Le Poème au carré

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ASSISE SOUS UN GRAND TILLEUL, Alice s’ennuyait un peu. Elle venait juste de finir son livre et elle ne savait pas quoi faire en attendant l’heure du thé. Elle s’allongea sur l’herbe en prenant soin de lisser ses cheveux sur ses épaules, car depuis qu’elle avait eu dix ans il était nécessaire qu’elle se montre un peu coquette (sa sœur avait été très précise sur ce point). Ce-pendant, elle veilla à garder les yeux grands ouverts afin de ne pas retomber dans un de ces rêves interminables qu’elle faisait autrefois, et dont le récit ne lui avait valu que des réflexions désobligeantes ou, au contraire, des attentions incongrues. Le ciel, à travers les branches du tilleul, était aussi bleu que bleu se peut, de fait Alice fut surprise de recevoir sur le coin du menton une petite goutte fraîche, puis une autre sur le bout du nez, et encore deux autres au milieu du front.Elle s’assit précipitamment, passa sa main sur son visage et regarda le bout de ses doigts.« C’est tout à fait étrange, dit-elle à haute voix, car elle n’avait pas perdu l’habitude de se prendre à témoin quand elle ne trouvait pas d’autre interlocuteur, mais il me semble bien qu’il s’agit de confiture. »Elle goûta, hésitante, puis s’exclama :« De la confiture d’orange ! Vraiment ! Vraiment ! Comme cela est cocasse ! Hélas, je crains de rêver une fois de plus. »
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443336
Nombre de pages : 14
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Catherine Dufour

Le Poème au carré

(Nouvelle extraite du recueil L’Accroissement mathématique du plaisir)














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ISBN : 978-2-84344-332-9

Parution : janvier 2011
Version : 1.0 — 26/01/2011

© 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré







ASSISE SOUS UN GRAND TILLEUL, Alice s’ennuyait un peu. Elle venait juste de finir son
livre et elle ne savait pas quoi faire en attendant l’heure du thé. Elle s’allongea sur l’herbe en
prenant soin de lisser ses cheveux sur ses épaules, car depuis qu’elle avait eu dix ans il était
nécessaire qu’elle se montre un peu coquette (sa sœur avait été très précise sur ce point).
Cependant, elle veilla à garder les yeux grands ouverts afin de ne pas retomber dans un de ces
rêves interminables qu’elle faisait autrefois, et dont le récit ne lui avait valu que des réflexions
désobligeantes ou, au contraire, des attentions incongrues.
Le ciel, à travers les branches du tilleul, était aussi bleu que bleu se peut, de fait Alice fut
surprise de recevoir sur le coin du menton une petite goutte fraîche, puis une autre sur le bout
du nez, et encore deux autres au milieu du front.
Elle s’assit précipitamment, passa sa main sur son visage et regarda le bout de ses
doigts.
« C’est tout à fait étrange, dit-elle à haute voix, car elle n’avait pas perdu l’habitude de se prendre à
témoin quand elle ne trouvait pas d’autre interlocuteur, mais il me semble bien qu’il s’agit de
confiture. »
Elle goûta, hésitante, puis s’exclama :
« De la confiture d’orange ! Vraiment ! Vraiment ! Comme cela est cocasse ! Hélas, je
crains de rêver une fois de plus. »
À l’idée de devoir encore grandir, rapetisser, et courir après des lapins blancs, et
tomber sur au moins trois mille kilomètres, et écouter des poésies presque aussi longues, elle se
sentit lasse au point de se rallonger sur l’herbe.
« Oh ! » fit-elle. Au-dessus du tilleul, d’immenses nuages glissaient contre le bleu du
ciel et ils étaient positivement oranges, avec des nuances ici et là comme des croissants plus
sombres, qui ressemblaient exactement à des zestes confits.
« Je n’ai encore jamais vu des nuages si bizarres », dit Alice en se rasseyant. Elle était en
train de lisser à nouveau ses cheveux quand un lièvre coiffé d’un entonnoir passa juste à côté
d’elle puis disparut dans un taillis à sa droite. Alice se leva avec un soupir et s’approcha du
taillis, au-dessous duquel s’ouvrait un terrier d’allure familière.
Pour une fois, me voilà contente d’avoir grandi : il est tout à fait impossible que je tombe à
nouveau jusqu’au terrain de croquet de la Reine, songea Alice. Non qu’elle n’aimât pas le
croquet, mais celui-là était très difficile à jouer, surtout parce que les flamands roses et les
hérissons n’étaient guère obéissants.
« Les morses non plus, ne sont pas très obéissants », dit une voix au-dessus d’elle. Elle
se retourna et vit que, près du taillis, se tenait un Sergent, tout de rouge vêtu, avec des
agrafes d’argent sur le velours de son habit qui brillaient dans l’étrange lumière orange, et un
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
drôle de petit chapeau noir qu’elle trouva extrêmement ridicule (mais elle n’éclata pas de
rire, car elle avait fêté ses dix ans). Le Sergent portait une brève moustache et de fines lunettes
rondes aux verres fumés, comme Mr. Carlisle qui venait de temps en temps à la maison pour
accorder le piano. (Mais il est beaucoup plus beau que Mr. Carlisle, se dit Alice, qui n’était
pourtant guère accoutumée à avoir un avis sur le visage des autres gens depuis que sa sœur lui
avait expliqué que ce n’était pas son affaire.)
« Monsieur… monsieur, je crois me souvenir que les morses sont surtout des êtres
cruels », dit-elle d’une toute petite voix. Puis elle rougit, car elle avait tout à fait oublié de se
présenter.
Bien sûr, pensa-t-elle, si l’on tient compte du fait que je suis presque une jeune fille, ce
serait plutôt à lui de se présenter… mais je crois que, dans ce cas, il serait bienséant que je ne lui
adresse même pas la parole ; ce qui serait dommage, car j’ai très envie qu’il me dise pourquoi il
porte un si petit chapeau avec un si grand uniforme.
« Pourquoi cruel ? reprit le Sergent en agitant sa minuscule moustache à gauche et à
droite de sa bouche. Il n’est pas de créature plus pacifique que le morse, hormis le hérisson
bien sûr, et je vous trouve bien outrecuisante envers ces animaux-là.
– Je suis désolée de vous avoir blessé, dit Alice, assez peu fière.» (Peut être compte-t-il
un morse parmi ses amis, ou encore dans sa famille ? songea-t-elle. Quoique cela me paraisse peu
probable, car il me semble avoir des dents tout à fait à la bonne taille… à la bonne taille pour un Sergent, bien sûr,
s’empressa-t-elle de penser, pour ne pas froisser davantage le Sergent. Et je me demande si le
mot outrecuisant est bien régulier.) « Mais on m’a raconté, reprit-elle, l’histoire d’un morse et d’un
charpentier qui mangeaient des huîtres et…
– Et vous-même, n’en avez-vous jamais mangé ?
– Eh bien, hésita Alice, cela a pu m’arriver mais… je ne les avais pas invitées à faire
une promenade auparavant, voyez-vous ?
– Pas du tout », grommela le Sergent, et, se penchant par-dessus Alice, il commença à
cueillir les fleurs du taillis. Alice se leva pour le regarder faire, et trouva que c’était des fleurs
ravissantes, avec de grands pétales jaunes et verts aussi translucides que des pièces de mica, et
qui poussaient si vite que le Sergent dut déplier un escabeau puis se jucher sur la planche du
sommet, et finalement se hausser sur la pointe des pieds.
« Elles croissent incroyablement haut, n’est-ce pas ? dit-il sur un ton pensif, tout en coupant
les épaisses tiges vertes avec une pince en argent.
– Oh… assez, oui, dit Alice, qui avait le vertige à force de garder la tête renversée en
arrière.
– Voulez-vous m’aider à les porter jusqu’à leur destinataire ? » dit le Sergent qui,
redescendu de son escabeau, liait les fleurs entre elles à l’aide de la mentonnière de son chapeau.
« Eh bien, oui, si vous voulez », dit Alice. Puis elle réfléchit et ajouta : « À moins
qu’elles ne soient pour la Reine Rouge. Ou la Duchesse. Ou…
– Ces Dames n’ont-elles pas été avec vous d’une hospitalité irréprochable ?»
s’étonna le Sergent en ouvrant de grands yeux réprobateurs.
Alice bafouilla un peu, puis se souvint qu’elle avait dix ans passés et qu’elle n’était plus
obligée de se laisser impressionner :
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
« Non, vraiment non. Elles parlent fort, tiennent des propos incohérents, me réprimandent
à chaque phrase que je dis et mettent beaucoup trop de poivre dans la soupe, de sorte que cela me
pique le nez. Quand elles ne veulent pas me couper la tête.
– Bah, rétorqua le Sergent, ce n’est pas toujours désagréable, de perdre la tête. Et
qu’avez-vous contre le poivre ? Je m’appelle Poivre moi-même, et nul ne m’a encore dit que
je piquais. »
Il lui tourna le dos et se mit à marcher à grands pas à travers la prairie, portant sur
l’épaule droite son immense bouquet de fleurs, qui laissait un sillon d’herbes couchées
derrière lui.
« Je voulais vous demander… haleta Alice qui peinait à se maintenir à sa hauteur, je
voulais vous demander pourquoi vous portez ce chapeau.
– De deux choses l’une, répondit le Sergent Poivre d’un air martial, ou j’ai un chapeau, ou
je n’en ai pas. Et si je n’en ai pas, il n’y a pas de question à poser sur mon chapeau. Sinon : “Pourquoi
ne portez-vous pas de chapeau ?” Voilà qui serait une question oiseuse. Et si j’en ai un…
– Ah non ! » s’écria Alice en tapant du pied, ce pourquoi elle fut contrainte de
s’arrêter, mais heureusement, le Sergent Poivre s’arrêta lui aussi au même moment, sans quoi
ils n’auraient pu continuer tous deux à avoir une si intéressante conversation. « Je ne saurais
supporter une fois de plus un de ces raisonnements tout juste bons à donner la migraine ! Il
serait plus simple, continua-t-elle avec davantage de sang-froid, que vous me disiez que ma
question vous embarrasse, et que vous n’avez pas l’intention d’y répondre. Car enfin, votre
chapeau ressemble à s’y méprendre à… à une angine ! »
Le Sergent Poivre la regarda d’un air si peiné qu’Alice se sentit rougir jusqu’à la racine des
cheveux.
« Que venez-vous faire ici, si vous ne supportez plus que les conversations
raisonnables ? »
Alice faillit répondre qu’elle n’avait jamais demandé à se promener sous des nuages de
confiture en compagnie d’un homme coiffé d’un chapeau en forme de maladie, mais elle y
renonça, se trouvant assez occupée à ne pas se laisser distancer, car le Sergent Poivre avait
repris sa marche dans les hautes herbes.
Ils parvinrent bientôt dans une forêt de tangeriniers, et le Sergent Poivre eut bien du
mal à manœuvrer son bouquet entre les troncs, déclenchant ici et là de véritables avalanches
de tangerines. Des chevaux à bascule se pressèrent bientôt autour des amas de fruits, les
dévorant dans un grand bruit de dents en bois, et Alice faisait de petits sauts de côté pour éviter
d’avoir les pieds meurtris par les patins, qui oscillaient d’avant en arrière en lançant de
multiples jets de jus et de pépins.
« À votre âge, fit remarquer le Sergent, vous devriez porter des chaussures rouges.
– Ce serait, ma foi, aussi moche que votre chapeau ! » répondit grossièrement Alice, qui
trouvait la remarque étrangement inconvenante et ne se sentait plus autant en veine d’amabilité
qu’auparavant ; depuis, en fait, qu’elle avait fêté ses dix ans (parfois même, elle trouvait un grand
plaisir à déconcerter ses interlocuteurs en leur répondant autrement qu’ils l’attendaient
d’elle).
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
« Des chaussures rouges, continua imperturbablement le Sergent Poivre, et aussi un
jupon rouge.
– Ah ! » s’exclama Alice qui tira sur sa jupe bleue, laquelle, depuis quelques jours, lui paraissait
plus courte que d’habitude, mais le Sergent Poivre ne la laissa pas continuer :
« En d’autres temps, c’eut été un chaperon rouge, aussi n’avez-vous pas lieu de vous
plaindre. Et il faudra faire quelque chose à votre corset. »
Alice n’entendit pas cette dernière remarque, occupée qu’elle était à se demander ce
que le petit chaperon rouge venait faire ici, et si elle aurait l’occasion de croiser le grand
méchant loup.
Ce serait, se dit-elle, une expérience probante.
Elle ne savait pas ce que le terme probant signifiait, mais elle aimait depuis toujours les
jolis mots impressionnants à prononcer. Chemin faisant, ils étaient parvenus à un pont près
d’une fontaine, sur la margelle de laquelle s’alignaient des tartes garnies de marshmallow
bleus et roses. Un taxi en papier mâché était garé au bas du pont : le Sergent Poivre attacha
son bouquet sur la galerie et ouvrit la portière. Puis il fit signe à Alice, qui s’attardait devant
les gâteaux :
« J’imagine que les marshmallow bleus me feraient grandir, et les roses rétrécir, ou bien
ce serait l’inverse, mais comment savoir ? Je pourrais goûter de celui-ci, mais si je grandis
trop vite le pont va céder sous mon poids et je risque fort de me noyer. À moins, bien sûr,
qu’à ce moment-là je n’ai suffisamment grandi pour avoir pied… »
Ses réflexions furent interrompues par le Sergent Poivre, qui lui secouait doucement
l’épaule en répétant :
« Venez-vous ? Venez-vous ? Ou le train partira sans nous.
– De quel train parlez-vous ? » murmura Alice en le suivant, car elle se sentait l’épaule
étrangement ankylosée. Sans être pour autant étonnée, car pour elle tous les taxis menaient
inexorablement à des trains. Elle monta donc dans le taxi de papier, qui les mena avec un
doux bruit de journaux froissés jusqu’à une petite gare bleue et verte, au bord de laquelle
étaient amarrées de grosses locomotives entourées de vapeurs blanches. Des porteurs en pâte
à modeler, richement ornés d’éclats de miroirs, vinrent prendre les fleurs, tandis que le
Sergent Poivre et Alice s’asseyaient côte à côte dans un compartiment vide.
« Je ne sais si ces locomotives flottantes iront bien vite. » murmura Alice. Mais le
Sergent Poivre la rassura :
« C’est le paysage qui bouge, voyez-vous. Les locomotives n’ont pas autre chose à faire
que rester à quai, et même une locomotive à vapeur possède assez d’esprit pour y parvenir. »
Il paraissait lui-même parfaitement rassuré et ôta son petit chapeau, qu’il posa sur ses
genoux.
Alice, pour ne pas rire de façon inopportune (car le petit chapeau ressemblait de
plus en plus à une bronchite mal soignée), regarda par la fenêtre : le paysage défilait en
effet, alternant les jardins emplis de fraisiers éternels et ceux où poussaient les poulpes à profusion.
Un vol de gâteaux au miel entra par la fenêtre, traversa le compartiment et ressortit par la
fenêtre du couloir sans qu’un seul ne se pose, au grand regret d’Alice.
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
« Je suis contente de n’avoir pas mangé de marshmallow rose ou bleu, car sûrement je n’aurais pu
monter dans ce train, j’aurais été trop grande pour y tenir ou trop petite pour atteindre le
marchepied, marmonna Alice.
– On est toujours soit trop grand, soit trop petit », déclara le Sergent Poivre avec
mélancolie.
Alice se retourna vers lui et vit, à sa grande stupéfaction, que de grosses larmes claires
coulaient sur ses joues roses et se perdaient dans sa petite moustache.
« Ainsi, vous, reprit le Sergent Poivre après s’être mouché, êtes trop grande désormais
pour venir ici.
– Pourquoi ? » demanda étourdiment Alice.
Après tout, se rassura-t-elle, depuis que j’ai eu dix ans, j’ai décidé qu’il n’était pas utile que je
me contraigne à ne poser que des questions sensées, quand tant de gens ne prennent pas cette peine.
« Oh, c’est un endroit qui tourne mal pour les grandes personnes, dit le Sergent Poivre.
Tenez, considérez miss Rigby…
– Qui est miss Rigby ? » bailla discrètement Alice qui se sentait fatiguée et aurait bien
fait une sieste sur la banquette, si cela n’eut pas été très grossier vis-à-vis du Sergent Poivre et
si la banquette n’avait pas été terriblement inconfortable, car elle était en bois noir et vernis,
avec des ferrures d’argent. « Est-ce cette… miss Rigby que nous allons retrouver ?
– Qui est-elle ? Hélas, elle n’est plus, dit le Sergent Poivre d’un ton lugubre. Quant à
aller la retrouver, je crois bien que nous sommes assis dessus. »
Alice se leva d’un bond, et vit qu’en effet la banquette sur laquelle le Sergent Poivre et
ellemême avaient pris place ressemblait exactement à un cercueil.
Elle resta coite un moment, puis s’écria :
« Mais… c’est une chose affreuse ! Je ne resterai pas ici un moment de plus ! »
Et elle sortit précipitamment dans le couloir, qui était jaune et terriblement humide.
Les fenêtres étaient toutes rondes et soigneusement fermées. En collant le nez à l’une d’elles,
Alice vit passer un poisson avec une perruque bouclée sur la tête. Le Sergent Poivre vint
poser son nez à côté du sien :
« Nous ne sommes plus dans le train, n’est-ce pas ? soupira Alice.
– Si, bien sûr. Simplement, le paysage est sous-marin, répondit le Sergent Poivre d’un ton
sec. Tâchez de suivre, un peu.
– Oh, j’ai mal à la tête… gémit Alice.
– Vous êtes décidément beaucoup trop grande, grommela le Sergent Poivre.
–Mais quel danger y a-t-il pour un grand, ici, à part la migraine ? » s’insurgea Alice,
qui supportait mal ces réflexions continuelles concernant sa taille, d’autant que celle-ci lui
paraissait incroyablement stable depuis le début de son rêve, et par là même absolument
exempte de reproche.
« Je parlais de votre âge, répondit le Sergent Poivre d’une façon qu’Alice jugea
insupportablement péremptoire. Voulez-vous savoir ce qu’il advient aux grands qui se risquent
dans le monde d’Alice ? Oh, les exemples sont innombrables. Tenez, connaissez-vous cette
histoire que m’a raconté mon ami Lewis Padgett ? Vous souvenez-vous du poème du
Jab8
Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
berwocky ? Celui-là même que vous avez lu à l’envers, de l’autre côté du miroir. Eh bien,
plus que d’un poème, il s’agit d’une recette. Pour remonter à la mer.
– Je n’en vois pas l’utilité, marmonna Alice, à qui un ban de moules faisait des clins
d’œil narquois.
– Les humains ne remontent jamais à la mer, n’est-ce pas ? Ils vivent et meurent là où
ils fraient. Parce qu’ils n’ont pas lu le Jabberwocky, qui seul donne la clef du chemin vers la
mer. Évidemment, il n’y a que les enfants qui puissent le comprendre.
– Alors, quel mal cela peut-il faire aux grands ?
– Cela leur fait qu’un jour, leurs enfants lisent le Jabberwocky et remontent à la mer,
sans eux. Imaginez un ours en peluche abandonné sur un lit, et un père assis au bout du lit,
qui pleure parce que ses deux enfants viennent de remonter à la mer, et l’ont laissé seul.
– Oh, c’est une chose bien affreuse, certainement, chuchota Alice en essuyant la buée que son
souffle avait déposé sur la surface glaciale du hublot.
– La chanson du Jabberwocky est très, très dangereuse. Surtout en français.
– Et pourquoi, en français ? » grogna Alice, qui n’arrivait pas à distinguer « j’ai » de « je
hais ».
« Parce qu’elle a été traduite par Boris Vian, et qu’un poète traduisant un poète, ça fait
un poème au carré, n’est-ce pas ?
– Ah ?
– C’est très dangereux. Ne l’oubliez pas ! Il n’y a rien de plus aisé à reconnaître, le poème
commence par “Tout smouales allaient les borogoves”… »
Quand je raconterai ce moment-ci à ma sœur, gémit Alice intérieurement, je ne
parviendrai jamais à me souvenir de ce poème et elle va encore se moquer de moi. Serait-ce une vilaine
manie, chez moi, de toujours rapporter mes rêves à une chatte dure d’oreille et à une sœur qui en
rit puis s’en va clabauder sur tous les toits ?
« Il ne faudra pas, quand vous serez mariée, laisser vos enfants le lire, insista le Sergent
Poivre. Et puis, il y a cette histoire qu’a écrite mon ami Gahan Wilson, dans laquelle on
retrouve le morse et le charpentier buvant des huîtres.
– Oh, ceux-là, je les déteste ! s’exclama Alice. On n’est pas plus fourbe, ni plus cruel !
Inviter ces pauvres huîtres en promenade, leur faire couper elles-mêmes les tartines de leur
supplice…
– Eh bien, d’après mon ami, c’était des huîtres tout à fait humaines, et les corps qu’on a
retrouvés sur la plage étaient très pâles.
– Ils étaient malades ? s’enquit Alice.
– Je ne crois pas, non, marmonna le Sergent Poivre en suçant le coin de sa moustache,
ils étaient bus, je crois. Et il y a encore cette chanson : “Toutes les jeunes filles aiment Alice.”
– Pourquoi m’aimeraient-elles toutes ? s’inquiéta Alice. Je m’entends bien avec Mabel
et avec Ada, mais je déteste Amy… Et de toute façon, je préfère les chats. Et puis les huîtres
humaines, ça n’existe pas. »
Le Sergent Poivre lui jeta un regard en coin :
« Ce n’est pas une chanson très correcte, et elle ne finit pas très bien. À ce propos, on
m’a aussi raconté une histoire…
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
– Je ne veux plus rien entendre, bouda Alice en tournant le dos au Sergent Poivre.
Estce ma faute, à moi, si le Reverend Dodgson a écrit des sottises en prétendant qu’il s’agissait
de mes rêves ?
– Que vous le vouliez ou non, mille fantaisies se sont greffées aux vôtres, et cela forme
comme une… une gigantesque pelote de laine ! s’enthousiasma le Sergent Poivre. Ou une toile
d’araignée, dans laquelle nombre de gens innocents se sont pris les pieds, finit-il en prenant
un air sombre.
– Ça n’est pas mon affaire ! cria Alice qui, depuis ses dix ans fêtés, avait renoncé à se
sentir coupable de toutes les bêtises qu’on lui attribuait. Que chacun regarde où il marche,
après tout ! Et puis je déteste le tricot, et j’ai peur des araignées. »
Elle remonta le couloir jaune et humide d’un pas décidé, poussa la porte qui menait au
wagon suivant. Mais ce n’était pas un wagon, plutôt la cabine du conducteur ou un observatoire,
avec d’épaisses vitres arrondies qui plongeaient dans le bleu obscur de la mer, et que des
calamars fluorescents caressaient au passage de leurs longs tentacules cireux.
« Alors, comment vous sentez-vous, ma chère ? » dit un homme qui était assis devant
un tableau de bord couvert de loupiotes clignotantes, et qui, de temps en temps, faisait
tourner un immense volant en bois ciré.
« Je me sens curieusement oppressée », dit Alice d’une voix incertaine. Puis elle sentit
le réconfort la gagner, car elle venait de reconnaître la voix de son cousin William.
« Regardez ! fit celui-ci. Nous voilà arrivés à l’abbaye. »
Le sous-marin avançait lentement dans un champs d’algues multicolores, chassant des
troupeaux d’hippocampes devant lui et, au loin, Alice vit se profiler une longue abbaye en
ruine, blanche et triste dans la lumière crépusculaire.
« La route de l’Abbaye, murmura William en tirant sur plusieurs petits leviers. Et
voyez ! La fanfare du Sergent Poivre ! Ils sont là, tous les quatre… »
Alice vit défiler, sur la chaussée devant eux, une fanfare bariolée que menaient quatre
histrions en uniforme étincelant et parmi eux se trouvait le Sergent Poivre, qui jouait du
soubassophone avec un grand sourire : il avait ôté ses lunettes et vraiment, ses yeux brillaient
comme deux kaléidoscopes. Il sembla à Alice qu’elle reconnaissait tous les musiciens, la
souris à longue queue et le Lori, la Duchesse et le Dodo, le Bébé et le Snark, la Reine Blanche
assise en tailleur sur la tête d’Humpty Dumpty et qui tapait sur sa propre tête avec une
louche en argent…
« … et c’est la dernière fois, acheva William en poussant un long soupir embué dans
l’air glacé.
– C’est, par contre, la première fois que je fais un rêve si triste, dit Alice qui sentait sa
gorge se serrer. On ne cesse de me répéter que je n’ai rien à faire ici, et certes je serais mieux
ailleurs.
– Vraiment ? lui demanda William en tournant vers elle un grand sourire de chat du
Cheshire.
– Eh bien, marmonna Alice en rougissant, eh bien, je pense que oui. Ou peut-être que
non. Il paraît, du moins, que je n’ai plus rien à faire dans mes propres rêves. C’est à se demander
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LePoèmeaucarré
comment je suis parvenue dans celui-ci, acheva-t-elle d’un ton boudeur en enroulant une de
ses mèches de cheveux sur un doigt.
– C’est à cause de tous ces champignons, vois-tu…
– Quels champignons ?
– Tous ces champignons. Vraiment, cousine, tu ne devrais pas… »
William se leva et s’approcha d’elle, tandis que le sous-marin jaune semblait sombrer dans des eaux
toujours plus noires, que le froid allait s’accentuant et que les bruits de la fanfare
s’éloignaient.
« … tu ne devrais pas dormir parmi ces champignons. »
Alice ouvrit les yeux et vit le sourire de William juste au-dessus d’elle. Elle tourna la tête et se
trouva nez à chapeau avec un petit champignon bombé, qui exhalait une curieuse odeur
acide.
Elle s’assit en grelottant, William passa un bras autour de son épaule :
« Ils sont toxiques, ma cousine, et tu as pris froid.
– J’ai encore fait un rêve. Si tu veux, je peux te le raconter. Mais seulement si tu n’en
parles à personne… »
Tout en parlant, Alice tirait subrepticement sur son jupon, qui avait vraiment
tendance à raccourcir ces jours-ci.
« … en tout cas, pas à ma vieille bique de sœur, ni à ce pénible de Dodgson. »

(Il faut croire que cousin William tint parole, puisqu’à ce jour on n’a pas retrouvé de manuscrit intitulé
Alice under marmelade skies.)

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