Le Roman d'un curé. L'homme au grand nez. Le professeur de bon sens. Le talisman. Ma mie Fanchette... Par Mme Pauline Thys

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Michel Lévy frères (Paris). 1867. In-18, 331 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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LE ROMAN
D'UN CURÉ
" L'HOMME AU GRAND, NÈZ
LE PROFESSEUR DE BJSN ,SEXS — LE TALISMAN
MA MIE FANCHÊTTE, ETC.
S; : l'ii:
MMR PAULINE TTH'S
i PARIS
MICHEL LÉTY FRÈRES, LlliRAIRES ÉDITEURS
'SUE VIVIBNNE, 2 niS ET BOULEVARD DES ITAlifg^, 15
A LA LIBRAI.RIE .NOUVELLE/'''^
1867
', ' " ' '\ LE
ROMAN D'UN CURÉ.
IMPRIMERIE DE A, WALLON, A VICHY
LE ROMAN
D'UN CURÉ
/^ajlfL Ht^JME AU GRAND NEZ
ÊP' ÇROïfeSSÉC^DE BON SENS — LE TALISMAN .,#-*»*<,
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MME PAULINE THTS
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIEKXE, 2 BIS ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
fi//
1867 ////
A MONSIEUR A. CALLOU.
Cher Monsieur CALLOU,
Je veux vous offrir ce livre;
C'est sous vos yeux, c'est par votre influence
qu'il est sorti de l'oubli dans lequel ma paresse
le laissait dormir.
Refuserez-vous d'en être le parrain?
Votre bien sincèrement dévouée,
Pauline THYS.
Vi;hy, 10 septembre 1SG6.
LE
PROFESSEUR DE BON SENS
Il y a des gens qui sont atteints d'une naïveté
incurable ; ou dirait qu'ils ont des yeux pour
ne pas voir et des oreilles pour ne pas enten-
dre. Grands faiseurs de théorie, possesseurs de
raisonnements tout prêts, leur prétention est de
connaître le coeur humain. Mais sur ce théâtre,
qui s'appelle la vie, ils ne regardent que les
acteurs, et n'ont jamais compris le mot de 1%
comédie.
Un de ces naifs a vécu dans une petite ville
d'Allemagne, où il a cru être utile à l'humanité,
en faisant des raisonnements sur l'âme au coin
6 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
de son feu ou dans son jardinet, et en écrivant
d'énormes traités de morale, pleins de nébu-
leuses divagations qu'il prenait pour des aspi-
rations élevées de philosophie transcendante.
Ces traités, du reste, avaient gardé l'attrait
virginal du manuscrit. Quel éditeur les eût
publiés ? la vie d'un homme eût à peine suffit
pour les lire !
L'auteur de ce travail démesuré, était comme
on le suppose un chercheur d'idées, et à force
d'escalader des échelles de raisonnements, il
aurait avec son calme germanique, bouleversé
tous les principes reçus, si on avait connu les
siens.
Mais il lui manquait, pour répandre ses pré-
ceptes, une qualité importante, l'énergie ; qua-
lité rare heureusement, car si tous les hommes
avaient reçu de Dieu la force d'exécuter ce
qu'ils rêvent, il y a longtemps que \q monde
serait dans un triste état".
Pour en revenir à nôtre philosophe, il avait
eu toute sa. vie. des. distractions, de savants.
Après avoir passé, courbé sous ses inspirations,
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 7"
une jeunesse plus que calme, sa vieille tante
qui trouvait que les habits de son neveu avaient
positivement besoin d'être raccommodés, lui
chercha une femme., sinon digne de le com-
prendre (ce qui eût été difficile) du moins ca-
pable de le soigner et incapable de trouver
un autre homme plus amusant que lui.
La chose était délicate ; pourtant, après de
longues recherches, elle découvrit cette mer-
veille au fond de la campagne.
Un jour elle fit irruption chez son neveu et,
sans lui exposer des raisons que certainement
il n'eût pas écoutées, elle lui dit :
— "Wilhem Trokenbrod (1), il est temps de
songer au mariage.
— Vous croyez ma tante ?
— Je vous ai trouvé une femme,
— Ah!
— Tout est près ; ' si vous consentez à l'é-
pouser, vous pourrez vous marier dans quinze
jours.
(1) Pain sec.
8 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
— A quelle heure ?... répondit Trokenbrod,
d'un air candide.
Sa tante lui tourna le dos; du reste, elle
avait son consentement, c'était tout ce qu'il
lui fallait.
Après avoir fait d'un air ahuri, quelques
visites à sa fiancée, le savant vit arriver le
jour de son hymen. Mais ce jour-là il faisait
un temps splendide, le soleil s'était levé ra-
dieux, acclamé par mille chants d'oiseaux, et
Trokenbrod avait trouvé vingt pages à écrire
dès l'aurore. Pourtant au milieu de son travail,
il lui revint comme un souvenir vague qui le
préoccupait. Il me semble, se disait-il, que j'ai
quelque chose à faire aujourd'hui, mais qu'est-
ce que cela peut-être ?
Après avoir longuement réfléchi, il arriva à
cette conclusion :
« Je ne fréquente pas le monde, une chose
« grave peut seule'me déranger de mes tra-
« vaux, et les choses graves qui les ont inter-
« rompus jusqu'ici ont été généralement des
« enterrements; il est donc probable que je
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 9
« dois aller aujourd'hui à l'enterrement de
« quelqu'un, seulement je ne me rappelle pas
« de qui. En attendant que ma mémoire se
« réveille, je vais me vêtir de noir.» Et il se
mit en deuil des pieds à la tête.
Sa tante, qui n'avait pas confiance dans son
exactitude, arriva chez lui, juste au moment
où il terminait sa toilette ; il comprit en aper-
cevant la bonne dame quelle erreur était la
sienne, et, sans perdre de temps à en rire, il
endossa avec calme ses habits joyeux, comme
il avait revêtu avec bonhommie ses vêtements
de deuil.
Lorsqu'il fut marié, son honnête compagne
qui respectait pieusement ses travaux, employa
sa douce et chétive intelligence à fermer les
portes en hiver et à ouvrir les fenêtres en été ;
de sorte que Trokenbrod qui vivait dans une
température modérée qu'il n'avait jamais con-
nue, se trouva au comble de la félicité, et n'en
poursuivit qu'avec plus d'ardeur ses écrits té-
nébreux sur les mauvaises tendances de l'esprit
humain.
Il devint père ; pendant quelques mois, il
10 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
fût assez étonné d'entendre les cris d'un en-
fant. Ces cris lui furent d'abord désagréables,
puis, comme il avait bon coeur, ils éveillèrent
en lui un sentiment jusqu'alors endormi, et
Trokenbrod qui fût saisi du désir d'être utile à
son fils, n'en griffonna que de plus belle.
Il paraît que lorsque l'enfant devint grand,
le père eût des idées pratiques, mais ces idées
avaient la naïveté dont nous parlions tout à
l'heure : naïveté incorrigible, stigmate qui
s'attache jusque dans leur vieillesse aux gens
qui ont trop pensé et qui n'ont pas assez vécu.
On le jugerapar la lettre que le brave Wilhelm
Trokenbrod avait laissé en mourant, à son
fils Wilhelm Trokenbrod du nom de son père
(dans la famille, ils étaient Wilhelm et Troken-
brod de père en fils depuis des siècles.)
Une lettre ! pauvre homme , il avait encore
éprouvé le besoin d'écrire !
Lettre de W. T...à W. T..., son fils.
« Wilhelm, je n'ai point de fortune à vous
« donner; j'ai passé de longues années à la
« poursuite de la sagesse,, ce qui ne. rapporte
« pas grand chose ; j'ai vécu dans la recherche
LE PROFESSEUR DE BON SENS- 11
« de la vérité, et la vérité quittera le monde
« toute nue, comme elle y est entrée. Mais,
« cependant, je vous laisse un trésor : mon
« expérience. J'ai longtemps réfléchi dans ma
« vie, et j'ai vu que beaucoup de professions
« utiles n'étaient ni exploitées, ni même in-
« ventées.
« Or donc, mon fils, si je ne vous lègue
« point d'or, je veux vous doter d'une idée qui
« m'a poursuivi depuis que je sais penser, et
« dont vous, vous pourrez faire de l'or.
« Puissiez-vous me comprendre, et accom-
« plir la grande oeuvre à laquelle j'aurais voulu
« avoir le loisir de consacrer mon existence.
« Mon enfant, les maladies les plus graves
« de l'homme ce sont les maladies morales.
« J'en ai conclu que puisqu'on peut acquérir
« de la fortune en soignant les maladies du
« corps, on doit gagner des richesses imrnen-
« ses en soignant les maladies de l'esprit. Car
« quel homme ne serait pas heureux de con-
« naître ses torts et de s'en corriger ! »
(Naïveté exorbitante.)
12 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
«■ Vous me direz que les religions sont là
« pour guérir les plaies de l'âme! Mon fils, il
« y a des idées fausses, qui circulent dans les
« sociétés, des habitudes ridicules, qui s'éta-
« Missent chez les plus honnêtes gens, et qui
« n'entraînent ni aux fautes de l'âme vis-à-vis
« de Dieu, ni aux crimes de l'homme vis-à-vis
« de la loi, mais qui pervertissent les esprits
« les plus droits et deviennent presque des
« plaies sociales, quand la mode ou le démon
« les implante chez un trop grand nombre d'in-
« dividus.
« En un mot, mon fils, faites-vous profes-
« seur de bon sens, il y a beaucoup de gens qui
« en manquent ; évidemment vous ferez for-
<( tune. »
Wilhelm, entré en possession de cette lettre,
la lut et la relut avec enthousiasme ; artiste en
bon sens, se disait-il, quelle belle carrière ! et
son imagination s'enflammait, car il était jeune
d'âge, plus encore jeune de coeur. Il n'avait
vécu que de la vie tranquille et studieuse que
son père lui avait faite et s'il n'était pas résolu
LE PROFESSEUR DE BON SENS.. 13
à lire tous les traités écrits par Trokenbrod,
il était au moins parfaitement préparé à accep-
ter comme .irrécusables, des raisonnements
émanés d'un esprit dont il n'aurait pas osé con-
tester la valeur.
Il habitait une petite ville, presque tout le
monde était connu de lui ; aussi scrutant les
ridicules de chacun, comptait-il avec joie le
nombre très-respectable de ses futurs élèves.
Après un court examen, il acquit même la cer-
titude que tout le monde avait besoin de lui, et
il proclama l'immense génie de son père qui
allait lui rapporter tant d'argent.
Wilhelm rédigea un article qu'il fit paraître
dans le journal de la localité ; il y expliquait
son système, l'opportunité de ses leçons, et an-
nonçait un cours à prix modéré pour tous ceux
qui auraient besoin de ses conseils.
« Ce n'est pas, disait-il à la fin deson ar-
ec ticle, que le professeur se croit plus sage
« que ses futurs élèves, mais, comme on s'a-
<( «perçoit mieux des torts de ses voisins que
« des siens, il rendra à ceux qui le consulte-
14 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
« ront des services qu'ils ne peuvent se rendre
«. à eux-mêmes aussi parfaitement. »
Le jour fixé pour la première leçon arriva.
Trokenbrod, en costume irréprochable de pro-
fesseur, ouvrit les portes et attendit ses adep-
tes. Personne ne se présenta.
Il supposa que les gens qu'il connaissait bien
pour avoir besoin de lui n'avaient pas eu le
temps de se préparer à le venir trouver ; il at-
tendit donc plusieurs semaines, avec une cer-
taine patience. Au bout de ce temps, comme
il n'avait pas plus d'élèves que le premier jour,
il se demanda comment il se faisait que des le-
çons aussi utiles ne fussent pas mieux suivies.
« C'est fort simple, s'écria-t-il tout à coup,
« le cours public les effraie! J'ai entendu vingt
« fois des gens me dire : Que mon ami un tel
« est ridicule défaire ceci, de penser cela; que
« mon ami, tel autre, est absurde de vivre de la
« sorte, de laisser sa femme, etc., etc. Oh! si
« j'avais de pareils torts, ajoutaient-ils tou-
« jours, je voudrais qu'on m'avertit de suit».
« Sans doute, continua Wilhelm, ils désirent
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 15
« tous qu'on les prévienne, mais seul avec
« eux, dans le calme d'une intimité bienveil-
« lante; j'ai fait une faute en ouvrant un cours,
« ce sont des consultations particulières que
« je dois offrir.»
Et vite, il rédigea un prospectus par lequel
il annonçait ses intentions au public et dési-
gnait les heures qu'il consacrait à ses malades.
Wilhelm Trokenbrod, plein d'espoir, atten-
dit donc de nouveau les clients; mais les clients
ne vinrent pas. Des mois s'écoulèrent sans
qu'une seule personne ait la charité de trou-
bler sa solitude, et le pauvre professeur de
sens commun en était arrivé à se demander si
ce n'était pas son père qui en manquait quand
il écrivit sa lettre dernière, car sans le petit
patrimoine de sa grand'tante paternelle, patri-
moine qu'il avait hérité d'elle depuis peu de
temps, il serait certainement mort de faim.
Un jour, que lassé d'attendre ces élèves peu
empressés, il s'était accoudé sur l'appui de sa
fenêtre, il entendit dans la rue un grand bruit
de voix, puis il vit une quantité d'hommes et
16 LK PROFESSEUR DE BON SENS.
de femmes qui couraient après un individu bi-
zarrement costumé.
Cet individu, c'était un charlatan. Il tenait
dans ses mains deux fioles qu'il montrait à la
foule en souriant:
— Achetez, criait-il, faites-vous servir,
c'est de l'élixir de longue vie et de l'eau de
beauté !
A ces mots, la foule éclatait en bravos ; tout
le monde tendait la main pour saisir les bien-
faisantes bouteilles et les pièces d'or pleuvaient
dans l'escarcelle du charlatan.
En voyant un tel spectacle, Wilhelm fut
saisi d'une noire mélancolie ; voilà donc ces
insensés que j'attends en vain, se disait-il, les
voilà tous affolés et pourquoi? Parce que ce
vendeur d'orviétan leur promet des secrets
pour prolonger leur sotte existence et conser-
ver leur vaine beauté ! Tandis que moi, qui leur
offrais le moyen de vivre sages, exempts de
faiblesses ou de torts, je suis méconnu, incom-
pris, délaissé... Mais, parmi, ces. gens.qui ré-
clamaient tous des conseils pour leurs voisins,
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 17
il n'y en a donc pas un seul qui croit en avoir
besoin pour lui-même !
Wilhelm put longtemps se livrer à ces dé-
solantes réflexions, carcejour-là, comme ceux
qui l'avaient précédé, comme ceux qui le sui-
virent, il dut se contenter de développer ses
théorèmes pour lui-même. — Cependant un
soir, que plus découragé que de coutume il
commençait à s'avouer qu'il serait sage de
changer de profession, on lui annonça qu'un
étranger désirait lui parler : le jeune savant se
leva. Il avait à peine fait quelques pas, qu'il se
trouva en face d'un homme d'une cinquantaine
d'années, démesurément grand, maigre et
pâle ; cet homme était tout d'une pièce, sa
physionomie semblait ne pas avoir plus de res-
sort que son corps, il s'avança lentement, fit
un salut poli et dit d'un ton grave :
— Monsieur, j'ai parcouru la terre entière;
j'ai voyagé sous toutes les latitudes pour sa-
voir quelle est la plus sage et la meilleure ma-
nière de vivre ; l'unique chose que j'aie apprise,
c'est que la meilleure manière de vivre n'est
18 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
certainement pas de voyager... mais quant à la
sagesse que j'ai poursuivie partout, je ne l'ai
trouvée nulle part.
Wilhelm pressentit un élève ; il pria l'étran-
ger de s'asseoir. Celui-ci reprit:
— Après ces longues pérégrinations, j'étais
retourné près de mes dieux pénates et j'y ré-
fléchissais au sein d'une honnête aisance aux
erreurs de mes semblables, quand un de mes
amis qui passa l'an dernier par votre ville na-
tale me rapporta votre prospectus.
Wilhelm devint pourpre d'orgueil.
— Je ne vous cacherai pas, fit l'inconnu, que
votre prospectus me fut présenté comme une
absurdité.
Wilhelm fit la grimace.
— Mais comme j'ai l'expérience des hom-
mes, j'ai pris l'habitude de ne me fier qu'à
moi-même, pour porter un sain jugement. Je
l'ai lu votre prospectus, Monsieur, et je le
trouve splendide, votre prospectus, Monsieur!..
Vous avez découvert la raison des inégalités
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 19
du bonheur, car l'homme heureux, c'est
l'homme sage et on ne peut être sage quand
on se laisse pervertir l'esprit par de sottes
vues ou de sottes manies. J'ai toujours pensé
cela... sans m'en apercevoir.... et je suis bien
aise de trouver quelqu'un qui ait les mêmes
idées que moi Monsieur, vous êtes un
homme de génie!
L'étranger lança un coup d'oeil fier, comme
si ce compliment s'adressait à lui-même. Il
parait qu'il en prenaitsa part. Quant à Wilhelm,
il rayonnait.
— Si vous voulez me suivre, vous vivrez
dans ma famille, et vous direz la vérité à tout
le monde !
— Comment, dans votre pays, chez vous?
— Sans doute, si je vous paie je veux avoir ■
votre sagesse pour moi tout seul, et je suis
venu exprès pour vous chercher.
A ces mots, le pauvre professeur de bon
sens faillit perdre la tête tant il était joyeux.
Un élève... il allait avoir un élève!... bientôt
il allait en avoir plusieurs. En ce moment,
rien ne lui semblait plus sublime, que l'homme
20 LE PROFESSEUR DE BON .SENS.
qui avait compris sa sublime profession. Il
était cependant obligé de s'avouer que son
client avait assez la tournure de ce qu'on
appelle un original, et il regrettait que le seul
être qui l'eût compris, ne fut pas doué d'un
esprit supérieur.
— Pourtant, pensa Wilhelm, ce doit être un
homme intelligent puisqu'il cherche la sagesse
et... puisqu'il me demande des leçons.
Aussi libre par son âge, que peu enchaîné
par ses élèves, le jeune professeur accepta
toutes les conditions qui lui étaient faites, et
l'étranger se leva.
— Je pars demain, dit-il, oh! non, je ne
pars pas, c'est demain dimanche.
Et il se dirigea vers la porte.
— Quelle religion professez-vous ? hasarda
Wilhelm.
— Monsieur, fit l'étranger, en se retournant
brusquement, si c'est pour critiquer ma reli-
gion, je vous, dirai :. Ne touchez pas, Monsieur,
ne touchez jamais à ce sujet; ma religion, c'est
LE PROFESSEUR DE BOX SENS. 21
ma religion, et je neAreuxpas qu'on en dise du
mal. Vous pourrez exercer votre critique sur
toutes choses, excepté sur celle-là...
— C'esttrop juste, répondit Wilhelm, en-
chanté de cette sévérité, je n'avais aucune in-
tention hostile, et je suis heureux même, de
voir une foi si solide.
Les saluts d'usage terminés, les deux hom-
mes se quittèrent pour se retrouver le surlen-
demain. Après quelques courts préparatifs, ils
partirent à l'heure fixée.
Pendant le voyage, Wilhelm observa son
élève ; il s'était imposé de ne commencer ses
leçons de bon sens, que lorsqu'il serait arrivé
à destination. Du reste, l'étranger parlait peu,
et le jeune savant réfléchissait beaucoup. Ceci
ne constituait pas précisément les éléments
d'un voyage fort gai, mais les sages ne doivent
pas penser à s'amuser tous les jours.
En arrivant chez lui, l'élève en bon sens
déclara à son professeur que puisqu'il donnait
des appointements il désirait recevoir des le-
çons ; cette prétention était trop juste pour
22 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
que le maître en sens commun y pût trouver à
redire, et Wilhelm acquiesça du bonnet.
Le jour de son installation, il fût avant le
déjeûner présenté à toute la famille qui lui fit
un accueil cordial. Pendant le repas, on causa
gaiement d'abord de sujets indifférents, puis
les hommes racontèrent les événements du
jour, et naturellement au bout de quelques
instants on parla politique.
Wilhelm était né sujet d'un duc qui n'en-
tendait pas les choses comme le gouvernement
dont dépendait le maître de céans, mein Herr
Jonathas Hartkopf (1). Wilhelm ouvrit la bou-
che, pour rétorquer les arguments de ses voi-
sins, mais Jonathas, qui prenait tout ce que
disait son hôte pour le commencement d'une
leçon, ne le laissa pas s'engager dans cette voie.
— Monsieur, lui dit-il, je suis un honnête
homme soumis à son gouvernement ; pour moi
le gouvernement et le pays ne font qu'un, car
arrêter l'un dans ses vues, c'est troubler l'au-
tre dans son calme, dans sa prospérité. Vous
(1) Tèto dure.
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 23
avez des opinions différentes des nôtres, je les
respecte, pourtant cela ne veut pas dire qu'il
faille que je les adopte. Vantez votre patrie,
c'est fort juste, mais mon pays, c'est mon pays,
et je ne veux pas qu'on en dise du mal... Vous
pourrez exercer votre critique sur toutes cho-
ses, excepté sur celle-là.
Wilhelm fut réduit au silence ; il trouva à
part lui, que son élève avait tort de restreindre
ainsi les limites de ses leçons, mais comme en
définitif, ses observations n'auraient rien
changé aux idées politiques du prince, il se
résigna de bon coeur, et se promit de borner
ses réflexions aux personnes de la famille
qu'il devait guérir de ses ridicules.
Jonathas Hartkopf avait trois filles chez lui,
et quatre ou cinq fils qui couraient le monde.
La plus jeune des filles, une enfant de seize
ans, était la préférée ; son père cédait à tous
ses caprices ; il était aisé de voir qu'elle domi-
nait toute lamaison. Wilhelm s'aperçut vite de
cette préférence sans raison; son sentiment de
24 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
justice en fut blessé, et pour remettre un peu
d'équilibre dans le coeur paternel, il débita
une longue tirade, sur les dangers, les chagrins
qui peuvent naître dans les familles, de ces
inégalités d'affections qui existent quelquefois
chez les parents vis-à-vis de leurs enfants.
Jonathas trouva tout le discours fort beau, il
l'écoûta avec attention, avec satisfaction
même, et Wilhelm était heureux de voir qu'il
était si bien compris. Enfin, se disait-il, si
mon élève a proscrit quelques sujets d'obser-
vations, il faut avouer que pour les autres, il
est d'une soumission, d'une douceur char-
mantes.
Pendant qu'il faisait cette réflexion, Hart-
kopf, posant sa main sur l'épaule de Wilhelm,
lui dit tranquillement :
— Certainement, tout ceci est fort juste, et
vos idées sont les miennes en tous points ; ce-
pendant ce ne sont là que des réflexions géné-
rales, qui pourraient servir à plus d'un de mes
amis, mais qui ne me sont pas utiles ; je vou-
drais, vous entendre.me dire des choses qui me
fussent applicables.
LE PROFESSEUR DE BON SENS. 25
Wilhelm fût stupéfait. Son élève ne s'était
même pas aperçu qu'il fût enjeu.
— Mais, s'écria-t-il, tout ceci s'adresse à
vous ; comment, vous n'avez pas remarqué que
votre préférence pour votre dernière fille vous
rend injuste envers les aînées, vous n'avez
pas...
— Monsieur, interrompit Hartkopf, la fa-
mille est à mes yeux la pierre angulaire de la
société, par conséquent, je ne suis pas homme
à agir légèrement quand il s'agit...
— Pourtant vous êtes injuste, et votre fai-
blesse, fait du tort à l'objet même de votre
affection; livrée à ses caprices dès le jeune
âge, cette enfant peut arriver plus tard à...
— Qu'est-ce à dire, Monsieur ! la croyez-
vous donc capable de mal agir?... exclama Jo-
nathas, tremblant de colère ; Monsieur, ma
fille, c'est ma fille, et je ne veux pas qu'on en
dise du mal... Vous pourrez exercer votre cri-
tique sur toutes choses... Monsieur... excepté
sur...
f Hartkopf s'arrêta brusquement ; il cherchait
3
26 LE PROFESSEUR DE BON SENS.
Wilhelm des yeux, mais Wilhelm avait disparu.
Le malheureux professeur de bon sens, s'était
sauvé dans sa chambre ; là il s'était précipité
sur ses hardes, les avaient réunies pèle-mèle
dans son léger porte-manteau, et toujours
courant, avait fui par la plus petite porte de
l'habitation, en murmurant l'épithète d'incor-
rigible.
On dit qu'il est retourné dans sa ville natale
où sa profession ne lui ayant fait que des en-
nemis, il s'aperçût qu'il serait prudent d'aller
planter sa tente ailleurs.
H quitta sa patrie, prétend-t-on, et ceux qui
ont ouï parler de cette histoire, assurent qu'il
voyagea plus de vingt ans, cherchant un pays
où ses leçons seraient écoutées, mais que re-
poussé partout, ne récoltant que des difficultés
et des insuccès, il finit par se bâtir une cabane
dans un désert, où il mourut fou, de misère et
d'ennui.
MA MIE FANCHETTE.
MA MIE FANCHETTE
i
1er mai, mil huit cent
Me- voici installé à Strasbourg : j'oublierai
dans le calme de la vie de province les joies
folles et les amères déceptions de la vie pari-
sienne : je referai mon coeur par la rêverie. La
rêverie! sais-je encore ce que c'est? N'ai-je
pas laissé dans la grande ville le dernier lam-
beau de son enveloppe mystérieuse, de son
30 MA MIE FANCHETTE.
manteau si léger et si ample sous lequel l'es-
prit s'endort et le coeur s'éveille ?
L'existence bouillante d'aujourd'hui, ne
laisse plus de temps à la rêverie, et dans deux
ou trois siècles, si ce mot est prononcé par
quelqu'antiquaire du coeur, on l'enverra clas-
ser le plaisir de rêver parmi les vieilles collec-
tions des joies rebattues et fanées.
Hélas ! que de notes déjà perdues, dans la
gamme du sentiment ! Que de sentiments fos-
siles dans nos âmes, et quelle curieuse étude
ferait l'homme qui pourrait reconstruire ceux
qui ont régné en maîtres sur l'humanité !
Quoique la matière se transforme incessam-
ment et anéantisse chaque jour autant d'oeu-
vres qu'elle en enfante, la destruction est
moins complète en elle qu'en nos coeurs, car
on retrouve des traces des races perdues, mais
on ne retrouve rien des sentiments oubliés !
Qui de nous comprend les idées d'un autre
siècle et les admet sans les discuter? Nos pères
aussi avaient repoussé,et changé les idées de
leurs aïeux, et nous, à notre tour, nous blâ-
MA MIE FANCHETTE. 31
mons les leurs ; nous n'en comprenons même
plus ni la poésie, ni l'opportunité. Ainsi d'âge
en âge, les races et les sentiments se perdent,
les besoins de la vie qu'on se fait modifient
les besoins du coeur, et certains sentiments
se trouvent remplacés par d'autres, sans qu'on
s'aperçoive du changement et sans qu'on
garde un souvenir réel de ce qui existait avant
la transformation.
Pour moi, j'aime la rêverie; c'est un état
sentimental qui plaît à mon esprit, peu confiant
en la réalité. Aussi je suis venu me cacher
dans une chambre solitaire où j'entends le
calme autour de moi. La rue que j'habite est
étroite et mystérieuse, l'ombre s'y fait vite, et
comme les maisons voisines ont presque toutes
leur entrée sur une autre rue, peu de passants
font retentir mes échos du bruit de leui's pas.
De ma fenêtre, on aperçoit à droite un petit
coin du Quai des Bateliers. La rivière y passe
tranquille, indiflérente aux rumeurs de la cité
qui pleure ou qui chante sur sa rive, et l'eau
qui coule sans murmure donne un charme mé-
lancolique à ce tableau restreint. Des brises
32 MA MIE FANCHETTE.
fraîches me viennent de ce côté, toutes char-
gées des parfums qu'elles ont enlevés aux
jardins environnants. Eh bien ! qui le croirait?
dans ce réduit ignoré, je mè suis fait un roman.
Ainsi, le coeur est ingénieux à se créer des
émotions, et il n'y a pas de désert, si reculé qu'il
Soit, où l'homme ne se retrouve lui-même.
Depuis les quelques jours que j'habite cette
maison, mes heures de liberté se sont passées
à ma fenêtre. C'est là qu'en rêveur philosophe
je considère le tableau changeant que le quai
me fournit gratis à chaque moment du jour.
A force de regarder loin de moi, je m'aperçus
que j'avais tout près un sujet d'observations
aussi riche et plus intéressant que celui qui
m'occupait directement. En face de ma fenê-
tre, une autre fenêtre était ouverte, donnant
sur une chambre à coucher. Grâce au peu de
largeur de la rue, il m'était possible de distin-
guer tous les objets qui garnissaient cette
chambre.
Je me rappelai la théorie des effets et des
causes, que mon vieux précepteur m'avait si
MA MIE FANCHETTE. 33
souvent répétée, et je me proposai la tâche de
me créer l'habitant ou l'habitante de ce réduit
par l'inspection de son mobilier, et de me faire
une idée de son caractère, de son âge, de ses
goûts, en déduisant des conséquences de cha-
que menu détail. Pour un rêveur, c'était là un
programme attrayant je passai contrat avec
moi-même, et je me misa la tâche.
J'eus bientôt la conviction que mon voisin
était une voisine, et voici comment j'y ar-
rivai.
Après avoir fait des yeux le tour de la cham-
bre, j'aperçus dans un angle un lit tout blanc,
que de simples rideaux de mousseline enve-
loppaient chastement ; le couvre-pied était
étendu avec une coquetterie modeste, et dé-
robait aux regards l'intérieur du lit : je n'au-
rais pas eu à remarquer ce soin pudique dans
la chambre d'un homme. J'avoue que je fus
assez satisfait d'être convaincu que mon voisin
était une voisine, car malgré le charme de la
rêverie pour elle-même, j'aurais été contrarié
d'entreprendre une vérification, qui menaçait
34 MA MIE FANCHETTE.
d'être longue, pour la seule satisfaction d'ap-
prendre que quelque vieil employé chargé de
rhumatismes ou de manies respirait le même
air que moi. Une idée alors se présenta à mon
esprit. « Ce lit est certainement le lit d'une
femme, me dis-je... mais cette femme peut
être mariée?...» C'était moins désagréable que
le lit de l'employé, mais cela né me satisfaisait
pas complètement ; pourquoi? je l'ignore, c'est
peut-être un aveu...
Je regardai de tous côtés ; le lit était unique
dans la chambre, et la chambre était unique
dans l'appartement, je le vis à la serrure de
la seule porte que j'y pus trouver, une maî-
tresse serrure entourée de deux gros verroux,
qui ne pouvait appartenir qu'à une poi'te d'es-
calier. Je retournai donc vers l'humble cou-
chette. Elle est étroite, une seule personne y
peut reposer, de là je conclus ceci : c'est que
ma voisine n'est pas mariée et même qu'elle
ne Ta pas été, car une femme a contracté dans
le mariage une certaine sensualité qui lui fait
instinctivementrechercherle confortable, dans
la satisfaction des besoins matériels. Or je re-
MA MIE FANCHETTE. 35
marquai que pour se trouver à l'aise dans l'é-
troite couchette, il fallait que ma voisine fut
peu soucieuse de son bien-être. Elle est fille,
me dis-je. De plus je vis que le lit était abrité
dans le coin le plus sombre de la chambre ;
elle est fille et elle est sage, ajoutai-je; une
fille vertueuse ne pense pas à mettre son lit
en vue, elle le cache.
Puis les deux gros verroux de la porte d'en-
trée avaient un air si honnête, c'était si bien
deux braves gendarmes placés en sentinelles,
que je ne doutai pas d'une pudeur qui se dé-
fendait si vaillamment. La pudeur est évi-
demment le seul trésor qu'il y ait à protéger
dans cette simple demeure. Mais, medira-t-on,
les criminels aussi s'enferment, les femmes
infidèles ou d'humeur tant soit peu légère
craignent quelquefois d'être surprises chez
elles.
— Sans doute, répondrai-je, la vertu n'est
pas seule timide, mais les verroux coupables
sont petits, ils n'attirent pas l'oeil et ils glis-
sent sans bruit: ils ne doivent pas fixer l'atten-
36 MA MIE FANCHETTE.
tion. Tandis que les verroux honnêtes , qui
ne sont là que pour intimider les voleurs,
ceux-là font vacarme, et ils étalent fièrement
leurs féroces principes sur la porte de la vertu
qu'ils défendent.
Pendant que j e m'appesantissais avec satis-
faction sur ces premières découvertes, une
idée effrayante se dressa devant mon esprit.
Elle est .sage ! m'écriai-je, mais est-ce la sa-
gesse d'une vieille prude qui encombre de fa-
rouches fichus des appas que personne ne veut
connaître, ou est-ce la modestie un peu sau-
vage d'une fille jeune et timide? Il était urgent
de résoudre promptement ce problème, car
l'idée d'une vieille fille m'irritait, et je crois
que j'aurais encore mieux aimé l'employé.
Comment triompher de cette difficulté?
Tout-à-coup, je poussai un cri de joie, j'avais
aperçu un petit miroir suspendu à la muraille,
dans le fond du lit.
Ce miroir était trop petit pour refléter plus
que la tête, il y avait donc là une preuve
irrécusable d'une coquetterie de jeune fille;
MA MIE FANCHETTE. 37
ma voisine se regardait dans la glace pour
mettre son bonnet de nuit. Or, pour quelqu'un
qui a observé un peu les femmes, il y a dans
la mise en scène du bonnet de nuit toute
une révélation.
Le bonnet de nuit de la vieille fille, c'est un
chaos de morceaux de mousseline, posés dans
tous les sens, en haine des vents-coulis, et le
miroir n'a rien à faire dans la chose.
Le bonnet de nuit de la veuve, c'est un sim-
ple vêtement, négligé, plein de regrets ; c'est
la coiffure d'une femme, qui autrefois son-
geait à être belle, et qui maintenant ense-
velit ses souvenirs dans un sommeil aban-
donné. Ce bonnet là, on ne le regarde pas
mettre, car tous les contrastes qui rappellent
le passé sont devenus un sujet de larmes.
Mais la jeune fille, qui est toujours, même
à son insu, en présence d'un idéal, qui aime
à être belle pour le plaisir d'être belle, elle
s'endort contente quand elle se sait gentille
et elle se regarde dormir en dormant.
C'est donc, des trois femmes seules : jeune
fille, vieille fille, ou veuve, c'est donc la jeune
ob MA MIE FANCHETTE.
fille qui a le plus de raison pour mettre son
bonnet de nuit devant la glace. Chaque soir
elle se donne, en faisant ainsi, une petite
leçon de coquetterie et elle se fournit l'occa-
sion agréable de rêver au jour où quelqu'un la
verra dormir. La femme ne veut pas perdre un
instant pour plaire à celui qu'elle aime ; aussi
d'instinct elle réfléchit dès le jeune âge, et
avant d'avoir fixé son coeur, au moyen d'être
séduisante, même pendant le sommeil.
Ma voisine est une jeune fille.
Ce petit miroir m'avait dit tant de choses,
que je cherchai s'il était seul de son espèce.
Mais non, je suis rassuré, trois ou' quatre
collègues de différentes dimensions lui dis-
putent le plaisir de reproduire les traits de
leur maîtresse qui assurément est jolie, puis-
qu'elle aime tant à se voir.
Pendant que je songeais à tout ceci, et que
je me convainquais de plus en plus de la jus-
tesse probable de ces réflexions, la nuit est
venue.
La chambre s'est remplie d'ombre et force
MA MIE FANCHETTE. 39
me fût de cesser mes recherches. Pourtant un
charme me tenait immobile, je ne voyais plus
et je regardais encore. Tout-à-coup, dans la
chambre de ma voisine, il se fit un mouvement
brusque: c'était la porte de l'escalier qui s'ou-
vrait. Une personne que je n'ai pu voir est
entrée, s'est avancée vers la fenêtre et l'a
poussée. Je tremble, il ne m'a pas semblé re-
connaître dans la manière dont on a fermé cette
fenêtre la vigueur et la promptitude d'un bras
jeune... Si elle était vieille ! ! !
5 mai.
Depuis quatre jours, je n'ai pu réussir à.
plonger mes regards dans sa chambre.
Il a plu, la fenêtre est restée close, ma voi-
sine est bien frileuse, c'est un défaut!...
Elle est peut-être malade?... Si ce temps
continue, j'aurai la fièvre d'impatience ; mau-
dit mois de mai, qui donc a dit que tu étais
beau! Oh! les poëtes! ils ne sont bons qu'à
tromper les gens.
40 MA MIE FANCHETTE.
6 mai.
J'avais attendu inutilement dès les premières
heures du jour; la fenêtre ne s'ouvrait pas...
Une femme charitable vient de faire cesser
mon martyre; j'ai eu peur un instant, car cette
femme est vieille ; mais je suis tranquille, ce
n'est pas ma voisine, c'est la propriétaire qui,
comme cela arrive souvent ici, n'est pas d'une
très-fine extraction et ne craint pas de manier
le balai à l'usage de ses pensionnaires. Je la
reconnais pour l'avoir vue sur le seuil de sa
porte de l'autre côté de sa maison, dont l'en-
trée est sur la rue adjacente, et je sais qu'elle
n'habite pas ici.
Je ne verrai donc point passer mon inconnue
sous ma fenêtre. Tant mieux, je serai plus sûr
d'en rester à la rêverie. Ma voisine est sortie
sans doute.
Brave propriétaire! Elle nettoie cette cham-
bre avec une conscience ! Elle laisse l'air y
entrer sans entrave; aussi je vais pouvoir con-
tinuer mes investigations à mon aise.
MA MIE FANCHETTE. 41
Ma voisine est jeune, c'est certain. Je le
sais depuis plusieurs jours: elle est jolie, c'est
probable; mais, quel peut bien être son genre
de beauté? Charmants miroirs avec qui j'ai
tant causé l'autre j our, pourquoi ne gardez-
vous pas l'empreinte de ce que vous avez vu?
Vous n'avez plus rien à me dire... si, je me
trompe, et j'étais injuste envers vous qui me
révélez encore un secret.
Votre maîtresse doit être d'une taille un
peu au-dessus de la moyenne, car, à la place
où vous êtes accrochés, vous seriez tous trop
hauts pour une petite femme et trop bas pour
une grande.
Mais voici bien un autre trésor ! Deux por-
traits pendus en face de moi, de chaque côté
de l'âtre. A droite une femme blonde au teint
frais , à l'oeil bleu, au sourire bienveillant. Ses
vêtements rappellent une mode trop récente
pour que ce puisse être leportrait d'une grand'-
maman.
C'est sa mère.
'A gauche, un homme brun, à l'oeil noir, à
42 MA MIE FANCHETTE.
la figure sévère, il porte l'habit du soldat.
C'est son père.
Auquel des deux ressemble-t-elle ?
Pauvre enfant elle est orpheline, des couronnes
d'immortelles suspendues au-dessous de ces
images, attestent qu'elles sont un autel dressé
par le souvenir et les regrets!
La vieille propriétaire se débat en ce mo-
ment avec les robes de sa locataire. Elle est
insupportable cette vieille, elle secoue tous ces
chiffons si haut et si ferme que leurs évolu-
tions occupent toute la baie de la fenêtre.
Je ne puis plus lien voir.
Comme ces robes sont claires... Presque
toutes roses, blanches ou bleues... Ce sont les
robes d'été de ma voisine qui doit avoir le teint
de sa mère, puisqu'elle s'entoure de couleurs
claires... Si elle était brune de peau, ces nuan-
ces-là ne lui conviendraient pas.
Néanmoins , elle tient de son père, car ses
jupes sont longues, et le portrait de sa mère,
qu'à force d'efforts j'aperçois par-dessus la
tête de cette obstinée ménagère, n'a pas dans
MA MIE FANCHETTE. 43
le cou et les épaules, les proportions qu\m re-
marque chez une femme élancée ; tandis que
le soldat était grand, puisqu'il porte l'uniforme
des officiers de hussards. Alors, si elle a le
teint de sa mère, elle doit en avoir les yeux
bleus ; les yeux s'harmonisent presque toujours
avec les nuances de la peau, et puisqu'elle a la
vigueur de son père, elle doit en avoir les
bruns cheveux. Ainsi un jeune cèdre prend à
l'arbre qui l'a engendré, la taille élégante et
le feuillage sombre.
La vieille propriétaire vient enfin de terminer
sa besogne, elle est partie...
Le coeur humain est décidément ingrat, cette
vieille m'a rendu service; sans le dérangement
qu'elle a porté partout, j e n'aurais pas vu de
sitôt, les objets cachés au fond des armoires
qui m'ont révélés plus d'un détail. Et pourtant
je suis aise que cette vieille soit partie. Il me
semble que la chaste petite chambre qui absorbe
mes réflexions depuis quelquesjours exhale des
parfums de. poésie que cette vieille bouscule
en passant; aussi tant quelle était là je n'avais
44 MA MIE FANCHETTE.
le courage de rien chercher qui se rattachât à
l'âme, à l'esprit de ma jolie voisine; c'eut été
profaner un souvenir aussi charmant. Mais
maintenant la carrière est ouverte, et je puis
y bondir à mon gré.
Celui qui entrant dans l'appartement d'une
femme n'y lit pas, comme dans un livre, ses
goûts et son caractère, a peu observé les rap-
ports qui existent entre les êtres et les choses.
Les femmes à esprit étroit, vivent au milieu
d'un ordre maniaque, qui devient à leurs yeux
une des affaires les plus importantes de leur
existence. Pour elles savoir repriser les bas
est une vertu, et on ne peut être bonne mère
qu'à la condition de passer ses journées à
ranger du linge. Leur chambre est toujours la
même, l'aspect en est monotone, comme l'es-
prit de la maîtresse du logis. Mais chez la
femme de goût, quelle élégance charmante ;
riche ou pauvre elle sait se faire un nid gra-
cieux. Son oeil est choqué par les lignes sèches
qui satisferaient les yeux d'un égoïste, et tan-
dis que la chambre de l'avare est nue et froide,
tandis que celle de la femme exaltée ou vi-
MA MIE FANCHETTE. 45
cieuse est désordonnée ou lascive, la chambre
d'une femme dont le coeur est pur et dont l'es-
prit est élevé, offre aux regards des couleurs
heureuses, un ordre harmonieux sans parti
pris, et on sent à son aspect, que celle qui
habite là, a dans les idées et dans l'âme de
ces agencements intelligents dont on retrouve
les effets matérialisés autour d'elle.
Je vois avec plaisir, que ma voisine aime les
lignes douces. La courbe des rideaux de son
lit atténue ce que la flèche qui les soutient
aurait de dur à l'oeil; de petites housses roses,
qu'évidemment elle a faites elle-même, don-
nent un contour gracieux aux fauteuils mes-
quins, qu'elles déguisent en sièges conforta-
bles, et dissimulent les jambes maigres, angu-
leuses des chaises. Il y a dans ceci la preuve
d'un besoin de lignes courbes que je suis
heureux de constater, car je me suis toujours
défié des gens qui aiment les angles. H est im-
possible d'être bon, quand on peut supporter
la vue d'un angle... Un angle !... c'est un mou-
vement raide et entêté, qui entre dans votre
regard malgré vous, qui'occupe sans ménage-
46 MA MIE FANCHETTE.
ment votre point de vue ; c'est mal élevé, c'est
sans gêne, cela se développe sans crier gare,
et cela arrive jusqu'à son but, sans faire atten-
tion à quoi que ce soit. C'est égoïste ; cela veut
être, cela est. Et même quand cela a raison
d'être, c'est désagréable en faisant son devoir.
Tandis que les lignes arrondies sont aimables,
elles mettent de l'indulgence à vous porter
d'un point à un autre, sans choc, sans idées
arrêtées. Elles déploient de la politesse, en se
faisant trouver belles, et elles vous saluent en
vous étant agréables.
L'angle est la cause de tous nos maux. Il
faudrait pouvoir détruire l'angle, et alors
l'homme serait heureux. Que produisent plu-
sieurs angles ? la ligne brisée, la ligne fausse,
la ligne qui vous égare; ligne sans persévé-
rance, sans courage à suivre sa voie. Les âmes
basses prennent la ligne brisée, tandis que les
gens honnêtes aiment la ligne droite. La ligne
droite est vaillante, elle est grandiose et sévère;
mais elle n'est pas indulgente, et c'est ce qui
fait que souvent, deux personnes très-honnêtes
ayant des idées différentes ne peuvent pas vi-
MA MIE FANCHETTE. 47
vre d'accord, car elles partent en ligne droite,
et au moment ou a lieu l'échange des idées,
au moment où les deux lignes se rencontrent,
elles arrivent à se choquer brutalement, cha-
cune poussant sa ligne, et elles forment un
angle, ce qui est désagréable.
Donc, même quand l'angle n'est pas mal-
honnête, quand il n'est pas l'ennemi du genre
humain, il est la cause de ses troubles. Arri-
vent les bons coeurs avec la ligne courbe qui
est conciliante et au milieu de laquelle les
deux lignes droites se fondent sans qu'on
sente le point de réunion.
Mais si deux honnêtes gens peuvent former
un angle à eux deux, il est certain que. les
égoïstes ont toutes les détestables qualités de
l'angle à eux tout seul, et c'est ce qui fait que
comme nous aimons instinctivement ce qui
nous ressemble, je me suis toujours défié des
gens qui aiment les angles. Ou ces gens-là
sont malhonnêtes avec la ligne brisée, ou ils
sont secs avec l'angle simple, ou enfin ils
appartiennent à une troisième variété de
l'espèce, qui pour être moins dangereuse n'en
48 MA MIE FANCHETTE.
est pas moins désagréable, je veux parler de
l'homme carré... l'homme qui pense carrément,
et qui dit carrément ce qu'il pense
Celui-là, c'est une réunion de quatre angles,
qui se soutiennent mutuellement par la force
brutale de la forme , et au milieu desquels
aucun raisonnement ne peut entrer ; l'homme
carré est fier de son imbécile entêtement,
toutes ses honnêtes lignes droites se réunis-
sent sous la forme pointue ; quelle que soit la
justesse de vos vues, il y enfonce un de ses
angles et il se croit plein d'idées parcequ'il
détruit toutes les vôtres.
Ma voisine aime les lignes courbes, ce qui
prouve qu'elle est bonne, qu'elle est douce ,
qu'elle est sensible à la forme etqueparconsé-
quent elle a une prédisposition pour les arts. Et
que ceci ne soit pas pris pour un paradoxe,
l'histoire, la grave histoire elle-même vient à
l'appui de cette remarque; sans dire combien
les formes et les lignes sont naïves chez les
peuples primitifs, en ne suivant que notre
France, ne retrouve-t-on pas l'image des siè-
MA MIE FANCHETTE. 49
cles dans les lignes des monuments et des
objets qu'ils ont laissés, ne relit-on pas claire-
ment dans tous ces contours, l'esprit de l'épo-
que, et ne sent-on pas d'après la vigueur ou
l'élégance qui y domine , vers quel ordre
d'idées , vers quel courant d'actions les gens
d'alors devaient être entraînés. Enfin , ne
faut-il pas que les lignes soient bien réellement
en rapport avec les idées, pour que non-seule-
ment les monuments qui sont crées par des
artistes et qui pourraient appartenir à des
écoles régnantes pour un moment, mais pour
que les meubles, qui sont faits par des ou-
vriers, des manoeuvres , parlent le même lan-
gage que les monuments. ■
Sous le moyen-âge, quelle négligence bru-
tale dans les lignes pour les objets d'usage,
mais quel élan plein de foi dans les édifices
religieux; comme on sent que la religion était
la seule poésie et le seul refuge de cette époque.
Avec la renaissance, la recherche mêlée à la
naïveté; déjà des gentilshommes, encore des
manants ; une élégance qui se forme et qui a
ses gaucheries.
50 MA MIE FANCHETTE.
Puis, arrive Richelieu, ce génie chercheur,
cet esprit profond, qui a tenu le monde et
fait la France. Avec lui, ces bahuts larges et
trapus, qui ont l'air de réfléchir aux milles
choses qu'ils renferment et qui semblent assez
forts pour porter notre globe; avec lui des for-
mes vastes et solides, comme sa politique ; des
formes qui s'élargissent, qui accusent de
fortes assises, mais qui ne s'élancent qu'avec
peine. Le bras s'étend. L'époque qui suivra
pourra lever la tête et élever ses lignes.
Sous Louis XIV des lignes droites, gran-
dioses et puissantes dans les monuments, dans
les jardins; l'image d'une grande monarchie
qui passait sans entrave : comme la ligne
droite. Dans les meubles,des coins suffisamment
arrondis, pour indiquer une société élégante;
mais, ces rondeurs polies, jointes à des lignes
droites vigoureuses, riches, amples comme
les arts , tels qu'on les comprenait alors ,
comme l'intelligence puissante du roi, et
comme l'esprit vaillant mais recherché de sa
cour.
Et sous Louis XV, la ligne arrondie partout.

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