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Le Portrait de Mr. W. H.

De
48 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Oscar Wilde. Entre thèse sur l'art du faux, fiction borgésienne, autoportrait en lecteur et débat érudit sur le monde du théâtre élisabéthain, Oscar Wilde mène l'enquête sur l'identité de Mr. W. H., mystérieux dédicataire des célèbres Sonnets de Shakespeare. Qui se cache derrière ces initiales ? William Herbert, comte de Pembroke ? Henry Wriothesley, protecteur du poète ? le libraire William Hall ? William Shakespeare lui-même ? son beau-frère William Hathaway ? pour l'auteur du Portrait de Dorian Gray et du Déclin du mensonge, dont l'homosexualité commençait à défrayer la chronique mondaine de l'époque victorienne, il s'agit plutôt de Willie Hughes, jeune et séduisant acteur spécialisé dans les rôles féminins dont le dramaturge serait tombé amoureux. Sa conviction s'appuie sur l'analyse et l'interprétation des Sonnets.


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OSCAR WILDE
Le Portrait de Mr. W. H.
traduit de l’anglais par Jules Castier
La République des Lettres
I
J’avais dîné chez Erskine dans sa jolie petite mais on de Birdcage Walk, et nous
étions assis dans la bibliothèque, savourant notre café et nos cigarettes, lorsque la
question des supercheries littéraires se présenta p ar hasard dans la conversation. Il
m’est impossible de me rappeler à présent comment i l se fit que nous fussions
tombés sur ce sujet assez curieux, comme cela se produisit à ce moment ; mais je
sais que nous avions eu une longue discussion sur M acpherson, Ireland, et
Chatterton, et qu’en ce qui concerne ce dernier, j’ avais insisté sur ce que ses
prétendus faux étaient simplement le résultat d’un désir artistique d’une
représentation parfaite ; je prétendais que nous n’ avions nul droit de chercher
querelle à un artiste au sujet des conditions dans lesquelles il lui plaît de présenter
son oeuvre, et que, tout art étant, dans une certaine mesure, une manière de
comédie, une tentative en vue de réaliser sa propre personnalité sur quelque plan
imaginatif hors de portée des accidents et des limi tations qui nous entravent dans la
vie réelle, condamner un artiste en lui reprochant un faux, c’est confondre un
problème d’éthique avec un problème d’esthétique.
Erskine, qui était beaucoup plus âgé que moi, et qu i m’avait écouté avec la
déférence amusée d’un homme de quarante ans, posa t out à coup la main sur mon
épaule, et me dit : « Que diriez-vous d’un jeune ho mme qui aurait une théorie
étrange au sujet d’une certaine oeuvre d’art, qui a urait foi en sa théorie, et qui
commettrait un faux afin de la prouver ?
— Ah ! C’est là une affaire toute différente », rép ondis-je.
Erskine demeura quelques instants silencieux, conte mplant les minces filets de
fumée grise qui s’élevaient de sa cigarette. « Oui, dit-il au bout d’un moment, toute
différente. »
Il y avait quelque chose dans le ton de sa voix, un e légère pointe d’amertume,
peut-être, qui suscita ma curiosité. « Avez-vous ja mais connu quelqu’un qui ait fait
cela ? m’écriai-je.
— Oui, répondit-il, jetant sa cigarette dans le feu , — un de mes grands amis,
Cyril Graham. Il était très attachant, et fort ridicule, et il n’avait pas de coeur.
Néanmoins, il m’a fait le seul legs que j’aie reçu de ma vie.
— Et quel est-il, ce legs ? » m’écriai-je. Erskine se leva de son siège, et, allant à
une haute vitrine incrustée qui était posée entre l es deux fenêtres, l’ouvrit, et revint
à l’endroit où j’étais assis, tenant à la main une petite peinture sur ce panneau de
bois, montée dans un cadre ancien et quelque peu pa ssé de l’époque
élisabéthaine.
C’était un portrait en pied d’un jeune homme en cos tume de la fin du XVIe
siècle, debout à côté d’une table, la main droite reposant sur un livre ouvert. Il
paraissait avoir environ dix-sept ans, et était, de toute sa personne, d’une beauté
absolument extraordinaire, bien que manifestement u n peu efféminée. En vérité,
n’eût été le costume et les cheveux coupés court, o n eût dit que ce visage, avec
ses yeux rêveurs et mélancoliques, et ses lèvres ro uges et délicates, était celui
d’une jeune fille. Par la facture, et en particulie r par la façon dont étaient traitées les
mains, cette peinture rappelait la dernière manière de François Clouet. Le pourpoint
de velours rouge, aux pointes fantasquement dorées, et le fond bleu paon sur lequel
il se détachait si agréablement, et qui lui faisait prendre une valeur de couleur si
lumineuse, étaient bien dans le style de Clouet ; e t les deux masques représentant
la Tragédie et la Comédie, qui étaient suspendus un peu conventionnellement au
piédestal de marbre, avaient cette dureté sévère de touche — si différente de la
grâce facile des Italiens — que, même à la cour de France, le grand maître flamand
n’avait jamais perdue, et qui, en soi, a toujours é té une caractéristique du
tempérament septentrional.
« C’est une chose charmante, m’écriai-je, mais qui est ce merveilleux jeune
homme, dont l’Art nous a si heureusement conservé l a beauté ?
— Ceci est le portrait de Mr. W.H., dit Erskine, av ec un sourire triste. Il se peut
que ce fut un effet fortuit de la lumière, mais il me sembla que ses yeux étaient tout
luisants de larmes.
— Mr. W.H. ! m’exclamai-je ; qui était Mr. W.H. ?
— Vous ne vous rappelez pas ? répondit-il ; regarde z donc le livre sur lequel
repose sa main.
— Je vois qu’il y a là quelque chose d’écrit, mais je ne puis le déchiffrer,
répondis-je.
— Prenez cette loupe, et essayez de voir », dit Ers kine, avec le même sourire
triste se jouant toujours aux commissures de ses lè vres.
Je pris la loupe et, approchant un peu la lampe, je commençai à épeler l’écriture
biscornue du XVIe siècle. «To the onlie begetter of these insuing sonnets …»
« Grand Dieu ! m’écriai-je, est-ce là le Mr. W.H. d e Shakespeare ?
— Cyril Graham le disait, marmotta Erskine.
— Mais cela ne ressemble pas du tout à Lord Pembrok e répondis-je. Je connais
fort bien les portraits de Penshurst. J’ai fait un séjour près de là, il y a quelques
semaines.
— Croyez-vous vraiment que les Sonnets s’adressent à Lord Pembroke ?
demanda-t-il.
— J’en suis sûr, répondis-je. Pembroke, Shakespeare , et Mrs Mary Fitton sont
les trois personnages des Sonnets ; la chose ne fai t pas le moindre doute.
— Ma foi, je suis d’accord avec vous, dit Erskine, mais je n’ai pas toujours été
de cet avis. J’ai cru jadis — je m’imagine avoir cru — à Cyril Graham et à sa théorie.
— Et quelle était-elle, sa théorie ? demandai-je, regardant le portrait merveilleux,
qui avait déjà commencé à exercer sur moi une fasci nation étrange.
— L’histoire est longue, dit Erskine, m’enlevant le tableau, — avec un peu de
brusquerie, me sembla-t-il sur le moment, — fort lo ngue, même ; mais s’il vous plaît
de l’entendre, je vais vous la conter.
— J’adore les théories sur les Sonnets, m’écriai-je ; mais je ne crois guère
possible d’être converti à une idée nouvelle. La qu estion a cessé d’être un mystère
pour qui que ce soit. Je m’étonne même qu’elle ait jamais été un mystère.
— Comme je n’y crois pas, à cette théorie, il est p eu probable que je vous y
convertisse, dit Erskine en riant ; mais elle pourra vous intéresser.
— Dites-la-moi, bien entendu, répondis-je. Si elle a seulement la moitié du
charme du portrait, je serai plus que satisfait.
— Eh bien, dit Erskine, allumant une cigarette, il faut que je commence par vous
parler de Cyril Graham lui-même. Lui et moi, nous é tions chez le même maître, à
Eton. J’avais un an ou deux de plus que lui, mais n ous étions étroitement liés et
nous partagions tout notre travail et tous nos jeux . Il y avait, bien entendu,
beaucoup plus de jeux que de travail, mais je ne sa urais dire que je le regrette. Il
est toujours avantageux de n’avoir pas reçu une sol ide instruction commerciale, et
ce que j’appris sur les terrains de jeux, à Eton, m ’a été largement aussi utile que
tout ce qu’on m’a enseigné à Cambridge. Il faut vou s dire que le père et la mère de
Cyril étaient morts tous les deux. Ils s’étaient no yés dans un affreux accident de
yacht, au large de l’île de Wight. Son père avait é té dans la diplomatie, et avait
épousé une fille — la fille unique, même — du vieux Lord Crediton, qui devint le
tuteur de Cyril après la mort de ses parents. Je ne crois pas que Lord Crediton ait
éprouvé beaucoup de tendresse à l’égard de Cyril. A u fond, il n’avait jamais
pardonné à sa fille...