Le Retour d'une ovation, ou Un petit épisode du grand progrès, par L.-A. d'Esmond

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Gourjon-Dulac (Moulins). 1866. In-8° , 115 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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LE
RETOUR D'UNE OVATION.
LE RETOUR
D'UNE OVATION
OU
UN PETIT EPISODE
DU GRAND PROGRÈS
Par L-A. d'ESMOND.
We ignorant of our selves
Beg often our own harms, which the wise powers
Deny us for our good; so find we profil,
Bylosing of our prayers.
Nous ignorant nous-mème, prions souvent pour
notre malheur, que le Tout-Puissant nous refuse
pour notre bien ; ainsi trouvons-nous profit par la
perte de nos prières.
SHAKESPEARE.
Antoine et Clèopatre, act. a.
MOULINS
LIBRAIRIE GOURJON DU LAC,
Rue Saint-Pierre.
BESANÇON
LIBRAIRIE BAUDIN-BINTOT,
Place Saint-Pierre.
1866
AVANT-PROPOS.
Il importe à celui qui tient une plume, voire même
un simple crayon, de s'en servir pour le plus grand
intérêt d'une cause légitime, pour esquisser ses traits,
ses allures, ses droits, ce qui implique des devoirs
dont le plus impérieux est de propager et maintenir la
dignité, la fierté de l'homme, avec le noble et patrioti-
que esprit du bon ordre.
A vrai dire, le sujet qui a paru solliciter ma plume
en train de grande vitesse (2e classe) n'a pas moins
paru à bien de mes co-voyageurs d'une nature, sinon à
se confondre avec la douteuse sonnerie lointaine des
cloches, du moins avec le verbeux débit anecdotique
peu impressionable aux cache-nez et bonnets noirs,
confortablement livrés pendant une longue nuit de la
rude saison aux douceurs d'une passive somnolence
qui semblerait s'accommoder mieux avec les wagons
II
dorés ou de 1re classe réservés aux gros émoluments
et aux personnes qui, comme l'Arabe, mettent le silence
au taux de l'or.
Si, toutefois, en notant mes propres impressions
éprouvées sous l'influence d'une locomotion désespé-
rante pour le touriste, réduit à franchir l'espace à perte
de vue, et à contempler au loin ce qui devient invisible
de près, il n'en est pas de même de notre organe au-
ditif, lequel, forcé par sa nature atout entendre depuis
la piteuse plainte d'une mauvaise fortune électorale,
jusqu'au grondement lointain du tonnerre et aux funè-
bres accents de l'Eglise en deuil, en quête du denier
du pauvre ; ce qui contraste singulièrement avec les
accents de la multitude officieuse, avec les réjouis-
sances illuminées, avec les vivats de l'ovation qui pré-
lude à la tonte, ou sacrifice du faible (1).
Toujours est-il que ce petit écrit, qui se livre à la
presse sous les auspices et au train du progrès, ne
saurait la faire gémir ni fatiguer la bienveillance d'un
public qui accueille toutes les plumes qui aspirent
sinon à planer, à dominer comme le génie du bien ,
du moins à rendre une pensée utile ; car le peuple ne
se confondant pas avec la populace, est peu flagor-
neur, et cherche moins le clinquant que le bon droit,
(1) Inutile de rapporter que les anciens Romains décernaient
ce petit triomphe à la gent bêlante avant de la tondre.
III
au taux duquel il apprécie un bon conseil comme un
bienfait ! pourvu toutefois que le style et le langage
d'une rustique plume ne se mettent pas en contraven-
tion avec le vieux précepte qui sauvegarde l'auteur
au profit du lecteur (1).
(1) Omne tutit punctum qui miscuit utile dulci. (HORACE).
I
L'Union sacramentale, principe de la Société bien ordonnée.
— Les Illusions lenticulaires d'une fausse Gloire. —Le Cutte
des Divinités indigètes est une mauvaise garantie de la fortune
patrimoniale. — Une Consultation d'Astrologue. — Le Suffrage
universel. — Le Progrès gymnastique. — Les Visions verti-
gineuses. — Le Joyeux refrain d'un Dyltyrambe. — Les Ca-
resses insidieuses. — Influence du Suffrage universel sur
l'instruction des masses.
Le ciel était beau, serein, azuré, comme d'or-
dinaire est l'aspect zénithal qui illumine l'aurore
nuptiale du jour où l'héritière comble les voeux
d'un noble chevalier dont le patrimoine s'engloutit
sous les débris des anciens temps, des vieilles insti-
tutions de la vieille France qui a toutefois l'ini-
tiative chrétienne du progrès, qui ne laisse d'accé-
— 6 —
lérer son mouvement, quoique quelque peu excessif,
vers la fin proposée par l'omnipotence créatrice.
Et bien que les rayons lumineux qui éclairent en
réchauffant l'aurore du mariage, ne soient pas res-
ponsables des ombres nébuleuses qui traversent la
période de la vie conjugale, nous pouvons néan-
moins admettre qu'il y a sinon un vice de conjonc-
tion ou de conformité, du moins y a-t-il un sen-
sible tempérament de foi et de dévouement là même
où fléchit la sagesse et la dignité chrétienne. Aussi,
à notre sens, c'est à tort que l'on dépeint le type de
l'amour idéal sous les traits imaginaires du mythe,
dont l'origine et la grécité conspirent contre l'a-
veugle innocence du faible petit Cupidon, qui
n'offre comme puissance que les vagissements
de l'enfant, renforcés par les douteux parfums du
berceau, et dont le coeur n'affectionne encore qu'in-
stinctivement le sein qui le nourrit. Il n'en est
pas ainsi de l'image de l'homme viril qui sait por-
ter un carquoi, bander, manoeuvrer un arc de
Baschkir et faire flèche de tout bois, et dont la vi-
gueur, la force de l'âme avec ses nobles aspirations
révèlent l'homme à progrès qui obéit cordialement
— 7 —
et affectueusement aux lois divines comme à une
nature attrayante, bienfaisante et régénératrice;
car, il est de fait que les sentiments instinctifs qui
portent le caractère d'une céleste attraction,
s'inspirant à une source divine, doivent se livrer au
tout-puissants attraits d'une volonté providentielle ,
et par celà, ils se rapprochent, s'unissent et for-
ment la réunion génératrice de la famille, principe
de toute société bien ordonnée.
Malheur donc à la famille désunie; et plus mal-
heureux encore les foyers d'une nation envisagés
collectivement qui se livrent à de folles aspirations
subversives des intérêts généraux, qui embrassent
l'individualité, en négligeant non-seulement les glo-
rieux prestiges des moeurs et des temps chevaleres-
ques, mais aussi les sollicitudes d'une sage admi-
nistration pratique : une fausse gloire illusionne le
nain qui se prélasse devant une glace lenticulaire
qui enfle la petitesse d'une nature avortée et rend
monstrueux le personnage qui, vu au naturel, n'est
que l'homme en raccourci, et, au point de vue mo-
ral, qu'un petit sot à sottes prétentions; aussi,
pouvons-nous nous dispenser de nuancer certains
— 8 —
personnages par une teinte métaphorique ; car dans
l'ordre de la nature humaine, personne n'ignore
que la valeur et la puissance ne s'estiment qu'au
moral; que tel individu qui présente une pres-
tance de six pieds n'est, cependant, qu'un chétif
pigmée comparativement au personnage, au faible
mortel appelé néanmoins à dominer de toute la
hauteur de ses vertus et de ses facultés intellec-
tuelles.
C'est cette ignorance du grand, du puissant, du
beau, du sublime ascendant de l'âme sur les ché-
tives perfections de l'être physique, qui a dû con-
duire au gouffre où devait s'engloutir bientôt non-
seulement la fortune matrimoniale , mais encore
la majeure partie du patrimoine d'une noble race,
et dont la perte est d'autant plus à déplorer que
la sensualité, prenant des proportions aussi extra-
vagantes que désordonnées, doit déborder une lé-
gitime libéralité, et, par une exubérance de libéra-
lisme, surprendre la raison et le bon sens, étouffer
la foi traditionelle et soulever les instincts de l'a-
nimalité païenne ; comme si le dévouement au
bien, aux sentiments nobles, généreux, voire même
— 9 —
propices à la famille chrétienne, avait fait son
temps, et devait disparaître avec [le progrès à
grande vitesse que les passions interessées dispo-
sent, chauffent et activent pour mieux provoquer
le bouleversement de l'ordre, l'anéantissement des
espérances sous le sombre aspect des charges qui
gravitent à faire peur, vers un avenir sans gloire.
Or, que nous ayons toutes les perfections qui ont
inspiré les ciseaux de Proxitêle et de Phydias,
nous ne sommes encore que des divinités chancelan-
tes qui ne sauraient aspirer, dans le siècle où nous
sommes, qu'à cacher le front sous la treille, en
recevant le culte même des divinités indigètes, qui
ne laissent d'accueillir bénévolement la couronne
de pampre sous les auspices d'un... que dirai-je?
d'un pacta conventa! qui n'est toutefois ni la garantie
d'une liberté durable, ni de progrès continu, ni
de fortune patrimoniale transmissible en ligne
droite.
Sous l'influence de quel astre est-il permis au
père de famille de promettre avec sûreté à ses en-
fants une fortune héréditaire , voire même une dot
acquise en supputant les acquêts? Livrons la ques-
— 10 —
tion aux astrologues qui doivent être les familiers de
l'Olympe, qui demeurent dans les hautes régions où
scintillent les étoiles et d'où rayonne la lumière qui
domine, anime, réchauffe et éclaire toutes les pous-
sées sublunaires, jusqu'à l'oeuvre du suffrage uni-
versel, chef-d'oeuvre du progrès contemporain,
maître des rois et des peuples ; bien que plus ha-
bile pour abattre que pour édifier, étant essentiel-
lement entaché de radicalisme ; système politique,
peut-être antédiluvien, soupçonné d'évoquer les
ténèbres, pour mieux jouir de l'éclat des lumières,
des franchises de la liberté et de la décentralisa-
tion du patriotisme !!!
Végétant sous l'impression d'un progrès, peut-
être moins accéléré que gymnastique, nous ne
marchous, ni ne voyageons, ni ne voguons plus en
touristes, la palette, la plume ou le crayon à la
main ; nous nous précipitons sur la voie ferrée en
vue d'une opération commerciale, administrative
ou diplomatique ; peut-être d'une aspiration olym-
pienne ou d'une superbe unification territoriale
qui s'appuie sur un plébiscite de la volonté natio-
nale, procédant sous la protection de cent mille
— 11 —
baïonnettes, flanquées d'une puissance corélative
de bouches à feu, que conduit un budget qu'enfle
la gloire ! rayonnant au suprême degré ! Aussi, em
portés par la sulfureuse vapeur déjà connue, toute-
fois, des anciens peuples qui dorment, dit-on du
sommeil du fossile, cette puissance locomotrice ré-
générée par le christianisme pour dissimuler le
temps et resserrer l'espace, elle agit de concert avec
le fluide électrique sous la mystérieuse main de
l'omnipotence, et partant des quatre points cardi
naux, ne laisse de lier l'ordre social de notre
obscur globe terrestre à un centre commun, sous
les auspices de la suprême loi du Mont-Sinaï et de
la révélation évangélique. Aussi, avec autant de
commotions que de riantes impressions, le cercle
cosmologique ou de l'immensité, se resserrant, les
peuples se rapprochent, se fraternisent et s'éclai-
rent sous l'inspiration d'un religieux contact qui
réchauffe la foi, fortifie l'espérance et ranime la
douce charité, dont le concours, par une triple
influence, fortifiée par la grâce, rend moins obscu-
res les ténèbres qui enveloppent la faible et vail-
lante humanité avec ses académies, ses instituts,
— 12 —
ses musées et ses observatoires, temples de ses
astrolâtresqui s'évertuent là-haut pour nous éclai-
rer ici-bas !
Aussi, étourdi par les visions vertigineuses qui
obsèdent une intelligence surprise par l'éclat des
lumières, soi-disant nouvelles, la morale instinc-
tive déroge,dévoie,se détourne de la route séculaire;
et la nature des choses subversives s'y prêtant,
permet de croire qu'en déraillant le progrès légi-
time par l'émancipation désordonnée de nos sens,
la cupide sensualité se trouve libre de narguer le
passé et l'avenir : l'ascendant détourne ses affec-
tions de son descendant, le père dépouille ses en-
fants ; la nourice retire son sein de son nourisson ;
chacun enhardi par l'impiété ne pense qu'à soi,
ne vit que pour soi, et, dans une trompeuse volupté,
caresse la nouveauté et s'en extasie au point de crier,
vivat ! de toute la force pulmonaire de la région
pectorale, et d'un coeur haut placé... c'est-à-dire
fourvoyé dans la région céphalique pour mieux
voir venir, avec toute la perspicacité d'une tête à
circonstance, ordinairement le propre de l'homme
moins pertinace que conciliant.
— 13 —
« Après soi le déluge » est le trivial et joyeux
refrain du dithyrambe, entonné par le bon viveur
dont l'esprit et le coeur sont à l'unisson de la
grosse voix d'une machine qui dégorge sa vapeur
dont la valeur comme puissance motrice n'a réel-
lement de vertu que par une compresséve con-
trainte.
En arrière donc la pensée, et à plus forte raison
encore, en arrière les paroles insidieuses qui ca-
ressent la lubricité d'un banal et impudique sen-
sualisme qui attribue aux masses populaires une
certaine conformité ou rapport d'animalité avec le
lézard des Antilles, vulgairement appelé gobe-
mouche.
Est-ce à dire que la charité et la politique sont
tellement incompatibles qu'elles doivent se dispen-
ser d'une mutuelle et sympathique convergence ?
Toujours est-il que les peuples armés du suf-
frage universel ne resteront pas en arrière du
progrès du christianisme, car ils reconnaîtront
leur devoirs, eu vue de leur droits, et par cela
même réclament, non-seulement une instruction
primaire (1) indispensable dans les relations ma-
(1) Voir le discours de la Couronne.
— 14 —
térielles de la vie; mais aussi, attirés par de nobles
aspirations, il sera loisible aux génies privilégiés
de surmonter les couches inférieures de la société.
A cet effet, l'instruction publique ou officielle, ac-
cueillant la vertu qui aspire, lui offrira les tré-
sors des sciences qui ont trait à la dignité de
l'homme et au progrès de la civilisation qui che-
mine sous l'égide du christianisme, dont la puis-
sance ne saurait admettre une froide et glaciale
immobilité comme état normal du bon génie, ni
des puissantes aspirations d'une progression ascen-
dante.
II
L'Ochlocratie et ses espérances. — Le Prosélytisme subversif.
La Fortune sans travail et la sonorité d'un nom. — Une Folie
mystérieuse. — l'Ovation chargée de fleurs et de boue. — La
Voix du Peuple et celle de la Populace. — La Rétrogradation
et les Aspirations providentielles. Une Quête de Popularité.
— Des Dépenses princières intempestives. — Le Train du Pro-
grès à grande vitesse. — Le Vertige. — Les Prestiges des
Palais, les Joies des Chaumières. — La Chute d'une Couronne
écrase les manoirs et prélude aux malheurs. — Les Parasites,
les Rongeurs et Oiseaux de mauvais augure.
Quoi qu'il en soit de la tendance licencieuse qui
semble caresser la faiblesse imprévoyante de la
multitude constitutionnellement armée en pionnier
pour ouvrir et aplanir la voie césarienne, et pour
rejeter le frein traditionnel du devoir pour mieux
suivre les oscillations d'une ochlocratie, pivotant
— 16 —
fièrement sur un homme de génie, tout en atten-
dant l'heureuse utopie dont les bases conçues par
une riche et féconde imagination, reçoive les assises
d'un édifice social qui doit se lever magnifiquement
sur les débris des siècles écoulés, en promettant un
glorieux avenir à nos derniers neveux, jusqu'à la
consommation des travaux de la versatile et scep-
tique humanité, qui se berce dans le vide en s'é-
vertuant à abattre les solides assises des vérités,
inébranlables comme le roc de granit, et toujours
dans l'espoir de mieux s'appuyer, de mieux s'ac-
crocher aux statuts, aux règlements d'un socialisme
d'autant plus anti-social, que l'ordre y est conti-
nuellement aux prises avec les passions fébriles
dont la chaleur est mortellement excessive.
Aussi, appartiendra-t-il toujours aux peuples
éclairés de se garer des doctrines des faux prophètes,
de se roidir contre un prosélytisme moins généreux
qu'intéressé, et de se méfier des insinuations sub-
versives des inspirations traditionnelles de nos pè-
res, gardiens tutélaires aussi bien qu'instigateurs
du progrès de la civilisation dont la morale re-
montant incessamment et directement à la source
— 17 —
de sa promulgation, nous rappelle les préceptes du
divin législateur qui se résument en dix comman-
dements qui dispensent la bonne foi d'avoir recours
aux volumineuses interprétations et codifications
des subtilités dotrinales , qui ne laissent que d'in-
voquer des fictions légales, des conditions aléa-
toires, des circonstances dilatoires renforcées par
des gestes d'un pathos moins conciliateur que com-
minatoire, et par une criante logomachie, qui pro-
voque un amer tempérament de la justice, par-
vient à animer, à prolonger, à envenimer les parties
dans un esprit assommant pour le faible, railleur
pour le fort. Ajoutons en outre que , resserrant
par la pensée extasiée la sphère de l'immensité
soumise à l'incommensurable Etre, créateur éter-
nel, jusqu'au point relatif de la créature qu'il est
permis de compasser et de circonscrire dans le
minime cercle de la famille, dont le chef, quelle
que soit l'importance de sa fortune patrimoniale et
l'augmentation de bien-être acquise à une judi-
cieuse prévision ou par contrat rédigé en due forme,
toujours faut-il qu'il subisse le sort réservé à l'hé-
ritier fortuné dont l'expérience fait défaut à une
2
— 18 —
époque d'innovations et d'aspirations excessives,
de même que le navire sans lest suffisant, ne
laisse que de sombrer sous la pression de l'ouragan
qui le surprend en pleine mer étalant nue trop
luxurieuse voilure convoitée par les écueils, bien
que lacérée par la tempête. Aussi telle est d'ordinaire
la mésaventure de celui qui devient maître d'un
trésor sans travail et sous les seuls auspices de la
riante horizon d'une vaste étendue de propriété
foncière acquise non seulement par droit de nais-
sance, mais aussi par la sonorité d'un nom histori-
que, pour résister aux vicissitudes d'une époque
fertile en péripéties tragi-comiques , où l'on voit
les ambitions se bercer , se berner , se ballo-
ter alternativement au gré , oserai-je dire , de la
folie qui ne laisse, toutefois, que d'être un moyen
mystérieux ou providentiel pour déjouer une bon-
homie insidieuse, un patriotisme hypocrite et
l'orgueil insensé du personnage qui se prélasse
dans l'espoir de captiver l'ovation de la tonrbe
moutonnière.
Avouons néanmoins, et sans parti pris, qu'il peut
convenir de saluer, quoique parfois, avec hésitation,
— 19 —
du moins sans enthousiasme, les évènements sublu-
naires, bien qu'animés d'un sentiment de charité,
nous puissions plaindre le chef de famille qui, fasciné
par la gloriole d'une puérile ovation, perd de vue
ses enfants pour jouir du petit triomphe de la rue et
pour goûter de l'encens insensé des acclamations
d'une plébicule toujours prête à jeter indifférem-
remment des fleurs ou de la boue.
Cependant, ce n'est pas à dire que l'homme de
sens doive mépriser la bienveillante prévenance
ou rejeter la courtoisie, ni méconnaître les senti-
ments d'urbanité, quelle que soit leur atmosphère,
ni même supposer de mauvaises intentions dans
des manifestations contraires ; mieux vaut re-
connaître au front de la populace même, l'éclat du
diadême, que d'admettre au front du peuple une
flétrissante impression, le stigmate de la servilité
avec un regard sourcilleux
Si le concours vacillant d'une populace sans
principe virtuel s'acquiert comme le bâton pourri
qui se ramasse au besoin et au pis-aller, malgré
son impuissance, il n'en est pas de même de celui du
peuple qui se donne ou s'acquiert par contrat, soit
— 20 —
à l'heureux aventurier, soit au citoyen d'un patrio-
tisme éprouvé ; toujours est-il que le marche-
pied est un point d'appui ascendant, auquel il est
permis de se livrer dans un temps d'initiative ha-
sardeuse et de progrès excessif ; et par cela même
que le mouvement en avant et dans une direction
ascendante, est devenu une des conditions de la vi-
talité des nations, il en résulte que les efforts de
l'homme de bien tendront en sens inverse de la
cupide et lourde masse qui gravite vers l'abjec-
tion et semble vouloir croupir dans une sphère
qui accuse, sinon la rétrogradation, du moins la
négation des glorieuses aspirations providentielles
acquises aux nobles coeurs qui s'animent de la foi
de leurs pères.
C'est cependant sous les auspices d'un mariage
fortuné, d'une brillante existence, que des époux
se sont livrés à quêter la popularité avec le malen-
contreux étalage d'un bien-être seigneurial dont
l'éclat et la sonorité paraissaient comme une obli-
gation aux conjoints ; aussi, s'empressaient-ils de
faire des dépenses d'une exubérence que le bon goût
désavoue et que le bon sens réprouve avec d'au-
— 21 —
tant plus de raison qu'il n'y a plus lien d'invoquer
les heureux auspices de la vieille tradition de la
Monarchie très-chrétienne, qui exaltait le manoir
dans l'intérêt de la chaumière ; aussi le temps de
prestige n'est déjà plus , il est très-passé avec sa
vielle maxime : « Noblesse oblige. » Il en résulte
que le niveau de l'Egalité révolutionnaire ayant
abattu les bascules, détruit les pont-levis, comblé
les fossés et réduit les tours et les courtines de
l'antique forteresse ou castel aux proportions de
l'abreuvoir et de l'enceinte dé basse-cour de l'hon-
nête bourgeoisie, dont toutefois, réjouissons-nous,
les qualités domestiques sont une large compen-
sation des vertus des anciens temps, de nos jours,
par trop saupoudrés de vétusté pour rivaliser
avec l'éclat de la nouveauté, avec le train du
progrès à grande vitesse et dont l'excessive promp-
titude agissant de concert avec le suffrage univer-
sel et la gendarmerie d'élite, donne lieu à un
vertige extatique qui ne laisse que de justifier les
errements passifs, le poids des masses et la souve-
raineté électorale de la multitude que nous croyons
pouvoir qualifier par l'épithète romaine : « Plé-
biscite. »
— 22 —
Quoi qu'il en soit des anciens us et coutumes de
nos pères, du prestige de la royauté qui se trans-
mettait depuis le palais majestueux jusqu'à la
fière et joyeuse chaumière, que protégeaient les
vieilles tourelles nobilières, au nom du Roi très
chrétien, et dont le propre était la défense cheva-
leresque acquise au faible, de droit divin, par la
chaleureuse réflexion des rayons qui, partant d'en
haut, ont dû réfléchir hiérarchiquement sur le
château, foyer de transmission immédiate de bien-
être, et dont les réfractives divergenses émanaient
des paternelles sollicitudes de la couronne de
France pour la prospérité nationale.
Et cependant cette même couronne,emblème non-
seulement des vertus de la souveraineté, mais aussi
de la puissance héréditaire d'un grand peuple, elle
est tombée, elle est traînée dans la bouc ; et satu-
rée du sang de ses martyrs, elle prélude à la chute
des manoirs séculaires, afin que le point d'appui
manquant aux chaumières, les agrestes popula-
tions soient réduites à se mettre à la disposition
d'un pouvoir moins avisé qu'intéressé, et dont le
génie et l'étoile, renforcés par une glorieuse illu-
— 23 —
sion, devaient conduire fatalement les destinées de
la France au rebours du progrès, comme encore
le terne mirage champêtre fascine et livre à l'é-
ventualité la passive crédulité des masses rusti-
ques, qui ne laissent cependant que de se mou-
tonner au préjudice de la campagne et du foyer
paternel, dépourvus de l'ancien patronage des
vieilles tourelles aujourd'hui grognardes, sinon
effondrées et grisonnées par l'action des années
néfastes, aussi bien que d'une végétation parasite
qui les livre à toutes les espèces de l'animalité
criarde, miaulante, sifflante, rongeuse, et d'un au-
gure d'autant plus mauvais, à notre point de vue,
qu'il acclame plus haut la bienveillance et la haute
justice qui préside à la dispensation d'une divine
protection, acquise à tous les êtres qui concourent
à la formation de l'incalculable et incommensura-
ble création.
III
Les Mystères de la Domination. — Le Suffrage universel et le
pouvoir à une époque néfaste. — L'instabilité des droits de
propriétaire. — L'Indemnité. — Avantages des Droits hérédi-
taires. — Progrès de petite et de grande vitesse. — Les Con-
servateurs et leurs mouvements élastiques. — Le Défaut de la
Tramontane. — La Tératologie humaine. — Des Cris et Mugis-
sements ruraux. — La Péragration des Lunatiques. — Leur
attitude pendant l'exaltation populaire. —- Le Conservateur et
la Bourrasque. — Les Aspirations de l'humanité en vue de son
ignorance et de l'acception du mot Impossible. ■— La Posté-
rité d'une Souche dégénérée.
Ayant appelé l'attention sur cette classe intéres-
sante de la société qui a tant mérité de la patrie
par son dévouement et par ses sacrifices, et que le
nouvel ordre des choses admet aux mystères de la
domination non-seulement par son essence ter-
— 25 —
rienne, par son influence numérique acquise à
l'atelier, niais par son attribut symbolique et enfin
par sa personnification, de la volonté nationale, dont
la prépondérance est une prérogative acquise au
suffrage d'une population en masse. Aussi, en res-
serrant le cercle de la compétence électorale d'une
rustique plébicule, comme du joyeux chantier,
les votes en seront d'autant plus honorablement
acquis à l'heureux candidat, que les électeurs se-
ront plus libres de s'entourer de tous les moyens
d'entente et de concert propres à assurer la sin-
cérité et l'indépendance du scrutin.
Inutile de rappeler que, quelque sinistres que
furent les vues barbares et excentriques du pou-
voir matériel à une époque néfaste, et quelque
prétentieuse qu'a pu être l'ambition d'un génie qui
planait sur la nation dans ce temps de chutes, de
dilapidations et de mouvement centrifuge , il n'é-
tait pas permis à l'élite de la nation de s'enfuir,
d'émigrer vers les quatre points cardinaux, sans
esprit de retour, ni centre de ralliement, d'aban-
donner les champs qu'avaient cultivés ses pères,
les tombes où ils se reposent sous les auspices de
— 26 —
Saint-Louis et de la Foi de la Monarchie très-
chrétienne. Non, et à vrai dire comme la vérité
historique qui se burine ; la politique et sa gloire
avaient beau concourir pour éblouir les victimes
de la brusque transition sociale ; elles avaient beau
concéder partiellement une soi-disant indemnité,
un chétif dédommagement dans un but de conci-
ciliation ; le droitet la propriété n'ayant pas moins
perdu leur caractère de stabilité, les familles la-
borieuses et agrestes, leur point d'appui jadis as-
suré par la religieuse et fraternelle sympathie
qu'inspirait le bon et inaltérable droit qui a dû do-
miner de toute sa hauteur héréditaire, comme cette
riche et majestueuse végétation enracinée dans le
sol primordial, et qui protégeait nos coteaux fortu-
nés des ravages de la spoliation, des tristes et im-
pitoyables avalaisons et avalanges, produits d'une
nature révolutionnée par la rapace et sotte ambi-
tion, odieuse époque moins progressive que ré-
trograde et de sensuelle démence.
De là, nous sommes conduits à émettre l'expres-
sion d'un sentiment pénible et de présumer que le
progrès à petite vitesse ait moins d'attrait que le
— 27 —
mouvement excessif de la grande célérité, comme
si la vie de l'homme se manifestait moins par la
pensée lucide et bien ordonnée (1) que par la
promptitude des rapports commerciaux, par l'acti-
vité instinctive des relations d'intérêts mondains ;
il en résulte que les spéculations et les entreprises
s'entre-choquent ou s'avortent par la facilité même
d'une initiative dont le charme ne laisse que de se
prêter et d'aboutir à une radieuse illusion qui de-
vance la réflexion ; souvent en retard, en consé-
quence de la grande vitesse locomotive ou d'un
trop subit emploi de la voie électrique.
Ce n'est pas à dire que ce petit travers que l'on
rencontre moins chez les lourdauds ou les esprits
paresseux, que chez les mobiles sujets d'un em-
pressement à la fois exagéré et aventureux. ; ceux-
ci plus faciles à reconnaître par l'élasticité de leur
mouvements et par le chatoiement de leurs paroles
douceâtres, deviennent aussi moins dangereux;
car leur pensées s'affichent par le contre-pied de
leurs insinuations ; ce qui les qualifie de la répu-
tation de très honnêtes gens, incapables de trom-
(1) Cogito, ergo sum. (DESCARTES.)
— 28 —
per et parfaitement à la hauteur du progrès, bien
que dévoyés par un génie pharisaïque que le public
prétend apprécier de haut en bas à travers sa bar-
rière à claire-voie.
Déplorons, toutefois, la manie stationuaire de
certaines gens de jouer au plus fin dans les
circonstances soit-disant critiques , et qui pré-
fèrent se fatiguer négativement en pirouettant que
d'émettre une pensée productive d'une idée plus
ou moins utile au progrès de l'ordre social, au
bien-être de l'humanité. On dirait que la tramon-
tane leur faisant défaut, ils tournent, se retournent
sur eux-mème, et font de la politique à la girouette,
sans risquer leur terrain et en empruntant à la
tératologie leur vives exclamations politico-comi-
ques, taudis que leur éthopée des moeurs en gé-
néral, se charge des plus sombres couleurs de la
palette; aussi lamentent-ils la stagnation des affaires,
la pénurie des transactions, les manifestations gro-
gnardes des centres populeux, corroborées par les
mugissements des champs, des bourgs, des villa-
ges, fermes et métairies qui ne laissent de concou-
rir simultanément à une interprétation explicite des
— 29 —
légitimes aspirations de la campagne, dont toute-
fois les plus importantes sont la restitution de ses
bras à ses sillons, et une patriotique mobilisation
d'une double échelle, à la fois protectrice et li-
bérale.
Et bien que toute cette théorie d'économie po-
litique soit devenue un lieu commun de habille-
ment populaire, les avisés de profession, sans ris-
quer leur terrain, ne cessent de faire vibrer des
émotions d'emprunt pour exalter leur prouesses
d'unification territoriale, afin de mieux circonve-
nir les vieilles assises du foyer du christianisme.
Aussi osons-nous dire que, préoccupés d'une lu-
mineuse chimère, il leur importe, par une effrac-
tion titannique, sinon d'abattre ou d'obscurcir le
soleil , et d'obtenir par cette perpétration la per-
manence des ténèbres, afin de mieux surpren-
dre nuitamment le monde catholique ou uni-
versel..., Pauvres gens ! mieux leur vaudrait la
frivole préoccupation de faire des riens, que de
prétendre, en insensés, tout refaire, ou de progres-
ser sans avancer, en suivant sans cesse le contour
d'une péragration lunaire ou d'une circonférence
— 30 —
de lunatique, au lieu de prendre la ligne droite
du progrès providentiel, qui a son but, comme il
eut son point de départ.
Quoi qu'il en soit, soyons charitables et plai-
gnons le pauvre homme effaré, lorsque surpris par
l'ouragan il devient plus préoccupé de son ajuste-
ment, de son éphémère parure, que de l'initiative
d'un pas vers l'abri. Moins mâle qu'efféminé, il n'a
pour se sauvegarder aux époques de conflits révo-
lutionnaires qu'une excessive courtoisie; ce qui ne
permet pas une équivoque interprétation, au point
de vue d'un auditoire debout, dispos et agissant sous
l'influence d'exaltation ou de chaleur caniculaires.
Or, la faiblesse excessive d'une noble souche dégé-
nérée est accueillie comme un puissant moteur de
progrès ; et Dieu même, par une mystérieuse sa-
gesse,se sert d'un poltron pour activer l'accomplis-
sement de ses vues providentielles : de là même
une certaine justification de l'optimisme, whatever
is is best ! Quoi qu'en puisse insinuer le trop
sombre pessimiste dont le génie nuageux, inquiet,
ne saurait dire : Humilions-nous sans bassesse ,
et jouissons de la consolation d'un illustre orateur
— 31 —
qui dit : « Je suis modeste quand je me regarde,
mais aussi suis-je fier quand je me compare. »
Nous pouvons donc reconnaître, ou, au pis-
aller, admettre que l'univers, enveloppé d'un tissu
de merveilles, ne se manifestera jamais à nos mi-
croscopiques ni à nos télescopiques recherches;
que nous avons beau nous remuer, batailler, ton-
ner et faire craquer ; ce que l'humanité a de plus
grand, ce sont ses aspirations; ce qu'elle a de
plus profond, inclinons-nous, c'est son ignorance.
Or, comme il y a un Dieu créateur partout et pour
toute chose, saluons ce qui est, et aspirons au-
delà ; car il n'y a que le souffle accentué du seul
mot : impossible, qui résonne à l'oreille la pénible
impression d'un non-sens. Aussi, dès le jour qu'il
a été permis à l'humanité de prier, d'espérer et de
travailler, il a été permis à l'homme de rayer de
son vocabulaire ce mot qui, pris au sérieux, serait
un blasphême !
Or, tout ce qui est de droit divin pouvant être
l'objet d'une concession du divin bienfaiteur, et
sa puissance comme l'Eternité, étant sans bornes,
nous autorise à accueillir le vox populi, le dicton
— 32 —
populaire : « A quelque chose malheur est bon, »
quoiqu'il pourra se faire que la postérité de ces
êtres inoffensifs qui se laissent atteler au char ré-
volutionnaire, n'aura pas à évoquer avec un pa-
triotique et religieux enthousiasme les mânes de
ses aïeux, ayant souscrit aujourd'hui à la triste,
à la morue et plastique existence d'une souche
dégénérée, devenue automatique par des passives
concessions aux bourrasques de notre siècle.
Et cependant, les objets les moins animés du
souffle vital peuvent néanmoins donner lieu à un
effet miraculeux, et, agissant sur les fibres sensitifs
de l'homme, réveiller ses sens intellectuels et le con-
duire au bien par l'éclosion d'une idée ! Et en effet,
ne voyons-nous pas que le plus faible, comme le plus
puissant cède à la pression de la pensée ? Le chétif
reçoit son inspiration de sagesse du simple roseau
aquatique qui ne saurait résister à la violence ;
le vigoureux plus hardi, debout et de pied ferme,
plus rétif de sa nature, s'inspire à l'ombre du
chêne séculaire. L'un s'incline, se prosterne ; l'au-
tre conjure le danger par le salut oscillant d'une
prévenante ou courtoise ramure qui se garde ,
— 33 —
toutefois, de dissimuler une vigoureuse nervure,
et par cela se tire également d'affaire pendant les
ravages de l'impétueux ouragan.
IV
L'Influence d'un Nom ; de la mécréance, d'un progrès excessif.
Les Mirages et les Pauvres Ambitieux. — Une vulgaire Po-
pularité. — Le Peuple appréciateur du mérite et de la dignité.
De l'Oubli de la perspective de l'Humanité. — De la Souve-
raineté primordiale. — La Transgression de la vieille Loi. —
De l'Esprit flagorneur. — L'Ascendant de l'Esprit libéral.
— Du Progrès cyclique. Le Faux Jour. — La Prédiction de
la Foi. — La cupide étreinte et le Progrès.
Et bien que le noble chêne à la fois hospitalier
et protecteur, contemporain des aïeux, inspirât
an coeur bien né un je ne sais quel sentiment re-
ligieux qui fit tomber mainte fois le bras et lâcher
la cognée à l'approche de la rude saison qui ne
cesse encore de réclamer la coupe du bûcher, il
— 35 —
doit en être de même d'un nom glorieux, qui a
transmis pendant une succession de siècles le ré-
sumé des vertus chrétiennes et patriotiques. Ce
nom acclamé du peuple, béni de Dieu, recevra
non-seulement le salut de déférence , mais aussi
obtiendra un prestigieux ascendant sur les coeurs les
moins sympatiques, les moins accessibles aux senti-
ments qui honorent l'humanité ; car le nom, moins
éphémère que l'individu incarné, perpétue l'idée,
le souvenir, la vie régénératrice, et sauvera l'homme
et sa renommée d'un entier anéantissement aussi
bien que des horreurs d'une mécréance qui con-
fond le bien et le mal, en les livrant indistinctement
aux sombres flots de l'obscur oubli. Ce nom enfin,
enraciné au sol, lui attire les rayons d'en haut, et
indispensablement en répand les bienfaits, la cha-
leur, la lumière avec le bien-être ; et comme le tronc
antique, riche et bienfaisant par la noblesse de sa
splendide ramure, et dont l'hospitalité séculaire ac-
cueille encore et de chastes amours et les innocents
ébats des colombes, bien qu'avec le progrès du temps
et des menées de ses libres-penseurs, ce séjour de
sympathique roucoulement soit devenu l'obscure
— 36 —
retraite de la chouette et le point de ralliement d'un
nocturne dévergondage.
De même, saluons le nom d'un héros bien que le
personnage soit enfui dans l'ombre du trépassé ; et
reconnaissons que ce n'est pas le vain son d'une
cloche felée, qui rapppelle nos souvenirs historiques,
mais le son bien accentué d'un nom héréditaire,
légitime propriété en dépit des insinuations d'un
démoniaque esprit d'usurpation ; légitime pro-
priété de la famille, qui lie des membres épars et
rallie les âmes généreuses à la foi traditionnelle de
la patrie, qui craignait d'autant moins le progrès,
qu'elle y portait plus de franchise et marchait pro-
gressivement en ligne droite vers l'émancipation in-
tellectuelle, le but de l'humanité, toujours fière de
déployer les bannières de la liberté sociale acquise
à l'homme viril ou débarrassé de ses lisières.
A vrai dire, la marche trop accélérée a dû couler
cher au père et à la grande famille nationale :
l'ébranlement de la monarchie paternelle ayant
entraîné, dénaturé, précipité les ordres sociaux,
chacun fut forcément obligé de penser moins à la
patrie qu'à la famille, et moins à la famille qu'à
— 37 —
soi; au point que les pères perdant de vue l'avenir
de leurs enfants, et se livrant à une sensualité qui
proscrit les antiques pulsations, les battements de
coeur, non-seulement de la consanguinité, mais
aussi le mouvement affectueux de la tendresse pa-
ternelle, qui a dù entretenir et transmettre les
sentiments sociaux, précieux héritage de la lignée,
puissante consécration d'ordre et d'union, alors
qu'il importait d'invoquer, pour l'intérêt général,
la force de cohérence et l'invincible simultanéité
des masses, coordonnées avec le fer, le bronze et
la poudre à canon.
Dans ce temps-là la libéralité ne se confondait pas
avec la prodigalité, la liberté avec la licence, la part
de la nouvelle génération avec ce qui était légiti-
mement acquis aux possesseurs transitoires du fonds.
Toutefois, en arrière la moindre prétention ou
pensée de critiquer les dispositions de la législature,
convoquée pour légiférer au gré du Pouvoir, bien
qu'elles aient été conçues à une époque de progrès
excessif, de roulement de caisse, de fanfares étour-
dissantes, d'acclamations à perte d'haleine, d'ova-
tions à cors et à cris, et autres accompagnements
— 38 —
des grosses joies de la rue, peu conformes au dia-
pason du bon sens, et toujours fauteurs du dérail-
lement et des commotions que la France, comme le
reste de l'Europe, a eu à déplorer en présence
même de la glorieuse renommée qui a dû ceindre
son front républico-dictatorial du martial laurier,
emblème de sa plus saillante vertu.
Plût à Dieu qu'il fût moins facile de justifier les
péripéties tragi-comiques de notre époque par l'exu-
bérance de la vie matérielle ; plût à Dieu que le
but signalé comme point de mire du progrès, fût
moins éclairé par un phare trompeur, rayonnant
sur un abîme, et comme le mirage de la séduc-
tion qui attire, fascine et leurre les pauvres ambi-
tieux, esclaves à la fois d'une vulgaire popularité et
des ovations de la populace, toujours méprisée du
peuple, juste appréciateur de la dignité des no-
bles coeurs aux pulsations vraiment patriotiques, et
qui forment la base de l'édifice social qui s'élève
comme la pyramide aux angles saillants, aux vigou-
reuses nervures, aboutissant à un sommet qui sem-
blerait posséder une puissance virtuelle et triom-
phale qui fatigue le temps, et, se reposant sur
— 39 —
l'Éternel, semblerait défier l'éternité, tandis que la
misérable excroissance de l'humanité aux aspira-
tions mondaines, se charge de couronner d'oripeaux,
comme un gladiateur heureux, le hableur qui se
prévaut et le solliciteur de bas étage.
Cet oubli de la noblesse, de la dignité, de la per-
spective et de l'avenir de l'homme, d'après l'ordre
et le but de la création, entraîne le père de famille
hors de la sphère d'action où il était appelé à régner,
à gouverner, à diriger de droit divin avec toute la
paternelle et bienveillante puissance de la souve-
raineté primordiale; aussi, la société a beau vouloir
progresser sous les bannières pompeuses de la civi-
lisation moderne, il n'est pas moins vrai que la trans-
gression de la vieille Loi proclamée au Mont-Siuaï
est une contravention qui nous entraînera dans un
cercle d'autant plus à déplorer qu'il sera plus vicieux,
et que le progrès , illusionné, sera plus circonve-
nu et livré au génie de la perturbation. Aussi cet
esprit, bon ou malin, qu'il soit même d'un tem-
pérament du médium accommodant, il a beau
s'évertuer à étendre le diamètre de sa circonscrip-
tion jusqu'aux limites de son ambition; par cela
— 40 —
même qu'il franchit celles du Droit et du Devoir,
il se perd dans le vague ou navigue sans boussole,
sans point d'attraction sur les flots écumants des
populations en démence, qui ne reconnaissent pour
suprême liberté que le fébrile paroxisme de la li-
cence montée au suprême degré.
C'est ainsi que cet esprit désordonné, flagorneur
des plus basses régions de l'humanité, perd de vue
la noble et libérale existence des aïeux ; de ces âmes
d'élite qui, aspirant toujours en haut, et toujours
planant, découvrent au loin de nouvelles sources
de richesses, de grandeur et de gloire qui perpé-
tuent ici bas, parla grâce de Dieu, les dynasties,
les familles et le bonheur, avec la solide considé-
ration qui s'acquiert de droit divin à la vertu sans
relâche.
En arrière donc cet esprit de progrès cyclique
qui ne vaut que la reculade ; eu arrière encore ces
inspirations sataniques qui soufflent les fléaux de la
destruction, de la perdition! et dont le passage,
rayonnant du faux-jour de la flamme incendiaire,
éblouit la faible raison en éclairant la matière brute,
toujours moins réfrigérante qu'inflammable ; aussi,
— 41 —
un héros dévoyé tombe, un lâche spoliateur triom-
phe; l'humanité s'émeut et la Foi prédit ce que la
plume n'ose tracer ni le crayon profiler; car la
charité recule, ne pouvant porter un baume de
consolation à une iniquité flagrante, et qui pèse
moins sur le hardi soldat que sur son chef déna-
turé, qui ferait rougir le pourpre royal à nue époque
où la royauté, aspirant à l'ascendant de la magna-
nimité, était fière de pouvoir dire aux français che-
valeresques : « Tout est perdu fors l'honneur. »
Plaignons donc le faible instrument d'une traî-
tresse ambition, et passons
Toutefois, fortifions-nous d'espoir; l'avenir
compte sur nous; gardiens de la fortune, du bien-
être, de nos arrière-neveux, faisons au moins pour
eux ce que le passé a fait pour nous, et ne retar-
dons pas le progrès de la civilisation par une cu-
pide étreinte en faveur d'un ordre de choses qui
fait rire aujourd'hui, bien que demain une semblable
anomalie puisse produire une impression de re-
làchement nerveux absolument contraire.
V
Influence de la Déesse Raison. — Le Deuil de la Rose. — L'Am-
bition dévoyée. — La Joie avinée et le Cauchemar d'avertisse-
ment . — L'Ombre coloriée.— L'Abjuration. — La Mystification.
— L'Honneur et les Honneurs. — Le Ver courageux. —Le mys-
térieux Instinct. — Le Brin de paille livré aux flots. — L'Homme
et la Préscience. — L'influence des mystérieuses Vérités sur le
propre de l'Humanité. — L'Ivresse de l'encensoir. — Le Vox
poputi. — Les Cerveaux subalternes. — La Coordination de
l'Édifice social. — Allusion aux commotions rénovatrices. —
Influence du conflit du Bien et du Mal.
Il est généralement admis que celui qui rapporte
toute satisfaction au sensualisme, et dont la Divi-
nité est la déesse Raison, doit nécessairement s'é-
tourdir au légitime fracas de ses bruyants sacrifices,
et même espérer le retour d'une fortune engouffrée
— 43 —
dans l'abîme d'une versatile et chatoyante popula-
rité qui s'ouvre sous l'infatigable persistance de son
génie.
Et cependant, si nous tenons compte du nombre
des victimes, du chiffre des individus qui dispa-
raissent sous les flots agités, aussi bien que du nom-
bre d'élus qui surnagent dans ces temps de crise
et d'écume, la sombre teinte du deuil doit absorber
jusqu'aux tendres et bienveillantes manifestations
couleur de rose.
C'est ainsi que les dispositions du père de fa-
mille deviennent la trop facile proie d'une ambition
dévoyée, d'une aspiration au progrès, qui excite à
suivre en trottinant le mouvement désordonné d'une
période gymnastique, et aux acclamations d'une
joie avinée que bercent de beaux rêves, qui se ter-
minent d'ordinaire par les poignantes étreintes du
cauchemar qui étouffe ; et dont le réveil est le libé-
rateur qui les livre, après de pénibles efforts, aux
influences des rayons qui nous viennent d'en haut,
avec une douce et bienfaisante chaleur lumineuse
et véridique, et dont les effets ne laissent que d'être
un avertissement surhumain, qui produit à la fin
— 44 —
un retour sur nous-mêmes, et, par la ferveur d'une
prière, nous obtient une grâce providentielle, un
sage tempéramment d'un progrès excessif.
Aussi devons-nous déplorer qu'il y ait des ins-
tincts plus ou moins incompatibles avec les beaux
mouvements des âmes supérieures, et qui ne cessent
d'osciller sous la pression vacillante des sens d'une
infime animalité; et par là sont moins soumis aux
sentiments du devoir et d'inspirations libres qu'au
prestige de la force matérielle ; au point de ne pou-
voir dissimuler leur servitude, qu'en colorant leur
ombre d'un éclat d'emprunt.
Qui renonce ainsi aux sentiments du chrétien,
qui abjure la foi traditionnelle du foyer paternel,
ne peut avoir les pulsations ou battements de coeur
des aïeux. En égard au mécréant, la raison d'être
se pose en problême qui se prête à une sceptique
solution dont le malheureux est victime. Aussi,
croyant moins au progrès providentiel en ligne
droite qu'à la scintillante étoile qui brille à son ima-
gination inquiète, il suit le progrès d'une courbe
révolutionnaire, bien étonné, après avoir dissipé,
avec l'apport matrimonial, compromis et le patri-
— 45 —
moine et la dignité d'un nom historique, de se
retrouver précisément au point de départ d'un
aventurier, par trop niaisement mystifié à la recher-
che du progrès!... Triste progrès, qui n'aboutit
qu'à l'ovation qui, d'ordinaire, n'est que l'expres-
sion du délire. Mieux vaut la reculade que de livrer
son honneur aux honneurs qui dégradent; comme
si le type incarné de la dégradation n'était pas
l'homme sans dignité, le chrétien sans foi, le soldat
sans drapeau ; qu'il se trouve enfin le premier ou
le dernier dans l'ordre fortuit de la projection ré-
volutionnaire ; toujours est-il qu'il lui manque ce
que possède le ver de terre, qui ne laisse du moins
que de se regimber contre le pied qui l'écrase et
l'échassier qui le dévore.
Or, me dira-t-on, sous la douce inspiration de
la charité : pourquoi inculper un honnête homme
qui peut être né avec des principes d'abnégation
aux sentiments relevés ; qui peut n'avoir pas eu
dans le coeur le germe de la vertu mâle de l'huma-
nité privilégiée, et dont les aspirations malheu-
reuses peuvent n'être que du domaine d'un mysté-
rieux instinct plutôt que d'un principe moral qui,

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