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Le Roman de Claude d'Antioche - Ce que racontent les momies d'Antinoé

De
354 pages

Un siècle et demi s’était écoulé, depuis la fondation d’Antinoé par Hadrien. Aux règnes fastueux des Antonins avaient succédé des heures de troubles et de convulsions, qui, d’un bout à l’autre, déchiraient l’Empire. Les temps de la Persécution étaient venus, avec l’avènement de Dioclétien. Et la célèbre ville funéraire, promue au rang de capitale de la Thébaïde, voyait, chaque jour, au tribunal du gouverneur de la province, le farouche Arien, comparaître les néophytes chrétiens, implacablement envoyés aux supplices et à la mort.

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À propos de Collection XIX

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Albert Gayet

Le Roman de Claude d'Antioche

Ce que racontent les momies d'Antinoé

PRÉFACE

Voici seize ans révolus que j’explore Antinoé1, et mon œuvre, loin d’être achevée, est, en quelque sorte, à peine commencée. Ce que les collections, exposées à Paris, ont montré n’est rien, en comparaison de ce qu’il reste à trouver. Le champ d’action était immense, et les ressources dont j’ai disposé furent toujours des plus minimes. A ce compte, il faudrait plusieurs vies entières, pour arriver à un résultat décisif.

Ce résultat, je ne me fais point l’illusion de croire que je l’obtiendrai jamais. En seize ans, je n’ai pu triompher de l’indifférence des uns, de la malveillance des autres. L’entreprise que j’avais tentée, et qui, la preuve une fois faite de son importance, eût dû prendre un essor considérable, a misérablement végété. Je l’ai dirigée en amateur, et je m’en fais gloire. Je n’ai reçu ni traitement, ni indemnité d’aucune sorte, pour frais de voyages, installations ou séjours ; et j’ai le plus souvent pris à ma charge les faux frais. J’ai fouillé tous les hivers, avec des subventions variant de cinq cents francs à six mille francs, soit à peine quatre mille francs en moyenne. Je donnerai le détail tout à l’heure, car il est bon qu’on sache combien il est difficile de faire quelque chose, lorsqu’on entend demeurer indépendant. Peu m’importe, en effet, si l’on a cru m’arrêter en m’entravant ; aujourd’hui, la preuve n’en est pas moins faite. Antinoé apparaît comme le gisement unique, d’où a surgi la révélation de tout un passé. Nulle part ailleurs, aucune fouille n’est arrivée à un résultat semblable. Alors que, partout, on en est réduit, — après des efforts persévérants, auxquels concourt toute une phalange de collaborateurs,  — à quelques lambeaux d’inscriptions douteuses ; à quelques fûts de colonnes, dont on rétablit les proportions à grand’peine ; à quelques torses mutilés ou à quelques tessons de poteries, toute une moisson de trouvailles a été récoltée ; et la vie de toute une cité est ressuscitée à nos yeux.

Oui, la preuve est faite de cette valeur, unique au monde, qui. s’attache à l’exploration d’Antinoé, bien que je n’aie pu fouiller que dans les nécropoles réservées aux classes moyennes. La cause ? L’économie, certains travaux n’ayant pu être entrepris, faute d’argent. J’ai dit et répété souvent ce qu’il y avait à trouver ; j’ai dressé le devis des dépenses ; j’ai vérifié les hypothèses émises. Personne ne m’a entendu. — Si pourtant. Je l’ai été à l’étranger, où l’on sait ce que vaut le site ; et le jour où, lassé, je m’arrêterai, ceux qui reprendront ma tâche sauront lui donner un couronnement digne d’elle. Ils mettront à jour ce que j’ai annoncé ; mais en réalité c’est moi qui l’aurai découvert. Ce sera, je l’ai dit, le luxe des caveaux patriciens : les fameux portraits peints à la cire, dont quelques-uns, rapportés ces années dernières, ont soulevé — à l’étranger, bien entendu, en Allemagne et en Russie — une admiration sans réserves. C’est enfin le tombeau d’Antinoüs, que j’ai précisé, voici maintenant longtemps déjà. Et alors, peut-être, ces trésors réunis depuis seize ans et éparpillés aux quatre coins des musées de province, — l’on m’a affirmé, du moins, qu’il en avait été ainsi, — seront-ils appréciés à leur valeur véritable. Qui sait ? Peut-être verra-t-on, à ce moment, les plus hostiles d’aujourd’hui recevoir, pour aller les étudier de ville en ville, des missions plus importantes, que les crédits dont j’ai disposé pour les réunir.

Cinq cents francs. Ce fut avec cette « subvention » que je débutai, en 1896. Le « Fondateur » doubla pourtant, l’hiver suivant, sa mise, et la lettre d’envoi,  — je l’ai gardée, avec bien d’autres, comme une perle précieuse d’un richissime écrin, — me disait : « J’espère que vous allez faire faire un grand pas à la science. » Et le plus fort est que je le fis si bien, que désormais des richesses allaient être recueillies chaque hiver. Mais, aussitôt, le « Fondateur » s’abstenait. L’exploration, après avoir été entretenue par moi, pendant deux ans, sans appui officiel et être devenue Mission du Ministère de l’Instruction publique, pendant trois autres années, allait passer par des vicissitudes sans nombre, au milieu desquelles elle se débat encore aujourd’hui.

Voici, à titre de document, les chiffres de ces « budgets » successifs, durant cette période :

Années : — 1896, cinq cents francs ; 1897, mille francs ; 1898, trois mille francs ; 1899, 1900, mémoire ; 1901, 1902 et 1903, chacune six mille francs ; 1904, 1905, chacune six mille francs ; 1906, 1907, chacune quatre mille francs ; 1908, sept mille deux cents francs ; 1909, quatre mille trois cents francs ; 1910, cinq mille huit cents francs ; 1911, deux mille cinq cents francs. Total : soixante-deux mille trois cents francs, qui, répartis sur les seize années, donnent une moyenne de trois mille huit cents francs par hiver.

Personnellement, l’œuvre m’a coûté plus du double de cette somme, sans compter mon temps et ma peine. J’en ai été récompensé par beaucoup d’ingratitude de ceux qui furent les bénéficiaires ; beaucoup de malveillance, de ceux qui, toujours, avaient eu le monopole de telles découvertes, et les haines irréductibles de quelques-uns d’entre eux. « Périsse le monde antique plutôt que leur privilège ! » N’importe, j’avais pour moi l’approbation et l’encouragement des indépendants ; l’estime des honnêtes gens. Cela me décida à persévérer dans ma tâche. Les inimitiés auxquelles j’ai été en butte ne m’ont pas atteint. J’ai plaisanté, comme il convenait, de doctes mémoires, consacrés à des questions frivoles. J’ai ri volontiers d’études d’archéologie capillaire, dédiées à la barbe de certains empereurs. Ce n’est point d’aujourd’hui que leurs auteurs refusent d’entrer se décrasser au Temple du Goût ; ils y répugnaient déjà au siècle des élégances. Celles d’Antinoé étaient bien faites pour les mettre en fureur. Aussi, loin de répondre aux injures et aux calomnies de ceux qui n’ont pu se résigner à me voir revenir, chaque année, les mains pleines de trouvailles, je leur garde si peu rancune, que j’espère toujours, pour eux, le renouvellement du miracle qui rendit au héros d’Apulée sa forme primitive. Ah ! que ces prêtresses d’Isis, exhumées depuis dix ans, dont l’apparition les mit en rage, leur fassent miséricorde ! Que ces mystères, soudain évoqués, de l’ineffable Déesse, qu’ils ont méconnue, deviennent leur salut ! Qu’ils y retrouvent enfin les guirlandes de roses qui restituèrent à ce héros de légende sa vraie nature ! Je le leur souhaite de tout mon cœur !

Les collections recueillies ont, jusqu’en 1908, été dispersées, ai-je dit. C’est là le point faible de l’organisation d’une fouille précaire. Toujours incertaine du lendemain, il lui faut compter avec certains concours intéressés, qui exigent, en retour, la part du lion, dans le butin. L’on m’a donné à entendre aussi que la malveillance n’y serait point étrangère ; qu’aucun ensemble n’avait été conservé, afin de ne point laisser de traces palpables de l’importance du rendement obtenu, alors que des sommes énormes ont été engouffrées dans des recherches, quine rapportèrent, en dehors de l’intérêt archéologique, susceptible de s’attacher à elles, que quelques photographies, quelques moulages et quelques croquis En tous les cas, de 1898 à 1903, quatre expositions consécutives fournirent chacune une salle entière de musée. En 1904 rien ne fut montré. Par contre, en 1905, toute la galerie de façade du Palais des Beaux-Arts et de la Ville de Paris était comble. En y réunissant les quatre collections précédentes, tout le rez-de-chaussée du palais n’eût pas suffi. Trois années encore, 1906,1907 et 1908, fournirent chacune la valeur d’une salle entière. Et pas une seule récolte ne fut installée en totalité. C’est donc tout un musée qui eût pu être constitué ; un musée unique au monde, qui eût donné la révélation de la civilisation grecque d’Orient, cette civilisation de décadence, qu’on n’entrevit jamais qu’à travers des récits, sans documentation aucune. Cette fois, on arrivait à un ensemble inespéré. Les morts eux-mêmes, parés des costumes qu’ils avaient portés, entourés des objets qu’ils avaient aimés, apparaissaient, fantastiques fantômes, échappés à leurs sépulcres, tels qu’ils s’étaient couchés naguère. Pas une ligne de leurs visages, pas un pli de leurs toilettes n’avait bougé. Convives du suprême banquet, on eût dit qu’ils s’étaient endormis sur des coussins de lits de festins, bien plus que sur ceux d’une demeure funèbre. Les couronnes d’autrefois nimbaient encore leurs têtes, et les guirlandes de fleurs s’étaient effeuillées autour d’eux. Oui, l’incomparable musée, que celui où tous les arts somptuaires de ce luxe fabuleux, qui fut celui des derniers jours de Rome, des premiers de Byzance, eussent été représentés, autour de ces momies, ainsi évoquées, en qui revivaient les personnalités les plus complexes. Seulement, une telle conception demande la compréhension ou tout au moins l’intuition d’une civilisation. Au lieu de cela, chez nous, on est porté à se spécialiser ; à tout classer par séries ; à avoir des centres, où l’on n’examine que le côté technique d’un document d’art. Tout ce qui était vêtement, étoffes brodées, soieries, dentelles, fut réparti à des musées de tissus : on s’occupa des procédés de main-d’œuvre, bien plus que du thème artistique. Je sais des expériences faites, avec des réactifs, pour arriver à connaître quels mordants étaient employés pour fixer les couleurs ! On fit plus. Des vêtements magnifiques, de splendides robes, d’incomparables châles furent coupés en morceaux, « pour faire des parts, » euphémisme sous lequel s’abritaient des rapacités cupides. Des tuniques, où le décor se répétait sur les deux côtés, étaient partagées en deux, « pour faire deux heureux ». Ici, un médaillon était enlevé, en raison de son sujet symbolique. Certaines pièces ont une moitié à Paris, une autre à Lyon. Et si les quatre angles d’un voile se trouvaient ornés du même motif, il faudrait aller aux quatre coins de la France, pour vérifier si la tonalité des couleurs reste la même, sous les divers climats.

Ce que je dis là des étoffes s’est appliqué, hélas ! à toutes les « séries ». En se plaçant à ce seul point documentaire, on en vint à morceler ces ensembles de sépulture, où revivait l’individu. Les figurines de son laraire, s’il était païen, allaient au « rayon » terres cuites ; les ivoires, aux os ouvrés ; les poteries, à la céramique, et, à quelques très rares exceptions près, les momies furent distribuées à des muséums ! Et ces morts, qui avaient bravé le temps et les siècles ; ces morts, en qui revivait une période d’histoire, et quelle période ! celle pour laquelle l’imagination de tout le monde pensant se passionne, finirent pièces d’anatomie, sous le vague prétexte de reconnaître le mode d’embaumement. Chaque fois que l’une de ces figures énigmatiques, chaque fois que l’un de ces témoins des jours de la splendeur d’Antinoé, après s’être réveillé de son sommeil pour nous raconter sa vie, s’anéantissait ainsi, comme en une seconde agonie, j’ai éprouvé un serrement de cœur horrible. Presque un remords d’avoir ouvert son tombeau. Oui, cela m’a été affreux, et cela m’a été douloureux aussi, de voir les spécialistes à leur besogne : effaçant les plis, marqués par les siècles, où s’étaient figés une dernière coquetterie, une dernière espérance, un dernier frisson de sensibilité humaine ; mouillant, séchant, tamponnant, étirant sur des épingles, collant sur papier, avec d’inénarrables soins, des bouts d’étoffes ; essayant des solutions, qui en ravivassent les couleurs mortes ; tuant à rebours ces lambeaux d’un passé, afin d’en faire « de bons échantillons ». Pourtant, un musée avait délégué son représentant, qui ne se déclarait point satisfait. Cela ne représentait guère qu’une centaine de fois sa mise ! Je revois le bonhomme, assistant à l’ouverture des caisses et palpant son butin. Il avait pris, pour l’examiner de plus près, une superbe soierie ; des lions adossés sous l’ombre d’un palmier, stylisé en arbre de vie. Sous la pression un peu... brusque de ses gros doigts, l’étoffe se déchirait. Il ne s’en apercevait point pourtant, pressurait encore, retournait, puis, cédant à l’habitude professionnelle, esquissait le geste du commis faisant craquer son « tissu grande largeur » entre le pouce et l’index. Tout partit en poussière, ce dont le « représentant » se montra furieux. Il se fit grossier, et naturellement je ne m’en étonnai pas le moins du monde. Il s’en prenait à moi ! Je lui avais rapporté « de la mauvaise marchandise ». Et, après tant d’années, je l’entends encore répéter : « Ça ne vaut rien ; j’en ai de grands morceaux et qui se lavent ! » Je n’eus pas le courage d’en rire, et laissai là le grotesque, avec sa « lessive d’Antinoé ».

Presque tout a passé ainsi, fixé sur cartons, pareil au répertoire d’un fabricant ; tout s’est dispersé dans ces tombeaux mobiles que sont des meubles à volets, entre des spécimens similaires, de même date, approximative ! J’en ai rencontré quelquefois, au cours de mes déplacements en province, de ces « échantillons », auxquels il ne manque que le prix de revient ; quelques centimes à peine, dont on s’est abstenu de parler. J’ai calculé moi, et cela plusieurs fois, que ce prix de revient ne s’était pas élevé à plus de deux francs la livre, en tenant compte de la part qu’il m’a fallu laisser en Égypte, au Service des Antiquités.

Pour ces tueurs de morts, je suis moins indulgent que pour « les Antinoophobes ». Entre eux, la différence est énorme. Les premiers ont cru m’arrêter ; ils n’ont pu y réussir. Lorsqu’ils ont pensé m’amoindrir, ils se sont seulement rendus ridicules. C’est là une métamorphose disgracieuse, dont les roses d’Isis pourraient les guérir. Les seconds ont été malfaisants : la perte, presque totale, de ce qui a été trouvé jusqu’en 1908 est aujourd’hui irréparable. C’est un musée entier anéanti, et les deux cents vitrines éparpillées à travers des musées de province, dans des chefs-lieux de cantons,  — tel Beaufort-en-Vallée, dans Maine-et-Loire,  — ne donneront jamais qu’une impression de chiffons, s’il s’agit d’étoffes ; d’un art insolite, s’il s’agit d’un portrait funéraire ; d’un document quelconque, s’il s’agit d’un objet, alors que l’ensemble eût été la révélation d’un monde ignoré.

Rien ne se recommence, je le sais ; pourtant, depuis lors, tout est gardé, avec l’espoir de le réunir en une galerie. J’ai trop souffert de voir démolir de merveilleuses enveloppes de momies, pour les transformer en tableaux informes, où l’on ne reconnaît plus le sentiment qui a présidé à l’exécution. « Au lieu de ces morts, enfermés dans ces cartonnages qui conservent la silhouette humaine, pareils à des chevaliers dans leurs armures, me disait le regretté peintre Albert Maignan, qui se lamentait de ces horreurs, j’ai cru, je ne sais quel chromo, de je ne sais quel fabricant d’encaustique, et je ne comprenais plus rien. Quand j’ai vu enfin le sujet indemne, j’ai senti qu’il s’agissait d’une interprétation spiritualisée ; et quel chef-d’œuvre ! C’est malheureux, ces gens-là n’entendent absolument rien aux questions d’art ; ils sont, avant tout, des marchands ! » Et c’était si vrai, cette remarque, que je n’y ajouterai rien.

Laissons là ces misères ; oublions ceux qui trahissent nos intérêts, en Orient, en tentant de m’arracher Antinoé, au profit de nos rivaux, Italiens ou Anglais... Oublions ceux qui estiment que les momies des derniers jours de la décadence sont des morts qu’il faut qu’on tue... Mieux vaut fixer les points essentiels de l’histoire de la cité d’Antinoüs.

L’an 140 de notre ère, l’empereur Hadrien visitait l’Égypte, qui formait l’une des plus riches provinces romaines. La constitution religieuse et politique du pays l’en faisait le pharaon légitime, au même titre que les anciens souverains nationaux. De même aussi, elle le proclamait le fils de Dieu, l’intermédiaire direct entre ses sujets et son père. C’était lui qui était censé « donner les souffles de la vie à tous les êtres » et cette croyance, qui remontait aux temps fabuleux des dynasties divines, faisait du maître de Rome le grand pontife du culte établi. C’était, ce culte, celui du soleil, que le fidèle, selon l’heure du jour, nommait Horus, Ra ou Osis. Seul, il avait le droit d’offrir le divin sacrifice ; de célébrer le mystère, au saint des saints du temple ; d’ouvrir les tabernacles ; de « voir son Père face à face » et de s’entretenir avec lui. Dans la réalité, il était supposé qu’il donnait mandat au grand prêtre, « en son jour », — nous dirions : « de semaine », — de le représenter et d’agir à sa place. Mais encore, méticuleuse comme l’était la dévotion égyptienne, fallait-il qu’il prît soin de lui déléguer, en quelque sorte, sa personnalité. Cela se faisait en vertu d’un formulaire magique, qu’il suffisait de réciter.

Ce n’était point là un protocole de cérémonial fictif, mais une tradition, respectée de tous les étrangers, devenus par droit de conquête les maîtres de l’Égypte. Tous avaient trouvé bon de s’y conformer. Ils légitimaient ainsi leur prise en possession du pays ; ils en devenaient les souverains héréditaires. Et pour peu que la fable, imaginée afin de se réclamer de tels droits, fût ingénieuse, celui-ci feignit volontiers de la tenir pour véridique et l’accepta. De tout temps, le pharaon avait été ainsi considéré comme de filiation divine. C’était le dieu fils incarné, descendu sur terre, pour y gouverner le royaume où Amon avait autrefois lui-même régné. Aussi, les Empereurs, après les Ptolémées, avaient-ils eu soin de se plier, en tout, au rituel millénaire, élaboré par les collèges sacerdotaux, au cours des âges. Les bas-reliefs des grands temples, exécutés sous leurs règnes, les représentent vêtus du costume sacerdotal ; la tête couverte des mitres consacrées, procédant à tous les exercices du dogme ancien. A Thèbes, en particulier, Hadrien est figuré ainsi, et il n’est point douteux, qu’au cours de ses voyages, il n’ait offert le sacrifice, en personne, faisant, ainsi que s’expriment les textes, « acte de maître des trônes de la terre, semblable au soleil, à toujours et à jamais ».

Hadrien remontait le Nil, cinglant sur Thèbes, à bord d’une de ces galères, à la proue recourbée, terminée en fleur de lotus, que nous montrent tant de peintures antiques. Au soir, elle s’était arrêtée aux quais de Menat-Koufou. A bord, dans l’entourage immédiat du souverain, on remarquait son favori, Antinoüs, le beau berger bythinien, dont la statuaire grecque nous a conservé l’image. Son dévouement à son maître n’avait, dit-on, d’égal que l’attachement de ce maître pour lui. Aussi, depuis qu’il avait su que l’oracle condamnait l’empereur à mourir, si son ami le plus cher ne lui faisait le sacrifice de sa vie, il s’était promis de s’offrir en holocauste au Destin, pour racheter sa victime. Et comme, après une journée de marche, l’on atterrissait au mouillage d’Hermopolis, le palladium de la foi égyptienne, il s’était volontairement jeté au fleuve et y avait trouvé la mort.

Cette version, la seule transmise par les anciens, a trouvé des contradicteurs, il est vrai. Des compilateurs de textes sont venus essayer de démontrer que l’Antinoüs de la légende s’était noyé accidentellement, en se baignant, et que l’oracle, pas plus que le dévouement, ne devaient être mis en cause. Ces contempteurs d’idéal n’ont rien avancé de probant à l’appui de leurs assertions. Ils n’ont fait que tâcher d’amoindrir un acte, qui, s’il est vrai, racheta un peu l’ignominie de l’esclave et celle du maître, par l’affliction que lui causa une telle perte. Quoi qu’il en soit, Hadrien fit à ce favori de solennelles funérailles, et voulut laisser dans le pays un impérissable monument qui perpétuât son souvenir. Bien plus, il prétendit le déifier, lui faire rendre les honneurs jusque-là réservés à Osiris, à ce Dieu-Bon, qui était mort, tué par son frère, le principe du mal, et dont, selon l’une des traditions saintes, le corps, jeté au Nil par le meurtrier, avait été emporté à la dérive. L’enterrement du nouveau Seigneur du Ciel fut calqué sur ce que les textes nous racontent de celui de l’époux d’Isis. Une ville immense, où s’élevèrent les monuments les plus somptueux de tout l’Orient hellénique, fut fondée, à la rive où avait été repêché son cadavre. Tout y concourut à commémorer le mystère de sa résurrection. Des temples, dédiés à son culte, s’y élevèrent ; un arc de triomphe y donna accès ; un théâtre, un hippodrome furent réservés aux représentations et aux jeux olympiques institués à l’anniversaire de son sacrifice. Cité funèbre par excellence, une colonie grecque la peupla, qui, en principe, fut considérée comme destinée à célébrer la Passion de cet Osiris, dont le rituel fut copié sur celui de l’Osiris d’autrefois. Un collège de pontifes égyptiens fut chargé d’en réciter chaque jour les offices. Et cette ville nouvelle, avec tout ce qu’elle rénovait de la tradition antique, les successeurs d’Hadrien, Alexandre Sévère, en particulier, se plurent encore à la doter.

De tout ce faste incomparable, les auteurs anciens nous ont laissé des témoignages. Saint Epiphane, en particulier, qui assista aux fêtes, fulmine contre les cérémonies dont il fut témoin. Dans les bosquets, qui entouraient la basilique égyptienne, il vit, sur les lacs sacrés, flotter les barques divines, que remorquaient les prêtres, aux jours des panégyries, instituées conformément aux prescriptions dogmatiques. Il décrit les cortèges des processions ; il parle de l’encens brûlé devant les images de l’Osiris-Antinoüs. Si quelque doute avait subsisté sur la solennité de ces mystères, un texte, traduit seulement depuis quelques années, serait venu en faire la preuve. Ce document, c’est l’obélisque qui, autrefois, s’était élevé au-devant du sanctuaire, vu par saint Épiphane, et qui, rapporté à Rome par Héliogabale, s’y dresse encore aujourd’hui, sur la place du Pensio. Il relate le protocole instauré, pour complaire à Hadrien ; il énumère les liturgies, égyptiennes et helléniques, destinées à se perpétuer à travers les âges. Tout d’abord l’intronisation du nouveau dieu au ciel pharaonique est exposée en ces termes : « Son cœur est en allégresse, parce qu’il a connu sa forme nouvelle ; il voit son père, Horus. »

« On fait l’offrande, sur les autels de l’Osiris-Antinoüs, on place le rituel des dieux devant lui, chaque jour ; on vient à lui de toutes les villes. Il est reconnu pour dieu par l’Égypte entière. Les pèlerinages viennent à lui, conduits par les prêtres et les prophètes du Midi et du Nord, de la Thébaïde et du Delta. »

Ce second paragraphe fait allusion aux pèlerinages qui, à l’anniversaire de la mort d’Antinoüs, se rendaient auprès de son tombeau, de même qu’autrefois les habitants de « l’Égypte entière » s’étaient portés auprès de celui d’Osiris, à Abydos.

Et le texte ajoute : « C’est l’Osiris-Antinoüs qui est là et qui repose en cette localité. Là, se trouve un temple de l’Osiris-Antinoüs, bâti en beau calcaire blanc, entouré de sphinx, de statues, ainsi que le faisaient les ancêtres et les Ptolémées après eux. »

Et l’inscription se déroule, énumérant les rites, dénombrant les fêtes. Un dernier paragraphe relate celles « pour les coureurs, pour les lutteurs, pour les bateliers, pour les braves de la terre entière, avec une couronne de fleurs sur leurs têtes ». C’est la mention des jeux olympiques, qui avaient pour cadre l’hippodrome, encore debout, où les athlètes se disputaient les prix.

Hadrien fit plus. Il voulut que cette cité commémorative, si somptueuse, que son éclat surpassa, du jour au lendemain, celui d’Alexandrie, devînt la capitale de la Thébaïde tout entière. Thèbes était depuis longtemps disparue, ruinée, saccagée par les guerres ; dévastée, au lendemain de soulèvements ; rasée jusqu’à ses fondations. Un gouverneur, entouré d’une cour, y résida. Les tribunaux, les services administratifs, tous les rouages, en un mot, d’une organisation aussi centralisée et bureaucratique que l’était celle des Romains, s’installèrent dans son enceinte. L’attirance de ses légendes, l’éclat de luxe qui s’y manifestait firent bientôt d’elle un foyer de civilisation, où le monde gréco-oriental allait se renouveler.

Autour du tombeau de l’Osiris-Antinoüs, toute la splendeur que Rome put jamais manifester dut forcément se concentrer, en un éblouissement de richesse inexprimable. Les travaux, pour la mettre à jour, n’ont pas encore abouti. Du moins, la trace m’en semble certaine. Je me souviens de ma première impression et de cette conviction intime, à parcourir le défilé où je la crois située, que ce ne pouvait être que là, que se trouvait la tombe du dieu. Je me revois, partant à l’aube de cette course, voici maintenant seize années révolues. Je revois les gens de mon escorte. Leur chef, un bandit, fort réputé dans la région, dont il connaissait les moindres sentiers. Son dernier exploit avait consisté à attirer un fellah dans un guet-apens, sous prétexte de lui vendre une jument, et à l’abattre d’un coup de naboute —  grand bâton gainé de cuir à l’une de ses extrémités — pour lui voler les trois cents francs du prix convenu de la bête. Je le revois, à cette minute, le remington à l’épaule, une ceinture hérissée de cartouches en bandoulière, un revolver au côté. Jamais, au rictus simiesque qui contractait sa figure anguleuse, on eût dit un criminel avéré, ayant commis des méfaits innombrables. C’est vrai qu’il savait que je n’avais pas grand’chose à craindre de lui ; que ma carabine à répétition faisait mouche ; qu’il m’avait vu tirer avec. Un soir, il était venu me trouver, sur mon chantier. J’effectuais quelques recherches, n’ayant pour but que de constater si des travaux anciens avaient bouleversé les couches géologiques de la vallée s’ouvrant tout à l’est de la ville. A regarder ces excavations, forées de toutes parts, sans résultat appréciable pour lui, il avait cru, sans doute, facile de m’amener à le charger d’en pratiquer de semblables, sur un point quelconque du désert. Il m’avait abordé, entendant que je parlais l’arabe, et m’avait dit qu’à six heures de marche, vers le nord, il me montrerait l’emplacement d’un « trésor ». Je n’en avais rien cru, habitué que je suis, depuis tant d’années, à toutes les ruses des drôles de son espèce. Mais le désir de voir du pays avec un tel guide me fit accepter. A peine était-il parti, que mes gens se dirent entre eux : « raguel gadah ! »  — Un rude gaillard ! — Et je questionnai : « Qu’a-t-il donc fait ? » Ce à quoi il me fut répondu, sur un ton d’admiration sincère : « C’est le fils du Pendu de Mellawi ! » Cela m’avait fixé. Je savais l’histoire. Une bande de brigands, si redoutables, sous le règne d’Ismaïl, qu’une fois capturée, on avait jugé bon, pour l’exemple, d’en pendre les affiliés dans leurs villages respectifs et de les laisser accrochés au gibet, tel autrefois à Montfaucon. Mellawi était la bourgade la plus proche. Le plaisir d’explorer les recoins de la montagne, en compagnie de Moussah — c’était le nom du bandit —  ne s’en était que davantage accru. Rendez-vous pris derrière l’ancien hippodrome, nous nous étions mis le lendemain matin, à l’aube, en route. Et par des ravins ensablés, où nos chevaux n’avançaient que difficilement, nous nous étions enfoncés vers des cols, aboutissant aux hauts plateaux. Chemin faisant, mon compagnon, pour gagner ma confiance, m’avait parlé de contes, encore répandus dans la région, où le souvenir du « trésor » s’allie à celui du « Visir du Roi romain ». El Visir el mélek roumi. Et, dans ce récit enfantin, j’avais cru reconnaître la tradition du Bel Éphèbe. « C’était le Visir d’un grand roi, me répétait Moussah. On plaça près de lui des vases et des couronnes d’or, qui pesaient plusieurs kantars — poids de 50 kilogrammes.  — On y mit aussi les statues de la fille du roi, avec des colliers et des bracelets. » Ce dernier trait me faisait penser aux figures des déesses pleureuses, Isis et Nephthys, déposées autrefois probablement dans la syringe : car Moussah ajoutait : « Oui, les portraits de la fille du roi, tout pareils à ceux de Yassah, — c’était le nom d’un marchand d’antiquités. — Mais les siens, à Yassah, sont tout petits ; ceux de la fille du roi étaient grands comme une femme. »

La marche devenait pénible. Aux couloirs remplis de sable succédaient des versants, semés de blocs erratiques de silex, si nombreux, qu’à distance, on eût dit, sur le blanc du désert, un troupeau de moutons. C’était ensuite des chemins rapides, où nos montures glissaient, aboutissant à une sorte d’immense cirque. Au centre, une roche se dressait, si pareille à une pyramide, qu’à distance, un instant, j’en éprouvai la complète illusion. De près, seulement, on se rendait à l’évidence. On reconnaissait la montagne, mais si parfaitement planée, à arêtes si vives, qu’aujourd’hui encore, je ne pourrais dire si elle fut taillée de main d’homme, ou si sa forme est due au hasard. En tout cas, de sépulture, pas la moindre trace. Le brigand avait espéré en cette forme de monument, pour me décider à lui donner le recrutement d’ouvriers, qui auraient remué le sol sur ce point, la coutume du pays voulant que chacun d’eux remette à son chef une dîme, prélevée sur le salaire de son travail.

Ce n’était point une déception ; je m’attendais à ce résultat, et avais voulu seulement parcourir la contrée. Je ne songeais donc qu’à décider mon guide à changer de chemin pour rentrer. Le vent s’était levé et balayait les collines, soulevant des tourbillons aveuglants de poussière. Courbés sur nos chevaux, nous gravissions de nouveau des pentes abruptes et contournions des précipices, bordant un ouady, — une vallée, — qui, à cet instant, se creusait à nos pieds, si pareil à la Vallée des Rois, à Thèbes, que, malgré les représentations de Moussah, j’entrepris d’en tenter la descente, par un raidillon. Tout au fond, c’étaient des parois de falaises, où des crevasses mordaient la roche vive. Point de sable, mais des amas de pierre irréguliers. Pas trace d’hypogées non plus, aucun indice permettant d’en supposer l’existence. Déjà, je me remettais en route, quand une petite crique béante, entre deux parois d’éboulis, attira mon attention. Tout à l’ouest, une arche immense bombait en plein cintre, sur une corniche, courant à mi-hauteur de l’escarpement, y creusant une sorte de niche géante. Me hisser sur cette plate-forme, reconnaître que, sous la voûte, un puits avait autrefois foré l’aire de l’hémicycle ; que des couches de ciment y étaient encore visibles, et ma conviction était faite, que cette place était celle où reposait Antinoüs.

Cette impression, aucun document n’est venu jusqu’ici me la confirmer ; elle est toute d’intuition ; elle s’est imposée à moi, en raison de similitudes, relevées entre ce site et celui où se creusèrent les Tombeaux des Rois, à Thèbes. De plus, le cirque où cette anfractuosité s’abrite, présente aussi des ressemblances avec celui de la montagne d’Abydos, où la tradition sainte plaçait le tombeau d’Osiris. Des sondages m’ont bien donné la preuve que la route qui y mène a vu défiler les pèlerinages, portant au nouveau dieu l’offrande de l’Égypte entière. Seulement ces indices, je les ai retrouvés à l’entrée même de la vallée, sans qu’il soit possible de savoir la place exacte où les fidèles se rendaient.

Avec la persécution de l’Ère des Martyrs, ce fut dans cette ville funéraire, qu’au tribunal du trop fameux gouverneur, Arien, comparurent les néophytes de toute la Thébaïde. Le sang des Confesseurs de la Foi arrosa journellement son sol. Déjà, pourtant, le dégoût de la corruption, dont elle était le théâtre avait conduit quantité d’ermites, même païens, à chercher dans les carrières abandonnées une retraite, qui les isolât du monde. Des confréries d’Isiaques avaient vécu là, dans le silence de la contemplation. Le prosélytisme y avait peu pénétré avant ces jours ; seuls, à l’heure même où Hadrien jetait ses fondations, Basilide et Valentin étaient venus y prêcher la Gnose, de l’École d’Alexandrie. Mais cette doctrine, toute philosophique, adaptation des systèmes néo-platoniciens à l’Évangile, quelque succès qu’elle ait rencontré d’abord, était trop spécieuse pour prospérer. Au lendemain de la Paix de l’Église, quand Constantin eut fait du christianisme la religion de l’État, l’Egypte était convertie. Une réaction terrible dévasta les monuments du paganisme grec ; mais le sanctuaire égyptien, comme par un reste de superstition, fut épargné. De même aussi la ville, à l’exception de la résidence du persécuteur, qui dut subir le sort de tout ce qui rappelait les souffrances subies. En même temps, une cité nouvelle s’érigeait, qui s’adossait au mur sud d’enceinte, et s’étalait en amont du fleuve, sur un plateau rocheux, qui vient s’y baigner. Ce fut dès lors « l’Évêché d’Antinoé », qui dura jusqu’à l’invasion arabe. Et, dans la suite des siècles, une succession d’événements ignorés ravagèrent la capitale profane et sa rivale chrétienne, qui se dépeuplèrent et insensiblement s’enlisèrent sous les sables et les décombres, méconnues, perdues dans le désert, qui peu à peu les envahit.

Lorsque, vers la fin du dix-huitième siècle, l’expédition de Bonaparte traversa le pays, la Commission d’Égypte, qui l’accompagnait, n’hésita pas cependant à identifier le site. Les cartes, plans et dessins publiés par elle nous montrent l’état où elle le trouva, et ce qui restait de tant de grandeur, après quinze siècles de déprédations et d’oubli. Ces documents sont intéressants à consulter ; peu d’explorations aussi consciencieuses furent faites. Les cartes surtout, par l’exactitude de leurs cotes, sont encore les meilleurs guides, auxquels on puisse s’en remettre pour la topographie exacte des points de la ville où subsistaient des monuments. Nombre de ceux-ci étaient encore debout, ainsi que les murailles d’enceinte. Les portes qui y donnaient accès sont toutes marquées, avec les distances de l’une à l’autre. A quelques menus détails près, rien n’est à changer ou à corriger, encore aujourd’hui.

L’arc de triomphe, presque intact, s’entourait alors d’une partie des propylées, assez bien conservées. L’aile de droite disparaissait au milieu des maisons du village de Scheikh-Abadeh, qui s’y adossait déjà, comme de nos jours. Quelques autres fûts gisaient sur les sables, mais, en relevant les mesures d’entre-colonnements et en restituant ainsi les parties tombées, l’on reconnaissait quatre-vingts colonnes de granit rose, réparties sur trois rangées. A l’intérieur des murs, les grandes avenues, la Voie Triomphale, celle d’Alexandre Sévère, avaient leurs portiques en grande partie debout. Le rétablissement par entre-colonnements donnait de même, respectivement pour l’une et l’autre, cinq cents et huit cents colonnes. Les thermes d’Hadrien n’étaient point visibles, recouverts par des collines de décombres. Ils sont indiqués, cependant, par ces mots : « Grand tombeau », sans doute en raison de l’aspect de tumulus, que le tertre affectait alors. A l’autre extrémité de l’avenue, le théâtre, par contre, est amplement détaillé ; des propylées de granit le précèdent. Le long de la Voie Triomphale, treize temples se répartissent ; l’un d’ordre ionique, les autres composites ou corinthiens. Sur la place, déterminée par l’intersection de l’avenue d’Alexandre Sévère, plusieurs colonnes votives sont figurées. A son angle nord-est gisait une statue d’Antinoüs. Un peu plus loin, au second carrefour, c’était la vasque brisée d’une fontaine. Le temple égyptien était invisible, enseveli depuis des siècles sous les débris. Par contre, le sérapéum2 est mentionné, sans désignation du culte auquel il était affecté, et plus loin, de même, le temple d’Isis3 est repéré par ces mots : « murs de granit rose ». L’hippodrome est signalé comme en bon état. Dans la plaine du désert, le plan de la nécropole n’est pas donné ; mais toute la région est englobée sous l’expression « zone du cimetière », ce qui tendrait à prouver que, reconnue sans exploration, la position en était incertaine. Les environs sont étudiés jusqu’à l’entrée des différentes vallées ; les versants en sont admirablement relevés. On y remarque surtout la « colline artificielle » du sud-est, qui prouve que l’attention des savants s’était portée sur ce point, attirée par cette forme insolite. Des tombes sont pointées aux alentours. La ville chrétienne n’est accusée que par sa masse. Au nord, par contre, un amoncellement de décombres est noté, avec quelques détails, par ces mots : « Ruines de Bèsa ». Ici, se pose une question. La cité hadrienne occupe-t-elle la place d’une ville disparue ? Question difficile à résoudre, surtout à cette époque où le temple pharaonique érigé par Ramsès II, que mes fouilles ont dégagé, était totalement ignoré.