Le Royaume minuscule

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J’ai besoin d’avoir peur. Une peur amicale et rocambolesque. Que chaque jour réalimente une faim et une soif, que chaque jour soit humblement le même en surface et terriblement distinct en profondeur.
Une jeune Française, à Londres, aujourd’hui, tente de se faire une place dans un monde non seulement étranger, mais étrange, menaçant. Rien pour elle ne va de soi, tout est à conquérir, jusqu’à sa propre voix, qui change sans cesse et lui paraît fausse, comme si c’était la voix d’une autre. Comme si elle vivait la vie d’une autre.
Un jour, tout se renverse grâce à une idée saugrenue. Elle aménage un placard dans l’appartement de Seymour, son compagnon, dont elle fait son repaire, son antre secret. Devenue souveraine de ce royaume, elle trouvera la force de se lancer dans la plus captivante des aventures : la recherche du bonheur.
Natashka Moreau est née en 1978. Elle vit à Londres. Le Royaume minuscule est son premier roman.
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756109381
Nombre de pages : 287
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couverture

Natashka Moreau

Le Royaume minuscule

 

roman

 

J’ai besoin d’avoir peur. Une peur amicale et rocambolesque. Que chaque jour réalimente une faim et une soif, que chaque jour soit humblement le même en surface et terriblement distinct en profondeur.

 

Une jeune Française, à Londres, aujourd’hui, tente de se faire une place dans un monde non seulement étranger, mais étrange, menaçant. Rien pour elle ne va de soi, tout est à conquérir, jusqu’à sa propre voix, qui change sans cesse et lui paraît fausse, comme si c’était la voix d’une autre. Comme si elle vivait la vie d’une autre.

 

Un jour, tout se renverse grâce à une idée saugrenue. Elle aménage un placard dans l’appartement de Seymour, son compagnon, dont elle fait son repaire, son antre secret. Devenue souveraine de ce royaume, elle trouvera la force de se lancer dans la plus captivante des aven-tures : la recherche du bonheur.

 

Natashka Moreau est née en 1978. Elle vit à Londres. Le Royaume minuscule est son premier roman.

 

Photo : Natashka Moreau par Stéphane C. (D. R.)

 

EAN numérique : 978-2-7561-0938-1

 

EAN livre papier : 9782756100715

 

www.leoscheer.com

 
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© Éditions Léo Scheer, 2007

 

NATASHKA MOREAU

 

 

LE ROYAUME MINUSCULE

 

 

roman

 

 

Éditions Léo Scheer

 

« Inutile, il échappera aux malheurs. »

Tchouang-Tseu

I

Moi

J’ai l’habitude de m’entendre dire quelque chose à quelqu’un et de penser que ça sonne faux. Ça fait partie de mon quotidien. Je n’y fais presque plus attention. Les gens autour de moi, eux, sonnent juste. Ils disent des choses de la plus haute importance, des choses excessivement drôles, des choses un peu osées, des choses affreusement sincères, des choses tout ce qu’il y a de plus stupides ou des choses chiantes au possible, et ils sonnent juste en les disant. Ils n’ont pas l’air d’y penser. Moi oui. Je me demande vite fait comment énoncer les choses, avant de les laisser dégouliner. En général je me décide pour la mauvaise façon de les dire, les mots qui sortent de ma bouche n’ont pas une texture consistante. Ainsi, j’ai perdu un temps précieux, j’ai gâché ma chance. Dans mon hésitation honteuse, je me suis fatiguée, j’ai fatigué l’autre, et en plus le résultat est minable.

Je crois que mon problème réside dans cette malheureuse évidence que j’ai plusieurs voix mais qu’aucune d’entre elles ne m’appartient.

Je ne décèle jamais la moindre hésitation dans la voix des autres ; les autres n’ont qu’une seule voix à leur disposition. Même s’il s’agit d’une voix aigrelette, la personne a l’avantage d’être propriétaire d’une voix unique, propre, constante, qui se maintient tout au long de sa vie, comme une amie fidèle. Moi, je ne peux pas compter sur ma voix, elle a trop d’acolytes, elle s’éparpille.

Cependant, bien qu’il y ait des gens qui ne me font pas confiance, je pense qu’on me croit malgré tout, et parfois même plus que quiconque, car à être trop bon acteur on peut facilement passer pour un bon acteur. Moi, on pense sans doute que je suis tellement mauvaise actrice qu’il doit bien y avoir du vrai dans ce que je dis, je ne m’aventurerais tout de même pas à énoncer un mensonge d’une manière aussi grotesque.

 

J’ai rencontré une de ces nombreuses personnes qui ne sonnent jamais faux quand elles parlent. C’est un homme parce que j’aime bien les hommes. J’aime les hommes parce qu’ils m’agacent un peu. Je me suis attachée à lui dès que je l’ai rencontré, lors d’une après-midi froide, à l’intérieur d’un magasin chaud vendant des vêtements tièdes. J’étais sûre de ne rien acheter, les prix étaient affreux. Ce qui n’est pas étonnant, pour Londres, puisque nous sommes à Londres. J’errais amplement dans les allées, je caressais, une fine pellicule de cookie sur les doigts, les tissus peu cousus sans les regarder. Je regardais autour de moi. Il s’appelle Oskar, je me suis tout de suite dit, rêveuse. Il s’appelait Seymour. Je l’ai appelé Oskar en lui mettant la main sur l’épaule, et il m’a répondu sans se vexer : « Non, c’est Seymour », « Ah oui », ai-je prononcé sans m’en formaliser ; ça aurait facilement pu être pire. Je n’avais absolument rien contre les Seymour. J’en avais rencontré un à l’école primaire qui avait été très gentil et dont le meilleur ami s’appelait Igor. Pendant cette période enfantine, où je croyais encore que, dans les films, les hommes et les femmes s’embrassaient avec une fine feuille de plastique entre les lèvres, j’avais aimé Igor. Avec un nom pareil, je n’avais pas pu résister au rêve. Mais l’idée de l’embrasser n’était pas intervenue dans ce rêve, même avec un morceau de plastique entre nos lèvres. L’amour était une chose de l’esprit, pour moi, voyez-vous. Igor m’avait bientôt écrit une lettre dans laquelle il m’avouait son amour. Je l’avais finalement évité. Deux esprits qui s’aiment, ça me paraissait trop. À cette époque, je ne savais que faire de l’amour.

II

Historique de l’embrouille

Depuis le temps que je fréquente Seymour, et malgré les nombreuses fois où je l’ai méprisé, je m’en suis petit à petit terriblement éprise, et cela à un point difficile à découdre. Sa robustesse et son agilité me fascinent, même si, en comparaison avec ma fragilité et ma maladresse, je ne peux m’empêcher parfois de les juger primaires et j’ose, consciente de ma jalousie et de ma mauvaise foi maladive, lui reprocher son manque de sensibilité. Je me sens à la fois menacée et attirée par son aisance brute mais vraiment noble, ce naturel déplorable mais, avouons-le, tout à fait admirable, cette assurance amplement révoltante mais bel et bien extraordinaire. Je considère souvent, pour me rassurer, ses qualités comme des infirmités, des tares, et en vérifiant depuis l’extérieur, les yeux à demi clos, mon malaise, mon indécision fébrile et mes angoisses inutiles, j’arrive à m’en rendre fière, comme un chien avec un os plein de terre et de pipi d’autres chiens. Ça n’a jamais servi à personne d’avoir honte, alors souvent je suis fière (mais on verra que je m’adonne régulièrement à ce qui ne sert à rien, ce qui m’oblige à avoir honte tout aussi souvent que n’importe quelle personne qui n’en est pas consciente).

Ma voix ne ressuscite pas en présence de Seymour, au contraire. Confrontées à son spécimen d’instrument bien accordé à tout moment, mes voix s’enrouent et déraillent encore plus. Lorsque nous sommes engagés dans une discussion et que nos voix font des strates, le contraste entre l’agencement limpide de ses phrases et le fourmillement invraisemblable de mes mots constamment raturés me donne des vapeurs. J’essaie d’emprunter sa voix, parfois, pour voir si ça marche avec moi, mais ça ne marche pas, car ce n’est pas ma voix, tout simplement, c’est la sienne. Les formes ne s’emboîtent pas. Sa voix n’entre pas dans ma bouche, tout comme la voix des autres, d’ailleurs. Ma bouche doit avoir une bien drôle de forme avec plein d’angles obtus et concaves pour ne pouvoir laisser entrer aucune voix sans la déformer, la rendre inutilisable.

Je me suis déjà dit que j’ai dû emménager à Londres et y rester parce que dans une langue étrangère, ma voix a une excuse supplémentaire de fluctuer. Je me sens plus à l’aise à converser dans une langue qui n’est pas la mienne, car l’étrangeté opacifie un peu et distrait l’attention qui sinon serait portée entièrement sur mon inconfort et mon manque détonnant de naturel. Mon malaise se fond dans le drôle d’accent et les mots mal à propos autorisés. Mais ce n’est qu’un peu de cire sur un vieux parquet moisi. Moi, je ne me leurre pas, et les autres, qui font semblant de ne pas s’en formaliser, je ne les leurre pas non plus. J’entends très bien que je n’utilise pas la bonne voix au bon moment ; qu’on ne vienne pas me dire le contraire.

 

Parfois je pleure un peu de rage en écoutant la radio. Les gens y parlent si aisément.

 

Je me suis mise, il y a quelque temps, à écrire la vie de quelqu’un qui s’ennuie et décide de ne plus rouvrir les yeux. Bien qu’il soit invraisemblablement têtu, il lui arrive de s’avouer qu’il regrette un peu sa décision et s’autorise à entrouvrir ses paupières quelques secondes. Dès le moment où il les referme, il démarre un bougonnement interminable en repensant aux objets qui ont attiré son attention, il regrette d’avoir laissé sa faiblesse prendre le dessus. Sa famille, à qui il a d’abord fait croire à un réel aveuglement, se fait un sang d’encre à son sujet lorsqu’elle apprend la vérité et ne le laisse plus tranquille. Ils ne voient ni queue ni tête dans cette affaire, le questionnent nuit et jour sur ses raisons. En vain, mon personnage n’en trouve aucune qui les rassure.

L’écriture d’un paragraphe m’enthousiasme. Malheureusement, il est bien vite conclu par rapport à son envergure dans ma journée. J’hésite parfois sur l’ordre des mots, mais ils se montrent inamovibles. J’ai cette fâcheuse tendance à n’user que d’une infime partie du temps et à laisser le reste s’ouvrir comme une crevasse. Au lieu de remanier mon paragraphe, ce qui diluerait un peu le présent, le rendrait efficace, je le regarde comme si je lui appartenais. Le temps a fait de moi son sujet. Il s’étire pendant que je pense à une phrase et puis, au lieu de reprendre sa taille initiale au moment où il serait logique de le faire, il se détend dans toute sa nouvelle longueur, comme si de rien n’était. J’ai beau boire mon thé au ralenti, le liquide dégringole à toute vitesse dans ma gorge et s’empile dans mon ventre. La théière entière est vidée en quelques minutes. Mon paragraphe se solidifie à force de ne pas être défié, il devient de moins en moins malléable, les mots prennent racine.

Autant dire tout de suite que ma personnalité est un tissu de choses que j’aime bien, que je contrôle, que j’ai empruntées à droite à gauche à toutes sortes de gens autour de moi, et puis de choses que j’aime moins, qui sont incontrôlables, qui me viennent tout droit de mon cerveau. En attendant de produire moi-même des variations un brin plus satisfaisantes, je tente de temps en temps quelques échanges, entre les choses que je n’aime pas et les choses que je préfère. Mais je ne peux garder les dernières, ma peau ne parvient pas à les retenir prisonnières. Et puis les premières choses, celles que je n’aime pas, reviennent, elles ont trop l’habitude d’être au chaud chez moi, elles ne connaissent pas de meilleur logement.

J’avais souvent eu l’impression de ne pas avoir quitté l’adolescence. Au début de ma relation avec Seymour, cette impression s’est confirmée ; je balbutiais, je faisais des bulles, j’avais un bulldozer coincé dans le bas-ventre. J’aimais bien l’idée de ce véhicule jouet pour adulte vaquant dans mes couloirs, mais il polluait ma cage et ne trouvait jamais aucune autoroute de sortie. Je ne pouvais pas être en désaccord avec Seymour sans hurler par la fenêtre pour ne pas faire de bruit dans son appartement, sans vider ma tasse de thé en une gorgée et la remplir de mes larmes. Aussi, j’avais constamment peur de ne PAS être en désaccord avec lui. Je voulais que nous soyons proches de façon éloignée. Je voulais l’admirer de façon hautaine, le toiser d’en bas.

 

Seymour vit à côté de moi une existence complètement différente de la mienne. La proximité de cette différence, je m’y suis habituée, mais la transition n’a pas été sans tumulte. Sa peau pâle et ses cheveux sombres ont la même teinte que moi. Il me ressemble vaguement, il pourrait être un demi-frère. Ces ressemblances sont principalement physiques. Dans sa manière d’interpréter les événements et de les décrire, Seymour m’est tout ce qu’il y a de plus opposé. Mes plus grandes inquiétudes sont des broutilles sur lesquelles il n’aurait pas idée de se pencher, et sa faim d’essentiel rivalise couramment avec ma soif de minutie. Il fait partie de la marge contraire de mon dictionnaire Thésaurus. Je n’avais jusque-là sélectionné dans la population que des amis homogènes, synonymes, de complexité semblable à la mienne. Parmi eux, ma confusion ponctuelle était raisonnable, passait quasiment inaperçue. Il est possible que je me sois laissée un peu aller à imaginer que la circulation de mes idées était accessible à tous, transparente, et c’est pour cela qu’au moment venu la confrontation avec mon antagoniste m’a été si pénible. Je me suis rassurée avec ses défauts pittoresques après avoir blanchi en face de ses qualités.

 

Tout cela a contribué à une période d’adaptation truffée de conflits nombreux, volumineux, mais brefs. J’avais l’habitude de poser des questions qui se voulaient ouvertes, mais je rencontrais des réponses qui ne me satisfaisaient pas, me prenaient de court. Il m’arrivait de prendre une conversation pour une dispute et de m’emporter dans des méandres, au large de l’histoire initiale. On avait beau se réconcilier, le calme peinait à se réinstaller complètement, à se redéposer exactement. Tout sujet se prêtait gaiement à des malentendus, toute situation accueillait des stupeurs. Nous nous exclamions régulièrement en écoutant le discours de l’autre, croyant d’abord à une plaisanterie ; mais il fallait bientôt accepter le fait qu’il n’y avait rien de plus sérieux dans la tête d’en face.

Sa profession d’avocat incitait Seymour à analyser mes émotions indécises et sans borne, et moi, enfant de 27 ans, je m’embrouillais dans ses explications logiques. Oui, Seymour est un avocat, il prend chaque jour des décisions affreusement graves, pendant que moi je passe mon temps à inventer des phrases qui ne servent à rien.

 

Malgré tout, quelque chose nous retenait ensemble, quelque chose qui ressemblait à la respiration, quelque chose d’essentiel. J’avais bien évidemment plusieurs fois songé à le quitter. C’était souvent dans un bus, avec par la fenêtre la brume matinale laissant place à la brume diurne, que je me laissais convaincre que je pourrais éventuellement me passer de lui ; il me semblait que j’étais harmonieuse seule, et dissonante et instable avec lui, toujours au point de petit à petit élever la voix. Ma voix sans rythme et sans tonalité, qui ne pouvait réfréner des crescendos en face de son menton frémissant d’un courroux complètement contenu. Même moi, j’aurais voulu me boucher les oreilles ; même un compositeur de musique sérielle aurait dit que ma voix était n’importe quoi, indigne d’une musique d’avant-garde. Pourtant, au moment de le faire, au moment de le quitter, je me retrouvais à arranger la situation. Je réalisais que ma dissonance n’avait rien à voir avec lui, elle avait l’air simplement plus proéminente aux côtés de sa consonance. La décision de le quitter m’avait innocemment mise de bonne humeur, m’être rendue compte que j’étais libre m’avait permis de reprendre mon souffle. Et si je prenais une pose plus flexible, Seymour fléchissait lui aussi. Il m’accordait tout à coup un changement majeur, auquel j’étais persuadée qu’il tenait comme à sa prunelle. Reconnaissante, je me montrais docile, sa générosité entraînait la mienne et nous campions tout proches du paradis pendant quelques jours. Nous n’y emménagions pas définitivement ; il y avait toujours, dans ma tête comme dans la sienne, une rayure qui rôdait.

Quelques problèmes ont été résolus ainsi. Seymour est du genre à résoudre les problèmes, et je suis capable de trouver du charme à la lumière qui tombe à l’intérieur d’un placard un peu sale.

Un jour, j’ai remarqué que Seymour pouvait avoir tort et raison sans que j’éprouve forcément le besoin de me pâmer sur la moquette et qu’il m’entendait mieux quand je parlais doucement que lorsque je hurlais sous des rafales de larmes. Ça a été un soulagement. Mais les soulagements que je ressens sont fréquemment liés à un froncement de sourcils. Je me dis que c’est dans ce genre de moments que les choses les plus troubles surviennent. Je reste donc bénévolement sur mes gardes.

 

Seymour ne s’est jamais posé ces questions d’inquiétude. Seymour est un homme qui ne s’inquiète pas. Si un problème intervient, il l’étudie un moment et fait appel à plusieurs solutions qui se déploient instantanément en file indienne et sans rechigner. Il porte des lunettes épaisses, de foyer comme de monture, et à le voir ainsi sans une ride sur le front, on croirait que le problème n’est pas à lui. Il procède ensuite à un choix, sans se laisser aveugler le moins du monde par les circonstances extérieures. La meilleure solution est bientôt extraite de la file, et elle remplit le trou de façon grégaire. Une autre particularité de cet être étonnant est qu’il ne regrettera jamais son choix. C’est une chose très curieuse que de le voir nettoyer en un rien de temps une préoccupation qui m’aurait tenue en haleine pendant des semaines entières. D’ailleurs, quand je parviens à prendre une décision, m’en contenter est une autre histoire. Je me ronge d’abord les ongles jusqu’à ce qu’ils soient tout petits au bout de mes doigts, et puis je tente maladroitement de remodeler ce choix plusieurs fois, ce qui donne rarement un résultat très propre. Et avec des ongles rongés, pensez-vous qu’on vous prenne au sérieux ?

Seymour m’a un jour dit qu’il n’avait jamais remarqué mon inquiétude, ni que cette période du début de notre relation, que j’avais vécue à l’étouffée frissonnante, lui avait semblé un brin difficile. Il l’a traversée calmement, prenant chaque chose séparément. Je me souvenais de ma tête en mille morceaux, des malentendus épouvantables, il se souvenait d’une danse dans un night-club ou d’un mouvement de karaté que je lui avais montré par la fenêtre. J’ai bien du mal à croire qu’il ne m’ait pas prise pour une échappée des petites maisons ; avec son caractère facile, il tentait sans aucun doute de me rassurer pour ne pas empirer les choses, pour ne pas provoquer une fois de plus mes incohérences émotionnelles. Ses problèmes à lui sont soutenus et reconnaissables, il ne possède pas de chevaux sensibles qui s’emportent et qui ruent en lui au moindre caillou biscornu rencontré sur le sentier, les choses dans sa tête sont claires, les questions qu’il se pose ont une explication logique et débouchent de sources connues dans une eau bien claire qui mène quelque part. Je ne suis pas claire, mes choses à moi me tombent dessus de façon emmêlée et inexplicable comme une pluie éventée qui se jette dans des mers immenses. Mes problèmes sont obscurs, ma voix est embrouillée et multiple, mes émotions aiguës communiquent avec les divinités d’un autre monde. J’essaie d’éclaircir tout ça un peu chaque jour, surtout depuis que j’habite en face d’un homme qui reste calme devant les nœuds les plus serrés de la vie et comprend ce qu’on lui explique même lorsque le sujet est particulièrement ténu. Je suis persuadée qu’il n’éprouverait aucune difficulté à résoudre les équations les plus abasourdissantes, même si ses oreilles étaient lovées près d’un baffle de mauvaise qualité vomissant une musique très forte et crachotante, et qu’il conduisait un camion-citerne pour la première fois de sa vie, sur une route de montagne sinueuse et verglacée, avec un mélange de whiskys dans le gosier.

 

Au lieu d’avoir vu mon exaltation aberrante se laisser dompter par le voisinage de sa sagesse, j’ai d’abord ressenti une honte terrible qui m’a brusquée (malgré le fait que j’essaie toujours de me convaincre que la honte n’a aucun intérêt). Je me suis blottie affectueusement contre sa masse hétérogène et j’ai remarqué qu’elle ne se fondait pas tout entière dans la mienne. J’aurais aimé être contaminée par sa prestance et entrer moi aussi dans cette coalition harmonieuse avec le temps, qui semble sans cesse courir diligemment devant lui, mais je suis demeurée saine et imperméable. Moi qui faisais tout pour être poreuse. Le temps se fait discret avec Seymour et prend ses aises avec moi, se prélasse paresseusement à mes côtés. Il n’y a rien à faire. Je devrais sans doute m’émouvoir de cette marque de confort privilégié que chaque minute m’accorde, mais je me sens biaisée.

 

J’avais bien remarqué, durant mon enfance, qu’on avait beau m’expliquer des problèmes mathématiques d’une simplicité fâcheuse des milliers de fois, et que j’avais beau y mettre du mien, « vouloir » comprendre, faire le vide dans ma tête, écarquiller les yeux, froncer les sourcils le plus fort que je le pouvais afin que ça me laisse à jamais une marque, ça ne passait pas, ça ne laissait aucune marque. Même en suivant des cours de rattrapage avec un joli prof de math dont j’étais amoureuse, même en étant menacée de tout un tas de trucs par des maîtresses joufflues et des principaux trapus, je ne faisais que confirmer ce que l’on avait déjà dû se dire à voix basse : j’étais un cas irrattrapable. Bientôt, on avait baissé les bras, on l’avait dit tout haut, je l’avais entendu, j’étais un cas irrattrapable. Avec un soulagement inquiet, on m’avait laissée en paix, finalement. Ce n’était pas la peine de perdre son temps et le mien, je ne comprendrais jamais rien. Je pouvais couler tranquillement lors des contrôles, ça n’étonnait plus personne. J’attendais que ça passe sans faire de grimaces. J’allais boire de l’eau à la fontaine, je regardais de loin un type que j’aimais bien écrire abondamment sur sa feuille. Que pouvait-il bien écrire, que pouvaient-ils tous bien écrire ?

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