Le Portrait de Mr. W. H.

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Oscar Wilde. Entre thèse sur l'art du faux, fiction borgésienne, autoportrait en lecteur et débat érudit sur le monde du théâtre élisabéthain, Oscar Wilde mène l'enquête sur l'identité de Mr. W. H., mystérieux dédicataire des célèbres Sonnets de Shakespeare. Qui se cache derrière ces initiales ? William Herbert, comte de Pembroke ? Henry Wriothesley, protecteur du poète ? le libraire William Hall ? William Shakespeare lui-même ? son beau-frère William Hathaway ? pour l'auteur du Portrait de Dorian Gray et du Déclin du mensonge, dont l'homosexualité commençait à défrayer la chronique mondaine de l'époque victorienne, il s'agit plutôt de Willie Hughes, jeune et séduisant acteur spécialisé dans les rôles féminins dont le dramaturge serait tombé amoureux. Sa conviction s'appuie sur l'analyse et l'interprétation des Sonnets.


Publié le : vendredi 4 octobre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824901503
Nombre de pages : 48
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Oscar Wilde
Le Portrait de Mr. W. H.
traduit de l'anglais par
Jules Castier
La République des Lettres
I
J'avais dîné chez Erskine dans sa jolie petite maison de Birdcage Walk, et nous étions assis dans la bibliothèque, savourant notre café et nos cigarettes, lorsque la question des supercheries littéraires se présenta par hasard dans la conversation. Il m'est impossible de me rappeler à présent comment il se fit que nous fussions tombés sur ce sujet assez curieux, comme cela se produisit à ce moment; mais je sais que nous avions eu une longue discussion sur Macpherson, Ireland, et Chatterton, et qu'en ce qui concerne ce dernier, j'avais insisté sur ce que ses prétendus faux étaient simplement le résultat d'un désir artistique d'une représentation parfaite; je prétendais que nous n'avions nul droit de chercher querelle à un artiste au sujet des conditions dans lesquelles il lui plaît de présenter son oeuvre, et que, tout art étant, dans une certaine mesure, une manière de comédie, une tentative en vue de réaliser sa propre personnalité sur quelque plan imaginatif hors de portée des accidents et des limitations qui nous entravent dans la vie réelle, condamner un artiste en lui reprochant un faux, c'est confondre un problème d'éthique avec un problème d'esthétique.
Erskine, qui était beaucoup plus âgé que moi, et qui m'avait écouté avec la déférence amusée d'un homme de quarante ans, posa tout à coup la main sur mon épaule, et me dit: "Que diriez-vous d'un jeune homme qui aurait une théorie étrange au sujet d'une certaine oeuvre d'art, qui aurait foi en sa théorie, et qui commettrait un faux afin de la prouver ?
— Ah ! C'est là une affaire toute différente", répondis-je.
Erskine demeura quelques instants silencieux, contemplant les minces filets de fumée grise qui s'élevaient de sa cigarette. "Oui, dit-il au bout d'un moment, toute différente."
Il y avait quelque chose dans le ton de sa voix, une légère pointe d'amertume, peut-être, qui suscita ma curiosité. "Avez-vous jamais connu quelqu'un qui ait fait cela ? m'écriai-je.
— Oui, répondit-il, jetant sa cigarette dans le feu, — un de mes grands amis, Cyril Graham. Il était très attachant, et fort ridicule, et il n'avait pas de coeur. Néanmoins, il m'a fait le seul legs que j'aie reçu de ma vie.
— Et quel est-il, ce legs ?" m'écriai-je. Erskine se leva de son siège, et, allant à une haute vitrine incrustée qui était posée entre les deux fenêtres, l'ouvrit, et revint à l'endroit où j'étais assis, tenant à la main une petite peinture sur ce panneau de bois, montée dans un cadre ancien et quelque peu passé de l'époque élisabéthaine.
C'était un portrait en pied d'un jeune homme en costume de la fin du XVIe siècle, debout à côté d'une table, la main droite reposant sur un livre ouvert. Il paraissait avoir environ dix-sept ans, et était, de toute sa personne, d'une beauté absolument extraordinaire, bien que manifestement un peu efféminée. En vérité, n'eût été le costume et les cheveux coupés court, on eût dit que ce visage, avec ses yeux rêveurs et mélancoliques, et ses lèvres rouges et délicates, était celui d'une jeune fille. Par la facture, et en particulier par la façon dont étaient traitées les mains, cette peinture rappelait la dernière manière de François Clouet. Le pourpoint de velours rouge, aux pointes fantasquement dorées, et le fond bleu paon sur lequel il se détachait si agréablement, et qui lui faisait prendre une valeur de couleur si lumineuse, étaient bien dans le style de Clouet; et les deux masques représentant la Tragédie et la Comédie, qui étaient suspendus un peu conventionnellement au piédestal de marbre, avaient cette dureté sévère de touche — si différente de la grâce facile des Italiens — que, même à la cour de France, le grand maître flamand n'avait jamais perdue, et qui, en soi, a toujours été une caractéristique du tempérament septentrional.
"C'est une chose charmante, m'écriai-je, mais qui est ce merveilleux jeune homme, dont l'Art nous a si heureusement conservé la beauté ?
— Ceci est le portrait de Mr. W.H., dit Erskine, avec un sourire triste. Il se peut que ce fut un effet fortuit de la lumière, mais il me sembla que ses yeux étaient tout luisants de larmes.
— Mr. W.H. ! m'exclamai-je; qui était Mr. W.H. ?
— Vous ne vous rappelez pas ? répondit-il; regardez donc le livre sur lequel repose sa main.
— Je vois qu'il y a là quelque chose d'écrit, mais je ne puis le déchiffrer, répondis-je.
— Prenez cette loupe, et essayez de voir", dit Erskine, avec le même sourire triste se jouant toujours aux commissures de ses lèvres.
Je pris la loupe et, approchant un peu la lampe, je commençai à épeler l'écriture biscornue du XVIe siècle. "To the onlie begetter of these insuing sonnets..."
"Grand Dieu ! m'écriai-je, est-ce là le Mr. W.H. de Shakespeare ?
— Cyril Graham le disait, marmotta Erskine.
— Mais cela ne ressemble pas du tout à Lord Pembroke répondis-je. Je connais fort bien les portraits de Penshurst. J'ai fait un séjour près de là, il y a quelques semaines.
— Croyez-vous vraiment que les Sonnets s'adressent à Lord Pembroke ? demanda-t-il.
— J'en suis sûr, répondis-je. Pembroke, Shakespeare, et Mrs Mary Fitton sont les trois personnages des Sonnets; la chose ne fait pas le moindre doute.
— Ma foi, je suis d'accord avec vous, dit Erskine, mais je n'ai pas toujours été de cet avis. J'ai cru jadis — je m'imagine avoir cru — à Cyril Graham et à sa théorie.
— Et quelle était-elle, sa théorie ? demandai-je, regardant le portrait merveilleux, qui avait déjà commencé à exercer sur moi une fascination étrange.
— L'histoire est longue, dit Erskine, m'enlevant le tableau, — avec un peu de brusquerie, me sembla-t-il sur le moment, — fort longue, même; mais s'il vous plaît de l'entendre, je vais vous la conter.
— J'adore les théories sur les Sonnets, m'écriai-je; mais je ne crois guère possible d'être converti à une idée nouvelle. La question a cessé d'être un mystère pour qui que ce soit. Je m'étonne même qu'elle ait jamais été un mystère.
— Comme je n'y crois pas, à cette théorie, il est peu probable que je vous y convertisse, dit Erskine en riant; mais elle pourra vous intéresser.
— Dites-la-moi, bien entendu, répondis-je. Si elle a seulement la moitié du charme du portrait, je serai plus que satisfait.
— Eh bien, dit Erskine, allumant une cigarette, il faut que je commence par vous parler de Cyril Graham lui-même. Lui et moi, nous étions chez le même maître, à Eton. J'avais un an ou deux de plus que lui, mais nous étions étroitement liés et nous partagions tout notre travail et tous nos jeux. Il y avait, bien entendu, beaucoup plus de jeux que de travail, mais je ne saurais dire que je le regrette. Il est toujours avantageux de n'avoir pas reçu une solide instruction commerciale, et ce que j'appris sur les terrains de jeux, à Eton, m'a été largement aussi utile
que tout ce qu'on m'a enseigné à Cambridge. Il faut vous dire que le père et la mère de Cyril étaient morts tous les deux. Ils s'étaient noyés dans un affreux accident de yacht, au large de l'île de Wight. Son père avait été dans la diplomatie, et avait épousé une fille — la fille unique, même — du vieux Lord Crediton, qui devint le tuteur de Cyril après la mort de ses parents. Je ne crois pas que Lord Crediton ait éprouvé beaucoup de tendresse à l'égard de Cyril. Au...
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