Le pour et le contre sur Buonaparte ; suivi d'une lettre à lui adressée, le 15 décembre 1813 , par M. L. V. H.

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Périsse et Compère (Paris). 1814. France (1814-1815). In-8 °. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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LE POUR ET LE CONTRE
SUR
BUONAPARTE;
SUIVI
D'UNE LETTRE A LUI ADRESSÉE,
LE l5 DÉCEMBRE l8l3.
PAR M. L. V. H
A PARIS,
Chez PÉRISSE et COMPÈRE, Libraire, quai des
Augustins.
l8l4.
LE POUR ET LE CONTRE
SUR
BUONAPARTE;
SUIVI
D'UNE LETTRE A LUI ADRESSÉE,
LE l5 DÉCEMBRE 1813.
J'ÉTAIS hier au café de Foi, savourant le
suc de ces denrées coloniales, si essentielles
au bonheur des gourmets , si utiles au réveil
de mes facultés intellectuelles. Mille idées
agréables occupaient mon esprit, et m'absor-
baient tout entier. La paix, Louis XVIII, sa
déclaration, les certitudes du présent, les es-
pérances de l'avenir étaient tour à tour, ou
plutôt tous ensemble, les objets de mes
réflexions. Tout me charmait ; tout m'en-
chantait. Le café que je trouve toujours
bon, me semblait encore meilleur. Je le
payais moins que de coutume, et l'espérance
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me disait : dans peu tu le payeras moins en-
core : j'en pourrai donc prendre tous les
jours ! c'est pour moi un bonheur véritable :
il suffirait pour me faire applaudir aux évé-
nemens qui viennent de s'opérer , pourvu
toutefois qu'il ne soit point trop acheté par la
France. La patrie avant tout. Jusqu'ici, vive
la paix! toujours, toujours vivent les Bour-
bons ! j'en étais revenu à mon roi : partout, en
tout, des raisons de le bénir. Je fus tout à
coup tiré de ma rêverie, par ces mots pro-
noncés avec de grands éclats de rire : Quoi !
monsieur, c'est possible ! vous l'avez entendu!
— Oui, monsieur, entendu de mes propres
oreilles. — Ces gens-là se trompaient, ils tron-
quaient le titre de l'ouvrage. — Je n'en sais
rien ; je ne l'ai point lu : mais tant y a qu'ils
criaient à tue-tête : Justification de Buona-
parte. — Ah ! parbleu ! voilà qui est curieux ;
cet ouvrage se vendra : je l'achèterai, moi ;
je veux le voir : Buonaparte justifié ! Ah ! ah !
ah ! (à n'en pas finir) ah ! la plaisante chose !
— Mais , monsieur, je ne vous conçois pas :
pourquoi cet air étonné ? pourquoi ces ris ?
pensez-vous que ce soit là une chose si diffi-
cile ! - Ma foi ! monsieur, à vous dire le vrai,
je la crois impossible. Justifier Buonaparte !
On peut faire des miracles, on ne fera jamais
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celui-là. — On le fera , et c'est moi qui m'en
charge. C'est vous charger d'une bien mau-
vaise cause, et quelle que soit votre habileté ,
vous ne me ferez point croire que ce qui est
noir est blanc. —Non. Mais je vous prouve-
rai que Buonaparte est tout autre qu'on ne le
dit en ce moment. (Ici, nos deux interlocu-
teurs se voyant, comme avec surprise, entou-
rés de plusieurs personnes qu'avaient attirées
leurs éclats de voix, gardèrent un moment le
silence. La discussion était trop bien engagée
pour s'arrêter en si beau chemin ; ils la re-
prirent dès qu'ils se crurent rendus à eux
seuls. J'étais assis à une table voisine de celle
où ils étaient placées, et sans paraître les écou-
ter, je ne perdis pas un mot de ce qu'ils dirent).
—Monsieur, cette bonne opinion que quelques
hommes s'obstinent à conserver de Buona-
parte , a l'air chez vous bien enracinée. Dans*
ce pays où l'on porte tout à l'extrême, il en
est plusieurs parmi les personnes qui nous ont
entendus, qui déjà ont conçu de,vous la plus
mauvaise idée , qui vous regardent comme un.
très-méchant homme, et qui, peut-être, vous
assimilent à celui que vous défendez. — C'est
me faire honneur.—Ne nous emportons point.
Voilà au reste, en disant publiquement votre
pensée, le seul malheur que vous ayez à
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craindre, celui de vous faire mal juger; tan-
dis que, sous le règne de Buonaparte, si j'avais
moi, hazardé la mienne, je serais déjà en
route pour la Préfecture, puis delà, pour je ne
sais où. C'est quelque chose, vous l'avouerez,
que ce changement. Mais je voudrais même
plus de modération dans les personnes dont
je viens de parler : tous ceux qui conservent
encore quelque considération pour Buona-
parte , ne méritent pas d'être confondus avec
lui. Cet homme a pu faire illusion : il y en
a beaucoup tels que lui, que l'histoire nous
a accoutumés à admirer. Je vous connais peu ;
mais j'aime votre franchise : elle me dit assez
que Buonaparte ne mérite point de vous avoir
pour admirateur. — Je le suis cependant, et
le serai toujours.—Vous vous trompez vous-
même ; mais avant d'aller plus loin, permettez-
moi une question : elle est peut-être indiscrète;
il serait plus indiscret encore de poursuivre,
sans vous la faire : auriez-vous eu sous le règne
de Buonaparte quelqu'emploi que sa chute
vous fasse perdre ? — J'avoue que votre ques-
tion m'étonne ; mais s'il faut y répondre, la
révolution qui vient de s'opérer ne m'enlève
aucun emploi. — Peintre ou écrivain, auriez-
vous, dans l'intention d'embellir le sort de
votre famille, formé le projet de lui dédier un
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ouvrage?—? Non, monsieur, non ; je ne tenais
rien de Buonaparte ; je n'avais à prétendre en
rien à ses libéralités. Je suis aussi trop jeune
pour n'être pas encore célibataire ; mais quel
est votre but? où en vouliez-vous venir? —
J'avoue que, dans le cas où votre réponse eût
été contraire, j'aurais brisé la conversation.
Il me semble qu'on doit ménager dans leurs
opinions , des hommes qui y sont attachés
par les intérêts de leur famille. — Vous avez
tort. — Peut-être. Ce sont, si vous voulez,
leurs propres intérêts ; mais ce sont aussi ceux
de quelques autres. Se réduire soi-même aux
plus grands sacrifices, c'est peu de chose :
maïs être obligé de les faire partager à une
femme , à des enfans, voilà ce qui déchire.
Dans bien des coeurs honnêtes, la voix de la
nature est plus forte que celle de la patrie. —■
Tant pis, morbleu ! tant pis. Si cette faiblesse
de caractère est commune parmi nous, nous
sommes perdus : il faut nous rayer du nombre
des nations de l'Europe. Un désintéressement
vrai et entier peut seul nous sauver. — Cette
manière de penser vous honore ; elle aug-
mente en moi l'envie de vous convertir. Vos
principes au fond sont les miens; cependant
je ne me sais point mauvais gré de respecter
des faiblesses qui semblent légitimes , que nous
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aurions peut-être dans une situation différente
de la nôtre. — Ce doute est injurieux pour
moi et pour vous-même. — Répondons de ce
que nous sommes, et non pas de ce que nous
pourrions être. Les circonstances où la for-
tune nous jette, influent malgré nous sur nos
principes : j'en ai fait souvent la triste expé-
rience , et peut-être malgré votre jeunesse l'a-
vez-vous faite vous-même. Enfin le malheur
est auprès de moi un titre sacré. — Eh ! mon-
sieur j les personnes dont les intérêts étaient
liés à la conservation de Buonaparte, peuvent-
elles être long-temps malheureuses de sa chute,
si elles ont de véritables talens. Elles souffri-
ront un moment, je le veux ; mais bientôt elles
se rétabliront. Les gens qui sont bons à quel-
que chose, sont toujours employés. Si l'on n'est
bon à rien, qu'on redevienne rien : on eût
toujours dû l'être. — Faites-vous une ré-
flexion? Sans vous en appercevoir, vous avez
plaidé ma cause ; vous m'avez tiré de l'endroit
le plus difficile; enfin, vous avez pour moi
tranché le noeud gordien.
Quoi ! vous défendez Buonaparte, et vous
déclamez contre l'intérêt. — Sans doute.
Eh ! quelle contradiction trouvez-vous entre
ces principes, et mon opinion sur lui. N'est-
ce pas notre peu de désintéressement qui l'a
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empêché d'accomplir ses grands projets ? Il
avait senti que la France n'était point faite
pour ne jouer en Europe que le rôle secon-
daire auquel une nation voisine s'est tou-
jours efforcée de la réduire ; que sa situation,
la richesse de son sol, le courage , l'activité ,
les lumières de ses habitans lui donnoient
droit au premier rang : il a voulu qu'elle l'ob-
tint. Mille prodiges déjà opérés faisaient croire
possible l'accomplissement de ce voeu ; et il
l'était en effet, si nous avions su faire les sa-
crifices qu'il nous imposait. Nous n'en avons
pas eu le courage ; nos orgueilleux voisins
triomphent ; nous avons la douleur de voir des
ennemis chez nous, et j'en verse des larmes
de dépit. — Je pardonne à votre âge cet en-
thousiasme que vous croyez national. Mais
combien ce faux patriotisme vous égare! Quoi!
vous pensez sérieusement que Buonaparte
s'occupait de nous, qu'il a jamais songé à
notre aggrandissement, qu'il ne vouloit qu'é-
lever la France et humilier l'Angleterre. Vous
croyez donc les gazettes? vous avez donc des
yeux pour ne pas voir ! Etait-ce pour nous,
ou pour lui-même qu'il a échangé le titre de
premier Consul contre celui d'Empereur ?
Etait-ce pour nous qu'il a fait tant de fois la
guerre à l'Autriche , à la Prusse, à la Russie,
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ou pour donner des trônes à toute sa famille ;
pour renouveller les monarchies de l'Europe ;
pour donner à ses enfants, en s'alliant à une
race auguste , un éclat qui lui manquait ?
Etait-ce pour nous qu'il détrôna le Roi de
Naples, qu'il s'empara de la famille régnante
en Espagne, ou pour ôter à ses descendants
tout objet d'ombrage, en cherchant à détruire
jusqu'au dernier des Bourbons. Eh ! qui sait,
si l'Angleterre n'était devenue l'objet de ses
éternelles déclamations, que parce qu'elle était
pour nos Princes une terre hospitalière ? Mais
ses conquêtes n'eussent-elles eu d'autre objet
que la France, étaient-elles nécessaires à notre
bonheur? n'étaient-elles point injustes? Pour-
quoi serait-on désintéressé comme homme,
et ne le serait-on pas comme citoyen, comme
souverain? doit-on vouloir tout ce qu'on peut?
La force d'une nation consiste-t-elle dans le
plus Ou moins d'étendue de son territoire,
dans le nombre plus ou moins grand de ses
habitants ? Buonaparte commandait à quatre-
vingts millions d' âmes, et les Espagnols lui
ont résisté , et ils ont fini par le chasser de leur
pays. Malgré son énorme puissance , une po-
pulation de huit millions a conservé l'empire
des mers et a reporté sur lui la guerre qu'il
s'efforçait d'allumer contre elle. C'est dans
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la force de ses institutions politiques, que ré-
side toute la force d'un état. Buonaparte avait
renversé toutes les nôtres. La constitution à son
avis, était dans le trône. Le trône était lui ;
tout était lui ; tout devait se rapporter à lui.
Egoïste au-delà de ce qu'on peut l'être, occupé
seulement de l'affermissement et de l'augmen-
tation de sa puissance*, il pensait que l'intérêt
était le seul mobile des actions humaines. Le
désintéressement n'était à ses yeux qu'un dé-
guisement , qu'une vaine affectation. Les ri-
chesses et les dignités lui paraissaient le seul
moyen de s'attacher les hommes. C'était même
celui qu'il employait de préférence pour com-
primer la voix de ceux qu'il ne pouvait trom-
per. Il les en accablait. Des croix, des ru-
bans, des crachats, de l'or, disait-il, il faut
leur coudre la bouche. Malheureusement il
avait trop souvent réussi pour ne pas être
presque toujours sûr du succès.
Ayant su accaparer toutes les branches les
plus fructueuses de notre commerce et de
notre industrie, devenu possesseur de tous les
trésors de l'état, il fallait que depuis la pre-
mière classe de la société jusqu'à la dernière,
tout dépendit de lui. Oui, ce luxe de sa Cour,
qui éblouissait les regards, ou qui, plutôt, for-
mait un contraste hideux avec les misères pu-

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