu’ils n’ont pas lu le Jabberwocky, qui seul donne la clef du chemin vers la mer. Évidemment, il n’y a que les enfants qui puissent le comprendre. – Alors, quel mal cela peut-il faire aux grands ? – Cela leur fait qu’un jour, leurs enfants lisent le Jabberwocky et remontent à la mer, sans eux. Imaginez un ours en peluche abandonné sur un lit, et un père assis au bout du lit, qui pleure parce que ses deux enfants viennent de remonter à la mer, et l’ont laissé seul. – Oh, c’est une chose bien affreuse, certainement, chuchota Alice en essuyant la buée que son souffle avait déposé sur la surface glaciale du hublot. – La chanson du Jabberwocky est très,trèsdangereuse. Surtout en français. – Et pourquoi, en français ? » grogna Alice, qui n’arrivait pas à distinguer «j’ai» de «je hais». « Parce qu’elle a été traduite par Boris Vian, et qu’un poète traduisant un poète, ça fait un poème au carré, n’est-ce pas ? – Ah ? – C’est trèsdangereuxà reconnaître, le poème. Ne l’oubliez pas ! Il n’y a rien de plus aisé commence par “Tout smouales allaient les borogoves”… » Quand je raconterai ce moment-ci à ma sœur, gémit Alice intérieurement,je ne parvien-drai jamais à me souvenir de ce poème et elle va encore se moquer de moi. Serait-ce une vilaine manie, chez moi, de toujours rapporter mes rêves à une chatte dure d’oreille et à une sœur qui en rit puis s’en va clabauder sur tous les toits ?« Il ne faudra pas, quand vous serez mariée, laisser vos enfants le lire, insista le Sergent Poivre. Et puis, il y a cette histoire qu’a écrite mon ami Gahan Wilson, dans laquelle on re-trouve le morse et le charpentier buvant des huîtres. – Oh, ceux-là, je les déteste ! s’exclama Alice. On n’est pas plus fourbe, ni plus cruel ! Inviter ces pauvres huîtres en promenade, leur faire couper elles-mêmes les tartines de leur supplice… – Eh bien, d’après mon ami, c’était des huîtres tout à fait humaines, et les corps qu’on a retrouvés sur la plage étaient très pâles. – Ils étaient malades ? s’enquit Alice. – Je ne crois pas, non, marmonna le Sergent Poivre en suçant le coin de sa moustache, ils étaient bus, je crois. Et il y a encore cette chanson : “Toutes les jeunes filles aiment Alice.” – Pourquoi m’aimeraient-elles toutes ? s’inquiéta Alice. Je m’entends bien avec Mabel et avec Ada, mais je déteste Amy… Et de toute façon, je préfère les chats. Et puis les huîtres humaines, ça n’existe pas. » Le Sergent Poivre lui jeta un regard en coin : « Ce n’est pas une chanson très correcte, et elle ne finit pas très bien. À ce propos, on m’a aussi raconté une histoire…
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