Le Robinson allemand, traduit de Campe par Ch. Wolfers

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A. Desesserts (Paris). 1853. In-8° , 170 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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LE
ROBINSON ALLEMAND
Paris. — Imprimerie de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46,
LE
ROBINSON ALLEMAND
Traduit de CAMPE
PAR
CH. WOLFERS
PARIS
ALPHONSE DESESSERTS, ÉDITEUR
PASSAGE DES PANORAMAS, 38.
Mes chers enfants, dans une jolie maison de cam-
pagne, peu éloignée de la ville de Hambourg, habitait
une assez nombreuse famille. Tous les soirs, dans son
jardin, assis sous de beaux arbres bien touffus, le père
de cette famille réunissait tous ses enfants autour de
lui et leur faisait le récit de l'histoire si intéressante et
1
— 2 —
si instructive de Robinson. Il a bien voulu nous pro-
curer le plaisir de lire cette histoire, en recueillant et
en écrivant chaque soir son récit et la conversation à
laquelle il donnait lieu.
Nous allons à notre tour, mes chers enfants, vous la
raconter et vous faire voir combien il est dangereux de
désobéir à ses parents.
PREMIERE SOIREE.
LE PERE.
Mes enfants, asseyez-vous ici, près de moi, sous ce
pommier. Comme vous avez été bien sages, je veux
vous récréer en vous racontant une histoire qui vous
intéressera beaucoup ; et si vous êtes bien studieux et
bien obéissants, je continuerai demain et les soirées
suivantes.
LES ENFANTS.
Oh ! papa, nous te promettons d'être bien sages et
bien attentifs.
LE PÈRE.
Eh bien, écoutez, mes enfants.
Il y avait dans la ville de Hambourg un honnête
homme qui s'appelait Robinson. Il avait eu la douleur
— 4 —
de perdre tous ses enfants, à l'exception d'un fils qui
se nommait Crusoé; aussi, M. et madame Robinson
mirent-ils toutes leurs espérances en ce fils unique.
Ils l'aimaient comme la prunelle de leurs yeux; mais
leur excessive tendresse pour cet enfant n'était pas rai-
sonnable, car elle dégénérait en faiblesse, cause prin-
cipale de tous les malheurs de Crusoé.
THÉODORE.
Qu'est-ce que cela signifie, papa?
LE PÈRE.
Je vais te l'expliquer, mon enfant. Nous vous ai-
mons aussi bien tendrement, comme vous le savez;
mais précisément à cause de cela nous vous faisons
étudier et travailler, afin que vous appreniez tout ce
qui peut vous être utile; c'est là le seul moyen de vous
rendre bons et heureux. Mais les parents de Crusoé
n'agissaient pas ainsi; ils laissaient leur cher fils faire
toutes ses volontés : aussi Crusoé aimait mieux jouer
toute la journée que d'apprendre quelque chose; ses
parents ne s'y opposaient pas, de crainte de contrarier
leur enfant. C'est ce qu'on appelle un amour déraison-
nable.
— 5 —
Le jeune Robinson atteignit donc dix-septans, sachant
à peine lire et écrire. Il n'avait qu'un seul désir, celui
de voyager. Tous les jours il tourmentait son père, afin
d'obtenir la permission de visiter des pays étrangers.
Un jour qu'il se promenait sur le port, il fit la ren-
contre d'un de ses camarades fils d'un capitaine de
navire qui était à la veille de partir pour Londres. Ce
jeune homme lui proposa d'être du voyage. — Ce serait
avec beaucoup de plaisir, reprit Crusoé, mais mes pa-
rents ne le voudront pas. — Tiens, dit l'autre, pars avec
moi comme te voilà, rien que pour rire; dans trois se-
maines nous serons de retour; quant à ton père et à
ta mère, tu n'as qu'à leur écrire ce que tu es devenu :
de cette manière, ils ne pourront pas se fâcher. — Eh
bien, ça va, ami; c'est décidé, je pars avec toi ! s'écria le
jeune Robinson : allons vite nous embarquer. — Il écri-
vit à la hâte quelques lignes à son père, pour lui dire
qu'il était parti pour l'Angleterre, qu'il serait bientôt
de retour et qu'il le priait de n'avoir aucune inquié-
tude à son sujet. Ensuite les deux amis se rendirent à
bord.
Comme le temps était beau et le vent favorable, on
s'empressa de lever l'ancre et de mettre à la voile. On
sortit du port et quelques heures après la ville de
Hambourg avait disparu aux yeux étonnés de Robin-
son. Lé huitième jour de navigation il arriva à Londres.
Il y vit tant de belles choses, qu'il oublia le passé et
ne songea pas à l'avenir. A la fin pourtant, son esto-
mac l'avertit que de s'extasier devant toutes les mer-
veilles qui se présentaient à ses regards, ne suffisait pas,
et qu'il fallait penser aussi à prendre quelque nourri-
ture. Il alla donc trouver le capitaine avec lequel il
avait fait le voyage, et le pria de lui permettre de s'as-
seoir à sa table avec lui. Celui-ci se fit un plaisir de le
recevoir avec amitié. Pendant le repas, il demanda à
Robinson quel motif l'avait engagé avenir à Londres.
Crusoé répondit avec franchise, qu'il n'avait fait ce
voyage que pour s'amuser ; qu'il était même parti à
l'insu de ses parents et qu'il ne savait que devenir.
— Comment, jeune homme ! s'écria le capitaine, vous
êtes parti sans la permission de vos parents! Mon Dieu !
ponrquoi n'ai-je pas appris cela plus tôt ! Croyez-moi, im-
prudent enfant, si je l'avais su à Hambourg, je ne vous
aurais pas pris à mon bord.
L'honnête capitaine lui fit de sages remontrances; il
l'exhorta à l'obéissance envers ses parents : car un
enfant, lui dit-il, ne peut jamais être heureux s'il ne suit
pas les conseils de son père et de sa mère ; je vous en-
gage à retourner près d'eux et à tâcher d'obtenir le par-
don de votre imprudence. Voici quelques guinées pour
payer votre passage sur le premier navire qui partira
pour Hambourg. Tâchez, mon ami, de suivre mes con-
seils. Et, lui prenant cordialement la main, le brave
capitaine se sépara de Robinson en lui. souhaitant un
bon voyage.
Mais celui-ci, au lieu de suivre des avis aussi sages,
se laissa entraîner par les idées qui lui roulaient dans
la tête. Retourner chez mes parents ! se disait-il, ils me
puniront de ce que j'ai fait. Et mes camarades, comme
ils se moqueront de moi d'être revenu si promptement !
Cependant il se dirigeait vers le port, mais il apprit à
sa grande satisfaction, qu'il n'y avait pour le moment
aucun navire partant pour Hambourg.
Celui qui lui avait donné cette nouvelle était un ca-
pitaine de navires qui faisait habituellement les voyages
de la Guinée ; il lia conversation avec Robinson et l'en-
gagea à venir à son bord, prendre une tasse de thé :
Crusoé accepta. Après avoir parlé de différentes choses,
mais surtout de voyages, le capitaine reconnut le grand
— 8 —
désir que Robinson avait de voyager; il lui proposa
donc de partir avec lui pour la Guinée. Cette idée ef-
fraya d'abord Robinson 5 mais le capitaine lui assura
que ce voyage serait fort agréable et pouvait même lui
être très-avantageux; car, lui dit-il, en achetant quel-
ques marchandises, que vous vendrez en Guinée, vous
pourrez obtenir un gain considérable. Cette proposition
sourit tellement à Robinson, qu'il oublia tout, parents,
amis, patrie et jusques aux conseils de l'honnête capi-
taine hambourgeois.
Mais, dit-il au capitaine, j'ai fort peu d'argent; je ne
possède que trois guinées; à quoi pourrais-je employer
une si petite somme? — Je vous en prêterai encore six,
répondit le capitaine; cela suffira pour acheter des
jouets, des verroteries, des couteaux, des ciseaux, des
rubans, etc. Tous ces objets font tellement de plaisir
aux nègres, qu'ils vous en donneront cent fois la valeur
en poudre d'or.
Pensez, mes enfants, si Robinson dut être ébloui de
tout ce qu'il entendait; aussi s'empressa-t-il d'aller
acheter les marchandises que le capitaine lui avait in-
diquées.
Quelques jours après, le vent étant devenu favorable,
— 9 —
on mit à la voile. Robinson partit sans regret et ne donna
pas un souvenir à ses parents : aussi vous verrez, mes
enfants, comment Dieu le punit de tant d'indifférence
A demain la suite de cette histoire.
DEUXIÈME SOIRÉE.
Le lendemain soir, toute la famille s'étant réunie au
même endroit, le père continua son récit, en ces termes :
Le commencement du voyage de Robinson fut assez
heureux ; mais arrivé dans l'océan Atlantique, le pilote
annonça un soir qu'il apercevait du feu à une grande
distance et que des coups de canon se faisaient en-
tendre. Comme il n'existait de ce côté, à plus de cent
lieues de distance, aucune terre, on conclut que ce feu
ne pouvait être autre chose que l'incendie d'un vais-
seau. On résolut donc immédiatement d'aller à son se-
cours et on se dirigea de ce côté. Rientôt après ils aper-
çurent un grand navire qui était dévoré par les flammes.
Le capitaine ordonna aussitôt de tirer le canon d'a-
larme, afin d'indiquer à l'équipage de ce vaisseau qu'il
y avait près de là un navire qui faisait force de voiles
— 11 —
pour le secourir. A peine cette manoeuvre fut-elle
exécutée, qu'on vit avec effroi le vaisseau sauter en
éclats avec un bruit épouvantable ; aussitôt après, tout
retomba dans le silence et dans la plus profonde ob-
scurité.
Il faut vous dire, mes enfants, que l'incendie avait,
gagné la sainte-barbe, c'est-à-dire l'endroit du navire
où l'on garde la poudre.
On était dans l'anxiété à bord du navire où était Ro-
binson; on ne pouvait pas encore savoir ce qu'étaient
devenus les infortunés qui montaient ce vaisseau ; il
était fort possible qu'avant l'explosion ils eussent pu se
sauver dans leurs chaloupes. Dans cet espoir, le capi-
taine fit tirer le canon pendant toute la nuit, pour faire
connaître à ceux qui étaient en danger, de quel côté
ils devaient se diriger pour être sauvés.
Enfin, au point du jour, on découvrit, à une assez
grande distance deux chaloupes remplies de monde. On
fit aussitôt force de voiles dans leur direction, et une
demi-heure après, on eut le bonheur de recueillir à bord
ces pauvres gens qui se croyaient perdus.
Il y avait en tout soixante personnes, hommes,
femmes et enfants, qui étaient au comble de la joie de
— 12 —
se voir si miraculeusement sauvés. Parmi ces infortu-
nés se trouvait un jeune ecclésiastique. Aussitôt qu'il
eut mis le pied sur le navire, il se prosterna, le vi-
sage appuyé sur le pont ; il resta immobile, et dans cette
position on eût dit qu'il avait perdu connaissance. Dans
cette crainte, le capitaine s'approcha de lui pour lui
porter secours ; mais celui-ci le remercia de sa com-
passion et lui dit : — Souffrez que je commence par
rendre mes actions de grâces à mon Créateur pour no-
tre heureuse délivrance; ensuite je vous dirai à vous-
même avec quelle vive gratitude je reconnais votre
bienfait! — Le capitaine se retira respectueusement.
L'ecclésiastique resta encore quelque temps humble-
ment prosterné, après quoi il alla trouver le capitaine
pour lui témoigner sa reconnaissance et lui raconter
comment était arrivé le désastre où ils avaient failli
perdre la vie.
Le vaisseau incendié était un navire marchand fran-
çais qui faisait voile pour Québec. Le feu avait éclaté
dans la chambre du pilote et avait gagné avec tant de
rapidité toutes les parties du navire, que l'on n'avait
pas pu en prévenir les ravages; à peine avaient-ils
eu le temps de tirer quelques coups de canon et de se
— 13 —
sauver dans les chaloupes. Dans cette situation désespé-
rée, ils ne pouvaient prévoir quel sort les attendait; la
perspective la plus vraisemblable pour eux, dans ce
moment terrible, c'était d'être engloutis par les vagues à
la moindre tempête, ou bien d'être réduits à mourir de
faim et de soif; car ils n'avaient pu emporter que fort
peu de biscuits et de l'eau pour quelques jours.
Tout à coup ils avaient entendu les coups de canon du
navire anglais et l'espérance était rentrée dans leur coeur.
Quoique repoussés par les flots, ils avaient fait un der-
nier effort pour avancer vers ceux qui venaient à leur
secours. Enfin la lumière du jour, si longtemps désirée,
avait mis fin à leur détresse, en leur laissant entrevoir
le navire qui les avait depuis si généreusement re-
cueillis.
Pendant ce récit, Robinson était assailli par les idées
les plus effrayantes. — Ciel ! disait-il en lui-même, si
ces braves gens, qui n'ont rien à se reprocher, ont es-
suyé un si grand malheur, à quoi ne dois-je pas m'at-
tendre, moi qui ai agi avec tant d'ingratitude envers
mes bons parents ? Cette pensée pesait sur son coeur ;
pâle et muet, tel qu'un homme dont la conscience est
mauvaise, il était assis dans un coin, se tordant les
— 14 —
mains, et osant à peine prier, croyant que Dieu ne lui
pardonnerait jamais.
Cependant le brave capitaine voulut donner aux nau-
fragés le moyen de retourner en France ; il résolut donc
de se détourner de son chemin et de faire voile pour
Terre-Neuve où devaient se trouver des navires français.
On y aborda donc quelques jours après, et le capitaine,
ayant reçu les bénédictions et les remercîments des
naufragés du vaisseau, se dirigea vers la côte de Gui-
née, but de son voyage.
Étant arrivé en vue des îles Canaries, il s'y arrêta
afin de prendre des vivres. A la vue du superbe coup
d'oeil qu'offre la fertilité de l'île de Madère, Robinson
ne pouvait se lasser d'admirer ce spectacle si nouveau
pour lui. Ici, des vignes plantées sur le penchant des
collines ; là, des forêts d'orangers chargés de leurs beaux
fruits dorés ; d'un autre côté, des champs émaillés de
fleurs aux mille couleurs; enfin, partout la nature s'of-
frait à lui riche, somptueuse, et riante.
Le navire avait besoin de réparations et on fut obligé
de retarder le départ; pendant ce temps, Robinson fit
la connaissance d'un capitaine de navire portugais,
qui était sur le point de partir pour le Brésil. Lui ayant
— 15 —
entendu dire que l'on y trouvait une grande quantité
de poudre d'or et des pierres précieuses, Robinson
eut le plus vif désir de s'y rendre. Il en fit la pro-
position au capitaine portugais, qui accéda à ses
désirs. Crusoé alla trouver le capitaine anglais et lui
déclara qu'il allait le quitter pour aller au Brésil. Ce-
lui-ci qui avait appris, par Robinson lui-même, qu'il
courait le monde contre la volonté de ses parents, fut
charmé d'en être débarrassé et lui fit cadeau de l'argent
qu'il lui avait prêté.
Robinson se rendit à bord du navire portugais, qui
ne tarda pas à mettre à la voile. Pendant plusieurs
jours le temps fut favorable; mais tout à coup un vent
du sud-est s'éleva et souffla avec tant de force, que
les vagues étaient hautes comme des montagnes ; la
violence de la mer ne permettait plus de gouverner le
navire; aussi était-il jeté de côté et d'autre, hors de sa
route. Battu par une mer orageuse, le capitaine ne sa-
vait plus où il était; il crut, cependant se trouver à la
hauteur des îles Caraïbes.
Le septième jour commençait à poindre, lorsqu'un
matelot cria : Terre ! terre !
— 16 —
LA MÈRE.
Et moi, mes enfants, je crie : Au lit! au lit! car il se
fait tard; il nous faut encore remplir envers Dieu notre
devoir de chaque jour, afin qu'il vous préserve, mes
chers enfants, des malheurs de Robinson.
TROISIEME SOIREE.
LE PERE.
Au cri de : Terre ! tout le monde se rendit en hâte sur
le pont, pour voir quelle était la terre vers laquelle le
navire était poussé. Mais leur joie fut de courte durée,
car, au même moment, le navire reçut une violente
secousse, et tous ceux qui étaient sur le pont éprou-
vèrent une commotion si violente qu'ils en furent ren-
versés. Le navire avait touché sur des écueils et s'était
arrêté au même moment, comme s'il y avait été cloué.
Ce furent alors des cris de désespoir parmi tout
l'équipage. Les uns priaient Dieu, d'autres jetaient des
cris lamentables; ceux-ci s'arrachaient les cheveux,
ceux-là étaient immobiles comme des statues. Parmi ces
— 18 —
derniers se trouvait Robinson : on aurait dit qu'il avait
perdu tout sentiment.
Soudain on crie que le vaisseau est entrouvert et
que l'eau pénètre de tous côtés. Cette effroyable nou-
velle leur rendit à tous le sentiment de leur horrible
position. On court précipitamment sur le pont; on met
la chaloupe à la mer, et tout l'équipage saute dedans.
Mais il y avait tant de monde dans cette frêle embar-
cation, qu'elle surnageait à peine et l'on courait grand
risque d'être submergé; et puis la terre était encore si
éloignée, que chacun jugeait impossible d'atteindre la
côte. Cependant, à force de rames, on espérait gagner
le rivage, quand tout à coup une vague écumante,
haute comme une montagne, roule, menaçante, vers la
chaloupe. A la vue de ce danger, tous les hommes
restent comme privés de mouvement; les rames tom-
bent, on n'attend plus que la mort! Enfin, le moment
suprême approche; la vague monstrueuse s'abat sur la
chaloupe, la brise, et les malheureux qui s'y étaient
réfugiés sont engloutis par la mer en fureur !
La même vague, la vague terrible qui avait englouti
tout l'équipage, entraîna Robinson et le lança sur la
plage. Il fut jeté si rudement contre un rocher, que la
— 19 —
douleur le tira de l'assoupissement léthargique dans
lequel il était déjà plongé; il rouvrit les yeux et se
voyant à terre, il employa ses dernières forces à ga-
gner le haut du rivage. Il y parvint, mais à peine y fut-
il arrivé, qu'il tomba sans connaissance.
Lorsqu'il reprit l'usage de ses sens, il se leva et re-
garda de tous côtés. Dieu! quel triste spectacle! le na-
vire, la chaloupe, ses compagnons, tout avait disparu ;
il ne restait plus rien, que quelques débris de planches
et de cordages qui flottaient çà et là sur la mer et que
les flots poussaient vers la côte.
Tremblant, Robinson se jeta à genoux, leva les mains
vers le ciel et remercia à haute voix et en versant un
torrent de larmes, le maître des cieux et de la terre,
de l'avoir sauvé si miraculeusement. Alors il regarda
autour de lui, mais il ne vit de tous côtés que des buis-
sons et des arbres : rien ne lui fit présumer que ce pays
fût habité.
C'était déjà une situation bien terrible que de se trou-
ver seul, dans un pays inconnu. Mais son effroi aug-
menta encore, lorsqu'il fit cette réflexion : — Que de-
viendrai-je, pensait-il, s'il y a ici des bêtes féroces ou
des hommes sauvages ! je ne pourrai pas être un seul
— 20 —
instant en sûreté! La frayeur le rendit immobile, il
n'osait bouger de place; le moindre bruit l'effrayait :
mais une soif ardente le tira bientôt de cette torpeur.
Ne pouvant plus résister à cette douleur affreuse, il se
mit à chercher de tous côtés une source pour se désal-
térer; enfin, il trouva dans le creux d'un rocher une
eau pure et fraîche : après avoir calmé sa soif dévo-
rante, il rendit grâce à Dieu, espérant qu'il lui accor-
derait aussi la nourriture. Celui qui nourrit les oiseaux,
disait-il, ne me laissera pas mourir de faim!
La nuit étant arrivée, il monta sur un arbre pour se
mettre à l'abri des bêtes féroces; il ne tarda pas à s'en-
dormir, après avoir fait une fervente prière. Dès qu'il
fit jour, il descendit de l'arbre pour chercher quelque
nourriture, mais il ne trouva que des arbres stériles. Ce
fut là le comble de ses tourments! Je serai donc réduit
à mourir de faim! s'écria-t-il en sanglotant. La néces-
sité ranima bientôt son courage abattu, et lui rendit
assez de forces pour aller du côté du rivage, où il es-
pérait être plus heureux. Mais en vain chercha-t-il quel-
ques fruits, il ne trouva rien que des bois de campêche
et des saules des Indes. Faible, exténué de besoin et de
fatigue, il se jeta le visage contre terre, fondit en larmes
— 21 —
et désira la mort. Mais aiguillonné par la faim, il se
mit de nouveau à parcourir le rivage; cette fois, il
fut plus heureux; il trouva quelques huîtres que les va-
gues avaient jetées sur le sable. Robinson fut au com-
ble de la joie ; ses forces étant revenues par la nourri-
ture qu'il venait de prendre, sa plus grande inquiétude
fut de savoir quel endroit il choisirait pour se mettre
à l'abri des attaques des sauvages et des bêtes féroces:
car il ne pouvait pas passer les nuits sur les arbres
comme les oiseaux.
En réfléchissant à sa position, en calculant que toutes
les ressources lui manquaient, il retomba dans sa pre-
mière tristesse. — A. quoi me sert, disait-il, d'avoir
échappé à la mort, puisque cette nuit, peut-être, des
animaux féroces me dévoreront !
Ne sachant pas s'il avait été jeté sur un continent ou
une île, il résolut de diriger ses pas vers une montagne
qu'il apercevait au loin, afin de monter jusqu'au som-
met fît d'examiner le pays où il était. Il partit donc im-
médiatement. Arrivé au pied de la montagne, il en
gravit avec peine le penchant. Après une ascension pé-
nible il parvint au sommet. Quel fut son effroi de voir
qu'il était dans une île, et qu'aussi loin qu'il portait
- 22 -
sa vue il n'apercevait aucune terre! seulement à quel-
que distance on voyait deux ou trois petites îles qui
sortaient de la mer.
Malheureux que je suis! s'écria-t-il avec douleur
en élevant les mains vers le ciel; il est donc vrai
que je suis séparé, abandonné de tous les hommes;
il ne me reste donc plus d'espoir de sortir de ce triste
désert! O mes pauvres parents affligés! je ne vous re-
verrai donc plus; jamais je ne pourrai vous deman-
der pardon de ma faute ! Je n'entendrai donc plus la
douce voix d'un ami! Mais je mérite mon sort! O
Dieu! tu es juste; je ne dois pas me plaindre : c'est
moi qui n'ai pas voulu que ma condition fût meilleure !
Alors il se jeta à genoux devant Dieu, promit d'être pa-
tient, résigné dans son malheur, et le pria de lui don-
ner la force de le supporter.
Robinson, se sentant plus ranimé, se mit à explorer
le voisinage de la montagne, pour trouver un abri sûr.
Ses peines furent longtemps infructueuses; enfin, il
arriva au pied d'une petite colline; d'un côté, elle
était aussi escarpée qu'une muraille; cependant, en
examinant avec attention, il trouva une anfractuosité
dans le rocher, dont l'entrée était passablement étroite.
— 23 —
S'il avait eu un pic ou un ciseau de tailleur de pierres,
rien n'eût été plus facile que de travailler cette ca-
verne, qui était en partie creusée dans le rocher, et de
la rendre propre à servir d'habitation. Mais il n'avait
rien! rien que ses mains.
Cependant, après s'être longtemps tourmenté sur la
manière dont il pourrait s'arranger une demeure, il
raisonna de la sorte : — Les arbres que je vois ici res-
semblent aux saules de mon pays, qui se transplantent
aisément. Je déracinerai, avec mes mains, une quan-
tité déjeunes arbres; je les planterai ici, bien serrés
les uns contre les autres, et, par la suite, ils formeront
une espèce de mur. Quand ils auront repoussé et grossi,
je pourrai dormir sans crainte dans cet enclos, et aussi
en sûreté que dans une maison ; car, par derrière, cette
muraille escarpée me garantira; par devant et sur les
côtés, je le serai par les arbres.
Il fut très-content d'avoir trouvé cette heureuse idée,
et il se mit aussitôt en devoir de l'exécuter. Sa joie aug-
menta encore, lorsqu'il vit près de cet endroit une
source limpide et pure qui sortait de la montagne. Il
commença donc à tirer de terre, avec ses mains, et
d'une façon fort pénible, quelques jeunes arbres, et à
— 24 —
les porter à l'endroit qu'il avait destiné à lui servir de
demeure. Il lui fallut encore creuser, avec ses mains,
des trous pour planter les arbres, et comme tout cela
ne pouvait se faire que très-lentement, le jour tomba
qu'il en avait à peine arrangé quelques-uns.
La faim se faisant sentir de nouveau, il retourna au
rivage pour y chercher des huîtres ; mais comme c'é-
tait le moment du flux, il n'en trouva pas et fut forcé
d'aller se coucher sans souper. Il grimpa sur un arbre,
car il avait résolu d'y passer toutes les nuits, jusqu'à
ce qu'il fût parvenu à construire son habitation.
Je m'arrête ici, mes enfants, et si vous continuez à
remplir vos devoirs, comme vous l'avez fait jusqu'à
présent, je reprendrai demain mon histoire. Appro-
chez, mes enfants, que je vous embrasse, et allez bien
dormir.
QUATRIÈME SOIRÉE.
LE PERE.
A la pointe du jour, Robinson courut au rivage pour
chercher des huîtres et retourner ensuite à son ou-
vrage. Cette fois-ci il prit un autre chemin, et sur sa
route, il eut le bonheur de trouver un cocotier ; après
avoir ramassé deux noix, qui étaient tombées de l'ar-
bre, et les avoir ouvertes, non sans peine, il en fit un
bon repas et eut encore la joie de pouvoir se servir
des coquilles en guise d'écuelle pour puiser de l'eau.
Voulant faire des provisions pour son dîner, il abattit
de l'arbre deux noix, et fut au rivage ramasser des huî-
tres ; il se rendit ensuite à son travail, qui avança ce
jour-là plus vite que la veille, car il avait trouvé un
grand coquillage dont il se servit comme d'une bêche.
— 26 —
Il découvrit aussi une plante dont la tige était rem-
plie de filaments, comme le sont chez nous le lin et le
chanvre. Dans un autre temps, il n'aurait fait aucune
attention à de pareilles choses ; mais maintenant rien
ne lui était indifférent : il examinait tout et réfléchis-
sait sur tout, afin de mettre à profit ce qu'il trouverait.
Dans l'espoir de pouvoir faire de cette plante le même
usage que du chanvre, il en arracha une assez grande
quantité, les lia par petits paquets et les mit rouir, c'est-
à-dire qu'il les laissa tremper dans l'eau. Au bout de
quelques jours, ayant remarqué que l'écorce extérieure
était assez amollie, il retira les paquets de l'eau et les
étendit au soleil. Quand ces tiges furent sèches, il es-
saya de les broyer à l'aide d'un bâton, ce qui lui réus-
sit parfaitement. Avec la filasse qu'il en avait tirée, il
essaya de filer de petites cordes; il y réussit, seule-
ment elles n'étaient pas aussi serrées ni aussi tordues
que celles qui sont faites par nos cordiers ; mais néan-
moins elles furent assez fortes pour qu'il pût attacher
son grand coquillage au bout d'un bâton, et il eut de
cette manière un instrument qui avait l'apparence
d'une bêche de jardinier.
Alors, il continua son travail avec assiduité ; il planta
— 27 —
arbre contre arbre, jusqu'à ce qu'il eût entièrement
palissadé la petite place devant sa future demeure.
Cependant, comme une seule rangée d'arbres flexi-
bles ne lui parut pas une muraille assez solide, il en
planta une seconde rangée autour de la première; en-
suite il les entrelaça de branches et mit de la terre
dans l'intervalle. Cela fit une muraille si solide, qu'il
eût fallu de très-grands efforts pour l'abattre.
Pour être plus à l'abri des animaux féroces, Robin-
son n'avait pas voulu pratiquer d'ouverture dans la
muraille; et pour pouvoir entrer dans sa nouvelle de-
meure, il fabriqua une échelle de cordes qu'il attacha
à un tronc d'arbre qui se trouvait sur un rocher au-
dessus de sa grotte ; de sorte que l'échelle pendant jus-
qu'à l'ouverture de la caverne, il pouvait facilement
entrer et sortir.
Tout ceci étant achevé, il entreprit d'agrandir la
grotte; mais il ne pouvait exécuter ce travail sans ou-
tils. Comment faire? Robinson se rappela avoir remar-
qué dans un endroit beaucoup de pierres vertes, qu'on
appelle pierres de talc et qui sont très-dures. Il s'y ren-
dit à la hâte et ayant cherché avec soin, il en trouva
une. Cette pierre avait presque la forme d'une hache,
— 28 —
et pour comble de bonheur, il y avait, à une des ex-,
trémités, un trou dans lequel on pouvait adapter un
manche. Voici donc un outil précieux pour Robinson ;
aussi cette trouvaille l'encouragea-t-elle dans ses re-
cherches; il en choisit encore d'autres qui, par leurs
différentes formes, lui furent très-utiles.
Il avait également arraché une grande quantité
d'herbe ; lorsqu'elle fut suffisamment sèche, il l'em-
porta dans sa grotte pour s'en faire un bon lit.
Le jour suivant était un dimanche; Robinson le
consacra au repos, à la prière et à la méditation; il
passa des heures entières à genoux, les yeux pleins de
larmes et les mains élevées vers le ciel; il supplia Dieu
de lui pardonner ses péchés, de bénir et de consoler
ses pauvres parents. Il remercia le Créateur du secours
merveilleux qu'il en avait obtenu dans une situation
aussi désespérée et promit de se corriger et de persé-
vérer dans la bonne voie.
Pour ne pas oublier l'ordre des jours et afin de re-
connaître régulièrement le dimanche, Robinson eut
l'idée de faire un calendrier, qui certes, n'était pas
aussi exact que les nôtres, mais d'après lequel cepen-
dant il pouvait compter les jours. Il choisit trois ar-
— 29 —
bres dont l'écorce était unie ; sur le premier, il traça
une petite raie qui signifiait qu'il y avait un jour d'é-
coulé; tous les six jours il y faisait une croix qui indi-
quait le dimanche. Le second arbre servait à marquer
les mois, et le troisième à marquer les années.
JEAN.
Mais, dis-moi, papa, les mois n'ont pas tous le même
nombre de jours, comment pouvait-il savoir exacte-
ment combien chacun en a?
LE PÈRE.
Très-facilement : il savait compter sur ses doigts.
JEAN
Ses doigts lui indiquaient donc les jours de chaque
mois?
LE PÈRE.
Oui, mon ami! je vais t'en montrer la méthode. Voici
comment Robinson s'y prenait : il fermait sa main gau-
che; ensuite, avec un doigt de l'autre main, il touchait
d'abord un de ces noeuds ou jointures qui avancent,
et puis la fossette qui est à côté; et tout en faisant cela,
— 30 —
il nommait les mois selon l'ordre où ils se succèdent.
Chaque mois qui tombe sur un noeud a trente-un jours;
tandis que ceux qui tombent dans la fossette n'en ont
que trente, excepté le mois de février qui n'a que vingt-
huit jours.
Ce fut donc ainsi que notre Robinson prit soin de ne
pas perdre l'ordre du temps et de savoir sur quel jour
tombait le dimanche, afin de pouvoir le célébrer.
Voyant que les fruits de son cocotier diminuaient
rapidement, notre ami résolut de faire un voyage dans
l'intérieur de l'île, pour tâcher de se procurer de nou-
velles ressources ; il fixa son départ pour le jour sui-
vant. Mais pour se garantir de l'ardeur des rayons du
soleil, il employa le reste de la journée à fabriquer un
parasol. Il tressa avec des jets de saule une espèce de
petit dôme, au milieu duquel il fixa un bâton, ensuite
il alla prendre les plus larges feuilles du cocotier qu'il
attacha avec des arêtes de poissons, et il en couvrit
le dôme qu'il avait tressé.
Comme il n'était pas encore tard quand il eut achevé
son parasol, il lui vint à l'idée de fabriquer un sac pour
emporter quelques provisions.
Il prit pour cela de la ficelle, dont il avait filé une
— 31 —
assez grande quantité ; il en attacha plusieurs bouts à
deux arbres qui étaient à une égale distance, mais qui
se trouvaient aussi près que possible; ensuite il passa,
de haut en bas, d'autres fils, de manière à former un
réseau qui imitait assez exactement la chaîne des tis-
serands ; il en arrêtait les mailles, en faisant des noeuds
aux extrémités des fils. Ceci fait, il détacha les bouts,
joignit le tout ensemble et passa une corde plus grosse
aux quatre coins de l'ouverture. Ce sac ressemblait à
un petit filet de pêcheur.
JEAN.
Comme Robinson était heureux d'être si adroit!
LE PÈRE.
La nécessité où était Robinson de suppléer à tout ce
qui lui manquait, le rendait ingénieux. Aussi, mon
ami, presque toutes nos grandes découvertes, soit dans
les arts, soit dans les sciences, ont été faites par des
hommes qui n'avaient souvent pas le nécessaire.
Nous nous arrêterons ici, et demain nous verrons le
résultat de l'excursion de Robinson.
CINQUIEME SOIRÉE.
LE PERE.
L'impatience de Robinson était telle, qu'il put à peine
attendre la naissance du jour : il était debout avant le
lever du soleil. Aussitôt il fit ses préparatifs de voyage;
il passa sa gibecière, se ceignit le corps d'une corde,
où il mit sa hache, prit son parasol, et dans cet accou-
trement singulier, il commença bravement sa marche.
Sa première visite fut pour son cocotier, afin de gar-
nir son sac de deux noix ; muni de cette excellente pro-
vision, il se rendit au rivage, y fit son déjeuner habituel
et se mit en route.
La matinée était ravissante. Différentes espèces d'oi-
seaux, aux plumages les plus variés, célébraient par
leurs chants le retour du jour. Notre ami marchait
— 33 —
joyeusement, en évitant autant que, possible les fo-
rêts épaisses, de peur de renconter des sauvages ou
des bêtes féroces; mais en prenant les endroits décou-
verts, il passa précisément par les parties les plus sté-
riles de son île. Aussi avait-il déjà fait passablement de
chemin sans avoir rencontré quelque chose qui pût le
dédommager de tant de fatigues.
Il aperçut enfin une grande quantité de plantes; il
s'en approcha, et reconnut que c'étaient des pommes
de terre ; mais malheureusement elles ne pouvaient lui
être d'aucune utilité, puisqu'il était privé de feu pour
les faire cuire; cependant il en mit quelques-unes dans
sa gibecière.
Après quelque temps de marche, il arriva au bord
d'un ruisseau. Il s'assit au pied d'un arbre touffu pour
se mettre à l'abri des rayons ardents du soleil; puis,
ayant tiré ses provisions de son sac, il se prépara à
prendre son repas. Tout à coup il fut interrompu par un
grand bruit ; effrayé, il regarda de tous côtés et aperçut
une troupe d'animaux sauvages qui ressemblaient assez
à nos moutons ; seulement ils avaient une petite bosse
sur le dos et le museau plus allongé. C'étaient des
lamas, qui vivent ordinairement par troupes. Robinson,
2
— 34 —
plus rassuré, vit sans crainte approcher ces animaux ; et
il eut même l'idée d'en prendre un. Il s'embusqua donc
derrière l'arbre et, après un moment d'attente, un de ces
lamas vint à passer assez près de lui pour qu'il pût le
tuer : d'un coup de hache il l'abattit à ses pieds. Alors,
il chargea ce lama sur ses épaules et reprit le chemin
de son habitation. Sur sa route, il fit encore une dé-
couverte qui lui causa beaucoup de joie; il vit des ci-
tronniers, au pied desquels il y avait déjà plusieurs
citrons de tombés ; il les ramassa soigneusement, re-
marqua l'endroit où se trouvaient ces arbres et arriva
très-joyeux chez lui. Là, il se mit en devoir de dépecer
le lama au moyen d'un caillou tranchant; ceci fait, il
en étendit la peau au soleil pour la faire sécher, parce
qu'il prévit qu'elle pourrait lui être fort utile.
Il ne lui manquait maintenant que du feu pour pré-
parer la viande. Comment en avoir? Il se rappela avoir
entendu dire que les sauvages en obtiennent par le frot-
tement de deux morceaux de bois : il voulut essayer.
Il coupa deux morceaux de bois bien sec et se mit à
l'ouvrage ; il frotta tellement que la sueur tombait à
grosses gouttes de son visage; mais il ne put réussir,
car, lorsque le bois était échauffé au point de fumer,
— 35 —
il se trouvait si fatigué, qu'il était obligé de s'arrêter
quelques moments pour reprendre de nouvelles forces;
en attendant, le bois se refroidissait et tout ce qu'il
avait fait devenait inutile.
Voyant ses efforts sans succès, Robinson dut renon-
cer au bonheur d'avoir du feu; il regarda tristement ce
beau morceau de viande dont il ne pouvait pas man-
ger. Après avoir cherché dans sa tête s'il ne trouverait
pas un autre moyen, il se souvint d'avoir lu que les
Tartares mettent sous la selle de leurs chevaux la viande
dont ils veulent se nourrir; par la chaleur que produit
le mouvement du cheval, la viande s'attendrit au point
de pouvoir être mangée. Ceci, pensa-t-il, doit pouvoir se
faire d'une autre manière. Aussitôt il alla chercher deux
pierres assez larges et unies; sur l'une, il plaça une
portion de viande qu'il recouvrit avec l'autre; ensuite
il prit une troisième pierre, avec laquelle il commença
à frapper sans interruption sur celle qui recouvrait la
viande. Quand il eut fait cette opération pendant quel-
que temps, la pierre s'échauffa; il redoubla d'ardeur et
en moins d'une demi-heure, tant par la chaleur de la
pierre que par la continuité des coups, la viande était
devenue si tendre, qu'elle était tout à fait mangeable.
— 36 —
Le goût n'en était sans doute pas aussi exquis que si
elle avait été préparée au feu; mais pour Robinson,
qui était depuis si longtemps privé de viande, il trouva
ce morceau très-délicat. Afin de relever davantage la
saveur de ce mets, il y pressa du jus de citron. Ce
repas lui parut si bon qu'il se promit bien de le renou-
veler.
Après son dîner, il tint conseil avec lui-même sur
ce qu'il serait le plus utile d'entreprendre ; la crainte de
l'hiver fit qu'il se proposa de tuer quelques lamas,
afin de se pourvoir de peaux pour se garantir du froid ;
il résolut donc de se rendre le lendemain à l'endroit
où il avait aperçu ces animaux.
SIXIEME SOIREE.
LE PERE.
Le lendemain matin, Robinson se préparait à sortir
de sa grotte pour aller à la chasse aux lamas, il en fut
empêché par le mauvais temps. Il pleuvait à verse et
les ondées étaient si violentes, qu'il n'y avait pas moyen
d'exécuter son projet. Il lui fallut donc attendre jus-
qu'à ce que la bourrasque fût passée.
Mais la tempête augmentait, le vent soufflait avec
violence, et la pluie tombait à torrents, accompagnée
d'éclairs si brillants que la caverne semblait être en
feu ; les coups de tonnerre se succédaient sans inter-
ruption; jamais Robinson n'en avait entendu de pareils;
ils étaient si forts que la terre en tremblait, et les échos
des montagnes les répétaient tant de fois, que cet hor-
rible fracas se prolongeait à l'infini.
— 38 —
Cependant, vers le milieu du jour, quoique le ton-
nerre grondât encore, la pluie avait cessé ; Robinson
se hasarda à sortir de sa grotte pour aller chercher
quelque nourriture; mais à peine eut-il fait quelques
pas qu'il fut renversé sans connaissance. La foudre ve-
nait de tomber, avec un bruit épouvantable, sur l'arbre
qui se trouvait au-dessus de la grotte et l'avait mis en
pièces. Robinson resta longtemps privé de sentiment;
lorsqu'il revint à lui, quels ne furent pas son étonne-
ment et sa joie, en voyant le spectacle qui s'offrait à
ses yeux !...
Le tronc de l'arbre qui avait été frappé par la foudre
était tout en feu ! De cette manière, Robinson se trou-
vait tout à coup pourvu de ce qui lui avait manqué
jusque-là. Ainsi, la providence divine avait pris soin de
lui, au moment où il s'était imaginé eu être aban-
donné.
Plein de sentiments de gratitude, il se prosterna et
remercia Dieu, le tendre père des hommes, qui gou-
verne tout et qui, même dans les événements les plus
effrayants, agit toujours par des raisons sages et cha-
ritables. Oh ! s'écria-t-il, qu'est-ce que l'homme, ce pau-
vre ver de terre dont les vues sont si courtes! Qu'est-il,
— 39 —
pour oser murmurer contre ce que Dieu exécute par
des voies impénétrables à tous les mortels !
Comme la flamme n'avait pas encore gagné la partie
inférieure de l'arbre où était attachée son échelle, il
pouvait monter en toute sûreté. Il le fit, prit un tison,
descendit dans l'enclos qui était à l'entrée de sa de-
meure et y alluma un bon feu ; il remonta ensuite vers
le tronc qui brûlait encore et l'éteignit.
Lorsqu'il revint près du foyer qu'il avait allumé et
qui petillait, Robinson eut l'envie de faire cuire un mor-
ceau de viande qui lui restait de la veille; il prit, une
baguette, avec laquelle il embrocha son rôti ; il choisit
ensuite deux branches en forme de fourches qu'il planta
en terre de chaque côté du feu, puis il y posa sa bro-
che de nouvelle façon, en arrosant la viande avec de
l'eau de mer en guise de sel. Le rôti fut bientôt cuit, et
Robinson fit un excellent repas. Après avoir mangé,
il se mit à chercher quel moyen il emploierait pour con-
server son feu; il eût certainement pu l'entretenir en
y mettant toujours du bois, mais la première pluie pou-
vait l'éteindre. En faisant ses recherches, il remarqua
un endroit près du rocher, qui était resté parfaitement
sec, malgré la pluie; celle place était protégée par un
— 40 —
grand quartier de rocher qui était en saillie à la hau-
teur de deux mètres ; Robinson résolut donc d'en faire
sa cuisine et de fermer d'une véritable muraille les
deux côtés de cet endroit, jusqu'au haut du rocher qui
le surmontait. Il alla donc chercher de la terre argi-
leuse, qu'il avait aperçue non loin de son habitation,
pour en faire des briques. Lorsqu'il en eut une assez
grande quantité, il les plaça près du foyer pour les sé-
cher. Tous ces préparatifs lui ayant demandé beaucoup
de temps, il ne s'aperçut pas que la nuit était arrivée ;
il mit alors du bois dans son feu, afin de l'entretenir
jusqu'au lendemain, et il alla se coucher très-satisfait
de sa journée.
SEPTIEME SOIREE.
LE PERE.
Pendant le jour, la chaleur était très-grande dans
l'île de Robinson; il était obligé, lorsqu'il entreprenait
certains travaux, d'y travailler de grand matin ou le
soir. Il se leva donc à la pointe du jour, raviva son feu
et voulut mettre à la broche un autre rôti ; mais il dut
s'en priver, car la chair sentait déjà mauvais. , Il fallut
ce jour-là se contenter de pommes de terre cuites sous
les cendres. Il se rendit ensuite au rivage, pour cher-
cher des huîtres, mais la mer en avait rejeté fort peu.
Il allait se retirer, lorsqu'il aperçut de loin, sur le sa-
ble, un objet assez gros ; il se dirigea de ce côté, et quel
fut son contentement, en voyant que c'était une tortue
si volumineuse, qu'il eut la plus grande peine à la traî-
ner jusqu'à sa grotte!
— 42 —
Une fois arrivé, il prit sa hache et essaya de casser
l'écaillé inférieure ; après bien des efforts il y parvint.
Il tua la tortue, en coupa un morceau et le mit à la
broche.
Pendant qu'il préparait son repas, il chercha le moyen
de pouvoir conserver le reste de la tortue, car il n'avait
ni vase ni sel. Il prévoyait avec douleur que toute cette
belle viande, dont il pouvait se nourrir pendant huit
jours, ne serait plus mangeable le lendemain; et cepen-
dant il ne trouvait aucun expédient pour la conserver.
Mais jetant, par hasard, les yeux sur l'écaille supérieure
de la tortue : Tiens ! s'écria-t-il, voici une bonne idée ; je
me servirai de cette écaille en guise de vase. Mais le sel,
où en trouverai-je? Ne puis-je pas arroser cette viande
avec de l'eau de mer, et cela ne fera-t-il pas le même
effet que si elle était dans la saumure?
Le rôti est enfin cuit à point. Ah! dit Robinson en
soupirant, après en avoir goûté un morceau, que n'ai-
je avec cela un peu de pain ! Combien ai-je été ingrat
dans ma jeunesse, de n'avoir pas su reconnaître qu'un
morceau de pain sec est une grande faveur de Dieu !
Dans ce temps-là, pour me contenter, il fallait toujours
y ajouter quelques friandises. Oh! comme je m'esti-
— 43 —
merais heureux maintenant, si j'avais seulement un
peu de ce pain noir que l'on donnait aux pauvres !
Cependant, notre ami dut se contenter, faute de pain,
d'accompagner son rôti de pommes de terre.
Pendant son repas, il eut le projet de remettre sa
chasse jusqu'à ce que les briques fussent assez sèches
pour pouvoir construire les deux murs de sa cuisine;
car celle-ci achevée, il pourrait fumer la viande des
lamas, en la suspendant au-dessus du feu ; par ce moyen,
rien ne serait perdu, et il aurait une bonne nourri-
ture pour l'hiver.
Tout en réfléchissant, il lui vint une autre idée qui
surpassait de beaucoup toutes celles qu'il avait eues
jusque-là. Il songea, pour avoir une compagnie et pour
fournir à sa subsistance, à élever quelques animaux
domestiques. Les lamas lui parurent faciles à appri-
voiser; il eut donc l'espoir d'en attraper quelques-uns
vivants. Pour réussir dans cette entreprise, il fallait un
cordon disposé de manière à former un lacet; ceci fait,
il avait le dessein de se cacher derrière un arbre et de
lancer le lacet sur la tête du premier lama qui s'appro-
cherait de lui. Il se mit de suite à l'oeuvre, et fila une
corde suffisamment forte. Au bout de quelques heures,
— 44 —
elle fut achevée; il fit un noeud coulant au lacet et tout
alla à merveille.
Comme l'endroit où les lamas avaient coutume de
se rendre à l'eau était un peu éloigné de l'habitation,
il remit sa chasse au lendemain; il employa une partie
de la journée aux préparatifs de son voyage.
Il alla faire des provisions de pommes de terre, en fit
cuire une partie dans les cendres et garda l'autre dans
un coin de sa grotte, afin de les conserver pour les
jours suivants. Il consacra le reste de la journée à faire
une promenade le long du rivage de la mer, où souf-
flait un vent frais, qui tempérait un peu la chaleur de
l'air. Ses yeux contemplèrent avec joie l'immense
Océan, dont la surface était à peine ridée par de pe-
tites vagues qui se succédaient lentement les unes aux
autres. Il tourna passionnément ses regards vers la par-
tie du monde où était située sa chère patrie, et de lar-
mes s'échappèrent de ses yeux, au vif souvenir de ses
parents bien-aimés. Que font-ils maintenant, ces pau-
vres parents désolés? s'écria-t-il tout en pleurs. Combien
doivent-ils soupirer de n'avoir plus un seul enfant; de
voir que leur dernier fils, qu'ils aimaient tant, a pu les
abandonner pour toujours! O mon père! ô ma tendre
— 45 —
mère! pardonnez, ah ! pardonnez à votre fils de vous
avoir affligés à ce point ! Et toi, mon Père céleste ! verse
tes plus précieuses bénédictions, verse toutes les joies
que tu m'avais destinées, et dont je me suis moi-même
rendu indigne, répands-les toutes sur mes chers pa-
rents, que j'ai si grièvement offensés, et dédommage-les
ainsi des peines qu'ils ont souffertes de bon coeur ; j'en
durerai tout ce qu'il plaira à ta sagesse de m'envoyer
à l'avenir pour me rendre meilleur, pourvu que mes
pauvres parents soient heureux !
Après être resté encore quelque temps absorbé dans
ces réflexions, le désir lui vint de se baigner. Il avait
appris à nager dans sa jeunesse; il était même assez
agile à cet exercice. Il se jeta à l'eau et se dirigea vers
une langue de terre qu'il apercevait au loin.
JEAN.
Qu'est-ce donc qu'une langue de terre?
LE PÈRE.
C'est un espace de terre étroit, qui s'avance au loin
dans la mer et qui est entouré d'eau de tous côtés, ex-
cepté par un seul endroit, qui le rattache à la terre.
Robinson trouva dans cet endroit une grande quan-
— 46 —
tité de tortues, d'huîtres et de moules ; quoiqu'il n'en
emportât pas, il fut cependant enchanté de cette nou-
velle découverte, et il reprit ensuite le chemin de sa
grotte.
HUITIÈME SOIREE.
LE PERE.
Au lever du soleil, notre ami Robinson était debout
et se préparait à partir. Il garnit sa gibecière de pommes
de terre et d'un morceau de rôti de tortue qu'il avait
enveloppé dans des feuilles de cocotier; il mit sa hache
à son côté, se ceignit le corps du lacet, prit son parasol
et se mit en marche.
Comme il était encore de très-bonne heure, il fit un
détour, afin de connaître quelques autres parties de
son île qu'il n'avait pas encore parcourues. Parmi la
quantité d'oiseaux dont les arbres fourmillaient, il vit
des perroquets. Il eut le désir d'en avoir un pour l'ap-
privoiser et en faire sa société. Il se mit donc en devoir

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