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Le prieuré sur la colline

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Pour fuir une scolarité ratée, Dimitri accepte l’étrange proposition de formation d’un institut d’études sur le Moyen Âge. Chaleureusement accueilli par ses nouveaux collègues, il s’intègre vite au sein de la petite communauté.

Pourtant, Dimitri réalise bientôt qu’on lui cache bien des secrets. Pourquoi l’existence de l’institut doit-elle être tenue cachée ? Quel est ce précieux manuscrit dont tout le monde parle derrière son dos ? Pourquoi le responsable de l’institut se fait-il passer pour un moine ? Que cache la pièce fermée à clé au-dessus de son bureau ? Et où se trouve le « Prieuré-sur-la Colline » ?


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Ségolène Roudot

Le prieuré sur la colline

 

© 2013 – Ségolène Roudot
Tous droits réservés

 

 

- Extrait -

1

Le doigt sur la sonnette, Dimitri hésitait.

La porte qui lui faisait face n’avait rien d’engageant. Taillée dans un bois très sombre, elle était anormalement haute et Dimitri devait se tordre le cou pour la détailler sans tomber de l’étroit perron. C’était à n’en pas douter une vieille porte, et en d’autres circonstances, Dimitri l’aurait peut-être admirée. Mais c’était la porte d’un monastère ou d’un château de campagne, certainement pas celle d’une maison d’édition.

L’index toujours en équilibre au-dessus de la sonnette, Dimitri ferma les yeux et tenta de se rassurer. Il n’avait rien à perdre, il ne risquait pas sa vie. Pas de quoi s’alarmer.

Sa méthode de relaxation n’était pas au point ou sans doute tremblait-il plus qu’il ne l’imaginait, car soudain la sonnerie retentit. Le cœur battant, Dimitri retira du bouton le doigt coupable, enfonça son poing dans une poche et se composa en hâte une allure détachée. La porte s’ouvrit presque aussitôt. Il s’engagea dans l’embrasure, ce n’était pas le moment de reculer.

La porte se referma derrière lui avec le grincement lugubre auquel il s’attendait, plongeant du même coup le couloir dans la pénombre. Dimitri se força à sourire au portier, un jeune homme aux cheveux noirs qui le regardait d’un air sévère, la main encore sur la poignée. L’homme inclina légèrement la tête dans sa direction ; supposant qu’il s’agissait d’une marque de politesse, Dimitri s’empressa de l’imiter. Toujours muet, le portier fit signe de le suivre.

Ils traversèrent le couloir sombre jusqu’à une nouvelle porte semblable à la première. Le guide s’arrêta et désigna une chaise adossée au mur :

— Attends là. Je dois prévenir de ton arrivée.

Sans attendre de réponse, il se glissa dans l’entrebâillement.

Dimitri était trop nerveux, trop excité pour s’asseoir. Depuis un mois, il n’avait cessé de rêver à cet instant. Il tâta la poche de son pantalon et sentit, à travers le tissu, la lettre qui l’avait conduit jusque-là. Il n’en connaissait pas le texte par cœur et il faisait trop sombre pour espérer le déchiffrer, mais il se souvenait de l’essentiel : Cher monsieur, votre recueil de poèmes a retenu notre attention, nous souhaiterions vivement vous rencontrer afin de discuter de son éventuelle publication ainsi que d’une proposition de collaboration, avec nos sentiments distingués, ou sincères salutations, ou je vous prie d’agréer l’expression de notre considération, ou toute autre variante de ces formules de politesse pompeuses qui le faisaient mourir de rire lorsqu’il les apprenait à l’école. Sans aucun doute, cette lettre marquait un tournant dans sa vie. Si ses poèmes étaient publiés – et ils le seraient certainement, sinon pourquoi « souhaiter vivement le rencontrer » ? – il ne serait plus forcé de redoubler et de changer d’école pour y rater encore son brevet des collèges. Dans deux mois il serait assez âgé pour abandonner les cours. Plus que deux mois et il se consacrerait à la poésie. Il tenait enfin sa revanche, ses anciens profs de français n’en croiraient pas leurs yeux et il ne leur accorderait pas même un autographe. Et sa mère serait enfin fière de lui. Il n’avait jamais osé lui faire part de ses projets : en cas d’échec, sa propre déception serait bien suffisante pour ne pas souhaiter provoquer en plus celle de Sabrina. Mais ce soir, sûrement, il lui annoncerait la nouvelle. Comme un cadeau de fête des mères en retard de deux mois, ou en avance de dix.

La porte grinça, s’ouvrit largement. Dimitri avança, sentit que ses mains commençaient à trembler, les plongea à nouveau dans les poches de sa veste, conscient de sa grossièreté mais peu désireux de révéler son trac à son futur éditeur. La pièce n’était que faiblement éclairée par deux minces fenêtres dont les vitres n’avaient probablement pas été lavées depuis leur installation, mais il y faisait plus clair que dans le couloir. Le portier conduisit Dimitri jusqu’à une chaise au très haut dossier. Elle n’avait pas l’air confortable et Dimitri constata vite que son apparence n’était en rien trompeuse. Mais ce n’était pas le moment de réclamer un coussin.

Il faisait face aux deux fenêtres et devait plisser les paupières pour ne pas être ébloui. Devant lui, une longue table en bois traversait la salle d’un mur à l’autre, et de l’autre côté de cette table, assis sur des chaises identiques à la sienne, six hommes le dévisageaient. Dimitri n’avait encore jamais rencontré d’éditeur, mais celui-ci lui semblait un brin fantaisiste.

Un des hommes à contre-jour se leva.

— Veuillez prendre place, nous allons commencer.

Dimitri se demanda, alarmé, s’il n’aurait pas effectivement dû attendre d’y être invité pour s’asseoir, et pendant une brève seconde envisagea de se relever. Insensible à l’atmosphère pesante qui imprégnait la pièce, le jeune homme qui l’avait guidé rejoignit la table et s’installa sur une chaise libre. C’était à lui que s’était adressé l’homme à contre-jour. Dimitri essuya discrètement ses mains moites sur son pantalon.

— Eh bien, eh bien ! commença l’homme qui s’était levé, d’une voix qui se voulait peut-être encourageante. Ne soyez pas si nerveux, jeune homme !

Dimitri s’obligea à sourire d’un air qu’il espérait assuré. Pour autant qu’il pût en juger à contre-jour, aucun des hommes ne lui sourit en retour. Celui qui avait parlé s’assit, sans cesser d’examiner Dimitri.

— Vous vous prénommez Dimitri – ce n’était pas une question, mais le garçon hocha machinalement la tête. Vous avez quinze ans et… vous écrivez des poésies.

Cette fois Dimitri n’acquiesça pas, inquiet et un peu vexé par le ton de son interlocuteur. À la droite de celui-ci, un petit homme vêtu de gris chuchota quelque chose, visiblement mécontent. Le premier l’écouta à contrecœur – Dimitri tendit vainement l’oreille – puis le fit taire d’un air agacé et se retourna vers Dimitri.

— Jeune homme, vous devez comprendre que le monde de l’édition est impitoyable. De nombreux poètes cherchent un éditeur, et si le refus est souvent déchirant, il n’en est pas moins indispensable. J’ai le regret de vous apprendre que votre projet d’édition a été rejeté par les éditions du Loup Gris. Bien que frère Anselme ici présent soit tombé sous le charme de vos textes.

Dimitri suivit le regard sévère qui s’était détourné de lui pour se fixer sur l’homme en gris, et se demanda confusément ce qu’un moine pouvait bien trouver à faire dans une maison d’édition. Mais en croisant le sourire gêné de frère Anselme, il mesura l’ampleur du désastre. Il ne serait pas publié. Ce qu’on venait de lui annoncer n’était rien d’autre que ce que tous les éditeurs lui avaient répondu : mais mon pauvre garçon, votre recueil, nous n’en avons strictement rien à faire ! Il dévisagea les sept hommes, l’un après l’autre, essayant de comprendre. Ravalant ses sanglots. Il pouvait sentir la lettre au fond de sa poche. Pourquoi l’avait-on fait venir ? Pour amuser la galerie ? Pour qu’un idiot d’éditeur se défoule en ridiculisant ses poèmes ? Oubliant sa timidité, Dimitri se leva brusquement ; il avait un peu espéré que sa chaise tomberait sous le choc, mais comme elle s’y refusait, il n’insista pas et marcha vers la porte.

— Attends !

Dimitri obéit, c’était plus fort que lui. Mais il ne se retourna pas pour voir qui parlait. Fixant obstinément la porte noire, il se contenta d’écouter la voix poursuivre.

— Ta colère est prématurée, Dimitri. Reviens t’asseoir. Nous n’avons pas fini.

Dimitri hésita. Rester pour quoi faire ? On lui avait clairement fait comprendre qu’il ne serait pas publié.

— Mon garçon, reprit la voix, crois-tu vraiment que nous t’aurions invité ici pour t’annoncer ce qu’une lettre aurait été amplement en mesure de t’apprendre ? Tu ne seras pas publié, mais nous avons une proposition à te faire. Si tu pars maintenant, tu te demanderas toujours pour quelle raison nous avons cherché à te rencontrer. Tu regretteras.

Je regretterai surtout d’être venu, pensa Dimitri. Il entendit le bruit d’une chaise qu’on repoussait, puis l’écho de pas qui s’approchaient. S’il voulait partir, c’était le moment. Il se moquait bien de tous leurs mystères. Il ne bougea pas.

— Allons, la colère est mauvaise conseillère. Crois-en ma vieille expérience !

La voix se métamorphosa en gloussement. Intrigué, Dimitri se retourna.

Maintenant que le contre-jour ne l’éblouissait plus, il distinguait les traits de frère Anselme. C’était un homme âgé dont le regard amical fit presque oublier à Dimitri son ressentiment.

— Assieds-toi, maintenant.

Un peu malgré lui, Dimitri tira la chaise à lui et se rassit pendant qu’Anselme regagnait sa place. Un instant, Dimitri crut que la parole allait revenir au premier homme, celui qui semblait être l’éditeur, mais à son grand soulagement, ce fut le moine qui poursuivit.

— Mon garçon, je crains que nous ayons oublié de nous présenter. Nous ne travaillons pas pour les éditions du Loup Gris, vois-tu. Nous faisons partie d’une autre organisation. L’éditeur est un ami qui m’a parlé de ton recueil, et j’ai tout de suite pensé qu’à défaut de publier ton livre, nous pourrions te proposer une collaboration. Je ne crois pas me tromper de beaucoup en affirmant que tu connais quelques difficultés scolaires ?

— Et comment le savez-vous ? Vous m’avez espionné ?

— Nous ne t’avons pas espionné, soupira Anselme. J’ai simplement pris la peine de lire attentivement tes poèmes et la lettre de présentation qui l’accompagnait, j’en ai déduit quelques traits de ta personnalité et j’avoue être allé jusqu’à téléphoner à ton collège pour confirmer certaines intuitions. Je me suis fait passer pour ton grand-père.

— Je n’ai pas de grand-père.

— Heureusement pour moi, la dame qui m’a répondu l’ignorait.

Dimitri aurait juré que l’homme avait hésité, qu’il s’était retenu de répondre « je sais ». Mais comment aurait-il pu savoir que Dimitri n’avait plus de grand-père ? Ce n’étaient pas ses poèmes qui pouvaient le lui apprendre.

— Que savez-vous de moi ? demanda Dimitri avec fermeté.

Frère Anselme soutint son regard.

— Surtout des choses que je devine. Je sais qu’à moins que tu aies décidé de passer la nuit en ville, ton train quitte la gare à dix-huit heures trente ce soir et que par conséquent nous n’avons pas de temps à perdre. Je sais aussi que ta mère s’inquiétera si tu ne rentres pas avant elle, parce qu’elle ignore que son fils se balade à cent kilomètres de la maison où elle l’imagine peaufinant sagement ses derniers vers. Tu n’as donc pas beaucoup de temps à perdre et cela tombe très bien, car moi aussi j’ai des obligations qui m’appellent ailleurs. Nous aurons amplement l’occasion de faire connaissance plus tard, si tu le décides. Pour l’instant, je dois te faire une offre, mais tu m’aiderais grandement en t’abstenant de m’interrompre sans arrêt.

— Quel genre d’offre ? demanda Dimitri, considérant que la question allait de soi et qu’il aurait été de mauvaise foi de la tenir pour une interruption.

— Disons une réorientation scolaire. J’appartiens, ainsi que mes six collègues, à une très vieille institution, privée, autonome et très soucieuse de sa tranquillité – j’entends par là que bien peu de personnes connaissent notre existence et que nous tenons à ce que cette situation perdure. Ne t’étonne donc pas de ne jamais avoir entendu parler de nous auparavant. Cette institution fut fondée au début du douzième siècle par un moine, frère Jérôme, dont on sait peu de chose si ce n’est qu’il croyait en un monde meilleur et qu’il a peu à peu abandonné l’espoir d’une intervention divine pour ne compter que sur lui-même. C’est l’expression « un monde meilleur » qui te fait sourire, Dimitri ? Tu trouves probablement que cela manque d’originalité ? C’est, je te l’accorde, une formule bien usée. À l’époque c’était même un fondement religieux. Mais frère Jérôme refusait de se contenter de la promesse d’un paradis céleste, il voulait un paradis terrestre ou du moins quelque chose s’en approchant. Il ne l’a pas crié sur tous les toits, il ne tenait pas à se faire excommunier et la frontière entre espérance et blasphème peut être assez floue. Il s’est tu, mais il a écrit. Ce sont ses textes qu’à présent nous protégeons.

— Il a écrit tant que ça ? l’interrompit Dimitri.

— Que veux-tu dire ?

— Son œuvre doit être immense pour qu’elle ait besoin de tant de protecteurs.

— De tant de protecteurs ? Anselme haussa les sourcils. Tu nous trouves trop nombreux ? Il n’y a qu’un livre, Dimitri, mais nous sommes une trentaine à consacrer notre existence à sa préservation. Compte tenu de la puissance de l’ouvrage, ces proportions ne devraient pas te choquer.

Mais ce n’étaient pas les proportions qui choquaient Dimitri.

— Vous dites que vous consacrez vos existences à la protection d’un livre ?

Dimitri s’attendait à ce qu’Anselme hoche sagement la tête et cette vision attisa sa colère.

— Et vous prétendez que vous travaillez pour une maison d’édition ? Vous me prenez pour un imbécile ! Vous n’avez jamais été éditeurs !

Dimitri n’attendait aucune révélation particulière. Il avait envie de casser quelque chose, pourquoi pas de faire basculer sa chaise pour de bon.

— Ça suffit, maintenant, ça suffit ! gronda une voix. Votre audace n’a d’égale que votre grossièreté !

Son premier interlocuteur, celui qui lui avait annoncé qu’il ne serait pas publié, s’était levé.

— Nous ne sommes pas éditeurs, et nous n’avons jamais prétendu l’être, jeune homme ! Et vous devriez vous en réjouir ! Ce que frère Anselme s’apprête à vous proposer surpasse à tout point de vue la publication d’un misérable recueil de poèmes !

— Un peu de calme, s’il vous plaît, le coupa Anselme.

Sa voix était un peu caverneuse, sans doute parce que le moine avait enfoui son visage dans ses mains jointes.

— J’en suis désolé, car tu me sembles avoir un réel talent littéraire, reprit-il plus calmement, mais comme frère Saturnin te l’a brutalement annoncé tout à l’heure, ton projet de publication a été refusé. Nous n’y sommes pour rien, tu as ma parole. D’ailleurs ce n’est pas compliqué, tu vas être forcé de nous croire : nous avons – comment dire – intercepté la lettre de réponse des éditions du Loup Gris, et frère Rajiv l’a conservée. Il va se faire un plaisir de te la remettre.

L’homme assis à l’extrémité droite de la longue table plongea la main dans une pochette de cuir d’où il tira une enveloppe décachetée, qu’il tendit par-dessus la table en direction de Dimitri.

Mais Dimitri ne bougea pas. Frère Anselme, frère Rajiv, frère Saturnin… Soudain il comprenait tout. La vieille porte inquiétante, le couloir glauque, la mise en scène, le contre-jour intimidant, les détails scolaires et familiaux, l’heure de départ du train, et maintenant, une invasion de moines : Anselme et Saturnin, mais aussi Rajiv, dont la physionomie excluait toute relation de parenté avec les deux premiers, et sûrement on ne tarderait pas à lui présenter frère Portier, en bout de table, et deux autres frères juste à côté, et frère Qui-n’a-pas-dormi-cette-nuit-et-qui-passe-son-temps-à-bâiller, entre Rajiv et Anselme. Tout ce beau monde qui croyait en un monde meilleur…

— Votre institution, c’est ce qu’on appelle une secte !

Avant même d’avoir achevé sa phrase, Dimitri eut le sentiment d’avoir commis une erreur. S’il est des situations où il vaut mieux se taire, celle-ci en faisait certainement partie. Le garçon se demanda si l’obstacle de la table ralentirait suffisamment les sept hommes pour lui donner une bonne avance en cas de fuite, et jeta un coup d’œil discret vers la porte.

— Dimitri, soupira frère Anselme, tu te trompes. Je ne sais quelle est au juste ta conception d’une secte, mais je te promets que l’organisation à laquelle nous appartenons n’admet aucune des pratiques que tu redoutes. D’ailleurs que crains-tu ? Saches que si nous nous appelons mutuellement « frère », c’est par pure convention, par tradition, devrais-je dire. Si tu m’avais laissé parler tout à l’heure, je t’aurais appris que frère Jérôme, qui était quant à lui un vrai moine, n’est pas seulement l’auteur de l’ouvrage que notre institution s’emploie à préserver : il est aussi le père de cette institution. S’assurant du soutien de quelques moines aux convictions analogues, il permit à son œuvre de perdurer bien au-delà de sa mort. Tout naturellement, la communauté ainsi créée fut une communauté religieuse, une congrégation, et avec le recul on peut juger qu’il s’agissait de la meilleure des couvertures pour notre activité, bien que, dans l’esprit de frère Jérôme, le lien spirituel n’ait très certainement jamais été rabaissé au rang de couverture. Tout cela a duré plusieurs siècles, jusqu’à ce que la congrégation devienne profane, il y a de cela environ deux cents ans. Aujourd’hui, tu n’as aucun souci à te faire, nous ne désirons pas te convertir. Crois-moi, nous ne conservons quelques traditions monacales que parce qu’elles protègent notre tranquillité et nous évitent de nous faire traiter de dangereux sectaires par de jeunes ignorants sûrs de leur bon droit. Ne te fâche pas, Dimitri, ce n’est pas seulement toi que je vise par ma remarque. Ta réaction était légitime et prévisible. Et il est amusant que, pour nous accuser de sectaires, tu aies choisi exactement les mêmes mots que frère Alejandro.

Qui était encore ce frère Alejandro ? L’interrogation que Dimitri se refusait à exprimer de vive voix s’imprimait si fort sur son visage qu’Anselme y répondit aussitôt, désignant d’un hochement de tête appuyé le jeune homme assis à l’extrémité gauche de la table. Frère Portier.

— Alejandro s’est trouvé à ta place il y a trois ans, expliqua Anselme, et quand je dis ta place ce n’est pas une figure de style : la chaise était la même. D’ailleurs moi aussi je m’y suis assis, en mon temps… Mais quand Alejandro s’est levé pour me qualifier de dangereux sectaire mûr pour l’asile, j’ai véritablement cru qu’il me jetterait son sac à la figure. J’avoue m’être senti soulagé tout à l’heure en remarquant que tu étais venu les mains vides.

Dimitri supposa qu’il s’agissait d’un trait d’humour destiné à alléger l’atmosphère. En temps normal, il aurait poliment souri.

— Mais finalement, comme moi, comme nous tous à cette table, Alejandro a accepté d’écouter un instant les propositions que nous avions à lui faire. Et le voici aujourd’hui à nos côtés. À toi aussi, Dimitri, nous offrons une place dans notre institution. Bien sûr, tu as le droit de refuser. Songe simplement qu’en rejoignant la congrégation, tu échapperais enfin au cursus scolaire, ce qui, j’imagine, serait un soulagement tant pour toi que pour tes professeurs. Songe aussi que nous ne recrutons pas nos membres à la légère. Si nous nous adressons à toi, c’est que nous te sentons capable de grands desseins.

Dimitri n’était pas précisément d’humeur à se laisser flatter et le passage du cursus scolaire aux grands desseins lui donnait plutôt envie de rire. Qu’est-ce que ces grands desseins pouvaient bien avoir affaire avec la protection d’un manuscrit ? Frère Anselme était ridicule, encore plus ridicule s’il ne s’en rendait pas compte. Et il s’attendait à ce que Dimitri accepte son offre ? Comme cela, on s’empresserait de le rebaptiser frère Dimitri et dans trois ans, suprême honneur, le garçon pourrait siéger du bon côté de la table. Seulement, ils devraient se procurer une rallonge, parce que toutes les places étaient déjà prises. Avec une rallonge, la table toucherait les deux murs, et comme il n’imaginait pas Anselme ramper par en dessous pour gagner sa place, un des « frères » serait forcé de s’asseoir face aux fenêtres, tournant le dos à la nouvelle recrue, ce qui plomberait un peu la mise en scène dramatique. Tout cela par sa faute. Ce serait impardonnable. Il était de son devoir de refuser.

— Nous comprenons ton silence, affirma frère Anselme.

Dans ce cas, songea Dimitri, il était inutile de perdre plus de temps en explications. Se levant sans un mot, sans faire tomber sa chaise, sans que personne ne cherche à le retenir, le garçon gagna la porte et quitta la pièce.