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Le Rose et le Noir

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QUAND on fut au dessert :

— Le bonheur est à la portée de tout le monde ! s’écria le bon convive, l’oeil et la lèvre allumés ; et je me suis bien gardé de ne pas mettre la main dessus. Ah ! vraiment au lieu de croquer des pralines roses, je broierais du noir entre mes dents grinçantes ? Quelque sot ! De toutes les absurdités humaines le spleen est la plus absurde. L’homme qui bâille ressemble fort à un imbécile. Passe encore de pleurer !

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Catulle Mendès

Le Rose et le Noir

LES HIRONDELLES

*
**

I

QUAND on fut au dessert :

 — Le bonheur est à la portée de tout le monde ! s’écria le bon convive, l’oeil et la lèvre allumés ; et je me suis bien gardé de ne pas mettre la main dessus. Ah ! vraiment au lieu de croquer des pralines roses, je broierais du noir entre mes dents grinçantes ? Quelque sot ! De toutes les absurdités humaines le spleen est la plus absurde. L’homme qui bâille ressemble fort à un imbécile. Passe encore de pleurer ! La douleur est une espèce de joie, puisqu’elle est de la vie. Mais je bafoue impitoyablement l’ennui. Foin des poètes élégiaques ! Je ne suis pas riche, je ne suis pas célèbre, je ne suis plus beau avec mes cinquante ans, mon crâne ras et ma barbe teinte, — car je teins ma barbe, — n’importe ! grâce à Dieu, et grâce à moi-même, je suis un mortel absolument heureux.

 — Je vous envie, lui dis-je.

 — Il ne tiendra qu’à vous d’être envié à votre tour, car, étant satisfait, je suis bon, et je livre volontiers le secret de la félicité entière. Est-il véritable que, chez la plupart des vivants, cette triste humeur noire où ils perdent le goût de vivre (je m’en fiche joliment, de vos névroses !) est due à leur mésestime des hommes et des femmes, augmentée de jour en jour, à leur dédain des vains plaisirs dont ils ont enfin reconnu le mensonge, à la désillusion en un mot ?

 — Sans doute.

 — Et que l’existence, en dépit de ses catastrophes assez rares en somme, leur serait bonne et souriante et chère s’ils avaient gardé ou reconquis la foi des candides adolescences ?

 — Je l’accorde, hélas !

 — Le bonheur est donc à qui le veut ! puisqu’il suffit, pour l’obtenir, de dire à l’expérience : « Tu radotes », de croire au bien, au beau, à l’amitié, à l’amour, à la joie, de considérer le monde avec les yeux ravis d’un enfant.

II

Son verre vide, il continua :

 — Je vous ai vu, vous avez souri en haussant l’épaule. Vous jugez impossible de se conserver ou de se refaire ingénu ? Vous vous trompez ; je vous assure que l’on y réussit, avec un peu de bonne volonté. Tenez, moi qui vous parle, j’ai failli, vers la trentième année (le moment redoutable !) devenir comme tant d’autres sceptique, méprisant, amer, c’est-à-dire épouvantablement malheureux. Une femme adorée m’avait trompé avec le meilleur de mes amis ; le plus honnête des notaires de province avait perdu au trente et quarante les deux tiers de ma fortune, et j’avais été mordu par mon chien. Ces coups-là furent durs. J’avais beau jeu pour conclure à la perfidie de toutes les maîtresses et de tous les amis, à l’improbité de tous les officiers publics, à la rage chez tous les caniches ; même rien ne m’empêchait, dans l’absurde logique des déceptions, de nier désormais l’azur du ciel, le chant du rossignol et la rougeur des roses ! Je me gardai bien d’être stupide à ce point. Aux évidentes traîtrises, j’opposai, avec résolution, l’aveuglement de ma bonne foi ; elles ne seraient pas, puisque je ne les verrais point ; et je sauvai mon âme de l’irrémédiable désenchantement.

 — Que ne poussiez-vous cette aveugle confiance jusqu’à garder votre maîtresse, jusqu’à laisser chez votre notaire le dernier tiers de votre avoir, jusqu’à faire coucher sur votre lit votre chien enragé ?

 — C’est ce que je fis, précisément ! et j’en fus bien récompensé, car, touchés démon indulgence, la chère femme m’a longtemps chéri d’une fidèle tendresse, l’officier public a administré le reste de ma fortune avec une loyauté vigilante, et le caniche me regardait, au réveil, de ses bons yeux attendris.

 — Cela est-il bien sûr ?

 — Sans doute, puisque je l’ai cru ! D’ailleurs, je ne songe pas à cacher que les premières mésaventures me furent cruelles ; je me décidai avec peine d’abord à repousser les cruelles leçons de l’expérience. Mais, peu à peu, je pris l’habitude de nier les amertumes, et je suis naïf, ignorant, heureux, sans effort. Vraiment, je ne crois pas au mal ; je suis prêt à jurer qu’il n’exista jamais ; j’ignore même la laideur, tant le rêve que j’ai dans les yeux l’enveloppe de beauté ; je suis, partout, comme dans une maison de verre merveilleuse dont chaque vitre, couleur d’un paradis, aurait été posée par le bon vitrier qu’espérait Baudelaire ; et j’admire la terre a travers des ciels. Si l’on me contait qu’il se trouve par le monde des villes moins belles que Venise, des paysages moins exquis que les toiles de Corot, des amoureuses aux lèvres mensongères, des amis qui parlent mal de vous dès que vous avez passé la porte, je poufferais de rire, incrédule ; ce que je veux savoir, ce que je sais, c’est qu’à chaque halte des voyages, on rencontre des cités d’albâtre rose, dorées par le soleil, ou des solitudes forestières pleines d’oiseaux et de tigres sans méchanceté ; que les bouches féminines, vierges de maquillage, ont des baisers aussi sincères que la poignée de mains des hommes. Je suis certain de toutes les honnêtetés, de tous les héroïsmes ; à vouloir fonder autant de prix de vertu qu’il est de personnes extraordinairement vertueuses, M. de Rothschild ne tarderait pas d’être réduit à la plus extrême misère, — mais tous les banquiers du monde feraient une souscription pour lui rendre sa fortune ! — et il est bien évident que si les cent badauds occupés à regarder, du haut d’un pont, la noyade d’une femme ou d’un enfant, ne se jettent pas à l’eau d’un seul élan, c’est par modestie et par charité, pour laisser à quelque pauvre diable l’honneur et le profit du sauvetage. Quant à ce qui est du talent, tous les poètes, tous les peintres, tous les comédiens en. ont ! il est même infiniment rare qu’ils n’aient pas de génie. J’étends aux plus petites choses ce légitime optimisme, qui fait ma joie ; j’approuve les sauces des restaurants illustres, ne doutant pas une minute que le beurre y soit du beurre, que le jus de viande y soit du jus de viande en effet ; si je demande du château Yquem, je suis sûr que l’on me sert du ; château Yquem, et je trouve le vin excellent, grâce à cette certitude ! Eh ! pourquoi me tromperait-on ? De sorte que sûr de la douceur de tous à cause de la douceur que j’ai pour tous, approuvant le temps qu’il fait, admirant les gens qui passent, convaincu d’être aimé, — car elles ne me souriraient point, les chères belles, si elles ne m’aimaient point, — je passe à travers la vie, pour tant d’autres amère, extasié !

III

 — Oui, dis-je, après un silence, l’art de ne point : perdre ou de retrouver les illusions est aussi l’art du bonheur, et beaucoup d’hommes, ainsi que vous, veulent croire qu’elles sont toujours là, les fugitives chimères. J’ai connu dans mon pays, à la campagne, un bon vieux qui raffolait des hirondelles ; c’était son plaisir de les voir voleter, blanches et noires, si fines, dans la cour et dans le jardin, avec des retours brusques, et se poser, en trissant, sur les ardoises, au bord du toit ; son cœur lui souriait aux lèvres quand elles entraient, s’effilant, dans le joli tumulte affamé du nid. Vinrent les jours d’automne, les hirondelles partirent. Mais il disait à tout le monde qu’elles ne s’étaient pas envolées ! Et, en effet, malgré les froids et les premières neiges, il eut dans le salon, dans les chambres, partout, des hirondelles encore ; non seulement des hirondelles de nos printemps : des hirondelles de toutes les mers et de tous les ciels ! de alérions, des ardées, des drépanis qui battent de l’aile sur le sable des rivages, des ergatiles au ventre rose qui volent deux à deux dans l’embrun, des gachets à la tête noire, des falourdes lentes, accoutumées à se percher sur les mâts, des salanganes et des guifettes, et des procnés qui nichèrent entre des seins de déesse dans les bois sacrés de l’Attique ! Quand le bon vieux recevait quelque étranger, il ne manquait jamais de lui faire admirer ses fidèles hirondelles, et à les regarder, à les montrer, son visage s’épanouissait d’aise. Seulement...

 — Seulement ? demanda l’homme heureux,

 — Seulement il savait bien qu’elles étaient empaillées !

L’INATTENDUE

*
**

I

ETES-VOUS de l’avis d’Hamlet ? Croyez-vous qu’il se passe sous le ciel plus de : choses que toute la philosophie n’en saurait rêver ? Est-il vrai pour vous que, dans une auberge, à Londres, Eliphas Levy ait évoqué Apollonius de Tyane, le doux prophète mage, et que l’illustre savant William Crookes ait pris le thé, pendant bien des mois, plusieurs fois par semaine, avec l’esprit matérialisé d’une jeune personne, vêtu d’une chemise de lin et coiffé d’un turban à : plumes ? Ne riez pas ! Un spectre, même sous un turban, glacerait d’épouvante la moelle de vos os, et le comique peut-être ajouterait à l’horreur. Pour moi, je ne riais pas, hier soir, en lisant dans le New- York-Herald, — numéro daté du 19 mars — le compte rendu d’un procès criminel qui se terminera sans nul doute par la condamnation à mort de l’accusé. C’est une sinistre aventure : au moment d’en traduire l’histoire, reconstruite d’après les dires du garçon d’hôtel qui a écouté par le trou de la serrure la conversation des deux complices et d’après le témoignage unanime des quarante personnes absolument dignes de foi qui ont assisté à la scène suprême du drame, je sens un frisson courir ma chair comme si un morceau de glace me fondait entre les épaules. Que serait-ce si j’avais vu, moi-même, la belle jeune morte, sa plaie saignante au cœur, et s’y mouillant les doigts, sacrer le front du coupable d’un baptême de gouttes rouges ?

Le 25 février dernier, vers trois heures de l’après-midi, un médium fameux, le professeur, Benjamin Hawenport, « Hawenport », c’est-à-dire « port du salut », — et miss Ida Soutchotte, une jeune personne très pâle et très chétive qui se prêtait depuis plusieurs années déjà aux expériences du professeur, achevaient de dîner dans leur chambre au second étage de Devonshire-Hôtel, à New-York.

Fameux, M. Benjamin Hawenport l’était en effet, mais il devait sa notoriété à des moyens peu avouables, assurait-on. Les « spiritualistes » sérieux se gardaient bien d’avoir en lui la confiance qu’ils témoignent hautement à M. William Crookes ou à M. Daniel Douglas Home. « Les plus durs assauts qu’ait eus à subir notre cause, dit l’auteur de l’Histoire du Spiritualisme américain, viennent de médiums rapaces et sans principes qui, lorsque les manifestations ne se produisent pas aussi vivement que les circonstances l’exigent, ont recours à l’imposture pour se tirer d’affaire. » Le professeur Benjamin était de ces médiums. En outre, il courait sur son compte d’assez étranges histoires de vols à main armée, sur les routes, dans ; l’Amérique du Sud, de tricherie au jeu dans les tripots de San-Francisco, de revolvers trop vite déchargés sur d’inoffensives dupes ; on contait presque à haute voix que la femme du professeur, trahie, ruinée, battue, était morte de chagrin. Malgré ces bruits fâcheux et grâce à l’adresse de ses supercheries, M. Benjamin Hawenport ne laissait pas d’exercer une influence considérable sur les âmes simples, faciles à berner On aurait difficilement persuadé à bon nombre d’honnêtes gens des deux mondes qu’il, n’avaient pas vu, entendu, touché même, grâce à lui, les esprits corporalisés de leurs frères, de leurs mères, ou de leurs sœurs. Il était, d’ailleurs, fort bien servi par un visage fatal, au teint brun, aux yeux profonds, pleins de lueurs farouches, au grand nez qui se recourbe, à la bouche toujours tordue d’un rictus démoniaque, et par l’emphase presque prophétique de sa parole ; Satan-charlatan.

Quand le garçon d’hôtel se fût retiré (il n’alla pas très loin) en emportant les plats du dessert :

 — A propos, dit le médium à miss Ida, il y a séance ce soir chez mistress Joanna Hardinge ; beaucoup de monde ; des personnages importants ; deux ou trois millionnaires. Tu cacheras sous ta jupe l’étoffe de gaze jupe l’étoffe de gaze dont se voilent les apparitions, et la perruque de femme, la perruque blonde.

 — Comme il vous plaira, Benjamin, répondit Ida Soutchotte d’une voix résignée.

Le garçon l’entendit aller et venir par la chambre. Après un silence, elle demanda :

 — Qui donc voulez-vous évoquer, Benjamin ? Il y eut un grand éclat de rire, bruyant, grossier, brutal ; la chaise geignait sous les sursauts du rieur.

— Devine !

 — Comment devinerais-je ? dit-elle.

 — Je veux évoquer... ma femme !

Et ce fut un nouvel éclat de rire, plus bruyant, plus brutal, avec de la colère et de la menace dans la gaieté.

Mais Ida avait jeté un cri ! A un sourd frôlement d’étoffes, celui qui écoutait à la porte comprit qu’elle se traînait à genoux sur le tapis.

 — Benjamin ! Benjamin ! tu ne feras pas cela ! dit-elle avec des sanglots.

 — Pourquoi pas ? On prétend que j’ai rendue mistress Hawenport malheureuse. C’est une légende qui me nuit. Elle sera détruite, quand on aura entendu l’esprit de ma femme me parler avec tendresse. Car vous m’adresserez d’outre-tombe des paroles fort tendres, n’est-ce pas, miss Soutchotte ?

 — Non !non ! tu ne feras pas cela ! tu ne peux pas songer à le faire. Écoute-moi, je t’en conjure. Depuis quatre ans que tu m’as prise avec toi, je t’ai toujours obéi ; tout ce que tu as voulu, je l’ai fait, tout ce que tu m’as imposé, je l’ai enduré. J’ai trompé, j’ai menti comme toi, j’ai appris à simuler le sommeil des somnambules, les crises, les extases ; des poids d’hommes assis sur mes reins, des épingles dans la chair de mes bras, et je n’avais pas un tressaillement, je ne poussais pas une plainte Plus encore : derrière le rideau, imitant des voix lointaines, j’ai fait croire à des mères, à des épouses, que leurs fils, leurs maris venaient de l’autre monde pour leur parler, et, dans les salons, entre les meubles, sous les lampes baissées, vêtue d’un linceul ou d’un voile qui a l’air d’une brume, j’ai osé être la forme vague où des yeux aveuglés par les larmes reconnaissent des êtres chers. Oh ! ces sacrilèges ! si tu savais comme j’avais peur ! Tu parodies sans crainte les éternels mystères, parce que tu n’y crois pas ; moi, je suis pleine de doutes et de terreurs. Dieu ! si, un jour, au moment même où je me donne pour lui, le mort se dressait devant moi, effrayant, levant les bras, avec des malédictions ! C’est à ces épouvantes que je dois la maladie de coeur dont je souffre et dont je mourrai ; c’est par elles que je languis et que je me traîne, fiévreuse, décharnée, exténuée. Eh bien ! n’importe ! je suis à toi, toute. Dispose de moi, tu le peux, je le yeux. Me suis-je jamais plainte ? Mais, aujourd’hui, Benjamin, ce que tu demandes, c’est trop. A cause de mon obéissance, à cause de mes souffrances, aie pitié de moi, enfin ! Ne me force pas à jouer le rôle de la pauvre femme qui était si belle et si douce. Oh ! comment as-tu pu avoir cette idée seulement ? Épargne-moi. Benjamin, Benjamin, je t’en supplie !

Il ne riait plus. Comme il y eut dans un pêle-mêle de meubles renversés un bruit de crâne qui sonne contre une cloison, il est probable que le professeur Hawenport avait violemment repoussé miss Ida, d’un coup de poing ou d’un coup de pied. Mais le garçon n’entra pas, parce que les voyageurs n’avaient pas sonné.

II

Le soir de ce jour, un peu avant minuit, dans le salon de mistress Joanna Hardinge, quarante personnes étaient assises, tournées vers le rideau qu’écarterait tout à l’heure l’apparition de l’Esprit ; une seule lampe, lueur très faible, dans un coin de la pièce, — cette clarté qui sert à faire voir les ténèbres plutôt qu’à les éclairer ; et, sur toutes les choses, vagues, troubles, pendant que, dans le grand silence, haletaient des souffles anxieux, les flammes du foyer mettaient de furtives lumières, pareilles à des esprits errants.

Jamais le professeur Benjamin Hawenport n’avait été ussi extraordinaire que ce soir-là. Le monde des esprits lui obéissait, sans résistance, comme à son souverain légitime : il était bien le prince tout-puissant des âmes ! On avait vu des mains sans bras cueillir des fleurs dans les jardinières ; un accordéon, mis en mouvement par un être inaperçu, avait joué d’exquises mélodies ; des coups frappés dans tous les meubles avaient répondu avec le plus remarquable à-propos aux questions les plus imprévues. Même le professeur, entré en extase somnambulique, s’était élevé du parquet jusqu’à une hauteur de trois pieds environ, — d’après la mesure prise par mistress Joanna Hardinge, — et, les deux mains pleines de braises rouges, il s’était promené en souriant, pendant tout un grand quart d’heure, dans l’air !

Mais l’expérience la plus intéressante, la plus décisive, promise dès le commencement de la séance serait l’apparition de mistress Arabella Hawenport.

 — L’heure est venue, dit le médium.

Tandis que toutes les poitrines battaient d’une impatience quia peur, tandis que tous les yeux s’écarquillaient démesurément dans l’espoir effrayé de la vision prochaine, Benjamin Hawenport se tenait debout près du rideau ; dans la pénombre, très grand, échevelé, des lueurs d’enfer sous les paupières, (comme plein d’un démon, ou démon lui-même), il était vraiment terrible, et beau.

 — Venez, Arabella ! dit-il d’une voix qui ordonne, avec le geste du Nazaréen devant le tombeau de Lazare.

On attendait...

Un cri derrière le rideau ! le cri aigu, déchirant, de la terreur suprême ! un cri dans lequel fuit une âme !

Les assistants frémirent, mistress Joanna faillit s’évanouir ; le médium lui-même avait paru étonné.

Il se remit en voyant remuer le rideau qui, lentement soulevé, livra passage à l’Esprit.

C’était une jeune femme aux longs cheveux blonds, très belle, très pâle, demi-nue dans des étoffes blanches, et dont la poitrine sans voile avait sous le sein gauche une plaie saignante où tremblait un couteau.

Tous reculèrent, debout, poussant leurs chaises, vers le mur ; ceux qui eurent la pensée de regarder le médium virent qu’il frissonnait, affreusement blême, et reculait, lui aussi.

Mais la jeune femme, mistress Arabella, la vraie, qu’il reconnaissait bien, — elle était venue puisqu’on l’avait appelée ! — marcha tout droit vers Benjamin Hawenport, qui, stupide, livide, mettait les mains sur ses yeux pour éviter le terrible spectacle, et fuyait de meuble en meuble ; elle mouilla dans sa plaie les doigts de sa main grêle, et, sur le front du médium agenouillé dans une épouvante éperdue, elle laissa tomber, goutte à goutte, le sang, en disant d’une voix lente et lointaine, pareille à l’écho d’une plainte : « C’est toi qui m’as tuée ! » Alors, comme il se roulait sur le parquet avec des râles d’agonie, on ralluma les lampes. L Esprit avait disparu. Dans le cabinet voisin, derrière le rideau, on trouva le cadavre de miss Ida Soutchotte, la face convulsionnée. Une rupture d’anévrisme, dit un médecin qui se trouvait là. C’est pourquoi le professeur Benjamin Hawenport comparaît seul devant le jury de New-York, sous l’inculpation d’avoir assassiné sa femme, il y a quatre ans, à San-Francisco.

DON JUAN AU PARADIS

*
**

Du côté du pourceau la balance pencha.

VICTOR HUGO.

I

QUAND il comparut, — après les formalités, très simplifiées pour lui, de l’agonie et de la mort, — devant le Juge qui, choisissant le bon grain de l’ivraie, ouvre aux élus les portes paradisiaques et précipite les damnés à l’éternelle gehenne, Don Juan, selon qu’il est écrit dans le Livre de Charles Baudelaire, ne daigna point se montrer ému ; et même, jeune toujours, et si beau, ses lèvres gardaient le sourire dont pleurèrent les Elvires et le s Annas.

A l’aspect de cet adolescent qui avait eu dès la terre l’immortalité de la grâce, les vierges du ciel rêvèrent d’un paradis qu’elles ne connaissaient pas, et soupirèrent, charmées ; elles faisaient des vœux, se parlant bas entre elles, pour qu’aucune charge grave ne s’élevât contre l’accusé, pour qu’il fût admis dans l’impérissable joie, salaire des innocences ou des repentirs ; elles auraient plaisir à se promener en sa compagnie dans ce sentier d’étoiles que nous appelons la voie lactée, à faire de la musique avec lui, les jours de concert près du Thrône.

Mais elles durent bientôt reoncer à ces aimables espérances. Don Juan avait à peine répondu, nonchalamment, aux premières questions du Juge, qu’une gémissante multitude de filles et de femmes se rua dans le suprême prétoire, déchevelées, robes défaites, des pleurs de rage aux yeux, des plaies saignantes aux cœurs.

C’étaient les victimes de l’implacable amant.