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Le ravissement de Marguerite Duras

De
165 pages
En lisant ce livre, on entre dans la vie et l'oeuvre de Marguerite Duras, dans cet univers durassien peuplé d'héroïnes sublimes et paradoxales. On côtoie là le ravissement même de Marguerite Duras par l'écriture. On l'accompagne dans sa recherche littéraire sur elle même, la féminité et l'acte d'écrire. On la suit dans son écriture d'une solution, d'un traitement du Réel qui la conduisit vers l'épure de l'être et du langage.
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LE RAVISSEMENT DE MARGUERITE DURAS

L'œuvre et la psyché Collection dirigée par Alain BRUN
L'œuvre et la psyché accueille la recherche d'un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
Orlando CRUXÊN, Léonard de Vinci avec le Caravage. Hommage à la sublimation et à la création, 2005. Monique SASSIER, Ordres et désordres des sens. Entre langue et discours, 200.4 Maïté MONCHAL, Homotextualité : Création et sexualité chez Jean Cocteau, 2004.. Kostas NASSIKAS (sous la dir.), Le trauma entre création et destruction, 2004. Soraya TLA TLI, La folie lyrique: Essai sur le surréalisme et la psychiatrie, 2004. Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann: l'homme (étude psychanalytique), 2003 CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses, 2003. LE GUENNEC Jean, Raison et déraison dans le récit fantastique au XIXème siècle, 2003. DAVID Paul-Henri, Double langage de l'architecture, 2003. VINET Dominique, Romanesque britannique et psyché, 2003. LE GUENNEC Jean, États de l'inconscient dans le récit fantastique 1800-1900, 2003. NYSENHOLC Adolphe, Charles Chaplin, 2002. PRATT Jean-François, L'expérience musicale, 2002 ; BESANÇON Guy, L'écriture de soi, 2002. PAQUETTE Didier, La mascarade interculturelle, 2002. LHOTE Marie-Josèphe, Figure du héros et séduction, 2001. POIRIER Jacques, Écrivains français et psychanalyse, 2001. DUPERRA Y Max, Déréalisation en littérature, 2001. XYPAS Constantin, L'autre Piaget, 2001. DAVID Paul-Henri, Psycho-analyse de l'architecture, 2001. MASSON Céline, L'angoisse et la création, 2001. VIAUD J. F. ,Marcel Proust: une douleur si intense, 2000.

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8305-8 EAN : 9782747583053

Michel DAVID

LE RAVISSEMENT DE MARGUERITE DURAS

L'Harmattan 5-7~ruede l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

DU MÊME AUTEUR

Une p{Jchana!Jse amusante - Tintin à la lumière de Lacan, Brouwer, Paris, 1994. Marguerite Duras - Une écriture de la Jouissance, Desclée Paris, 1996.
Serge Gainsbourg

Desclée

de

de Brouwer,

- La scène dufantasme, Actes Sud, Paris, 1999.

Pour Emile et Jacques

«(Je dis /es choses comme elles arrivent sur moi, comme elles m'attaquent si vous vouleil comme ) elles m'aveuglent.

Marguerite
«( Il

Duras
)

Y a là un trou et ce trou s'appelle l'Autre.

Jacques Lacan
«( &garder la mer, c'est regarder le tout. )

C'est à un regard que nous invite Marguerite Duras. A un regard qui peut nous ravir, dont elle a trouvé les mots qu'elle a écrits dans un lieu unique, assise à sa table de travail et en regardant à travers les fenêtres de son appartement de l'hôtel des Roches Noires à Trouville, endroit mythique de littérature et de cinéma dans lequel elle vécut, de 1963 à la fin de sa vie, immense et élégant vaisseau de pierre bâti sur la plage, qui abrita Marcel Proust et dans lequel vivent toujours des écrivains et encore quelques actrices. «(RBgarder la mer, c'est regarder le tout) ... C'est cette phrase de Marguerite Duras qu'on peut lire sur cette petite plaque de marbre rose commémorative apposée aux abords de l'édifice, précisément en haut de la descente récemment baptisée «escalier Marguerite Duras» qui s'ouvre sur la plage de Trouville et qui passe sous ses fenêtres et son balcon. Elle avait préféré un appartement sur le côté et sur l'arrière avec vue sur la mer et la baie de Seine, car regarder et entendre la mer en permanence, elle disait trouver cela impossible, intolérable. Alors, depuis qu'elle est morte, le 3 mars 1996, quand on passe et que l'on repasse par cet endroit unique, pour les gens qui ne la connaissent pas et tous les autres qui pensent toujours à elle et qui 9

relisent ses livres, c'est un peu par ses yeux que l'on regarde et découvre la vue. Et ce sont certains de ses mots qui reviennent alors en mémoire, ainsi que plusieurs noms de ses livres les plus célèbres, ceux qu'elle a écrits à Trouville. L'héroïne la plus fascinante de son œuvre, LoI V. Stein, a habité les Roches Noires avec elle dès 1963. Elle continue certainement de hanter la plage, les planches, le hall de l'ancien hôtel, peut-être même parfois le petit centre de Trouville, on ne sait pas au juste. On dit que Marguerite Duras a connu cet endroit bien avant la guerre, vers 1936 ou 1938, avec Robert Antelme, qu'elle y fit des virées les cheveux au vent dans son cabriolet Ford, avec Georges Beauchamps aussi. On dit aussi qu'elle était alors insouciante mais déjà attirée par les lieux déserts et maritimes et par l'écriture tout aussi illimitée, depuis qu'elle était devenue jeune fille précisément. Ecrire et désirer un amant, les deux états l'ont saisie en même temps comme sous l'effet d'une cause, d'une donnée inconnue d'elle-même. Elle voulait une maison à elle, qu'elle a d'abord acquise avec ses premiers vrais revenus d'écrivain, ce fut d'abord à Neauphle-leChâteau, près de Paris. Mais il y aura très vite ensuite cet appartement des Roches Noires, fabuleux hôtel de classe qui vient d'être vendu en lots séparés. Elle ne résista pas, elle acheta, sûre d'une évidence qui n'appartient qu'à elle. On dit « Trouville », on y entend ce qui s'y lit, ce que l'on veut aussi, le nom d'un désert d'eau, de ciel et de vent ouvert sur l'océan dont elle fut à peine séparée par ce mince barrage de bois immuable, les célèbres planches qui semblent retenir le gros vaisseau de pierre à bord duquel elle s'embarqua trente ans durant sur la mouvance de l'écriture, le Navire Night de l'écrit. C'est de là qu'elle a regardé jusqu'à l'indistinction puis écrit sur ce «(tout» de la mer, de la solitude insulaire, de l'alcool et des livres. Un lieu qui l'a protégée et soustraite du monde, dans lequel elle s'est souvent retranchée, parfois longtemps, jusqu'à la fierté, 10

jusqu'au bonheur et puis jusqu'à l'intenable jouissance autarcique dont elle témoigna. C'est là aussi, à plus ou moins bonne distance du tout qu'elle s'est autant perdue qu'en partie retrouvée. Elle l'aimait cette mer décidément, ces plages infinies de Trouville sur lesquelles elle a ancré beaucoup de ses livres mais dont elle s'est gardée, alors qu'on la voyait souvent regarder l'étendue qui s'ouvrait à elle, comme prisonnière derrière l'immense porte de fer et de verre du hall de l'hôtel.
« J'ai écrit Lnl JI: Stein ici, dans cet immeuble-là, et c'est après coup que ce lieu où j'ai écrit le livre est devenu un lieu du livre. L'Amour, qui fait partie du Ravissement de Ln, ~ Stein, a été tourné ici. Je me demande si ce n'est pas Je sable, la plage, Je lieu de S. Thala, encore plus que la mer,. les marées formidables d'ici ,. à marée basse, on a trois kilomètres de plage, comme des contrées, des pays de sable, complètement interchangeables,. le pays de personne, ) 1 voye~ sans nom.

Elle a beaucoup aimé cet endroit, Marguerite Duras. C'est là qu'elle a vécu, travaillé, beaucoup travaillé, jusqu'à écrire et réécrire plusieurs fois Lnl ~ Stein, qu'elle a ri, aimé, oui, aimé plusieurs hommes, et c'est ce hall des Roches Noires qu'elle a filmé et arraché au silence en bavardant avec les autres afin de s'enlever de la contemplation maritime infinie, seule face à la mer et ses mouvements toujours imprévisibles. Elle a fait des films ici, assez nombreux, nous en reparlerons. Elle a inventé là un style, un nouveau cinéma expérimental qui enracine l'image dans le texte, trouvé «(uneforme quipense ) comme dit Jean-Luc Godard. Elle disait que «(cet hôtel de Trouvilleest leplus beau studio de cinéma) qu'elle ait connu. Elle y a fait de belles rencontres et a donné des images inoubliables avec Bruno Nuytten et Benoît Jacquot qu'elle aimait beaucoup. Elle a fixé là une partie de sa légende sur pellicule avec la lumière et les ombres de cet endroit hors du temps adoré de peintres célèbres. On pourrait faire un musée sur elle là-bas si l'on ne craignait pas d'y tuer la poésie et toute cette absence pleine d'elle. 11

Alors, ce« tout)) qu'elle dit avoir contemplé jusqu'à la tentation de s'y perdre, elle nous l'a donné sous la fonne d'images et de livres, davantage même sous la forme de livres, des milliers de pages, on s'y perd, on s'y ensable parfois, on en ressort rarement indemne et puis on y retourne, un peu comme elle, on la suit: «( J'ai toujoursété
au bord de la mer dans mes livres [.. .J. J'ai eu affaire à la mer trèsjeune dans ma vie, quand ma mère a acheté le ba"age, la terre du BatTage contre le Pacifique et que la mer a tout envahi, et qu'on a été minés. La mer me fait très peur [...J les différents lieux de LoI 1/: Stein sont tous des lieux
maritimes, c'est toujours au bord de la mer qu'elle est, et très longtemps J"'ai vu
comme ça, blanchies par le sel

sur les routes et les lieux où se déplace Lola Valérie Stein. Et c'est après coup que J"'ai compris que
des villes très blanches,

['..J

c'étaient des lieux [...J de cette mer qui est la mer de mon etifance aussi, des mers... illimitées [.. .J. La mer est complètement écrite pour moi. C'est des pages, voye~ des pages pleines, vides à force d'être pleines, illisibles à force d'être écrites, d'être pleines d'écriture. )) 2

Ainsi, c'est peut-être par là qu'on peut l'aborder, Marguerite Duras, la saisir un petit peu, par ses livres, ces fictions, ces romans inouïs qui « traduisent» la mer et qui apparaissent autant comme l'endroit que l'envers de sa vie et de son existence d'écrivain unique, doublures dont elle s'est parée, sa célébrité contenant avec peine la solitude créée à l'aide de ces quatre-vingts livres, ces quelque vingt pièces de théâtre écrites, montées et jouées, ces dixneuf films et innombrables articles, ces incalculables interviews etc. qu'elle a donnés au monde extérieur, outsidecomme elle disait, tout cela pour nommer l'indicible ivresse d'une vie sans cesse occupée à reconstituer et à inventer, à coups de plume et de création, la mélancolie du désir. Mais elle résiste à la compréhension, à l'analyse et même aux commentaires. On continue à gloser savamment ou non sur elle, son œuvre, son témoignage souffrant de passante perpétuelle par l'écriture et le désir de l'Autre. La saisir semble impossible, entendons la saisir toute car sans doute qu'elle n'existait pas toute. Elle a même résisté à Lacan 12

lorsqu'un soir de 1965, il lui donna rendez-vous et qu'il lui demanda d'où lui était venue LoI, ce savoir sur le délire et la psychanalyse qu'elle n'avait pourtant jamais étudiée. Elle a même accusé Freud d'avoir tué la littérature et le roman. Elle déplorait que depuis la psychanalyse beaucoup se soient rués vers le roman psychologique... Et puis elle avait certainement aussi de la sympathie, une correspondance intime voire une sorte d'attachement pudique pour Freud comme pour Lacan, ce rival secret qu'elle connaissait et fréquentait à l'occasion rue Saint-Benoît depuis la fin de la guerre en compagnie de Georges Bataille, Francis Ponge, Clara Malraux, Romain Gary, les Desanti... Lacan qui l'admirait et qui lui rendit un hommage très appuyé dans un article célèbre, Lacan qui l'invita lors d'un réveillon chez lui, à Guitrancourt. Cependant, si elle résiste encore au saisissement, Marguerite Duras, il semble qu'elle ait par contre cédé au ravissement... par l'écriture. Elle avait trouvé le lieu ad hoc pour cela, pour créer et témoigner de cette tentation mortifère comme de cette division intime de laquelle elle exhumera cette LoI V. Stein qu'elle donnera à Robert Gallimard pour qu'il lui offre cette fonne sensible, recevable et lisible par d'autres qu'est un livre. Car elle ne pouvait pas, au fond, rester avec LoI V. Stein dans le corps à corps, dans la même communauté inavouable, cela l'aurait peut-être même tuée. LoI, elle est difficile à lire et on ne la comprend pas toujours, on tente de la suivre, un peu comme Marguerite Duras, surtout si on l'aime, même si parfois elle énerve, elle embarrasse. On tente ainsi de les suivre, toutes deux, de les saisir, avec les textes. Alors, qui fut-elle vraiment Marguerite Duras, puisqu'elle a connu, vécu et qu'elle s'est si profondément absorbée dans ces multiples lieux qui l'ont disséminée, de l'Orient à l'Occident, tous ces lieux originaires ou surprenants qui l'ont littéralement ravie mais que ses livres encadrèrent et délimitèrent pourtant? Elle n'aimait guère les biographies a-t-elle dit, même si elle fit confiance à Laure Adler à la fin de sa vie. Elle savait qu'une « bio », 13

c'est un essai de cohérence, de forme pleine, toute, situable du côté du savoir et de la fixité, qui répugne à laisser dans l'ombre et dans l'absence, qui ne consent pas à la perte (alors que ce sont là les «qualités» de ses héroïnes). Sans doute savait-elle que Freud détruisit son journal et des manuscrits à l'âge de vingt-neuf ans en pensant peut-être même avec un malin plaisir à ses futurs biographes, jetant ainsi déjà le trouble mais aussi les bases, déjà, de sa future découverte de la pulsion de mort, cette entité, cet abîme ordinaire de l'être quelquefois même rejeté par des psychanalystes et qui empêche toute cohésion de parole, de récit et parfois même de vie. Commençons alors par l'incontestable, c'est-à-dire sa vie d'enfant jamais oubliée, jamais reniée - c'est déjà un roman - ce roman de sa jeunesse et de ses quinze ans, jeunesse qu'elle a relatée, ressassée, sublimée, avouée dans bien des livres emblématiques comme u BatTagecontrele Pacifique,L'Amant, L'Amant de la Chine du nord... et bien d'autres à partir de Trouville et d'ailleurs. On a pu nommer cela le «pacte autobiographique. Et puis elle ne parlait jamais aussi ) bien et simplement de son histoire que lorsqu'elle était chez elle, bien installée. On peut ainsi dire qu'elle est née en 1914 en Indochine &ançaise. Ses parents étaient enseignants et avaient quitté la France - la grisaille du Nord et la pauvreté pour sa mère, un mariage désastreux pour son père, avec deux enfants abandonnés, oubliés à jamais. Tous deux s'étaient rejoints dans l'idéal colonialiste de la mission enseignante. Elle dit que veuve (son père meurt en 1918, rapatrié en France, loin d'elle alors qu'elle n'a que quatre ans), sa mère est restée seule avec elle et ses deux frères. Alors, «(au bout de
vingt ans de fonctionnariat, de travai4 elle a acheté ['..l ce qu'on appelle une concession, oui. Et on lui a donné, on a vu cettefemme amver seule, veuve, sans défenseur, complètement isolée et on lui a donné une terre incultivable. Elle l'ignorait complètement, qu'il fallait soudoyer /es agents du cadastre pour avoir une tem cultivable. On lui a donné une terre qui n'était pas une terre, c'était une terre envahie par l'eau pendant six mois de j'année. Et elle a mis /à-dedans

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vingt ans d'économies. Elle a donc fait construire ce bungalow, elle a semé, elle a repiqué le rii; au bout de trois mois le Pacifique est monté et on a été ruinés. Et elle a failli mourir, elle a déraillé à ce moment-là, elle a fait des crises ) 3 épikptiformes. Elle a perdu la raison. On a cru qu'elle allait mourir.

Terrible et simple, et il y aura plusieurs tentatives pour contenir l'océan, plusieurs crises de violence et de folie... Marguerite Duras raconte l'histoire à la hauteur d'une tragédie, ces années de plomb, dans beaucoup de ses textes dès 1949. Elle la réécrit sous une fonne ou sous une autre, cette folie de sa mère, de son frère aîné, de tous, la gangrène de la misère, la plaine affamée, les enfants qui meurent tout autour et que les pères enterrent à même la fange, les chiens divagants, la mendiante... tout ce ravage personnel qu'elle en a conçu, l'illimitation et la porosité qu'elle a laissées l'atteindre, l'envahir et dans lesquelles elle s'est emportée à son tour, ce qu'elle tentera de circonscrire sa vie d'écrivain et de femme libre durant. Cela la conduira au bord de l'abîme, de la mort, mais jamais du suicide semble-t-il car elle avait l'éthique du bien-dire, de l'écriture (sewe «plus forte que la mer) écrit-elle), soutenue par ce désir décidé depuis toujours d'œuvrer autour du malheur d'être une femme, une femme seule, de ce mystère de la féminité, du sexe et de l'amour. On peut penser qu'elle sera ravie par cette jouissance absconse, fascinante et paradoxale de l'écriture et l'exploration intérieure qu'elle dénude. On dira qu'elle habitera dès lors en Durasie et qu'elle y entraînera beaucoup de ses lecteurs, de ses lectrices conquis(es) dans son no man~ land personnel et sublime, dans « l'ombreinterne), sa« chambrenoire). C'est à Trouville-sur-Mer qu'on la retrouvera sewe avec l'alcool, l'écriture et LoI V. Stein. Elle racontera cela à Pierre Dumayet pour la télévision en noir et blanc dès 1964 lors de la parution du Ravissementpuis du Vice-Consu~ cet homme perdu sur les terres de son enfance sauvage et amoureux d'Anne- Marie Stretter, l'icône féminine bien réelle des dix ans de Marguerite Duras, ces deux mendiants éthérés de l'amour qui «cherchent une indicationpour se perdre). Puis il y aura Yann avec lequel elle vivra dès l'été 1980. 15

A Trouville elle est souvent seule face à la mer qu'elle décide d'écrire, comme elle le dit - LA Mer écrite- seule ou presque face aux raffineries du Havre visibles de l'autre côté de l'estuaire de la Seine primitive située devant ses fenêtres, là-bas, après Honfleur et sa lumière céleste, toute cette situation qu'elle observe derrière ses célèbres lunettes à monture d'écaille, longues-vues qui emportent son regard vers le monde. extérieur... Elle visualise même l'invisibilité du cap d'Antifer dont le nom la subjugue: «(ilfaut que
quelqu'un, une fois dise la beauté d'Antiftr. Qu'il dise comment c'est à la fois seul et devant Dieu. Sauvage et nu le long des falaises des premiers âges et à la dimension de l'absence absolue d'un possible de Dieu. ['..l Dieu, son absence 4 si présente comme les seins de laJeune jille devant l'immensité à venir.)

Elle a cette vision panthéiste, ce don, Marguerite Duras, de voir tout dans tout, dans rien, c'est pareil. Et puis c'est là qu'elle réalise qu'on ne parle pas de Dieu mais qu'on parle à Dieu, elle l'a toujours su même si elle n'a jamais cru à l'hypothétique hypostase, à «(ce truC) comme elle l'écrit dans L'Amour. Elle sait que cet Autre-là n'existe pas mais elle tutoie Dieu en compagnie de l'alcool qui «(remplaceDieu) comme elle l'écrit, ce plein et cette brûlure de l'alcool fort qui remplace le vide sidéral de Dieu, ce mot qui selon elle déresponsabilise et dont le nom gît depuis toujours dans le sien - elle s'appelle Marguerite Donnadieu - ce nom de naissance qu'elle n'aime pas et qu'elle remplace dès 1943 par son nom d'écrivain en choisissant le nom du village de son père - « Duras », dans le Lot-et-Garonne. A Trouville, donc, elle tutoie Dieu, ce «(mot-trou), elle rêve de sa fonne pleine mais elle en écrit l'absence, le trou laissé par lui, le ravinement creusé par la lettre dans la vacuité de l'être recouvert par l'écriture cicatrice du déluge, ravinement, trace laissée sur «( le corpsmort du monde et de l'amour), ce qu'elle déplore dans ses livres, ses écrits devenus dès lors «(concurrentiel(s) Dieu ). Elle fascinera de des générations de lecteurs, de lectrices, en écrivant ce «(corpsinjirme
de l'autre) de LoI qui « attend en vain,

['..l

crie en vain. Puis un jour ce

cops infirme remue dans le ventre de Dieu. ) 5

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Alors, maintenant, depuis son absence, sa mort, on la lit, on la relit, on ne peut plus faire que cela. Et peut-être que l'on peut s'imaginer aussi parler un peu avec elle puisqu'elle est un peu dans tout cela, dans ce tout dans lequel elle s'est dispersée, ce tout qui n'a rien d'animiste ou de religieux mais qui nous emmène au contraire vers ces sentiers de la perditio~ afin peut-être qu'on l'accompagne à travers des paysages et vers des lieux semblables à ses personnages, à ses héroïnes, pour se retrouver «devant la porte fermée» comme elle disait, peut-être afin qu'elle n'y reste pas tout à
fait seule. «(Cet art suggère que la ravisseuse est Marguerite Duras, nous /es

ravis) écrit en effet Jacques Lacan, un Lacan peut-être même suscité par le «Jacques» de Jacques Hold, pris, «ravi» dans ce ternaire constitué par lui-même, le texte de Marguerite Duras - u Ravissementde LJ/l/: Stein - et Marguerite Duras qu'il connaissait comme personne et comme auteur: «(me voicile tiers à y mettre un
ravissement, dans mon cas, décidément subjectif) (Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de LJll/: Stein, in Autres écrits, Seuil, p.192).

C'est en somme ce qu'elle nous offre, Marguerite Duras, de la lire et puis encore. Elle qui connaissait le grec, « lire» c'est aussi legein, ce qui comporte au moins quatre sens, soit: - coucher, au sens actif du tenne, coucher ensemble, être en gésine, coucher par écrit. . . - (re)cueillir, au sens de moissonner voire de rassembler les ossements, choisir. .. - lire, au sens de faire voir, de dévoiler ce qui se présente; - dire, déclarer... au sens de produire un discours, une parole, un logos. Qu' est-ce ainsi qu'elle nous invite à lire, quel est ce legeinqu'elle nous donne à lire et à entendre, d'elle comme de nous-mêmes? Qu'a-t-elle voulu nous faire apercevoir de son désir, de ce désir d'écrire qui, pris dans le langage, s'approche tant de la mort qu'il tente de s'étirer vers la vie, qui la poussa à écrire, à écrire encore et toujours comme pour échapper au risque mélancolique et à la disparition de soi? 17

En écrivant, elle a changé, c'est un fait, le cours de son histoire et les amarres de son être. Puis elle fut ravie par l'écriture, en compagnie d'héroïnes avec lesquelles il lui fut parfois difficile de ne pas trop se confondre. Chacun(e) de ses lecteurs, de ses lectrices fidèles peut y reconnaître quelque chose de soi, qu'il/elle a dû un jour éprouver, un état qu'il/elle a pu frôler. Nous sommes devenus les récepteurs / trices de son témoignage et ses textes sont le creuset du nôtre, ce qui nous lie désormais avec elle et LoI V. Stein dans ce pacte secret que chacun(e) a établi avec ses livres. Alors, entrer dans son univers en la lisant, n'est-ce pas aussi entrer dans son ravissement, consentir à ce rapt exquis et silencieux commis par ses mots? N'est-ce pas être happé(e) par sa légendaire liberté de presque tout oser, de presque tout écrire ou dire ? Mais n'est-ce pas également pour elle une manière de s'échapper aussi, d'échapper à toute véritable saisie, à toute aliénation et de rejoindre ainsi ce désir d'être rien ? Tout ou rien, tout et rien? Elle a accepté ce jeu avec la vie et la non-vie, avec le semblant et la recherche de la limite qu'est l'écriture, ce jeu avec cette pratique de la lettre dont elle a fait son destin. Le livre l'a aussi déplacée et lui a rappelé ô combien elle était manquante, décomplétée. Elle a joué son corps dans l'affaire, et puis autre chose aussi sans doute.
«( I-e livre ne représente tout au plus que ce que JC pense certaines fois, certains

jours, de certaines choses»... écrit-elle dans la préface de La Vie
matérielle. 6

Alors, Marguerite Duras, qu' a-t-elle regardé depuis ses fenêtres de Trouville-sur-Mer, qu' a-t-elle écrit et aperçu exactement à T. Beach?

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