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Le Robinson de Clipperton - Premier épisode

De
228 pages

« Septième bâtard de la treizième génération de ma lignée, je suis rusé, intelligent, et formé à la rude école de la rue. Je m'appelle Mao, et je suis né à Macao. J'ai mauvais caractère. L'ignorant assis devant son écran bleu écrit ma vie. Quel prétentieux ! Ne vous y fiez pas... Suivez-moi, entrez dans mon monde extraordinaire ; celui d'un héros pas comme les autres...

J'ai vécu mon adolescence dans les rues miséreuses de Macao. J'y vivais heureux. J'étais un loubard, chef du clan redouté de Coloane. Puis, un jour, « serré » par la cruelle Shangaï et son complice Mac Do, je dus ma survie en bondissant sur ce maudit thonier en partance vers ce grain de sable perdu dans l'océan Atlantique Nord : Clipperton. Atoll peuplé de crabes jaunes, de scinques, de geckos et de tant d'autres indigènes tous décidés à me mener la vie dure... »


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-03556-9

 

© Edilivre, 2016

 

 

– Tous les personnages cités dans ce récit sont imaginaires, sauf un.

– Certains lieux existent, d’autres pas.

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Préambule

Septième bâtard de la treizième génération je suis rusé et intelligent, formé à la rude école de la rue. Je m’appelle Mao, né de père inconnu et de Rosita.

J’ignore si Rosita, ma mère, trottine toujours dans le dédale enténébré des ruelles cosmopolites et bruyantes de Macao. Je ne m’en soucie guère. Nous les Rats avons une excellente mémoire mais nous n’obéissons pas aux mêmes règles qui sont les vôtres. Vous, les Humains vous êtes, paraît-il, dotés de sentiments qui vous honorent. Ça c’est l’Ignorant, assis devant son écran bleu qui le dit, tapotant nerveusement le clavier de son ordinateur. Il écrit ma vie ! Quel prétentieux ! Ne l’écoutez pas !

Moi seul peux vous raconter toutes ces péripéties vécues pendant ma longue vie de rat.

Allez jeunes gens… suivez-moi. Entrez dans le monde des Rats, celui des rues grouillantes de vies, des ruelles coupe-gorges, des labyrinthes souterrains gainés de crasse, encombrés de toiles d’araignées, de gravats, de tessons de bouteilles et de ferrailles qui lacèrent ou se plantent dans nos corps. Venez avec moi goûter aux cadavres qui sentent bon la charogne et dégoulinent d’asticots, venez donc grignoter les malodorantes ordures, boire ces liquides nauséabonds qui nous enivrent. Ce monde est le nôtre, celui des Rats.

Le mien, celui de Mao, est plus étonnant encore !

Il vous entraînera loin, très loin, de Manille, ou de Macao… Sous un soleil de plomb ou les tornades vous naviguerez dangereusement dans l’immensité de l’océan pacifique nord vers cet atoll du bout de monde, ce grain de sable ignoré des Hommes mais peuplé de milliers de crabes jaunes, de scinques, de geckos, de goélands, de frégates, fous masqués, fous bruns, tortues, murènes, dauphins, raies-manta, requins et tant d’autres vies ; toutes décidées à vous mener la vie dure… Venez… avec moi…

Venez donc, jeunes et moins jeunes… si vous en avez le courage !

Rosita

Depuis peu de temps Rosita avait quitté les galeries creusées dans les berges argileuses de la rivière Pasig et élu domicile dans une des nombreuses caves situées sous les immenses entrepôts du port de la ville de Manille. Dans peu de temps, blottie dans ce refuge du vieux quartier de Shinguo, elle ne craindrait pas la violence des typhons, l’inconfort et la froidure des pluies torrentielles apportées par la mousson. Rosita devait, pour la treizième fois, assurer la survie de la future génération. La faim impérieuse tourmentait son gros ventre. Il fallait qu’elle mange beaucoup, pour quatre, certainement davantage. Elle savait où aller, où trouver de quoi se rassasier.

La rate au corps parsemé de balafres quitta sans se presser le tas de papiers déchiquetés qui lui servait de couche. A l’extérieur une voiture fit une embardée, klaxonna frénétiquement alors qu’une lumière puissante mais brève déferlait telle une vague transparente et jaune dans la pièce sentant la moisissure. Rosita ne fit guère cas de cette intrusion bruyante et aveuglante. Elle s’arrêta sur un empilement de caisses, bâilla largement au risque de décrocher ses deux robustes mâchoires puis se mit à trottiner sur la longue planche poussiéreuse frangée de lourdes pendeloques de toiles d’araignées. La solive tombée du plafond menait jusqu’à l’étroit soupirail. Dès qu’elle en atteignit l’ouverture, la fraîcheur de la nuit mêlée à l’humidité de l’océan glissèrent sur son poil hirsute. Devant elle la ruelle crasseuse dévalait dans une courte pente en direction des quais du port. Rosita jeta un coup d’œil de l’autre côté de la baie là où clignotaient les lumières de l’île de Binondo. Sa faim ne lui laissa pas de répit lui intima l’ordre de continuer son chemin. Le restaurant, le « Laguna Beach » était loin, elle avait du chemin à faire. Rosita connaissait parfaitement l’itinéraire et les dangers éventuels qui le bordaient. Elle devrait d’abord longer les murailles massives truffées de recoins et d’éboulis inquiétants, s’aventurer sur les quais où filins tirés subitement par les palans, glissent très vite sur le bitume et peuvent à tout moment happer un pied, une mouette, un rat. Elle devrait aussi s’éloigner de ces êtres dressés sur leurs deux pattes gesticulant ou hurlant. Ensuite éviter de passer trop près des trois tavernes enfumées, bruyantes malgré la nuit avancée. Elle reniflerait les relents de bière, d’alcools divers, de fumées âcres, elle entendrait les chansons des marins, la musique aiguë, les rires et les cris des filles. Autant de barrières qu’il ne fallait pas qu’elle franchisse.

Pour l’heure, cachée derrière les larges barreaux en fer rouillé et blottie contre l’angle du mur du soupirail, Rosita scruta avec méfiance les alentours puis trottina quelques mètres. La ruelle pentue était mal éclairée, tortueuse et étroite. Une moto, lumière aveuglante, jaillit soudain devant elle. Les petits yeux ronds et vifs devinrent phosphorescents. Rosita se tassa par réflexe sur le goudron. La roue du bolide pétaradant frôla son flanc rond.

Même la nuit les dangers sont nombreux ! Dans les ruelles ou les rues plus larges, les voitures et les camions – même s’ils sont moins nombreux que le jour – vont et viennent. Quelle que soit la ville, leurs pneus écrasent, broient les rats dans un ronflement assourdissant et une haleine chaude. Certes ces chasseurs sont aveugles, ces prédateurs ne chassent pas les rats. Ils roulent tout simplement. Cette mort violente s’annonce par un ronflement de moteur, une pétarade qui approche, enfle puis un choc brutal. En revanche la pire des calamités, mortelle, sournoise, cruelle, surprend par le silence qui la précède. Un bruissement puis des griffes et les crocs de cette race maudite, maligne celle des « Silencieux » : Les Chats ! Eux sont nulle part et partout, invisibles ; tapis en embuscade, souples, aguerris et efficaces. Pour nous, les rats, ils représentent la douleur lancinante, prolongée, avec enfin, la mort. Il y a aussi l’autre race tout aussi dangereuse, celle de nos cousins voraces qui vivent dans le dédale visqueux des égouts. Le peuple des « Surmulots » est un peuple ignoble qui grouille dans les galeries puantes et sombres qui courent partout sous la ville. Certains, affamés, quittent les souterrains du bidonville de Novotas pour franchir les portes de leur territoire, tout simplement décidés à se battre contre les « Silencieux » à clochettes et beaux colliers. Ils y vont en meute. D’autres émergent des cloaques qui se déversent dans la mer mouillant les môles. Ils nous pourchassent. Ils aiment bien notre chair.

Rosita n’ignorait pas tous ces périls. La rate s’étira dans la nuit. Son abdomen ressemblait à un petit ballon. Rosita n’avait qu’une seule obsession en tête : manger à sa faim. Le petit restaurant aux fortes odeurs, aux bruits divers ne se trouvait plus très loin. Evitant les espaces dégagés ou trop éclairés Rosita préféra se faufiler entre les rangées de caisses, de fûts, contourna les immenses containers entreposés sur les quais, attarda son regard sur le profil inquiétant des cargos amarrés le long du quai. La faim contractait son estomac alors que son ventre rebondi était parcouru d’étonnants soubresauts.

Rosita s’assit ; ses longues moustaches frémirent. Elle pointa son museau vers le ciel noir où une lune énorme et grisâtre ressemblait à un grand soleil éteint, froid et triste. L’astre de la nuit disparaissait par moments au gré des nuages poussés par le vent. Rosita couina de plaisir, son flair aiguisé captait de prometteurs effluves. Dans peu de temps elle mangerait.

Elle aperçut les lumières vacillantes des lanternes indiquant l’entrée de chacune des trois gargotes. Les rats ne savent pas lire mais tous savent distinguer les détails qui différencient chaque enseigne. Le superbe dragon rouge du « Philippin’s Bar » ne ressemblait en rien à la seconde, celle du « Cocochina » avec son entrelacement de tubes néon luminescents représentant trois filles en maillot de bain qui se trémoussaient, enfin la troisième « L’Asian Lotus » offrait aux regards sa belle fleur du même nom, clignotant de ses plus beaux pétales.

Sa marche pénible prenait fin ; à quelques trottinements, face à l’une des grandes rues remontant vers les remparts, se dressait la façade rustique, faite du bois récupéré d’un sampan échoué lors d’une tempête. Le devant du restaurant le « Laguna Beach » était à peine éclairé. Ces lattes vernies disjointes, plaquées contre le mur, cachaient les lézardes qui étaient autant de passages secrets ouverts vers la cuisine et l’arrière-cour du restaurant. Rosita, comme beaucoup de rats, connaissait toutes ces entrées qui lui permettaient de fureter discrètement un peu partout dans cette vieille bâtisse mais surtout d’aller jusqu’à l’arrière-cour encombrée de casiers et poubelles débordantes de déchets. L’iode porté par le vent du large effleura son museau. La mousson et les typhons ne tarderaient pas à déverser leurs rideaux de pluie sur Manille. Un goéland juché tout en haut d’un mât émit une plainte aigre.

Rosita chemina encore. Plus elle se rapprochait du but plus l’odeur devenait puissante et alléchante. C’était un mélange de parfums culinaires : de poisson frit, de riz bouilli, de pâtes « à l’italienne » de vinaigre, de lait chaud, de café et de thé, de bière, de rhum, de saké, de whisky. Rosita ne détestait pas ces effluves amis. Elle entendait, venu de l’intérieur de la gargote, tout un remue-ménage de chaises glissant sur le sol, de casseroles s’entrechoquant, de vaisselle bousculée. Des voix, des rires lui parvenaient également. Rosita n’avait pas peur, elle connaissait bien l’endroit. Un bruit furtif de pas lui fit tourner la tête. Dans la ruelle enténébrée elle distingua deux silhouettes qui venaient à sa rencontre. La petite boulotte trop maquillée, aux cheveux ébouriffés, semblait soutenir le grand obèse tout habillé de blanc qui parlait fort et titubait. Elle riait d’un rire de gorge, forcé, hypocrite. Il voulut s’écarter d’elle mais le gros pansu lui vomit dessus. Il y eut alors comme une étrange valse. La petite « deux pattes » se mit à crier comme une poule que l’on déplume et donna de violents coups de poing sur la panse de l’homme. L’obèse bafouilla quelques mots, sortit son portefeuille. Plusieurs bouts de papier, de couleur verte, s’échappèrent de sa main. La petite femme ramassa les dollars avant que le vent ne les emporte, puis se servit sans vergogne dans le portefeuille. L’inconnu voulut s’agripper à elle. Elle le repoussa sans ménagement, essuya ses mains sur son costume blanc. La fille rebroussa chemin s’enfonça dans la pénombre de la rue Magellan. La masse au costume blanc maculé de vomissures voulut la suivre, tituba pendant quelques secondes puis, telle une quille déséquilibrée, s’écroula sur le pavé mouillé.

Rosita hésita un moment, s’assura du regard que l’homme étendu sur l’asphalte ne représentait pas un danger. La masse bedonnante ne bougeait pas. Rosita choisit l’interstice le plus large entrebâillant les planches disjointes. Un frôlement se fit entendre derrière son dos. Rosita se retourna avec vivacité prête à mordre. Kom Dôm un mâle bagarreur avait lui aussi décidé d’aller ripailler au « Laguna Beach ». Rosita claqua des dents par principe. Elle accepta néanmoins que Kom Dôm lui flaire l’échine. Ce mâle était connu de toutes les femelles. Elle s’arc-bouta enflant son gros ventre. Un vrai handicap qui ne durerait pas longtemps. Elle trottina dans le court boyau pénétra dans un réduit sentant le savon et les poudres à récurer. Kom Dôm suivait, il renifla. La porte du placard sous l’évier était entrouverte. Dans la cuisine enfumée remplie de grésillements odorants et de couverts s’entrechoquant il y avait trop de lumière et d’effervescence ; Rosita risquait de se faire repérer. Elle s’arrêta à la limite du rai de lumière. Kom Dôm la frôla lorsqu’il la dépassa dans un trottinement alerte. Il ignora le battant du placard entrouvert et bifurqua à la droite d’un grand plat en grés. Rosita épiait le comportement du mâle puis se faufila à son tour entre pots, bols, verres, assiettes rangés sur l’une des longues étagères. Le mâle semblait l’attendre puis il reprit son chemin. Après les bouteilles odorantes et poisseuses Rosita inspecta les casseroles. Rien à l’intérieur. Devant les ustensiles de cuisine se trouvait une grosse fissure que Kom Dôm venait juste d’emprunter.

Rosita dirigea son museau vers le haut du placard. Elle faisait toujours cela pour réfléchir. Croyez-moi les rats ne vont pas de-ci de-là, comme ça, bêtement. Pas du tout ; ils réfléchissent à ce qu’ils vont faire. Rosita respectait d’instinct, depuis ses trois longues années de vie, toutes les règles de prudence apprises lors de ses nombreuses maraudes en solitaire ou avec sa bande. Combien de bagarres avait-elle gagnées lacérant de ses dents acérées museaux, joues, hanches de ses adversaires, combien d’embuscades avait-elle éventées. Elle ne comptait plus les fuites salvatrices survenues dans les ruelles, rues, caves et combles de la grande cité pour échapper aux « Silencieux », aux cousins surmulots, à des pieds rageurs qui la poursuivaient et à tant de projectiles de toutes sortes qui lui étaient destinés ? Pour cette raison simple ses incursions à l’extérieur de son domaine avaient lieu le plus souvent la nuit. L’obscurité est cependant une alliée perverse. Elle stimule les déplacements mais favorise les embuscades. De jour lorsque la fatigue la surprenait Rosita choisissait un coin tranquille, l’une ou l’autre des caves du port pour dormir ou se reposer. Ensuite, la nuit tombée, elle partait en quête de nourriture. Elle devait alors écouter, flairer, soupeser tout danger probable. Toute une expérience que la vieille rate mettait à l’épreuve lors de ses déplacements. Cela faisait partie des règles fondamentales de survie. Marauder demandait du flair, de la ruse et de la chance ; fureter à proximité des jambes du cuisinier et des trois commis qui officiaient dans la pièce éclairée et étroite s’avérait extrêmement dangereux. Toute imprudence se paye cash dans le monde des rats. Toute leçon doit être utile. Les rats ont l’éducation due à leur prudence, à leur mémoire ; ils doivent toujours s’assurer qu’aucun danger ne les guette et ne jamais oublier ce qu’ils ont vu.

Rosita se souvenait très bien de la triste mésaventure arrivée à Mikado, l’un de ses fils de la douzième génération.

L’erreur de Mikado

Comme à son habitude Mikado avait suivi Rosita, de loin, redoutant les brutales rebuffades de sa mère. Mikado était constamment harcelé par sa faim. Depuis sa naissance le sort s’acharnait sur le jeune rat. Venu dans son monde où les plus faibles meurent vite, Mikado tenait à sa vie. Menu, mâchoires déformées et deux pattes postérieures trop courtes Mikado était le Quasimodo des rats. Son frère aîné Honda l’avait surnommé « Bouffe-cafards » et « Bouffe-cafards » rampait plus qu’il ne trottinait. Sa disgrâce physique Mikado l’acceptait sans broncher tout en essayant de ne pas trop l’exposer. Ces frères et sœurs détestaient cet avorton et se chargeaient de le remettre à sa place lorsqu’il traînait trop près des poubelles. Pour distraire sa faim Mikado-bouffe-cafards mâchouillait ce qui lui tombait sous la dent, c’est-à-dire pas grand chose : cancrelats, araignées ou vers de terre. Mikado ne se rebellait jamais ; il était le paria, le souffre-douleur de la fratrie mais surtout de la bande de rats qui fréquentait les abords immédiats du grand port. Alors Quasimodo-bouffe-cafards rusait et avait pris l’habitude de suivre Rosita car Rosita connaissait les meilleures adresses pour un bon repas. Lorsqu’il la talonnait de trop près sa mère le mordait mais bien moins profondément que tous les autres. Une bonne raison pour ne pas la perdre de vue. Lorsque Rosita s’éloignait le jeune affamé faisait semblant de vaquer à ses occupations mais, grignotant de-ci de-là un papier gras, une épluchure, un cafard ou suçotant un lombric il faisait un large détour mais ne quittait pas des yeux le dos roux et hirsute de Rosita.

Une fois de plus, ou une fois de trop, « Bouffe-cafards » avait suivi Rosita.

Le jour du drame Rosita était accompagnée de Kom Dôm, museau couturé de blessures. L’une des oreilles du mâle ressemblait à un étonnant petit napperon fait au crochet tant le rond cartilage était constellé de trous. La vieille rate acceptait la compagnie de ce voisin de maraude. Arrivés au « Laguna Beach » les deux adultes se faufilèrent au travers des lattes masquant les quelques lézardes qui fendaient la façade puis à la queue leu leu ils empruntèrent l’étroit espace existant entre la plinthe et le mur de la bâtisse. Mikado suivait de loin le cheminement de sa mère. Tout devant la rate Kom Dôm menait le trottinement alors que Rosita trainaillait un peu. Son ventre devenu encore plus rond effleurait le sol gras et humide. Il leur fallut peu de temps pour qu’un sourd brouhaha parvinsse à leurs oreilles. Le gros mâle stoppa net sa progression. A quelques longueurs de rat un rai de lumière rosâtre fendait en oblique l’obscurité ambiante du conduit. Kom Dôm renifla encore, sortit avec lenteur du boyau. A l’extérieur, tout près, un grand meuble ventru aux formes laquées et rebondies reluisait sous les lumières multicolores de lampions suspendus au plafond. A peu de distance du grand vaisselier une élégante potiche, en porcelaine ornée de danseuses de Bali aux courbes gracieuses, garnissait l’un des angles de la salle à manger. Dans un recoin sombre un ficus vigoureux étalait ses longues feuilles que le souffle léger d’un ventilateur faisait frémir. Kom Dôm, le gros mâle, disparut derrière la potiche. Rosita hésita, écouta longtemps, pointa son museau vers cet extérieur qu’elle connaissait. Ses moustaches dépassaient à peine les bords de l’issue. Ses yeux ronds lancèrent un bref regard circulaire au-dehors : le dessous du meuble, face à elle, offrait assez d’espace pour qu’il devienne un excellent poste d’observation. Rosita sortit vite et se réfugia sous le plafond protecteur. Kom Dôm se tenait maintenant tapi sous une table inoccupée et isolée. Il se dépêchait de grignoter un minuscule quignon de pain. Mikado-bouffe-cafards ne tarda guère à hasarder son faciès grotesque hors de la lézarde. Mikado renifla à son tour. Toutes ces odeurs tièdes le firent saliver. Lui ne s’était jamais aventuré dans la salle du restaurant du « Laguna Beach ».

Mikado émit un couinement d’envie. Ses mâchoires distordues firent une grimace tragique. Personne, pas même un rat, n’aurait ri voire souri à son rictus de gourmandise.

Ce soir le jeune affamé allait manger à sa faim ! Mikado devait cependant oser, vaincre sa peur, franchir le trou, passer le seuil de la lézarde. C’est à ce prix qu’il entrerait dans cet Eldorado du manger gras avec ses peaux croustillantes, dorées, récupérées sur les restes de poulet, têtes de poissons garnies de branchies amères, perles rondes et blanches d’yeux frits craquant sous la dent, miettes de pain ou de galettes qui s’effritent sous les crocs. Bouffe-cafards croquerait enfin un débris de sucre. Divin festin ! Mikado s’enhardit et allait s’extraire du trou quand deux souliers lancés comme autant de projectiles semblaient prêts à l’écraser contre la cloison. La brusque glissade suivie d’un juron s’accompagna d’un violent déferlement de chocs métalliques et de verre brisé. Un véritable bombardement de couteaux, de fourchettes, d’assiettes et de verres se fracassant sur le carrelage dans un vacarme assourdissant. Plusieurs jurons, cris et rires fusèrent dans la salle. Quelques éclats de verre ricochèrent jusque dans l’espace étroit où Mikado apeuré tremblait de peur. Cette fois encore « Bouffe-cafards » allait abandonner, rebrousser chemin, montrer à lui-même qu’il n’était qu’un poltron, un vrai nul ! Un léger courant d’air rampa au ras du sol s’insinua dans le passage enténébré. Le ventre de Mikado gargouilla à l’appel de ces délices odorants. Vaincre sa peur ou traîner encore et encore cette misérable et sempiternelle envie de manger. Obsession qui le tourmentait depuis des jours, des mois, depuis toujours. Mikado attendit quelques minutes, revint prudemment vers le rai de lumière, se mit à observer le balai qui débarrassait avec promptitude le sol jonché d’innombrables morceaux de verre. Un souffle chaud au fumet engageant, venu de la salle le fit saliver à nouveau. Trop d’effluves prometteurs titillaient agréablement ses jeunes narines, faisaient crisser ses dents, torturaient son ventre pour que sa peur puisse une fois encore le priver d’un repas. Il ne risquait rien d’oser ; ses frères et sœurs et les autres, aussi voraces que cruels, n’étaient pas là pour le harceler, le mordre méchamment aux oreilles, le poitrail ou son museau difforme. Ce soir il ne mendierait pas l’approche d’une poubelle ou un piètre bout de hareng voire une once de pilon de poulet. Ce soir il s’offrirait un vrai festin.

Mikado enivré de convoitise franchit le rai rosâtre, entra dans ce monde bruyant, inconnu, empli d’odeurs très différentes. Les rats ont la faculté de discerner la bonne et la mauvaise odeur. Celle qui nourrit ou celle qui peut tuer. Ainsi tout rat détecte l’urine acide des « Silencieux » et donc le danger. Là il n’y avait aucune réminiscence odorante hostile. Il n’y sentait que du bon ! Il s’élança, se blottit près du vase où le beau ficus frissonnait. Il avait enfin osé braver sa peur, affronter ces étranges arabesques colorées que la fumée des cigarettes et cigarillos rendaient denses et mouvantes juste au-dessus de son crâne mal fait. Il ne serait plus jamais le « bouffe-cafards » du quartier de Shinguo. Mikado entendait les sons bizarres sortis d’un vieux juke-box, regardait tout ce qui se passait dans la salle du restaurant. Les allées et venues du serveur – celui qui à l’instant l’avait tant effrayé –, les couples qui riaient, parlaient, s’embrassaient en de courtes étreintes. Trois « deux pattes » accoudés au comptoir lançaient de temps à autre un regard qui lui semblait destiné. Mikado se rencogna un peu plus contre l’angle du mur et la masse du grand vase.

Kom Dôm et Rosita qu’il avait suivi avec précaution semblaient s’être volatilisés. Le brutal fracas avait dû provoquer leur fuite. Une nouvelle et forte odeur, de poisson frais cette fois-ci, effleura son museau. Mikado avait déjà reniflé ce relent iodé le long des môles, au ras des quais ; là où s’installent les « deux pattes » pour pêcher. Il couina, saliva. Le jeune rat ausculta l’air, repéra très vite d’où provenait la fragrance de marée. A brève distance de son museau d’estropié un sac en toile de jute, était appuyé contre le pied d’une table. L’ombre du ficus lui permit de se rapprocher. Il étira son corps tant qu’il le put, flaira avidement la toile mouillée gorgée de sucs visqueux et de fragrances océanes. Par l’entrebâillement du sac Mikado aperçut la portion la plus fine d’un tentacule, puis juste à côté du sac deux tongs qui battaient la mesure suivant le rythme d’une musique nasillarde. Plus loin, près de la chaise occupée une tige en fer. Rien d’alarmant. Le sac, la tige restaient immobiles. Les tongs arrêtèrent de se trémousser. Les moustaches de Bouffe-cafards frétillèrent puis l’estropié de naissance clopina, farfouilla un instant dans l’échancrure de la toile souillée de jus de viscères de poissons et d’une purée de crabe écrabouillé. Dans une pulsion irrépressible Mikado plongea son crâne dans l’ouverture béante. Ses mâchoires difformes happèrent tant bien que mal le tentacule convoité. Au même moment un trait de feu traversa son corps, tétanisa ses membres. Mikado ouvrit grand sa gueule, en silence. Le coup fatal venait de briser sa colonne vertébrale, perforé ventre et poumon. La foëne aux triple flèches venait de faire mouche. Mikado, le Quasimodo de la douzième génération, celui qui ne voulait plus être le « Bouffe-cafards » du quartier populeux de Shinguo avait su vaincre sa peur mais oublié la plus élémentaire prudence : ne jamais trainer trop près de deux pieds chaussés de tongs et d’une tige de fer dotée de trois pointes. Son erreur fatale venait de lui coûter la vie.

De l’autre côté de la salle Rosita regarda la main qui tenait le harpon appuyé fort contre le carrelage. Au bout du harpon Mikado se convulsait en spasmes brefs. Dans les yeux de Rosita il n’y avait aucune émotion, aucune angoisse. Seule une mémorisation spontanée de cette scène rapide et funeste cela afin de ne pas commettre le même faux pas. Nous les Rats nous ne sommes pas émotifs mais nous savons regarder ; c’est grâce à notre excellente vue que nous apprenons à survivre. Notre éducation se fait par le regard et l’écoute et notre école se trouve en mille lieux : la rue, les dépotoirs, les gravats, les sombres galeries, les caves, les greniers, ou ailleurs. Lorsqu’il arrive malheur à l’un des nôtres nous restons indifférents. Nous ne nous attachons pas à ceux de notre race que nous côtoyons. Chacun pour soi.

La trajectoire du harpon lancé par Liam Pâo un jeune pêcheur de poulpes né à Binondo, l’île aux berges de vase, n’avait laissé aucune chance à Mikado. Liam Pâo était venu vendre crabes, poulpes et congres au patron du « Laguna Beach ». Grâce à ces quelques pesos philippins le jeune homme miséreux s’était offert un adobo de poulet accompagné de riz au gingembre. Installé à la table située tout près de la potiche en porcelaine et du ficus il terminait ce plat délicieux. Il épongea la sauce qui restait avec du pain. Il crut d’abord qu’un cafard ou un mille-pattes s’intéressait à ses orteils, peut-être même un scorpion. Il souleva discrètement un pan de la nappe ; la toile du sac poussée avec frénésie chatouilla à nouveau le bout de son pied. La longue queue et l’échine du rat voleur étaient visibles, l’autre extrémité cachée se régalait des appâts que Liam Paô réservait aux congres et araignées de mer. Liam Paô se saisit du harpon et vlan en plein dans la cible. La toile rougit. Le pêcheur ricana. Ce rat dans la salle du restaurant n’était pas une bonne publicité pour le patron. D’une main ferme il maintint le harpon contre le sol. Il ne fallait pas que la bestiole se débatte et attire l’attention de ses voisins de table ; Liam Paô avait mieux à faire que de faire du tort au bedonnant Ramirez. Ce rat stupide il saurait le monnayer, pas trop cher. Le patron achetait toutes ses pêches.

Le jeune pêcheur essuya sa bouche, but le fond de bière chinoise qui moussait dans son verre, rota. Avant de quitter sa chaise il prit soin d’emmailloter sa victime pour qu’elle disparaisse totalement dans les replis de la toile. Le sang auréolait de taches brunes la trame de jute. « C’est bon ça pour ma pêche, « mes » congres, des gros, vont aimer le goût du sang de ce rat ! » Il alluma une cigarette chinoise et se dirigea vers Juan Rodriguez.

– Patron j’ai trouvé quelque chose d’intéressant sous ma table chuchota Liam Paô en se penchant vers le colosse pansu. Celui-ci lui lança un regard torve…

– T’as trouvé quoi… un portefeuille… ? Un bijou ? Tu me donnes tout ça. Tout objet trouvé dans mon restaurant doit m’être remis… pour que je le rende à son propriétaire ! Liam Paô eut un drôle de sourire, pensa « Tu parles gredin… tout ce qu’on te donne tu le gardes… espèce de vieux filou ! » Mais il garda sa réflexion pour lui.

– Regardez patron… Il entrouvrit la toile… Ce rat si stupide mérite bien un thé ! souffla discrètement Liam Paô en s’accoudant au comptoir tout en désignant du menton le bas du harpon caché dans le sac.

Juan Ramirez assis devant le tiroir-caisse, astiqua machinalement le bout du zinc, décolla à peine ses larges fesses du tabouret, jeta un coup d’œil à l’intérieur du sac, grommela mégot collé à sa lèvre inférieure.

– Liam Paô, t’es venu me vendre tes poulpes et tes crabes… pas un rat ! murmura Ramirez d’une voix rauque.

Le jeune garçon cligna de l’œil, souleva le sac au plus près du bord du comptoir, déplia un bout de toile. Le museau distordu, bouillonnant d’écume rosâtre, apparut au gargotier. Un bref soubresaut de Mikado eut raison de la hargne du patron. Le regard chafouin de celui-ci passa par-dessus les têtes des clients attablés.

– Liam Paô tu veux que je t’en colle une. Enlève ton sac de mon comptoir… Ce rat n’est pas de chez moi… il n’y a aucun rat dans le « Laguna Beach ! lança Ramirez en prenant soin de ne pas élever la voix. Il jeta un nouveau coup d’œil vers les trois tables occupées se trouvant à peu de mètres. Marins et jeunes femmes maquillées ne prêtaient aucune attention à la discussion feutrée de Ramirez et de Liam Pâo.

– Señor Ramirez… personne ne m’a vu faire ! Je l’ai harponné discrètement, sous la table, la nappe est grande. Cet abruti allait me bouffer l’appât… de mes congres… Dites à Pinky la serveuse, d’aller voir… il y a un peu de sang sous la table.c’est normal…

– Abruti enlève ce sac de mon comptoir ! répéta Ramirez. La musique du juke-box se fit entendre un peu plus forte.

– Señor Ramirez vous ne voulez pas le voir ce rat ? C’est pas un rat comme les autres il est vraiment plus laid que les autres… aussi laids que ceux qui nous gouvernent ricana en riant sourdement le garçon… Celui-la il ne viendra plus voler dans vos placards… Un thé… pour ce rat.si féo, si laid… Allez señor Ramirez… un thé c’est pas beaucoup…

– Mets cette saloperie ailleurs petit ! Tu vois donc pas que mes clients te regardent ! Va plutôt le balancer discrètement dans l’une des poubelles de l’arrière-cour… passe par les cuisines… Après… tu reviens… Ouais, tu l’auras ton thé ! grinça l’homme bedonnant et adipeux. Il rajouta plus bas encore « T’avises pas de dire qu’il y a des rats dans mon restaurant… sinon je te fais bouillir dans une de mes casseroles… compris »

– Merci patron… susurra le garçon, sourire aux lèvres… Je reviens !

Rosita n’avait rien manqué du bref incident qui venait de se produire à quelques mètres d’elle, sous la nappe quadrillée. Le dernier né de la douzième génération à demi enseveli sous une toile lui parut en difficulté. Après quelques secondes Rosita flaira l’odeur du sang chaud. Cachée derrière l’étroit paravent en bambou tressé elle renifla. Quant à Kom Dôm, le brutal tintamarre de verres, couteaux et fourchettes percutant le sol avait eu raison de sa témérité. Il avait déguerpi préférant la tranquillité de l’arrière-cour.

Rosita se redressa sur son derrière, épia longuement ceux qu’elle pouvait apercevoir et qui discutaient ou mangeaient assis sur les chaises en rotin. Tout ce brouhaha qui parvenait à ses oreilles n’était pas rassurant. Tous ces Etres pour la plupart braillards, imprévisibles, véloces étaient dangereux. Les Hommes sont aussi intelligents que les Rats et tout aussi sournois !

Rosita hésita un moment, choisit un autre passage entre...