Le Ridicule et les poches, dialogue en prose, et une épître en vers sur les emplois de finance, par M. Desarps

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Delaunay (Paris). 1815. In-8° , 27 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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LE RIDICULE
ET LES POCHES,
DIALOGUE EN PROSE;
ET
UNE ÉPITRE EN VERS )
SUR LES EMPLOIS DE FINANCE,
PAR M. DESARPS.
A PARIS,
CHEZ DELAUNAY, Palais-Royal, n°. 243 ;
Et chez les marchands de Nouveautés.
J815.
r'Î ,
AVERTISSEMENT-
LES encouragemens donnés à mes pre-
miers essais m'ont décidé à mettre quelques
nouvelles œuvres au jour; mais comme la
diversité est une des principales qualités
qu'exige le public de ceux qui travaillent
pour lui ? j'ai réuni deux morceaux tout-à-
fait opposés de style, de pensée et d'inten-
tion.
L'opuscule intitulé Le Ridicule et les Po-
ches, est un petit dialogue en prose, plus par-
ticulièrement adressé à cette belle moitié du
genre humain qu'on sait profondément oc-
cupée de la mode, et à tout cet âge heureux
qui partage et entretient de si aimables fai-
blesses.
Dans l'épître en vers sur les Emplois de
Finance, où je traite des objets plus sérieux
et sur lesquels j'ai long-temps médité,
quelques esprits réfléchis pourront voir avec
intérêt des idées et des principes que je ne
hasarde qu'avec la conviction de l'expérien-
ce ; et c'est ainsi que ces contrastes de goût
et d'habitudes, me donneront peut-être en-
(4)
core quelques suffrages ; car le talent est si
rare, il se forme si lentement, il marche
à travers tant d'écueils, qu'on peut savoir
quelque gré aux amis des lettres qui essaient
leurs forces, et qu'on ne saurait trop leur
crier : Macte animo l courage ! courage I
r
(5)
-f
LE RIDICULE ET LES POCHES,
DIALOGUE PHILOSOPHIQUE.
,.. 1
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. •
( BoiLiiiu, Art -poét. , Clmnt. 3.)
JE connais une famille charmante, où tous les
âges de la vie sont réunis, depuis l'enfance qui
bégaye, jusqu'à la caducité qui redemande des
hochets et des lisières. Toutes les modes du dix-
huitième siècle se trouvent là confondues avec les
plus récentes ; et c'est vraiment un spectacle cu-
rieux que d'entendre le grand - père mettre les
grèles épaulettes de son ancien uniforme en pa-
rallèle avec l'ampleur et la grâce de celles de son
petit-fils; de voir une arrière-grand'tante étaler
des engageantes à trois rangs, sur une robe à dos
plissé, auprès d'une jeune personne dont toute la
parure n'emploie pas autant d'étoffe qu'une man-
che de cette belle robe qui se tient de bout quand
on la quitte. Les rapprocliemens qu'on peut faire
au milieu des cinq générations de cette estimable
famille, ont quelque chose de piquant et produi-
sent de bonnes réflexions sur la fragilité des goûts
et des modes. C'est particulièrement dans cette
maison que je me suis accoutumé à interpréter le
( 6 )
langage muet de tout ce qui ne parle que par des
signes extérieurs sans accent et sans mouvement.
Je m'explique :
Les corps prétendus inanimés , un chapeau ,
une canne, un habit, du moment qu'ils appar-
tiennent à un individu , prennent des formes qui
lui sont propres , s'identifient avec lui ; et sans
doute, par un sentiment intime du type dont ils
s'emparent, nous disent mille choses que nous
ne saurions pas mieux en voyant ou en écoutant
cet individu lui-même.
Par exemple, une jeune demoiselle, remplie de
grâce et de modestie, que sa mère conduit «u bal,
y va le cœur bondissant de joie et d'espérance.
En passant dans l'antichambre, parmi quarante
chapeaux accrochés , elle en voit un qui lui dit :
entrez vite, on vous attend. Elle n'avait jamais
fait attention à ce chapeau , et cependant elle
l'entend à merveille; il lui semble même qu'elle
le conrçait aussi bien, et depuis aussi long-temps
que l'homme aimable qu'il lui annonce.
La pauvre enfant rentre chez elle ; et ne croyez
pas qu'elle soit lasse d'avoir valsé et dansé toute
une nuit sans quitter la place ; non, ce n'est pas
ce qui la rend distraite et languissante ; mais de-
puis ce moment, l'attitude, la pose de son éven-
tail , de ses gants , de sa musique, trahissent le
secret de sa mélancolie, et disent clairement :
« Prenez-y garde, on nous néglige, on nous laisse
)
( 7 )
■» dans le désordre , et le désordre est aussi dans
IJ le cœur de notre jeune maîtresse ». La digne
mère, qui n'avait rieji vu jusque-là, entend fort
bien ce langage , et la voilà toute étonnée des
choses que lui révèlent le pli d'une robe, le frois-
sement d'un buse et le dérangement d'un meuble.
Ce ne sont pas là des paradoxes, ce n'est pas un
système; ce sont des faits journaliers et que tout
le monde a mille fois éprouvés. Il faut même aller
plus loin, il faut m'accorder que ce langage des
choses inanimées, si clair, si expressif, n'existe
pas seulement pour nous et les animaux qui le
connaissent si bien ; mais qu'elles en usent aussi
entr'elles, qu'elles s'expriment mille sentimens ;
qu'elles peuvent se louer, se dépriser, se railler, etc.
Les anciens, qui savaient tout, n'ignoraient pas
cette vérité, et nous en retrouvons des traces dans
ce vieux proverbe : La pelle se moque dufourgon.
Hé bien ! ce langage muet, bien autrement diffi-
cile que celui des plantes , à force d'études , d'ob-
servations et de patience , je suis parvenu à le
saisir, à l'entendre , et je trouve souvent qu'une
bùclie et une cruche ont mille fois plus d'esprit
que bien des gens qui les asssimilent à un sot et
à un ignorant.
Un habile homme, à qui j'avais communiqué
quelques principes de cette belle science , "u'.Ù:
en tirer parti et l'enseigner par V c : s .s
la maison aux cir::: :::;;'",,<,,\.;;,:," r^v..,aYp .i.é
( 8 )
que, malgré les exhortations des trois générations
ascendantes, les autres donnaient vingt ou trente
cachets par mois aux maîtres de danse , de mu-
sique ou d'équitation , et tout au plus trois ou
quatre à ceux de morale, de logique et d'histoire,
je lui ai conseillé de renoncer à cette entreprise.
J'en suis fâché pour le public raisonnable , à qui
cet art aurait ouvert une nouvelle source de jouis-
sances ; et je veux au moins qu'on s'en fasse une
idée exacte, par quelques dialogues de cette es-
pèce, que je redirai mot pour mot, comme s'ils
avaient été sténographiés ; mais dans l'incertitude
où je suis de l'accueil qu'ils recevront, pour le
moment je n'en hasarderai qu'un; j'ai hésité d'a-
bord si ce ne serait pas celui que j'ai surpris entre
deux plumes dans un cabinet ministériel ; l'une
appartenant au ministre en exercice , et l'autre à
son prédécesseur; ou bien les réflexions et les
sarcasmes du bonnet dit mortier, d'un vieux pré-
sident de notre grande famille , à une paire de ta-
lons rouges qui répliquait fort vivement. Tout
bien considéré, je leur préférerai quelque chose
de moins grave et de moins profond , et pour
n'effaroucher personne, c'est dans un sujet fu-
tile et sans conséquence que je prendrai mon
premier exemple de ce mystérieux langage.
J'étais entré vers midi dans la chambre d'une
des douairières, qui était à la grand'messe. Une
paire de poches de beau basin était suspendue à
(9)
3
lin prie-dieu, et tout près de là se trouvait Un
fort joli ridicule, qui paraissait avoir été oublié
sur un grand fauteuil à bras. Voici la conversation
qui s'établit entre eux.
LE RIDICULE.
Hé ! bon Dieu ! voilà des sacs bien laids et bien
mal accouplés !
LES POCHES.
Nous ne sommes point des sacs ; nous nous
appelons des poches; et notre emploi vaut bien
le vôtre.
LE RIDICULE.
Ah ! ah ! ah î mesdemoiselles je vous de-
mande bien pardon. c'est vrai. j'ai entendu
parler de vous !. mais. c'est que vous avez
l'air si gothique. Ah! mesdemoiselles! quelle
tournure !
LES POCHES.
Un ridicule a-t-il donc bien meilleure mine
parce qu'il ressemble à la carnassière du garde-
chasse, ou à cause de sa forme en losange , et de
ses deux coulisses comme le sac à poudre du
vieux portier de l'hôtel?
LE RIDICULE.
Sac à poudre ! ceci devient sérieux ! Cepen-

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