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Le Roman contemporain

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479 pages

Au moment où la révolution de février 1848 éclate, l’ère des grands romans qui, depuis longtemps, passionnaient les esprits et devenaient l’événement du mois, du semestre, de l’année, faute d’autres événements, se ferme tout d’un coup.

Balzac a terminé cet ensemble d’ouvrages qu’il a désigné par ce titre collectif un peu ambitieux : la Comédie humaine. Il va bientôt disparaître, comme un homme qui a achevé son monument, monument mêlé de beautés et de défauts, mais où les défauts dominent de beaucoup.

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Alfred Nettement

Le Roman contemporain

Ses vicissitudes, ses divers aspects, son influence

INTRODUCTION

Je ne cacherai pas au lecteur que c’est la publication des Misérables, de M. Victor Hugo, qui m’a déterminé à écrire ce livre, dont le plan, en s’élargissant, a fini par comprendre le roman contemporain dans ses nombreuses variétés.

Quand MM. Sue, Balzac, Alexandre Dumas, Soulié, madame Sand introduisirent au bas des journaux, avec un talent qu’il est impossible de méconnaître, des romans où la morale et les principes sociaux étaient si vivement attaqués, je protestai par un livre, les Études critiques sur le feuilleton-roman. Dans ce livre, publié en 1846, je dénonçai les conséquences morales et sociales qui devaient bientôt suivre, et, éclairé par l’étude comparée de la situation politique et de la littérature, je prévins la société, qui se laissait enivrer de ces dangereuses fictions, qu’elle tournait le dos à la liberté politique, et qu’elle allait à l’anarchie et à la dictature.

Quand M. de Lamartine publia cet autre feuilleton-roman sur la Révolution française, qu’il intitula les Girondins, je protestai par un second écrit publié en 1847, les Études critiques sur les Girondins, en annonçant que les digues sociales avaient une brèche, et que la mer allait passer. Une année ne s’écoula point sans que ce cri d’alarme fût justifié par la révolution de février 1848.

Lorsque les Misérables de M. Victor Hugo ont paru, j’ai cru que ces précédents m’obligeaient à un travail analogue, nouvelle protestation contre la littérature immorale et non moins antisociale qu’antireligieuse, et je fis paraître, sous sa première forme, une étude étendue sur ce livre.

Je me trouve avoir ainsi répondu d’avance aux reproches qu’un illustre évêque, Mgr Dupanloup, adressait naguère, dans son livre de la Charité chrétienne, aux écrivains catholiques, au sujet de ce roman, que j’ai regardé dès qu’il a paru comme un symptôme grave dans une situation difficile et pleine de menaces.

Il me sera permis de citer ces paroles épiscopales, et de m’autoriser de l’opinion d’un juge si élevé pour justifier l’attention particulière que j’ai accordée à ce long ouvrage, et la place considérable que je lui ai donnée dans mon travail. Voici le passage auquel je fais allusion :

« Un puissant esprit dévoyé, qui a, comme plusieurs autres, dépensé en prodigalités folles les dons les plus merveilleux du ciel, a lancé récemment dans le monde un livre intitulé : les Misérables. Le bruit de ce livre a fixé mon attention : médecin des âmes, un évêque a le devoir de veiller de près et de loin sur tout ce qui intéresse ou compromet la santé des âmes, et un bon ou mauvais livre de plus, c’est toujours pour les âmes un nouveau principe de corruption ou de vertu. Nous devons prêter l’oreille même au bruit des succès littéraires, comme à des signes du temps. Mais, je l’avoue, avant l’étrange succès, le titre m’avait attiré : Les Misérables ! Je me suis dit : Cela nous regarde peut-être, car nous, nous sommes les Secourables. Lorsque l’on entend dans le monde une voix crier : Qui s’intéresse aux misérables ? il doit y avoir au moins un chrétien qui se lève et qui réponde : C’est moi !

Je n’ai pas voulu m’en rapporter, pour connaître ce livre, au compte qui en a été rendu par divers écrivains bien intentionnés, et je le dirai sans détour, je trouve que les catholiques en prennent souvent bien à leur aise avec ces gros livres, qui sont, au point de vue des âmes, de gros événements. Quelquefois une plaisanterie, peut-être deux ou trois insultes, un. ton plus dédaigneux que scandalisé, et ils croient que le livre est mort. On dit que le ridicule tue ; non, il blesse. Par là, on excite ses adversaires, on ne les désarme pas. Je ne sais plus où saint Augustin a dit : Tuba insultationis infructuosum facit bellum. »

Je ne crains pas que le lecteur, après avoir fini mon livre, m’accuse d’avoir encouru la censure sévère jetée par Mgr l’évêque d’Orléans sur les écrivains qui ont parlé trop légèrement de « ces gros livres, qui sont, au point de vue des âmes, de gros événements. »

Je voulais d’abord étudier la question du roman dans ce seul ouvrage de Victor Hugo ; les observations d’un ami dont j’estime le jugement m’ont décidé à élargir le cadre de cette étude, pour y placer un travail général sur le roman contemporain entre 1848 et 1864.

J’y ai vu un premier avantage, c’est de compléter ainsi à la fois ce que j’avais dit du roman dans les Études critiques sur le feuilleton-roman, et dans l’Histoire de la littérature sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, et de faire un travail analogue à celui que j’ai publié récemment sur l’art et la poésie, dans le volume intitulé Poëtes et Artistes contemporains.

Je n’ai pas été non plus insensible à l’idée d’augmenter l’intérêt de mon travail, en l’étendant à tout un genre de littérature, au lieu de le circonscrire dans l’étude d’un seul livre et d’un seul auteur. Il m’a semblé que le labeur que j’avais entrepris deviendrait, par sa généralité même, plus utile.

Le point de vue de la postérité n’est pas toujours celui du temps où paraissent les ouvrages, et les romans surtout sont sujets à traverser des fortunes bien diverses. La durée de leur succès ne saurait se mesurer à l’étendue de leur vogue. Je serais disposé, au contraire, à croire que souvent plus cette vogue a été éclatante, moins elle est durable.

On le comprendra si l’on songe que la cause du succès de ce genre de compositions qui parlent surtout à l’imagination, c’ést qu’elles répondent au tour d’idées du moment. Si ce tour d’idées vient à changer, les grâces passagères qui ont fait la vogue de ces livres de circonstance disparaissent, et ils produisent un peu l’effet de ces portraits auxquels les costumes surannés des personnages donnent une physionomie étrange et souvent ridicule. Ils ont été trop de leur temps pour être des temps qui suivent.

Combien de fois n’avons-nous pas vu dans notre littérature des romans obtenir une vogue immense, puis tomber dans un oubli profond, d’où la curiosité littéraire de quelque érudit les fait seule, de temps à autre, sortir ?

Le premier roman qui ait été écrit dans notre langue, le Roman de la Rose, cette œuvre de deux plumes, celle de Guillaume de Lorris et celle de Jean de Meung, ne saurait être lu aujourd’hui que par les critiques qui y cherchent des lumières sur le mouvement des esprits au treizième et au quatorzième siècle, et sur les premiers bégayements de la langue française. Cependant, de quelle célébrité ce roman n’a-t-il pas joui chez nos pères ? Avec quelles délices ne voyaient-ils pas le héros du livre faire avec Doux-Regard, Richesse, Jolyveté, Courtoisie, Jeunesse, le siège du château fort où Bel-Accueil est renfermé, sous la garde de Honte, Peur, Malebouche, Dangiers et Faux-Semblant, cet ancêtre de Tartufe ! Ces allégories, qui nous paraissent froides et surannées, leur paraissaient charmantes dans leur nouveauté. Le chancelier Gerson se crut obligé de prêcher en chaire contre l’auteur du Roman de la Rose, et de composer pour le combattre un songe allégorique dans lequel on voit figurer un sénat composé de la Justice canonique, de la Miséricorde, de la Vérité, du Courage, de la Charité, de la Tempérance et de plusieurs autres. L’assemblée est présidée par la Pénétration et la Raison, et le procureur général est l’Éloquence théologique. Christine de Pisan l’attaqua par des raisonnements plus littéraires. Le Roman de la Rose résista deux siècles, ce qui est une fortune longue, il est vrai, pour un roman et même pour un ouvrage plus sérieux. La cause de sa durée, c’était sa conformité avec l’esprit français ; mais quand cet esprit devenu plus mûr fut plus délicat et plus difficile, la vogue du Roman de la Rosetomba, et il devint ce qu’il est aujourd’hui, un document dans l’histoire de notre littérature.

On sait la vogue qu’obtinrent les romans de chevalerie, ceux qui se rattachaient au cycle de Charlemagne comme ceux qui se rattachaient au cycle d’Arthur de Bretagne, et qui sont vulgairement connus sous le nom de Romans des chevaliers de la Table ronde. Ces livres furent, dans les châteaux féodaux, la distraction passionnée des longues journées des châtelaines, et exercèrent une influence incontestable sur les idées et même sur les faits, pendant le cours du moyen âge. Personne n’a oublié comment Cervantes les tua d’un coup de son art par son immortel Don Quichotte, mais il ne les tua que parce que le tour des esprits avait changé, et que la face de la société avait été renouvelée par le travail du temps.

Pour rencontrer un succès aussi grand que celui des romans de chevalerie, il faut arriver jusqu’au commencement du dix-septième siècle. Quand Honoré d’Urfé eut décrit, dans son célèbre roman pastoral de l’Astrée, le bonheur des bergers du Lignon, il y eut une explosion d’enthousiasme, et le roman pastoral détrôna, pour un temps, le roman de chevalerie. Honoré d’Urfé écrivait pour une génération harassée des agitations et des luttes dont le seizième siècle avait été rempli, et qui trouvait un plaisir indicible à s’enfoncer dans les vertes et paisibles solitudes, au milieu des mœurs pures et innocentes dont le tableau reposait les imaginations après tant de combats, tant de fatigues, tant de vices et tant de crimes. On sait que notre grand Henri IV, d’un esprit si vif et si naturel, trouvait un charme singulier à se faire lire l’Astrée pendant ses insomnies ; il y trouvait ce repos qui n’avait jamais existé pour lui, et cet idéal qui console de la réalité.

La vogue du roman pastoral fut immense, mais elle fut loin d’égaler celle des Romans de la Table ronde, et surtout celle du Roman de la Rose.

Après le roman pastoral, cet héritier de la vogue du roman de chevalerie, on voit naître, au milieu du dix-septième siècle, la vogue du roman poli. Je ne trouve pas de meilleur nom pour désigner le genre auquel mademoiselle de Scudéry donna une si grande vogue. Depuis les derniers travaux de la critique, et surtout depuis la publication des ouvrages de M. Cousin sur la Société française au dix-septième siècle, tout le monde sait que les romans de mademoiselle de Scudéry, le Cyrus surtout, sont un tableau fidèle des mœurs de la société polie dans la première moitié du grand siècle. Le savant auteur nous a même donné la clef du roman, et, grâce à. lui, nous savons que « Mandane est madame la duchesse de Longueville ; Cyrus, M. le Prince ; le prince Artibie, le duc de Châtillon ; la grande ville d’Artaxate, celle de Paris ; le siége de Cumes, le siége de Dunkerque ; la bataille de Thybarra, celle de Lens, » et ainsi de suite.

Ce point de vue suffit pour expliquer l’intérêt passionné avec lequel les contemporains lurent cet ouvrage, semblable à un miroir dont la glace, couverte d’une gaze, rendait les figures des personnages à travers un léger nuage, en piquant la curiosité avant de la satisfaire. Cette allégorie perpétuelle ajoutait un charme particulier à cette peinture de la vie polie. Aussi, comme le fait remarquer M. Cousin, « madame de Sévigné, qui se connaissait en agrément et en délicatesse, a loué avec effusion l’auteur et l’ouvrage, et, de 1649 à 1654, d’un bout de la France à l’autre, à la cour et dans la plus haute aristocratie comme dans la bourgeoisie instruite et cultivée, à Paris et en province, dans tous les rangs de la société la plus polie de l’univers, on ne lisait pas seulement, on s’arrachait, on dévorait, à mesure qu’ils paraissaient, les dix gros volumes » dont se composait Cyrus.

Rien de plus exact que cette observation, mais rien de plus rapide que la réaction qui suivit. Le dix-septième siècle n’était pas arrivé à sa fin, que Boileau jetait à pleines mains le -ridicule sur ce roman qui avait fait les délices de madame de Sévigné et de toutes les grandes dames de l’époque. L’indifférence et l’ennui succédaient à l’enthousiasme et à la curiosité ; le temps, en marchant, avait changé la figure du monde, qui ne se reconnaissait plus dans ces portraits, et Cyrus, et Clé-lie, qui n’est que l’exagération et la charge de Cyrus, entraient dans cet oubli profond qui est la mort des livres.

Il nous serait facile de pousser plus loin cette histoire de la grandeur et de la décadence des romans qu’on pourrait appeler les éphémères de la littérature. Sauf quelques livres hors ligne, Gil Blas, par exemple, qui durera autant que notre langue, combien peu ont survécu au temps qui les avait vus naître ! Atala, qui intéressa passionnément la France au début de ce siècle, commence à vieillir à cause de son style d’une simplicité affectée, tandis que René résiste mieux. On parle plus de la Corinne de madame de Staël qu’on ne la lit. Paul et Virginie, malgré quelques expressions déclamatoires qui sont le millésime de l’époque où le livre fut écrit, résiste par la fraîcheur inaltérable du fond et le sentiment des beautés de la nature et des grâces ineffables de l’enfance et de la jeunesse s’épanouissant dans cette églogue passionnée. Mais parmi les romans presque innombrables de madame de Genlis, en est-il plus d’un ou deux qu’on puisse encore lire ? Sauf la Princesse de Clèves, y a-t-il un livre de madame de La Fayette qui soit d’une lecture courante ? Je ne parle point de Restif de la Bretonne et de Pigault-Lebrun, dont les œuvres sont tombées dans un juste oubli ; mais qui entreprendrait aujourd’hui d’aller jusqu’au bout de cette Mathilde de madame Cottin, qui fit verser sur les malheurs de l’héroïne et de Malek-Adel tant de larmes aux beaux yeux des jeunes femmes de cette époque, qui sont allées où vont les Neiges d’autan ?

Ces exemples du passé sont un avertissement pour le roman contemporain. Ni les louanges d’une critique passionn. partiale, ni l’enthousiasme d’une génération qui cherche son plaisir là où la génération suivante ne trouvera peut-être pas le sien, ne lui garantissent une longue durée. Il faut bien l’avouer, au risque de scandaliser les idolâtres du génie de l’auteur de la Comédie humaine, le style de Balzac vieillit, en° supposant qu’il ait jamais été jeune. Cette langue aux effets heurtés et aux couleurs bizarres et diaprées, qu’il a inventée, rendra peut-être inaccessibles à la postérité les trois ou quatre romans exceptionnels où il a donné une peinture vraie de la nature humaine et de la vie dans notre temps. Je crains qu’il n’en arrive autant à Victor Hugo, qui, pour avoir voulu créer une langue qui lui appartient en propre, ne sera plus compris par personne dans vingt-cinq ans, tandis que madame Sand vivra, au moins dans quelques-unes de ses meilleures œuvres, par son style, qui continue la grande tradition de la langue française.

Cette brièveté générale de la vie des romans donne, à défaut d’autre mérite, quelque prix à ce tableau du roman contemporain. Alors même que les livres dont je parle auront cessé d’être lus, on trouvera dans ce volume, s’il a le bonheur d’échapper à l’oubli, des renseignements utiles à consulter sur la situation morale et intellectuelle de notre société, étudiée dans les œuvres d’imagination où elle a cherché son idéal.

LIVRE PREMIER

ÉCLIPSE MOMENTANÉE DU ROMAN APRÈS LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER

*
**

I

UN PROBLÈME HISTORIQUE A RÉSOUDRE AU SUJET DU ROMAN

Au moment où la révolution de février 1848 éclate, l’ère des grands romans qui, depuis longtemps, passionnaient les esprits et devenaient l’événement du mois, du semestre, de l’année, faute d’autres événements, se ferme tout d’un coup.

Balzac a terminé cet ensemble d’ouvrages qu’il a désigné par ce titre collectif un peu ambitieux : la Comédie humaine. Il va bientôt disparaître, comme un homme qui a achevé son monument, monument mêlé de beautés et de défauts, mais où les défauts dominent de beaucoup. Pour le roman contemporain, c’est un maître, presque un ancêtre. Il fait école, et les camps opposés de la littérature se disputeront autour de son tombeau.

Eugène Sue, l’auteur de Mathilde, des Mystères de Paris, du JuifErrant, ne tardera pas à le suivre.

Frédéric Soulié, l’auteur des Mémoires du Diable et de tant de compositions tragiques et violentes, atteint par la mort dans la force de l’âge, va descendre aussi de la scène.

De cette pléiade de romanciers qui a rempli le grand entr’acte politique jeté entre l’année 1840 et le 23 février 1848, trois seuls demeurent : Alexandre Dumas, George Sand et Jules Sandeau.

Malgré la présence de ces survivants de l’époque antérieure, la révolution de 1848 est pour le roman un de ces couchants littéraires qui ferment une époque et après lesquels il faut attendre une nouvelle aurore. Toute une génération de romanciers arrive au terme de sa carrière. La plupart ont épuisé la veine qu’ils avaient ouverte. En outre, la situation qui avait favorisé leurs succès est profondément changée. La génération, qui s’était endormie au bord du précipice en s’enivrant de leurs récits, a été réveillée par un coup de tonnerre. Elle a autre chose à faire que de s’émouvoir à la lecture d’infortunes factices et d’aventures supposées. Le roman a tout à coup paru armé de pied en cap dans l’histoire. Le roman, c’est la République que quelques esprits avisés voyaient arriver par les Mystères de Paris de M. Sue, et surtout par les Girondins de M. de Lamartine, par tous ces livres, en un mot, qui dénonçaient la société à elle-même et lui faisaient honte d’exister, la République, qui fut, pour la plus grande partie des hommes de cette génération, une surprise.

Un publiciste distingué, interprète et à la fois victime de cette surprise dont quelques personnes ne sont pas encore revenues, M. Cuvillier-Fleury, ne veut pas que le roman ait contribué à la débâcle de l’établissement de juillet en 1848. En toute occasion, il proteste contre cette évidence qui l’humilie et le chagrine. Il refuse d’avouer que le gouvernement qu’il aimait ait pu succomber sous le flot de cette littérature corrompue qui battait les assises sociales et à laquelle le pouvoir issu de la révolution de 1830 donnait accès dans ses propres journaux.

« Nous n’étions pas beaucoup moins vertueux, il y a dix ans, ce me semble, s’écrie-t-il, que nous ne le sommes aujourd’hui. Nos romans seuls l’étaient moins. La société les laissait faire ; elle se sentait libre, elle se croyait forte et elle l’eût été bien davantage si elle eût eu moins de confiance dans sa force. Malgré tout, elle ne s’inquiétait ni des orages de la tribune, ni des excès de sa littérature ; elle n’avait peur ni de ses démagogues ni de ses conteurs. Cette confiance n’était qu’une erreur de la liberté ; elle a servi d’arguments contre ses amis dans des controverses sans bonne foi ; au fait, elle avait son danger. La réaction a été vive. Elle était légitime. Mais ne laissez donc pas dire que c’est le roman moderne qui a perdu la France, et que c’est Lugarto, Trenmor et Rose-Pompon qui ont fait la révolution de Février. La France constitutionnelle valait mieux que ses romans, et elle était plus forte que ses corrupteurs. Le roman calomniait le monde sans le pervertir. Le monde encourageait le roman sans l’estimer. Quand les démagogues se sont rués sur elle, la société française avait plutôt perdu sa bonne renommée que sa vertu, j’entends cette vertu relative qui est celle de la civilisation et des lumières1. »

Cette idée revient avec plus d’insistance sous la même plume et prend la forme d’une question personnelle qui doit être vidée entre M. Cuvillier-Fleury et celui-là même qui entreprend d’écrire l’histoire du Roman contemporain après avoir écrit l’Histoire de la littérature sous le gouvernement de Juillet.

« Le roman et le théâtre, » s’écrie M. Cuvillier-Fleury avec une ironie peu déguisée, en attaquant une de nos appréciations contenue dans ce dernier ouvrage, « le roman et le théâtre, voilà la source de dépravation qui, des bas-fonds de la société, remontait jusqu’à ses hauteurs ! C’est au fond de quelque boutique vouée à la littérature industrielle, dans quelque volume souillé et oublié, que l’historien de la Littérature sous le gouvernement de Juillet va chercher le secret de cette faiblesse qu’il reproche à la monarchie constitutionnelle ! Ses orateurs et ses politiques l’auraient peut-être sauvée ; ses romanciers l’ont perdue. C’est le Chourineur qui a tué cette société que défendaient M. de Broglie, M. Molé, M. Guizot et combien d’autres ! Monte-Cristo l’a séduite ; Lugarto l’a étouffée. Au terme de cette longue carrière parcourue avec tant d’éclat, et parmi tout cet imposant cortége de grands esprits et de nobles cœurs, c’est un romancier, homme ou femme, qui l’attendait pour lui donner le coup de grâce ! M. Nettement est ici, il faut bien le dire, l’organe de ce parti pris de pessimisme historique qui, appliqué à l’étude des faits contemporains, met en lumière ceux que le temps aurait couverts de son ombre, si l’historien avait pu attendre, les grossit hors de toute proportion et en dénature à la fois la moralité et la perspective2. »

Puisque la question a été posée, il importe qu’elle soit résolue. Cela importe non-seulement au point de vue du passé, mais au point de vue du présent et de l’avenir. Cette question est ici à sa place naturelle, car il s’agit de l’influence morale et sociale du roman. Est-elle aussi petite et aussi faible que l’assure M. Cuvillier-Fleury ? Est-elle aussi grande, non pas qu’il me le fait dire, car il a singulièrement exagéré la portée de mes observations, mais aussi grande que je l’ai dit ? Suivant que cette question sera résolue dans mon sens ou dans celui de mon contradicteur, l’étude du Roman contemporain, chacun le comprend, acquerra ou perdra de son importance.

Il faut tâcher de ne donner dans aucun des deux excès contraires, ni dans le pessimisme, ni dans l’optimisme. Dire que le roman à lui seul a tué le gouvernement de Juillet, qui par sa politique aurait été invulnérable, ce serait aller trop loin. Aussi ne suis-je jamais allé jusque-là. Un gouvernement ne périt point par une seule cause, mais par un ensemble de causes. J’ajouterai que la littérature est un effet avant d’être une cause. Il y a une action et une réaction continuelles du monde des faits sur le monde des idées, et du monde des idées sur le monde des faits. Ce serait donc méconnaître l’évidence que de prétendre qu’on ne trouve pas dans les circonstances générales, au milieu desquelles une société chemine, l’explication de la faveur persévérante avec laquelle tels ou tels livres sont accueillis, et d’affirmer que ces livres n’exercent à leur tour aucune action. Sans doute, il faut faire la part du génie particulier des écrivains et de leur liberté intellectuelle et morale dont ils usent ou abusent à leur gré, comme il faut faire la part de la liberté de ceux qui les lisent. Mais on ne saurait s’empêcher de reconnaître que comme les écrivains n’écrivent que pour être lus, et que les lecteurs ne lisent que les livres qui leur conviennent, la corruption de la littérature, quand elle se généralise, est un fâcheux symptôme et un dangereux auxiliaire des causes fatales qui battent en brèche les assises de la société.

C’est pour cela que dans cette sombre et triste année 1847, où tant de symptômes néfastes s’accumulèrent, nous commençâmes à prévoir et à annoncer que les choses n’iraient pas loin. Nous voyions tout à la fois deux pairs de France comparaître devant la justice, l’un comme accusé de s’être laissé corrompre, l’autre d’avoir corrompu ; un troisième pair de France convaincu d’avoir assassiné sa femme et échappant à l’échafaud par le suicide. Nous venions d’assister à ce procès de Rouen, où l’on vit les gentilshommes de lettres les plus en renom de l’époque contraints d’avouer que ces notions d’honneur que les raffinés des temps anciens conservaient, même en renonçant aux autres vertus, s’étaient singulièrement affaiblies, puisque l’arrêt du tribunal constatait qu’on n’était sûr de rien dans les duels, et que ces dés de mort avec lesquels on joue son existence pouvaient être pipés. Lorsqu’au milieu de cette situation, où les politiques étaient condamnés à l’immobilité et où l’activité des esprits cherchait un aliment, nous vîmes le roman arriver de transformation en transformation, du Vautrin de M. de Balzac jusqu’aux Girondins de M. de Lamartine en traversant les Mystères de Paris et le Juif-Errant de M. Sue, nous jetâmes un cri d’alarme : « Quand une situation est tendue, disions-nous, tout est grave. Quand une coupe est remplie, une feuille fait déborder le liquide. Qu’une torche tombe sur la terre nue et dépouillée, elle s’éteint. Qu’une seule étincelle rencontre des matières inflammables, on voit s’allumer un incendie. Telle est la situation. Tout semble combiné pour l’aggraver. Au moment où les idées démocratiques s’exaltent, un ouvrage, mélange incroyable de vérités et d’erreurs, vient réhabiliter les types d’exterminations de la démocratie de 93. Il semble que la voix du poëte crie : « Voici les ven« geurs ! » L’art conspire avec la poésie. Les statuettes de Robespierre l’incorruptible, de Danton, de Marat, de Couthon, reparaissent en attendant leurs statues. Ainsi cette barrière d’horreur et d’indignation, jusqu’ici infranchissable, qui arrêtait les esprits sur cette pente fatale, semble au moment d’être franchie. » Voilà ce que nous écrivions le 6 septembre 1847, et nous terminions en nous écriant : « Malheureuse France3 ! »

Il semble que la cause soit déjà entendue. En voyant les courants qui régnaient dans la société et dans la littérature en 1847, nous avons pronostiqué une révolution. Cette révolution a éclaté. M. Cuvillier-Fleury déclare après coup que le gouvernement auquel il était dévoué était trop fort pour avoir rien à appréhender de la corruption littéraire. Pourquoi donc s’est-il trouvé si faible devant l’anarchie ? Par une singulière illusion, il proclame impossible cette révolution, qui a sa date dans l’histoire. Entre nous, qui l’avons annoncée avant qu’elle se produisît, et M. Cuvillier-Fleury, qui la nie après son avénement, qui a raison ? C’est une simple question de fait. « C’est le Chourineur qui a tué cette société que défendaient M. de Broglie, M. Molé, M. Guizot ! » s’écrie M. Cuvillier-Fleury avec une généreuse incrédulité et une surprise indignée. Ce qu’il y a d’abord de bien certain, c’est que MM. le duc de Broglie, Molé, Guizot, malgré leur incontestable mérite, n’ont pas réussi à défendre la société, puisqu’elle est tombée. M. Cuvillier-Fleury trouve-t-il quelque consolation à penser qu’elle est uniquement tombée devant Caussidière, Albert l’ouvrier et quelques émeutiers inconnus ? Je voudrais lui laisser cette consolation ; mais, en conscience, je ne le puis.

Je remonte ici de la question de fait à la question philosophique. Le sophisme de l’argumentation de M. Cuvillier-Fleury, c’est qu’il diminue de parti pris la place qu’a tenue la littérature immorale, et en particulier le roman, dans l’époque dont il s’agit. Son avis n’est pas conforme à celui de M. Vitet, qui a pu juger les choses, non-seulement au point de vue littéraire, mais au point de vue politique. « Jamais, disait cet esprit pénétrant et perspicace dans sa réponse au discours de réception de M. Jules Sandeau à l’Académie française, jamais le roman n’avait conquis une telle puissance, joué un tel rôle, ni fait autant parler de lui. » A quoi pense donc M. Cuvillier-Fleury quand il veut le confiner « au fond de quelque boutique vouée à la littérature industrielle. » A-t-il donc oublié que c’est dans le feuilleton du Journal des Débats, le journal même du gouvernement de Juillet, le journal où M. Cuvillier écrivait et où il écrit encore, que parurent les Mystères de Paris d’Eugène Sue ? A quoi pense-t-il quand il nous reproche d’aller chercher le secret de la faiblesse de la société de Juillet dans quelque livre souillé et oublié ? A-t-il oublié lui-même que le Juif-Errant, cette mise en action dramatique des principes du socialisme, parut dans le feuilleton du Constitutionnel, le journal de la seconde nuance gouvernementale de l’établissement de Juillet ? Étaient-ce des boutiques industrielles que les grands journaux du gouvernement ? Étaient-ce des livres oubliés que ceux de Balzac, qui étaient dans toutes les mains ; des livres oubliés que ceux d’Eugène Sue, dont la librairie multipliait les éditions, quand la presse périodique les avait déjà répandus dans toute la France ?

Il nous reste à signaler la progression logique qui contribuait à rendre nos alarmes plus vives. Il était évident pour nous que, surtout depuis le dénoûment de la question d’Orient en 1840, le roman s’était chargé de fournir à la France l’idéal qu’elle ne pouvait plus chercher dans la politique, dont les horizons s’étaient fermés, comme le proclamaient MM. Duvergier de Hauranne, de Malleville, Desmousseaux de Givré du haut de la tribune. Cela augmentait d’une manière tout à fait imprévue l’importance du roman. Or, nous voyions qu’après Balzac, qui avait livré les hautes classes au mépris et à la haine des classes populaires par ses tableaux pessimistes, où des vices et des désordres exceptionnels dans les classes supérieures sont représentés comme quelque chose de normal et d’universel, Eugène Sue était venu exaspérer les classes populaires en exagérant leurs souffrances et leurs misères dans les Mystères de Paris, en leur montrant dans le Juif-Errant les utopies socialistes comme une issue. Nous voyions enfin Lamartine jeter, par ses Girondins, le dernier et le plus dangereux des romans, l’étincelle électrique de la passion politique sur toutes ces matières inflammables. Àlors nous ne doutâmes plus que l’on verrait d’un jour à l’autre s’allumer l’incendie. Nous en doutâmes d’autant moins que, comme le fait remarquer M. Vitet dans le discours auquel nous avons déjà fait allusion : « Les peintures les moins chastes des romans d’autrefois étaient devenues presque innocentes, attendu qu’elles n’offensaient que la pudeur, tandis que le roman nouveau entremêlait à la licence je ne sais quelles prédications vénéneuses contre tout ce qu’il y a de plus sacré au monde. »

Ce n’est donc pas seulement dans l’ordre historique que nous avons raison contre l’école à laquelle appartient M. Cuvillier-Fleury, en dénonçant l’importance du roman moderne et l’influence funeste qu’il a eue sur la destinée de la société. Nous n’avons pas moins raison dans l’ordre logique. Cette révolution qui a surpris cette école n’était pas un effet sans cause. D’autres l’avaient vue venir, parce qu’ils avaient mieux surveillé les sources où les révolutions s’élaborent. Quand une avalanche se détache d’une montagne, ceux qui sont trop occupés de leur vie intérieure et qui restent chez eux, déclarent que c’est un événement fortuit que rien ne pouvait faire prévoir ; mais ceux qui, au lieu de rester chez eux, sont allés à la montagne, ceux-ci ont entendu dans les glaciers les craquements précurseurs du sinistre, et il ne faut pas leur dire, quand leur prophétie est accomplie, qu’ils ont calomnié la société qu’ils avaient avertie.

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