Le Potage à la tortue, entretiens populaires sur les questions sociales, par A.-É. Cherbuliez,...

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J. Cherbaliez (Paris). 1849. In-18, 157 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1849
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LE
POTAGE A LA TORTUE
ENTRETIENS POPULAIRES
SUR LES QUESTIONS SOCIALES
Imp. de GustaYe GRATIOT, rue de la Monnaie, U.
LE
POTAGE A LA TORTUE
ENTRETIENS POPULAIRES
SUR LES QUESTIONS SOCIALES
PAR
A.E. CHERRULIEZ
Anciejywrfesfieur d'Économie politique et de Droit public.
PARIS
JOËL CHERBULIEZ, ÉDITEUR,
PLACE DE L'OKATOIRE, 6.
GUILLAUHIN ET Cie, LIBRAIRES
\i, rue Richelieu.
1849
Cet ouvrage est le résumé de conversations
que j'ai eues avec un jeune ouvrier qui travaillait
à des réparations dans mon appartement. Le titre
un peu bizarre que j'ai choisi est tiré de la cir-
constance qui donna lieu au premier entretien,
et qui fut ainsi l'occasion de tous les autres*
Dès le premier jour,,,cet ouvrier nl'ayant
paru intelligent et honnête, je m'étais plu à le
faire causer sur divers sujets ; mais, lorsque nos
causeries commencèrent à suivre une marche
plus régulière et à prendre un cajactère plus
sérieux, j'en fis chaque soir l'analyse,' en m'at-
2
tachant à conserver, autant que possible, les ex-
pressions mêmes dont nous nous étions servis.
Aujourd'hui, mon badigeonneur est tellement
à cheval sur les principes dont je lui ai fait recon-
naître la vérité, que les prédications des plus
habiles socialistes ne le feraient pas dévier de la
bonne route. Si la lecture de nos entretiens pou-
vait produire la dixième partie de cet effet sur
la dixième partie de ceux qui les liront, j'esti-
merais avoir fait en les publiant une oeuvre utile
et méritoire. Mon ambition ne va pas plus loin.
LE
POTAGE A LA TORTUE.
PREMIER ENTRETIEN.
Des dépenses de luxe.
L'OUVRIER. Monsieur le professeur, en traversant
le Palais-National, j'ai vu dans l'étalage d'un res-
taurant des tortues vivantes. Est-ce que par hasard
on les mange, ces animaux-là?
LE PROFESSEUR. Sans contredit. On en fait un
potage qui est très recherché des gourmands.
L'Ouv. Elle doit être joliment chère, cette soupe !
LE PROF. Je n'en connais pas le prix; mais je
pense, en effet, qu'un tel mets doit être coûteux,
car les tortues viennent de loin.
L'Ouv. Sans compter qu'il faut se donner pas mal
A PREMIER ENTRETIEN.
de peine pour les attraper. Et dire, qu'il y a des gens
capables de lâcher peut-être une pièce de cent sous
pour une assiette de soupe ?
LE PROF. Pourquoi non, s'ils en ont les moyens?:
C'est une jouissance qui ne fait de tort à per- ;
sonne. \
L'Ouv. Je ne dis pas. Cependant, avec ça on
nourrirait plus de dix ouvriers comme moi, et j'en
connais assez qui n'ont pas de quoi manger à leur
faim. C'est-il juste qu'un homme qui ne fait rien
consomme à lui seul la nourriture de dix tra-
vailleurs?
LE PROF. Vous croyez donc qu'une seule portion
de ce fameux potage suffirait pour rassasier dix per-
sonnes comme vous? Je me permets d'en douter.
L'Ouv. Ah! monsieur le professeur! vous faites sem-
blant de ne pas me comprendre. Notre soupe se fait
avec des légumes et du pain : vous le savez aussi
bien que moi. Nous ne mangeons pas de tortues,
nous autres.
LE PROF. Alors, expliquez-moi comment notre
amateur de soupe à la tortue pourrait, sans manger
ni légumes ni pain,, consommer la nourriture de dix
ouvriers. Y aura-t-il moins de pain ou de légumes
dans le monde, parce qu'une ou deux tortues auront
été consommées sous forme de potage?
L'Ouv. Dame! je n'en sais rien; mais ce qu'il y a
de sûr, c'est que la pièce de cent sous aura passé de
la poche du gourmand dans celle du restaurateur.
DES DÉPENSES DE LUXE. S
tandis que, si on l'avait donnée à dix travailleurs, ils
auraient bel et bien dîné avec ça, au lieu déjeuner,
comme ils font trop souvent.
LE PROF. Vraiment? Vous mangez donc les écus
de cent sous, vous autres ? Grand bien vous fasse !
L'Ouv. Sauf votre respect, monsieur le profes-
seur, si vous étiez un camarade, je dirais : En v'ià
une de bêtise! Avec vous, c'est autre chose. Histoire
de rire et de m'entortiller; voilà tout. Mais nous
sommes plus malins que vous ne croyez, et quoique
l'argent ne se mange pas, nous savons bien que sans
argent nous n'aurions ni pain, ni légumes, ni rien de
ce qu'il nous faut. C'est-il vrai, oui ou non?
LE PROF. C'est incontestable.
L"Ouv. Alors, vous voyez donc bien que votre
mangeur de tortues, en nous donnant les pièces de
cent sous qu'il emploie chaque jour à satisfaire sa
gourmandise, nous donnerait par le fait de quoi
diner.
LE PROF. Oui; de quoi dîner sans travailler, tan-
dis que les pauvres ouvriers qui attrapent les tor-
tues, ceux qui les apportent ici, ceux qui en pré-
parent du potage, et bien d'autres avec ceux-là,
auraient travaillé sans gagner de quoi vivre. Je vous
demande à mon tour : Cela serait-il juste?
L'Ouv. Tiens! je n'y pensais pas. Mais c'est égal;
si les amateurs de potage à la tortue voulaient se
cotiser, on aurait bien le moyen de nourrir les
attrapeurs de tortues, et ces autres dont vous parlez,
6 PREMIER ENTRETIEN.
jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé à s'employer diffé-
remment?
LE PROF. Pensez-vous qu'on pût leur procurer à
tous de l'ouvrage?
L'Ouv. Dame! pourquoi pas? Il ne s'agirait que
de patienter quelques temps.
LE PROF. Au fait, vous êtes meilleur juge que
moi de cette possibilité. Eh bien ! supposons que ces
gens soient devenus ouvriers en bâtiments, maçons,
badigeonneurs
L'Ouv. Ah! par exemple, excusez, monsieur le
professeur, si je vous arrête là. C'est que ça ne
m'irait pas du tout! Nous sommes déjà trop dans
ma profession pour l'ouvrage qu'il y a. S'il fallait
encore subir la concurrence de ces nouveaux venus,
je ne sais pas ce qu'on deviendrait.
LE PROF. Je vous crois parfaitement, et de plus,
je suis convaincu que tout autre ouvrier, quelle que
fût sa profession, me tiendrait le même langage. Le
sacrifice que vous imposez aux amateurs de potage
à la tortue, en même temps qu'il priverait de leur
travail ordinaire un certain nombre d'individus,
tendrait à diminuer d'une autre manière la quantité
d'ouvrage qui s'exécute dans le pays.
L'Ouv. Comment cela?
LE PROF. C'est bien simple. Comptons : chaque
amateur de potage à la tortue donne d'abord cinq
francs par jour à des ouvriers nécessiteux.
L'Ouv. C'est entendu.
DES DEPENSES DE LUXE. 7
LE PROF. En outre, il se charge d'entretenir les
ouvriers que son changement de régime a privés de
leur travail. Mettons pour cela encore cinq francs.
L'Oov. Va pour cinq francs.
LE PROF. Or, cette seconde somme de cinq francs,
il faut bien qu'il la prenne sur les autres dépenses
qu'il faisait auparavant. 11 restreindra d'autant sa
consommation d'objets de luxe, et par conséquent le
travail des industries qui lui fournissaient ces objets.
Si, par exemple, il fait construire ou réparer sa mai-
son, il y dépensera un peu moins, il y recherchera
moins l'élégance, il occupera moins d'ouvriers ou les
occupera moins longtemps.
L'Ouv. C'est juste. La pièce de cent sous ne peut
pas, en même temps, fournir du pain à des ouvriers
sans ouvrage, et du travail à d'autres ouvriers. Mais
la soupe à la tortue n'est pas la seule jouissance que
les riches se procurent, et s'ils s'entendaient tous
pour économiser quelques Yécus de cinq francs sur
leurs dépenses de luxe, en faveur des ouvriers qui
manquent d'ouvrage, ou dont le travail n'est pas
suffisamment rétribué, alors...
LE PROF. Alors toutes ces économies aboutiraient,
comme celle des amateurs de tortues ; à priver de
travail un certain nombre d'ouvriers qui, ne trou-
vant pas à s'employer autrement, seraient obligés
de vivre chétivement sans rien faire, au lieu de ga-
gner un honnête salaire en travaillant. Vous l'avez
dit, une même dépense de cent sous ne peut pas, tout
8 PREMIER ENTRETIEN.
à la fois, payer dix ouvriers qui travaillent, et en
nourrir dix autres qui ne donnent aucun travail en
échange. Toute la question se réduit donc à savoir
s'il vaut mieux que le riche continue de jouir en
fournissant du travail à tous les ouvriers, ou qu'il
entretienne une masse croissante d'ouvriers néces-
siteux ou inoccupés, en renonçant à ses propres
jouissances.
L'Ouv. Ma foi, monsieur le professeur, je m'em-
brelificote si bien dans vos raisonnements, que je ne
vois plus le moyen d'en sortir. Cependant, il me
vient encore une idée. Ces ouvriers nécessiteux ou
sans ouvrage, qui recevraient les écus de cent sous
économisés par chaque riche sur sa dépense, il fau-
drait bien qu'ils les dépensassent de manière ou
d'autre, et par conséquent il y aurait, en définitive,
tout autant de travail payé. Seulement, les cultiva-
teurs auraient un peu plus d'ouvrage, et les ouvriers
de la ville un peu moins.
LE PROF. Je crois bien que les ouvriers de la ville
auraient moins d'ouvrage; mais je ne vois pas ce
que les ouvriers de la campagne y gagneraient. Sup-
posez-vous que des travailleurs assistés et inoccupés
consommeraient plus que des travailleurs occupés,
et vivant de leur salaire? N'est-il pas clair que si
vous n'ajoutez pas un seul homme au nombre de
ceux qui peuvent et veulent consommer du pain et
de la viande, il ne se produira et ne se consommera
pas une livre de plus de ces deux denrées?
DES DÉPENSES DE LUXE. 9
L'Ouv. Et les ouvriers nécessiteux, en faveur
desquels je vous ai demandé la réforme des tortues,
ne sont-ils pas ajoutés au nombre des consomma-
teurs? Autrefois, ils se passaient de viande et sou-
vent de pain ; maintenant, ils auront à suffisance de
l'une et de l'autre.
LE PROF. Oui; pendant que les ouvriers qui tra-
vaillaient pour fournir à l'homme riche ses jouis-
sances de luxe, ne gagneront plus de quoi se procurer
de la viande, ni peut-être du pain. Ce que le riche
prélève sur ses dépenses, pour le donner gratuite-
ment à qui que ce soit, est autant de pris sur la
somme totale qui sert chaque jour à payer les pro-
duits du travail, à rembourser, par conséquent, les
avances des producteurs, et à mettre les ouvriers en
état de consommer les vivres et les autres choses
dont ils ont besoin. Vous voyez donc, que de toute
manière, le travail destiné à produire les nécessités
de la vie n'augmentera pas.
L'Ouv. Oui, oui ; je vois bien que les choses doi-
vent se passer à peu près comme vous le dites, et
qu'il vaut mieux laisser les amateurs de soupe à la
tortue diner comme bon leur semble. Il n'y a que les
tortues qui auraient sujet de s'en plaindre; mais je
ne pense pas que leur vie soit plus précieuse que
celle des boeufs, des veaux et des moutons qui tom-
bent chaque jour sous le couteau du boucher.
1.
DEUXIEME ENTRETIEN.
S>e la ^Bienfaisance.
L'OUVRIER. Monsieur le professeur, j'ai réfléchi à
ce que vous m'avez dit hier, et je crois bien que
c'est vrai. Pourtant, quoique ma raison n'ait pas le
plus petit mot à dire, je sens qu'il y a dans vos idées
quelque chose qui ne me va pas.
LE PROFESSEUR. Voyons ! Faites-moi part de vos
scrupules. Nous tâcherons de nous mettre d'accord.
L'Ouv. Ah ! dame! c'est que j'aurai de la peine à
vous expliquer ce qui me chicane. Je n'ai pas étudié,
moi. D'ailleurs, c'est peut-être une bêtise. Quand je
vois souffrir, je ne regarde pas plus loin, et je ne
raisonne plus.
LE PROF. Cela prouve que vous avez un bon
coeur ; mais ce n'est point une raison pour que nous
ne puissions pas nous entendre, car je suis aussi
sensible que vous aux souffrances de mon prochain.
L'Ouv. Je ne dis pas le contraire. Cependant...
LE PROF. Parlez sans crainte. Nous ne sommes
pas ici pour nous faire des compliments.
L'Ouv. Eh bien, une supposition. Nous sommes
DE LA BIENFAISANCE. 11
dans le restaurant du Palais-National, où j'ai vu les
tortues. Un monsieur arrive, s'assied à une table,
et fait la carte de son dîner en commençant par le
fameux potage. Au même instant, il aperçoit derrière
les vitres du restaurant une mère, avec trois ou qua-
tre enfants, dont un à la mamelle, tous en haillons,
les yeux rouges, les joues creusées par la faim,
n'ayant que la peau sur les os, des misérables, enfin,
comme on en voit tant, et de ceux qui n'osent pas
demander. Alors, notre monsieur se lève : — « Gar-
« çon ! je ne prendrai point de potage. Servez-moi
« le beefsteak !» — Et il va glisser son écu de cinq
francs dans la main de cette pauvre mère de famille.
En voyant ça, moi, je me sens tout ému, tout at-
tendri ; je crie : « — Voilà qui est bien !» — Je se-
rais pour baiser la main de ce brave homme. Tandis
que vous, monsieur le professeur, d'après vos idées,
vous devez blâmer cette action.
LE PROF. Non, Dieu merci. J'en serais affecté
précisément comme vous, et j'en penserais absolu-
ment ce que vous en pensez.
L'Ouv. Tenez, je ne vous le cache pas ; ce que
vous me dites-là me fait plaisir. Vous avez donc
changé d'avis depuis hier ?
LE PROF. Pas le moins du monde. J'affirme au-
jourd'hui, comme j'affirmais hier, que l'amateur de
potage à la tortue, en donnant à des nécessiteux
l'écu de cent sous qu'il retranche sur sa consomma-
tion, diminue d'autant la somme totale qui était des-
12 DEUXIÈME ENTRETIEN.
tinée à payer les produits d'un certain travail, et psr
conséquent à entretenir une certaine catégorie de
travailleurs. Mais le préjudice qui en résulte, se
trouvant réparti entre tous les travailleurs, n'est,
dans le cas que vous supposez, sensible pour aucun
d'eux, tandis qu'une misère affreuse, intolérable,
aura été soulagée, au moins pour quelques jours.
Ici donc, le bien est hors de toute proportion avec le
mal. Le bien est immédiat, certain, vivement senti;
le mal est éventuel, incertain, et demeure inaperçu
de ceux qui auraient le droit de s'en plaindre. Pour-
rait-on hésiter?
L'Ouv. Ce ne sera pas moi qui vous contredirai,
puisque vous dites justement ce que je pensais hier,
quand vous m'avez prouvé que j'avais tort.
LE PROF. Il faut donc que je vous aie mal com-
pris, car j'ai entendu tout autre chose. Il me semble
que vous avez parlé d'une cotisation, volontaire ou
forcée, de la part de tous les mangeurs de tortue, et
même de tous les riches, en faveur de tous les ou-
vriers nécessiteux ou manquant de travail, c'est-à-
dire, d'une mesure générale, applicable, d'un côté, à
tous ceux qui peuvent se permettre certaines dé-
penses de luxe, de l'autre, à tous ceux qui ne gagnent
pas de quoi pourvoir aux nécessités de la vie pour
eux et leurs familles.
L'Ouv. En effet, c'était bien mon idée, et je ne
vois pas pourquoi ce qui est bon en détail ne serait
pas bon en gros.
DE LA BIENFAISANCE. 13
LE PROF. Il en est cependant presque toujours
ainsi. Par exemple, un seul verre de bon vin, pris
de temps en temps, une ou deux fois par mois, avec
des amis, vous réjouit le coeur et vous fait du bien,
sans déranger vos occupations, ni vous causer une
dépense au-dessus de vos moyens; tandis que, si
vous buviez de ce même vin tous les jours et à votre
soif, vous tomberiez immanquablement au bout de
quelques semaines dans l'inconduite et dans la
misère.
De même, les actes de bienfaisance, accomplisi
spontanément et occasionnellement, sous l'impul- ;
sion d'un sentiment louable, font un très grand bien ;
à celui qui donne, à celui qui reçoit et à la société i
entière, tandis qu'une mesure générale qui attri-
buerait aux pauvres tout ou partie du superflu des =
riches, n'aboutirait qu'à diminuer le bien-être de ;
ceux-ci, à augmenter indéfiniment le nombre de :
ceux-là, et à priver la société entière d'une portion
du travail qui l'enrichit et la fait prospérer.
L'Ouv. C'est juste. Une petite ondée de temps à
autre fait pousser toutes les récoltes ; une saison
pluvieuse les empêcherait de mûrir.
LE PROF. Bien dit ! J'espère maintenant que votre
conscience et votre bon coeur n'ont plus rien à re-
prendre dans mes idées.
L'Ouv. Non, non. Seulement, vous venez de dire
que les actes de bienfaisance font un très grand
bien à la société entière. Comment l'enlendez-vous?
14 DEUXIÈME ENTRETIEN.
LE PROF. C'est tout simple. Il y a des indigents
dont la misère est si profonde et si cruelle, que la
bienfaisance peut seule, en y apportant un soulage-
ment immédiat, préserver du désespoir les malheu-
reux qui sont tombés dans une telle situation. Or,
le désespoir est un mauvais conseiller; il pousse
trop souvent ceux qui l'écoutent à transgresser les
lois et à troubler la paix publique, soit par des
crimes contre les personnes ou les propriétés, soit
par des actes de sauvage hostilité contre le gouver-
nement et l'ordre légal.
L'Ouv. Permettez. Quant à ceux-ci, c'est la justice
qui s'en mêle et non pas la bienfaisance. Drôle de
bienfaisance que les prisons et les bagnes !
LE PROF. VOUS ne me comprenez pas. Je loue
justement la bienfaisance de ce qu'elle épargne à la
justice une partie de sa dure mais indipensable
mission ; car il vaut mieux pour la société empêcher
les mauvais sentiments de naître et les comprimer
avant qu'ils fassent explosion, que d'avoir à les ré-
primer quand une fois ils se manifestent, et à punir
les actes criminels qui en résultent.
L'Ouv. Bien, bien ! J'y suis à présent. Me voilà
ferme sur la question des riches, et quand les ca-
marades essaieront de m'entortiller dans leurs ga-
limathias socialiste ou communiste, je vas les clouer
joliment sur place.
TROISIEME ENTRETIEN.
He l'Épargne.
LE PROFESSEUR. Eh ! bien, avez-vous réfléchi à
la question des riches, comme vous l'appeliez hier?
La nuit vous a-t-elle suggéré de nouveaux doutes,
fait découvrir quelque nouvelle objection?
L'OUVRIER. AU contraire; plus j'y pense, plus je
suis de votre avis que les dépenses de luxe nous
sont utiles, à nous autres ouvriers, et que, si les
riches s'avisaient d'y renoncer, à moins que ce ne
fut pour faire une charité de temps à autre, quand
ça se présente, ils nous feraient autant de tort qu'à
eux-mêmes. Je voudrais seulement que tous les
riches fussent de cette opinion et se conduisissent
en conséquence.
LE PROF. Oh ! quanta cela, soyez tranquille; vous
ne trouverez pas beaucoup de riches disposés à se
refuser des jouissances pour partager leurs revenus
avec les nécessiteux et les ouvriers privés de travail.
L'Ouv. J'en connais qui font bien pis que cela,
IG TROISIÈME ENTRETIEN.
car ils ne dépensent ni d'une façon ni de l'autre*
et ne songent à économiser que pour devenir tou-
jours plus riches..
LE PROF. Ils en sont bien les maîtres.
L'Ouv. Les maîtres, si vous voulez. Mais vous ne
direz pas qu'ils ne font de tort à personne, eux qui
préfèrent vivre de peu et entasser millions sur mil-
lions, plutôt que de faire gagner l'honnête travail-
leur, quand ils n'auraient pour cela qu'à bien vivre
eux-mêmes et à dépenser ce qui leur appartient. C'est
comme un vol qu'ils nous font, puisqu'ils mettent
dans leurs coffres-forts ce qui aurait dû servir à
payer notre travail.
LE PROF. Si telle est votre manière de voir, nous
ne marchons plus ensemble ; car j'estime la con-
duite des riches dont vous parlez aussi utile et en-
core plus méritoire que celle des riches qui dépen-
sent tout leur revenu.
L'Ouv. Bah ! Eh bien! par exemple, monsieur le
professeur, je n'y suis plus du tout. Ne sommes-
nous pas tombés d'accord que les riches ne pouvaient
rien faire de mieux que de dépenser leur revenu
en objets de luxe?
LE PROF. Pas tout à fait. Vous vouliez qu'ils re-
nonçassent à ces dépenses pour en donner la valeur
à des nécessiteux ou à des ouvriers inoccupés ; sur
quoi je vous ai démontré qu'il valait mieux pour
tout le monde que cet argent continuât d'être
échangé contre les produits du travail. Mais je n'ai
DE L'ÉPARGNE. 17
pas dit un mot qui pût s'appliquer à la supposition
que vous faites maintenant.
L'Ouv. C'est égal. Si les riches mettent leur ar-
gent de côté, ils ne le dépensent pas, et c'est bien
pis que s'ils le donnaient pour rien, puisque per-
sonne n'en profite.
LE PROF. Voilà en quoi vous vous trompez, et je
vous le prouverai facilement, si vous voulez m'é-
couter avec attention.
Connaissez-vous M. Dumont, le fabricant de
drap?
L'Ouv. Oui, oui ; j'ai un frère qui travaille dans
sa fabrique.
LE PROF. Savez-vous l'histoire de ce manufac-
turier ?
L'Ouv. À peu près. Je sais qu'il ne possédait au-
trefois que la maison qu'il habite et dans laquelle
il occupait environ cinquante ouvriers, avec une
vieille machine qu'il avait eue par héritage et qu'il
a ensuite mise au rebut.
LE PROF. Et maintenant?
L'Ouv. Oh ! maintenant, il occupe trois cents ou-
vriers dans ces deux grands bâtiments qui entourent
l'ancienne maison, et il a fait venir d'Alsace les plus
belles machines qu'on ait encore employées pour la
fabrication des draps.
LE PROF. Il fournit donc de l'ouvrage à 250 ou-
vriers de plus qu'autrefois, sans compter ceux qui
ont fabriqué ses machines, ceux qui ont construit
18 , TROISIÈME ENTRETIEN.
ses bâtiments, ceux qui lui préparent la laine, et
d'autres encore.
L'Ouv. Ça, c'est vrai; il a fait travailler bien du
monde.
LE PROF. Et si M. Dumont, dans le temps où il
n'occupait que cinquante'ouvriers, avait dépensé à
mesure tout ce qu'il gagnait, aurait-il pu augmenter
sa manufacture comme il l'a fait?
L'Ouv. Il ne l'aurait jamais pu ; c'est certain.
LE PROF. VOUS voyez donc que son économie
n'a pas été inutile, puisqu'elle lui a fourni le moyen
de créer du travail pour plusieurs centaines d'ou-
vriers.
L'Ouv. On dit pourtant qu'il a emprunté deux
cent mille francs, lorsqu'il a commencé à bâtir ses
nouvelles maisons.
LE PROF. Qu'importe ! D'abord, ces deux cent
mille francs ne forment pas le tiers des avances qu'il
a dû faire pour mettre sa fabrication sur le pied où
elle est actuellement. Ensuite, ceux qui lui ont prêté
sont aussi des riches qui ont économisé sur leurs
revenus de quoi faire ce placement.
L'Ouv. Qui sait ? Ils avaient peut-être leur for-
tune en rentes de l'État, et ils n'ont fait que la
changer de place, parce que M. Dumont leur offrait
un plus fort intérêt.
LE PROF. C'est possible ; mais alors ce sont leurs
parents ou leurs ancêtres qui ont dû économiser
cette somme. Sans cela, ces prêteurs n'en auraient
DE L'ÉPARGNE. 19
pas eu la disposition. Si vous remontez à l'origine
des fortunes actuelles, vous trouverez qu'elles se
sont toutes formées, puis grossies et accumulées
par l'épargne. Si les hommes avaient toujours con-
sommé à mesure tout ce qu'ils produisaient, ils ne
seraient jamais devenus riches, et il n'y aurait pas
aujourd'hui un seul travailleur qui fût muni des in-
struments de son travail et assuré de vivre pendant
qu'il l'exécute.
L'Ouv. C'estclair. Ma foi, monsieur le professeur,
je voudrais que beaucoup de mes camarades pussent
causer avec vous comme je fais. Ils en deviendraient
plus justes envers les riches, et le travail n'en irait
que mieux ; car, quand on se croit vexé injuste-
ment, on n'a pas le coeur à l'ouvrage et on se laisse
facilement déranger.
LE PROF. Vous êtes bien convaincu à présent que
les riches ne causent de tort à la classe ouvrière, ni
en dépensant leurs revenus pour se procurer des
jouissances de luxe, ni en économisant sur ces dé-
penses pour faire des placements avantageux et ac-
croître leur fortune ?
L'Ouv. Parfaitement ; et depuis que vous me l'a-
vez dit, ça me paraît si simple que je suis étonné
de ne l'avoir pas découvert tout seul. C'est pourtant
singulier que les riches, quoi qu'ils fassent, puissent
toujours avoir la conscience en repos et se dire qu'ils
agissent en vue du bien public. Elle est commode
cette bienfaisance-là ?
20 TROISIÈME ENTRETIEN.
LE PROF. Vous allez trop loin, et vous me prêtez
une pensée que je n'ai jamais eue. Les riches peu-
vent dépenser et dépensent en effet souvent leurs
revenus d'une manière très contraire au bien pu-
blic, et très préjudiciable en particulier à la classe
ouvrière.
L'Ouv. Je le pensais bien; mais je ne l'aurais pas
dit, parce que ça ne me paraissait pas contredire ce
que vous m'avez expliqué. On peut donner un mau-
vais exemple et faire tout de même gagner les tra-
vailleurs.
LE PROF. Il y a dans certaines dépenses beau-
coup pis qu'un mauvais exemple. Le riche qui pro-
digue son or à des compagnes de débauches, ou qui
s'en sert pour entraîner dans le vice d'honnêtes
créatures, cause un mal dont il serait souvent ef-
frayé lui-même s'il pouvait en calculer toute l'éten-
due et en apercevoir toutes les ramifications. Mais
faisons abstraction, si vous voulez, du dommage
moral qui, comme vous le dites, n'influe pas direc-
tement sur la condition des travailleurs ; la dépense
dont je parle n'est-elle pas une dépense improduc-
tive, qui ne paye aucun travail, et qui diminue d'au-
tant les sommes que le riche peut échanger contre
des produits du travail, ou épargner pour un emploi
productif? Ce qu'on paye pour obtenir les honteux
services de la prostitution n'est pas mieux employé,
à ce point de vue, que l'aumône qu'on jette à un
mendiant paresseux ou corrompu.
DE L'ÉPARGNE. 21
L'Ouv. Tenez, monsieur le professeur, vous me
faites plaisir! Vous ne ménagez pas plus les riches
que les pauvres. J'aime ça, moi, monsieur, quoique
je ne sois pas mécontent ni envieux comme tant
d'autres.
LE PROF. Le riche peut encore, par sa dépense,
causer à la société un dommage matériel et faire
tort aux travailleurs, si, au lieu de se borner à jouir
de son revenu, il entame et dissipe son capital. Alors
il agit en sens contraire de ceux qui épargnent; il
diminue la masse totale du capital, c'est-à-dire de
cette richesse accumulée qui sert à entretenir les
travailleurs et à leur fournir les instruments et les
matières premières de leur travail.
L'Ouv. Je croyais, moi, que l'avare nous faisait
plus de tort que le prodigue ; mais je vois bien que
c'est tout le contraire.
LE PROF. Sans doute. Rappelez-vous l'histoire de
M. Dumont, et supposez que, loin d'économiser sur
le revenu que son père lui avait laissé, il eût dépensé
plus que cela et dissipé chaque année une partie de
ce capital qui lui permettait d'occuper cinquante
ouvriers. Quel eût été le résultat de cette conduite?
L'Ouv. Il ne faut pas être bien malin pour le de-
viner. M. Dumont aurait fini par congédier tout son
monde, parce qu'il n'aurait plus eu de quoi faire
travailler ni cinquante, ni vingt, ni dix ouvriers, ni
même un seul. En revanche, il aurait peut-être fait
gagner les chercheurs de tortue et les restaurateurs.
22 TROISIÈME ENTRETIEN.
LE PROF. Oui, pour un temps, jusqu'à ce qu'il ne
lui restât plus de quoi manger même un beefsteak
tous les jours.
Au surplus, puisque vous me rappelez le potage
à la tortue, je vous dirai que, parmi les dépenses
qui ne font de tort à personne et qui entretiennent
des travailleurs, il en est de plus ou moins utiles et
déplus ou moins méritoires. Ainsi, on ne doit point
mettre sur la même ligne, quant au service qu'ils
rendent à la société, l'homme qui emploie son re-
venu à satisfaire sa gourmandise et celui qui le con-
sacre à se procurer des oeuvres de science ou d'art,
à construire de beaux palais, à donner des fêtes
splendides. Le premier jouit seul, et ne met en oeu-
vre qu'un travail mécanique; tandis que le second
fait participer à ses jouissances une quantité de
personnes, et met en oeuvre un travail qui exerce et
développe les plus belles facultés de l'esprit humain.
L'Ouv. Je ne saisis pas bien votre idée, monsieur
le professeur.
LE PROF. Des exemples vous la feront mieux
comprendre.
Supposons qu'avec le prix d'un potage à la tortue
on puisse acheter une fusée ou quelque autre pièce
d'artifice.
L'Ouv. Ah! j'y suis, vous entendez que le potage
ne fait plaisir qu'à celui qui le mange, tandis que
des milliers d'individus verront le feu d'artifice à
peu près aussi bien que celui qui l'aura tiré.
DE L'ÉPARGNE. 23
LE PROF. Précisément. De même, celui qui fait
une collection de tableaux ou d'objets d'histoire na-
turelle, n'en jouirait qu'à moitié s'il ne la montrait
à personne; et en outre, il favorise et encourage la
culture de l'art et de la science, et par conséquent
l'exercice des facultés les plus élevées et les plus
puissantes dont l'homme soit doué.
QUATRIÈME ENTRETIEN.
©e l'Égalité.
L'OUVRIER. Monsieur le professeur, est-ce qu'il
y a eu de tout temps des riches et des pauvres,
comme aujourd'hui?
LE PROFESSEUR. Oui, excepté chez les sauvages,
"où tout le monde est pauvre, puisque les plus riches
y sont plus pauvres que le plus pauvre d'entre
vous.
L'Ouv. Oh ! je ne songeais pas à ceux-là. Mais il
me semble qu'il n'existe pas mal de peuples'civilisés
qui ont pu se donner des lois à leur guise. Ils ont
donc tous suivi la même ornière?
LE PROF. Ils ont tous admis le droit de propriété,
et par conséquent l'inégalité des conditions.
L'Ouv. C'est singulier. Les hommes auraient dû
avoir le désir d'essayer d'un autre arrangement; car
celui qu'ils ont établi n'est ma foi pas trop beau.
LE PROF. Il présente, comme toute chose, de
bons et de mauvais côtés.
DE L'ÉGALITÉ. 25
L'Ouv. Eh bien ! si j'étais appelé à fonder une
colonie avec des camarades, je voudrais, rien que
par curiosité, organiser les choses tout différem-
ment. Chacun aurait sa part de la terre et des autres
biens; on travaillerait tous et on serait tous égaux.
11 n'y aurait plus tant de luxe; on ne mangerait
peut-être point de soupe à la tortue; mais il n'y au-
rait pas la misère non plus, et, en somme-, j'ai l'idée
qu'on se trouverait plus heureux. Vous riez, mon-
sieur le professeur. Voyons, qu'avez-vous à dire
contre cet arrangement?
LE PROF. J'ai à dire qu'il est parfaitement im-
possible, et cette impossibilité est aussi évidente à
mes yeux que la différence entre le jour et la nuit.
Aussi, je ne demanderais pas mieux que de vous
voir tenter l'entreprise, et je vous y aiderais volon-
tiers de tout mon pouvoir, étant bien certain que
vous seriez en peu de temps ramenés à mon opinion
par cette expérience, vous et. toutes les autres per-
sonnes qui s'en seraient mêlées, mieux que vous ne
pourriez l'être par mes raisonnements.
L'Ouv. Il se peut que vous ayez raison, monsieur
le professeur. Mais, c'est égal; je voudrais essayer.
Il me semble toujours que, si chacun voulait s'y
prêter de bonne foi, ce ne serait pas si difficile à
établir.
LE PROF. NOUS pouvons, au moins, essayer en
imagination.
D'abord, je suppose que vous allez choisir, pour
2
26 QUATRIÈME ENTRETIEN.
fonder votre colonie, mille ou douze cents ouvriers
parfaitement semblables les uns aux autres, quant
à la force corporelle, quant à l'activité, quant à l'es-
prit d'ordre, quant à l'intelligence; en un mot,
coulés dans un même moule.
L'Ouv. Ah ! si je devais commencer par là, autant
vaudrait renoncer tout de suite. Je ne trouverais
pas mille hommes exactement pareils; je n'en trou-
verais pas cent, pas dix, pas deux.
LE PROF. Alors, comment empêcherez-vous que
les plus forts, les plus actifs, les plus économes
et les plus intelligents, ne deviennent, dès la pre-
mière année, plus riches que les autres, et n'agran-
dissent par des acquisitions très légitimes leur part
de la terre?
L'Ouv. Ce n'est pas si malaisé. Nous défendrons
à qui que ce soit de rien acquérir au-delà de son lot
primitif.
LE PROF. Oui; mais il arrive que mon voisin
meurt, laissant six enfants qui doivent se partager
son lot, tandis que moi, qui suis fils unique d'un
des premiers émigrants, je jouirai seul du mien.
Adieu l'égalité!
L'Ouv. Du tout, du tout! Les enfants n'hérite-
ront plus. A mesure que les lots deviendront va-
cants par la mort des possesseurs, on les distribuera
également à ceux qui survivront.
LE PROF. Et si la seconde génération se trouve
beaucoup plus nombreuse que la première? Si, par
DE L'ÉGALITÉ. 2.7
exemple, les mille émigrants laissent après eux
quinze cents fils, il faudra faire un nouveau partage
pour égaliser les lots?
L'Ouv. Diable! ce serait un peu vexant pour ceux
qui auraient conservé jusque-là leur portion in-
tacte.
LE PROF. Ce n'est pas tout. Supposons que vous
parveniez à maintenir les lots parfaitement égaux,
de manière que chacun ait toujours autant de terre
qu'il en peut cultiver, rien de plus, rien de moins.
Qui chargerez-vous de confectionner vos habits, vos
meubles, vos instruments de travail?
L'Ouv. Dame! nous aurons chacun une femme
et des enfants, qui feront cette besogne pendant que
nous cultiverons la terre; et puis, en hiver, nous
aurons assez de loisir pour charpenter, forger, tis-
ser, filer, autant que nos besoins le demanderont.
LE PROF. Nouvelle source d'inégalités. Vous êtes
fort, moi je suis faible; vous êtes robuste, je suis
souvent malade; vous êtes actif et intelligent, je suis
indolent et borné; vous avez quatre enfants, et ce
sont des garçons; je n'en ai que deux, et ce sont des
filles. J'ai toutes les chances possibles de tomber
dans une affreuse misère dès la première année de
mon établissement, et pour ma vie entière; tandis
que vous échapperez certainement à ce malheur. Au
reste, il serait plus exact de dire que nous serons
tous deux misérables. Vous le serez seulement un
peu moins que moi. Vous serez logé, vêtu, nourri,
28 QUATRIÈME ENTRETIEN.
meublé, mais plus chétivement que ne le sont, en
France, les plus pauvres paysans. D'ailleurs, il
suffirait d'une mauvaise récolte pour anéantir même
ce chétif bien-être, et pour vous réduire à une
misère dont les sociétés civilisées n'offrent pas
d'exemples.
L'Ouv. Ça pourra bien arriver si, comme vous le
dites, chacun de nous ne possède que tout juste la
quantité de terrain qu'il pourra cultiver lui-même.
Mais, au fait, pourquoi n'en aurions-nous pas da-
vantage? La terre est grande.
LE PROF. Si vous en avez davantage, il vous fau-
dra, pour la cultiver, des travailleurs qui puissent
et qui veuillent vous vendre leur travail, c'est-à-dire
qui ne soient pas eux-mêmes propriétaires comme
vous; alors, encore une fois, adieu l'égalité.
L'Ouv. Tenez, monsieur le professeur, je crois
que nous avons fait fausse route jusqu'ici, et qu'il y
aurait un moyen de tout arranger. Seulement il
faudrait.... Ah! voilà, c'est le difficile.
LE PROF. Parlez sans crainte. Nous discutons
pour nous instruire, et nous ne faisons pas de la
politique. D'ailleurs, je devine votre idée.
L'Ouv. 11 faudrait que tout fût en commun; au-,
trement, il y aura toujours des riches et des pau-
vres. C'est plus clair que le jour.
LE PROF. Rien n'est plus vrai. Concilier la pro-
priété avec l'égalité, c'est un problème impossible,
une chimère.
DE L'ÉGALITÉ. • 29
L'Ouv. Ainsi donc, nous sommes d'accord. Notre
première loi sera pour supprimer la propriété, et
pour organiser la communauté de biens entre tous
les hommes. Ça me va mieux, je ne vous le cache
pas, 11 me semble voir toute l'humanité formant
une seule famille de frères; plus de riches égoïstes;
plus de pauvres envieux; enfin, quoi! un bonheur
universel.
Ce n'est pas que je sois communiste, Dieu m'en
garde! Je suis pour l'ordre avant tout; j'ai fait mes
preuves, et on ne m'a jamais vu dans une émeute.
D'ailleurs le nom ne fait rien à la chose.
LE PROF. Je vous le répète ; nous causons pour
nous instruire ; et, quand vous seriez communiste,
je n'en serais que plus charmé d'avoir trouvé l'occa-
sion de vous ouvrir les yeux sur une erreur qui a
fait déjà beaucoup de mal, et qui en fera encore.
L'Ouv. Eh bieD, en m'ôtant cette idée-là, vous ne
ferez pas une bonne action. Voyez-vous, monsieur
lé professeur, nous autres ouvriers des grandes villes,
qui pouvons à chaque moment comparer notre exis-
tence avec celle des riches, un rêve comme celui-là
nous amuse, nous console, nous aide à oublier la
réalité.
LE PROF. Dites plutôt qu'il vous en dégoûte, et
vous la rend insupportable, en vous empêchant d'ap-
précier les jouissances et les avantages attachés à
votre condition.
L'Ouv. Ce n'est pas l'embarras; quand nous pen-
2.
30 QUATRIÈME ENTRETIEN.
sons que, par le moyen de la communauté, nous
pourrions tous, en travaillant à notre aise, vivre
aussi bien que celui qui a vingt francs à manger
par jour, nous trouvons la journée de douze heures
bien longue, et le salaire de trente à quarante sous
bien court.
Ah! ça, monsieur le professeur, pourquoi cette
communauté serait-elle donc impossible? Impossi-
ble! c'est aisé à dire pour ceux qui ont de quoi
manger du potage à la tortue. Ceux-là, bien sûr, ne
s'y prêteront jamais de bonne volonté.
LE PROF. Si une. troupe de pauvres estropiés,
qui n'auraient qu'un bras et qu'une jambe, venaient
vous dire : « Tu as deux bras et deux jambes; c'est
une injustice; nous devons être tous égaux. Vite!
fais-toi couper ce que tu as de plus que nous. Au-
trement, gare à toi! » Vous leur diriez : Un mo-
ment, les amis! raisonnons. Quand j'aurai un bras
et une jambe de moins, vous ne vous en trouverez
pas mieux, et je m'en trouverai beaucoup plus mal.
Ne vaut-il pas mieux, pour vous et pour moi, que
je me serve de mes deux bras et de mes deux jambes
dans notre intérêt à tous, que si, étant tous estro-
piés, nous étions tous incapables des services que
je peux vous rendre.
L'Ouv. Comparaison n'est pas raison. Le bras et
la jambe qu'on me couperait ne pourraient servir à
personne, tandis que les biens qu'on ôterait à ceux
qui ont trop seraient tout profit pour ceux qui n'ont
DE L'ÉGALITÉ. 31
pas assez. Les membres d'un homme ne peuvent pas
être mis en communauté, au lieu que ses richesses
peuvent toujours l'être.
LE PROF. C'est précisément là que gît toute la
question ; mais je conviens qu'elle ne peut pas être
décidée à vos yeux par la comparaison que je viens
de faire. Nous en parlerons demain plus à fond,
et je me flatte que, disposé comme vous l'êtes à
écouter la raison et à modifier vos idées, quand elles
vous paraissent fausses, vous finirez par être plei-
nement d'accord avec moi sur ce sujet, comme sur
ceux que nous avons traités précédemment.
CINQUIÈME ENTRETIEN.
SSe la Communauté des biens.
LE PROFESSEUR. Je pense qu'il ne me faudra pas de
longs raisonnements pour vous dégoûter de la com-
munauté des biens et de l'égalité absolue, car vous
n'êtes pas disposé de coeur à ce régime.
L'OUVRIER. Comment? A quoi donc voyez-vous
ça?
LE PROF. A la manière dont vous traitiez ce ma-
tin le jeune homme qui vous apporte de l'eau et du
plâtre, et qui vous aide quelquefois dans votre be-
sogne.
L'Ouv. Ah! parce que je l'ai appelé fainéant, et
que je lui ai donné un coup de pied? Ils en reçoivent
bien d'autres !
LE PROF. Peste! alors si ces jeunes gens rêvent
aussi un régime de communauté, je suppose qu'ils
ont soin d'en exclure les coups de pied du maître.
Mais, dans le régime que vous rêvez, ces coups de
pied sont-ils maintenus?
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 33
L'Ouv. Je n'en sais trop rien. Le fait est que
sous le régime présent on ne pourrait guère s'en
passer.
LE PROF. Pourquoi cela?
L'Ouv. Parce que ces apprentis, voyez-vous, ça
n'a pas d'émulation, pas d'entrain au travail. Étant
logés, vêtus, nourris aux frais des parents, des ad-
ministrations de bienfaisance ou des personnes cha-
ritables, et n'étant pas payés pour leur travail, ils ne
sont responsables de rien. Qu'ils fassent peu ou
beaucoup d'ouvrage, c'est la même chose pour eux;
ils ne s'en trouveraient ni mieux ni plus mal, n'é-
taient les savons conditionnés, et, de temps en
temps, les bourrades qu'ils reçoivent de nous quand
ils ne font pas leur devoir.
LE PROF. Vraiment! Eh bien, ce que vous me
dites-là ne m'étonne pas du tout.
L'Ouv. Je crois bien. C'est connu. Tous les maî-
tres yous diront la même ehose.
LE PROF. Et n'y a-t-il point d'exception à cette
règle?
L'Ouv. Oh! que si. Moi, par exemple, j'ai tra-
vaillé pendant mon apprentissage presque aussi bien
que si l'on m'eût payé, parce que je tenais à devenir
bon ouvrier, et à me faire la réputation d'un fort
piocheur.
LE PROF. C'était bien calculer. Vous songiez à
l'avenir plus qu'au présent.
L'Ouv. Oui. Je savais qu'un ouvrier habile dans
34 CINQUIÈME ENTRETIEN.
ma partie peut gagner trois francs et jusqu'à quatre
francs par jour, se rendre comme ça indépendant de
sa famille et faire des économies pour s'établir.
Cette idée me trottait sans cesse dans la tête et me
donnait du courage et de l'entrain pour satisfaire
ceux qui me faisaient travailler. J'y ai gagné que les
patrons me connaissent pour un bon travailleur.
Aussi je ne manque jamais d'ouvrage, et mon petit
lopin à la caisse d'épargne grossit chaque année, si
bien que le temps n'est pas loin où je pourrai m'éta-
blir et employer à mon tour des ouvriers.
LE PROF. Bravo ! Vous venez de faire, sans vous
en douter, le procès du communisme. Le voilà bien
dûment condamné.
L'Ouv. Ah ! par exemple ! Expliquez-moi ça.
LE PROF. Rien de plus simple. La communauté
des biens nous mettrait tous dans une position ana-
logue à celle de ces apprentis dont vous parliez tout
à l'heure, et que le défaut d'émulation, de responsa-
bilité, enfin d'un stimulant quelconque, autre que
la crainte des coups, empêche ordinairement de se
montrer bons travailleurs. Or, les coups, il n'en se-
rait pas question, et, quant à l'ambition qui vous a
poussé, vous et bien d'autres, à faire preuve de zèle
et d'activité, elle deviendrait sans objet, puisque les
fruits de vos labeurs et de vos économies ne seraient
pas plus à vous qu'à tout autre personne.
L'Ouv. Qu'aurai-je besoin de l'ambition de par-
venir ou de la crainte des coups, si je suis bien sûr
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 33
en travaillant moins que je ne fais à présent, d'obte-
nir en retour de quoi satisfaire amplement tous mes
désirs?
LE PROF. TOUS vos désirs ! Il faut d'abord en ex-
cepter le plus vivace, le plus persévérant, le. plus
agissant, celui de vous élever au-dessus de vos sem-
blables. Si ce désir là n'avait pu être satisfait dans
l'état social, les hommes seraient probablement res-
tés ce que la nature les avait faits, des sauvages.
L'Ouv. Je connais cependant bien des ouvriers
qui travaillent toute leur vie sans songer à devenir
autre chose que ce qu'ils sont. Leur seule ambition
est de gagner le salaire de chaque jour; ils ne voient
pas au-delà.
LE PROF. Oui ; et comme c'est la nécessité seule
de pourvoir à leurs besoins journaliers qui les pousse
au travail, ils ne s'inquiètent point de l'avenir, et ne
font point d'économies. Il est donc bien évident que
si, dès l'origine des sociétés, tous les travailleurs
n'avaient eu d'autres motifs que ces besoins du mo-
ment, aucune richesse n'aurait été accumulée, et les
hommes seraient demeurés tous pauvres et ignorants
comme des sauvages. D'ailleurs, je ne vois pas bien.
comment, sous le régime de la communauté, cette
nécessité elle-même pourrait agir sur les travail-
leurs.
L'Ouv. Dame! Parce qu'on ne pourrait obtenir
que par son travail la nourriture et les autres choses
que l'on voudrait avoir. C'est une communauté de
' 36 CINQUIÈME ENTRETIEN.
travailleurs et non de fainéants que nous organi-
sons.
LE PROF. On fixerait donc une certaine quantité
de travail que chacun devrait exécuter pour jouir des
produits mis en commun?
L'Ouv. Bien entendu.
LE PROF. Alors, faisons une supposition. Je suis
célibataire; je suis adroit autant que vigoureux, et
j'exerce un métier qui, outre ces deux qualités, de-
mande un certain développement d'intelligence ;
tandis que vous, père d'une famille nombreuse, vous
êtes capable seulement d'un travail de manoeuvre,
qui ne met en jeu que votre force musculaire. Mon
travail vaudra peut-être cinq fois autant que le vôtre,
tandis que vos besoins seront cinq fois aussi grands
que les miens. Quelles seront nos positions respec-
tives dans la communauté?
L'Ouv. Vous n'aurez pas plus que moi, et je n'au-
rai pas plus que vous, si nous travaillons, chacun
de notre côté, comme tout le monde sera obligé de
le faire. Quant à nos enfants, ils seront à la commu-
nauté, qui se chargera de les entretenir, comme elle
entretiendra les vieillards, les infirmes, les malades.
LE PROF. Elle se chargera sans doute aussi de
leur enseigner un métier et de les développer à tous
égards. Mais comment s'y prendra-t-elle pour faire
entreprendre à une partie d'entre eux l'apprentis-
sage longet difficile qu'exigent certaines professions?
Si le moindre manoeuvre, en remuant de la terre ou
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 37
des pierres quelques heures par jour, se fait une
existence aussi douce que le plus habile mécanicien ;
si l'ouvrier dont tout le travail consiste à exécuter,
dans une fabrique, certaines opérations purement
machinales jouit d'autant de bien-être et de loisir
que l'entrepreneur qui dirige l'ensemble de ces tra-
vaux et qui en gère la comptabilité, où seront, je
vous prie, les motifs qui pourront engager un indi-
vidu quelconque à subir un apprentissage et à choi-
sir un autre genre de travail que le plus facile de
tous?
L'Ouv. Le motif, c'est que, pour que chacun ait ce
qui lui fait plaisir, il faudra que la communauté soit
riche, et pour qu'elle soit riche, il faudra que tous y
contribuent et que toutes les professions actuelles
Continuent d'être exercées. Chacun ayant intérêt
dans l'affaire, on travaillera pour soi-même en tra-
vaillant pour la communauté.
LE PROF. Oui; mais comme, en accomplissant le
travail dont on sera capable, on n'obtiendra ni plus
ni moins que ce à quoi tous auront le droit de pré-
tendre, on se donnera le moins de peine possible,
et chacun voudra choisir les travaux les plus faciles
et les plus simples, chacun se disant : Pourquoi se-
rait-ce moi plutôt que d'autres qui ferais cet effort,
qui surmonterais cette difficulté, qui entreprendrais
cette étude? Dans l'état actuel des choses, tous les
genres de travaux sont exercés et toutes les profes-
sions trouvent des amateurs, parce que les difîicul-
3
38 CINQUIÈME ENTRETIEN.
tés, les inconvénients et les périls qu'on y rencontre
se trouvent compensés par les gains ou par les chan-
ces de fortune qui les accompagnent. Sous le régime
de la communauté, toutes les conditions étant par-
faitement égales quant aux avantages, les inconvé-
nients seraient seuls pris en considération, et les
métiers faciles et commodes seraient les seuls aux-
quels on voulût se livrer.
Ce n'est pas tout. À qui confierait-on le soin de
décider quelle quantité de travail chacun devra four-
nir, et quelle quantité de produits chacun aura le
droit de consommer?
L'Ouv. Ce serait l'occupation des représentants
que la communauté se choisirait.
LE PROF. Et qui chargerait-on de distribuer les
objets de consommation ?
L'Ouv. La communauté nommerait à cet effet des
fonctionnaires parmi les travailleurs les plus ca-
pables.
LE PROF, À merveille ! Je suppose que ces repré-
sentants et ces fonctionnaires auraient aussi la mis-
sion de prélever sur le produit brut l'épargne néces-
saire pour maintenir intact le capital productif et
pour l'accroître; ils feraient, en un mot, tout ce que
font aujourd'hui les propriétaires et les capitalistes,
avec cette différence, que ceux-ci font pour le mieux,
attendu que leurs revenus, et par conséquent leur
avenir et celui de leur famille en dépendent immé-
diatement , tandis que vos gens n'en prendraient
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 39
qu'à leur aise, chacun d'eux se déchargeant sur les
autres d'un contrôle fatigant, d'une vigilance minu-
tieuse et d'une économie qui, parce qu'elle profite-
rait à tout le monde, se ferait sentir comme un pur
sacrifice à ceux qui se l'imposeraient.
L'Ouv. Voilà que ça commence à ne plus me pa-
raître aussi gentil. J'avais pensé, moi, que, sous le
régime de la communauté, la société deviendrait
bien plus riche qu'elle n'est à présent, puisque
tout le monde y travaillerait, au lieu qu'à pré-
sent les riches ne font rien que jouir du travail
des autres. Maintenant, je vois bien qu'il faut en
découdre, et que l'ouvrage ne se ferait guère si l'on
devait enrichir la communauté pour s'enrichir soi-
même.
LE. PROF. C'est évident. Si mes jouissances de
chaque jour ne dépendent plus du travail que j'aurai
fait moi-même et ne se mesurent plus sur la quan-
tité de ce travail, je m'arrangerai de manière à don-
ner le moins possible de mon temps et de ma peine
en échange de ce que la communauté m'accordera.
C'est ce que font, dans l'état actuel des choses, tous
ceux que l'ambition d'acquérir une position et une
fortune qui soient exclusivement à eux, ne stimule
pas et ne pousse pas à déployer leur activité, leur
intelligence ou leurs talents. Le travail et l'épargne
sont deux genres de sacrifices que nous faisons uni-
quement en vue des avantages exclusifs qui en peu-
vent résulter immédiatement pour nous.J
40 CINQUIÈME ENTRETIEN.
L'Ouv. On voit pourtant des pères qui se refusent
tout pour enrichir leurs enfants.
LE PROF. Oui, leurs enfants ! Croyez-vous qu'ils
fissent pour la communauté, c'est-à-dire pour le pre-
mier venu, pour tout le monde, la dixième partie de
ce qu'ils font pour leur famille? Si vous étiez père
vous-même, je n'aurais pas eu besoin de vous adres-
ser cette question.
L'Ouv. Autant dire, monsieur le professeur, que
l'homme est une créature égoïste ; et c'est vrai. Avec
seulement un grain de fraternité, la communauté
des biens irait comme sur des roulettes.
LE PROF. Dites plutôt que si la fraternité était un
sentiment naturel et général, en d'autres termes, si
chaque homme était constamment capable de sacri-
fier à l'intérêt d'autrui son propre intérêt, il n'y au-
rait pas besoin d'organiser la communauté des biens
par une loi, car elle s'établirait d'elle-même, chaque
membre de la société étant toujours disposé à travail-
ler pour les autres et à partager avec eux ses jouis-
sances. Le Créateur suprême ne l'a pas voulu, et sans
doute il a eu ses vues en donnant à l'amour de soi
plus de force et de persistance qu'à la bienveillance
pour autrui.
L'Ouv. Malgré ça, je regrette mon idée. Je vou-
drais qu'on essayât de la communauté, en France,
pour une année, quitte à remettre ensuite les choses
en ordre, si la tentative ne réussissait pas.
LE PROF. -Ce serait une expérience un peu coûteuse.
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 41
L'Ouv. Bah ! puisque je vous dis qu'on remettrait
tout en place comme si rien n'avait été changé.
LE PROF. Fort bien. Mais les capitaux qui au-
raient été détruits, où les prendrait-on? Savez-vous
qu'une seule année d'un tel régime suffirait pour
faire rétrograder la France de quatre siècles, et pour
la replacer dans la situation où elle se trouvait au
commencement du règne de Louis XI, c'est-à-dire
pour lui faire perdre les dix-neuf vingtièmes de sa
richesse et la moitié de sa population? Voilà ce que
produirait la réalisation de cette chimère que vous
aimez encore un peu, faute de la bien connaître, et
que vous repousserez bientôt, je l'espère, comme
l'absurdité la plus malfaisante que jamais le cer-
veau de l'homme ait pu concevoir.
L'Ouv. Diable! c'est donc plus sérieux que je ne
croyais. Au fait, monsieur le professeur, ce que j'en
ai dit n'a été que par manière de conversation. Je
ne demande pas mieux que de voir clair, moi, et je
n'ai pas besoin de la communauté des biens pour
faire mes affaires, ni pour avoir ma petite part de
bonheur ici-bas.
SIXIEME ENTRETIEN.
De la Communauté des biens (SUITE).
L'OUVRIER. Vous m'avez dit, monsieur le profes-
seur, que, sous le régime de la communauté, tout
le monde voudrait devenir manoeuvre, parce que
c'est le métier le plus facile. Je crois bien plutôt
qu'il n'y aurait plus personne qui voulût faire ce
métier-là.
LE PROFESSEUR. Pourquoi donc?
L'Ouv. Parce que chacun voudrait être propre,
bien vêtu, avoir des meubles élégants, un apparte-
ment bien décoré, jouir enfin de la vie comme font
les riches d'à présent, et ça ne pourrait pas se con-
cilier avec les métiers pénibles, ni avec ceux qui
salissent, tels que le mien, celui de mon cousin le
charbonnier et celui de mon père le laboureur. Si
nous voulions continuer de travailler, nos loge-
ments, nos meubles, nos habits seraient bientôt sales
et usés comme le sont ceux des pauvres; si, au con-
traire, nous voulions conserver la propreté et le
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 43
luxe, nous nous dégoûterions bien vite de notre
profession.
LE PROF. Et, quel que soit vôtre choix, la société
s'en trouverait fort mal.
L'Ouv. C'est certain, puisque dans ce dernier cas,
les métiers indispensables ne seraient pas exercés,
et que dans l'autre, la richesse ne profitant plus à
personne tout le monde serait pauvre.
LE PROF. VOUS voulez dire que dans le premier
cas l'égalité absolue exigerait que tous les travail-
leurs vécussent de la même manière, quel que fût le
genre de leur travail. Je suis convaincu, en effet,
qu'on ne pourrait pas échapper à cette conséquence
du principe sur lequel on aurait basé l'organisation
sociale. Une différence permanente dans le genre de
vie des différentes catégories de travailleurs engen-
drerait nécessairement des inégalités toutes sembla-
bles à celles qui résultent de la propriété. Les hom-
mes, et surtout les femmes, dont les habitudes, les
goûts, les sentiments se seraient formés au sein du
luxe et d'une vie élégante, formeraient, sans le vou-
loir et presque malgré eux, une classe supérieure à
celle des paysans et des simples manoeuvres. Or,
ceux-ci ne le supporteraient pas et ils seraient dans
leur droit. Le système de la communauté exclut
toute inégalité dans les jouissances, toute satisfac-
tion donnée à des besoins qui ne sont pas communs
à tous les hommes.
L'Ouv. C'est bien ainsi quel'entendentlescoin-
44 SIXIÈME ENTRETIEN.
munistes et que je l'entendais moi-même, quand je
le croyais facile à réaliser. Mais je reconnais que
c'est une chimère impossible. Tenez, monsieur le
professeur, j'y ai beaucoup pensé cette nuit, et j'ai
trouvé des difficultés que je défie qui que ce soit de
me résoudre.
LE PROF. Je n'ai aucune peine à le croire.
L'Ouv. Par exemple, on ne peut pas faire qu'il y
ait assez de toutes les bonnes choses pour satisfaire
tous les appétits. Les vins fins, les animaux rares,
tels que les tortues et les ortolans, les aliments de
toute espèce qui viennent de loin, ne pourraient pas
être mis à la portée de tous les travailleurs. Mieux
que ça : hier, en sortant d'ici, j'ai rencontré une
jeune demoiselle accompagnée de sa bonne. Elle était
belle et bien mise, plus que je ne pourrais dire ; une
nymphe, un ange du ciel, quoi? Et je me disais :
11 faudra pourtant qu'elle appartienne à un seul
homme, parmi cent, deux cents, peut-être mille qui
la voudraient et qui la préféreraient à toute autre
femme ! Eh bien ! si, moi, qui souffrirais je ne sais
quoi pour avoir seulement le bonheur de lui baiser
la main, je dois me résigner à ce qu'elle devienne la
femme d'un autre individu, ne me résignerai-je pas
bien plus aisément à ce que le même individu jouisse
tout seul de ses vins fins, de son potage à la tortue
et de tout ce tremblement de la richesse, dont la
privation n'est une souffrance, après tout, que pour
ceux qui y sont habitués ?
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 45
LE PROF. Ce que vous dites là est parfaitement
juste. Aussi les communistes, qui voudraient pous-
ser jusqu'au bout la réalisation de leur principe,
aboliraient les jouissances de luxe, le mariage,
la famille, enfin tout ce qui pourrait introduire la
moindre inégalité entre les hommes, en assurant à
quelques-uns d'entre eux la possession exclusive
d'un avantage quelconque. Ils ne seraient contents
que lorsqu'ils auraient fait de notre société civilisée,
je ne dis pas une société barbare, mais un troupeau
de bêtes immondes, marchant à quatre pattes, vi-
vant d'herbes ou de fruits sauvages, et ayant pour
demeures les trous qu'elles auraient creusés dans la
terre avec leurs mains.
L'Ouv. 11 est bien certain que les maisons, comme
elles sont à Paris et dans les autres villes, ne pour-
raient plus du tout convenir et qu'il faudrait les
mettre toutes à bas, car elles ont été bâties pour de
petites, de moyennes et de grandes fortunes.
LE PROF. C'est évident. Pourquoi me contente-
rais-je d'un cinquième étage tandis que vous habite-
riez le premier, ou d'un appartement ordinaire,
tandis que vous logeriez dans un bel hôtel! Les
villes ont été faites en vue d'une société où il y avait
mille conditions inégales ; et il en est de même de
tout ce qui sert aux usages de la vie. Mais quand
on aurait détruit ou laissé périr la plupart des choses
belles ou utiles que l'industrie humaine a créées jus-
qu'à présent, quand le niveau de l'égalité absolue
3.
46 SIXIÈME ENTRETIEN.
aurait été appliqué à tout, comment cette lacune
dans la richesse du pays serait-elle comblée? C'est
l'inégalité des conditions, c'est le désir d'améliorer
notre sort et de nous élever dans l'échelle sociale,
qui nous stimule au travail et met en jeu toutes nos
facultés actives. En supprimant ce mobile, on para-
lyserait du même coup les forces productives qui
sont la source de toute richesse. La communauté de
biens ne serait qu'une communauté de misère. Nous
tomberions tous dans Un état de dénuement et de
pauvreté auprès duquel la condition actuelle d'un
simple ouvrier paraîtrait de l'opulence.
L'Ouv. Ma foi, monsieur le professeur, me voilà
pleinement dégrisé sur le compte du communisme;
parce que moi, voyez-vous, j'ai de l'ambition, et,
comme je sens que mon plus grand bonheur sera
d'arriver par mon travail à devenir capitaliste et à
jouir d'une indépendance et d'une position que je
devrai à moi-même, je ne voudrais pas d'un régime
qui me priverait à tout jamais de cette satisfaction,
quand même il devrait me procurer dès à présent
une vie de chanoine, ce qui ne serait pas, comme je
le vois bien. C'est seulement dommage que tous les
travailleurs ne soient pas placés comme moi, et
qu'il y en ait tant qui n'ont rien à espérer dans ce
monde, qu'une existence de privations et de peines,
terminée par la mendicité et l'hôpital.
LE PROF. En connaissez-vous beaucoup de ceux-là
qui n'aient rien à se reprocher, beaucoup dont la
DE LA COMMUNAUTÉ DES BIENS. 4/
misère ne soit pas le résultat de leur imprévoyance
ou de leur inconduite?
L'Ouv. Dame ! il y en a plus d'un qui se trouve-
rait dans une meilleure situation, et qui pourrait
compter aussi bien que moi sur l'avenir, s'il n'avait
pas l'habitude de fripper, le dimanche ou le lundi,
une bonne partie de ce qu'il a gagné dans la se-
maine, ou de boire la goutte le matin, soi-disant
pour se réchauffer ou pour se donner du c^eur à
l'ouvrage.
LE PROF. Le malheur est qu'en se conduisant
ainsi on ne pense pas commettre une faute, et qu'on
passe toujours pour un honnête ouvrier, pourvu
qu'on ne s'enivre pas et qu'on évite les querelles.
L'Ouv. Que voulez-vous? ce sont des coutumes
établies, et quand on ne veut pas les suivre, on est
quasiment bafoué, comme un mauvais compagnon.
Cependant je connais pas mal de bien braves gens,
qui, tout en menant une conduite exemplaire et en
travaillant comme des nègres, ont toujours de la
peine à nouer les deux bouts, parce qu'ils ont une
nombreuse famille, et qu'ils ne la laissent manquer
de rien.
LE PROF. Quand on a beaucoup d'enfants, il est
sans doute louable de pourvoir à leurs besoins ; mais
pensez-vous qu'un ouvrier qui n'a que son salaire
pour vivre fasse preuve de sagesse en se mariant
jeune et en donnant le jour à une nombreuse
famille?

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