Le sac de nuit de Menschikoff / par Fernand Des Islettes

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J. Bry (Paris). 1855. 1 vol. (71 p.) ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1855
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I.B
SAC DE NUIT DE MENSCHIKOFF
LE SAC DE SUIT
DE
MENSCHIROFF
PAR
^ïïaNAND DES ISLETTES
Fiat lux!
■=£KflWïge offre une appréciation des plus curieuses
de la politique des cours du Nord, mais tout parti-
culièrement des vues et des projets de l'empereur
Nicolas à l'égard des puissances occidentales et de la
Turquie; son plan d'asservissement du monde elles
moyens dont il compte faire usage pour atteindre son
but. — Cette importante publication, traduite en an-
glais, a paru à Londres le même-jour que le texte
original fut mis en vente à Paris.
PARIS
J. BRY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
HUE GÏÏÉNÉGAUD, 27
1855
Al] LECTEUR.
Ne me demandez pas comment ce précieux sac
de nuit est tombé entre mes mains, qu'il vous
suffise de savoir qu'il est en ma possession. Ad-
mettez si vous le voulez, comme chose possible,
qu'il m'ait été remis par quelqu'un de ces sub-
tils et valeureux zouaves qui, à la suite de la re-
traite un peu hâtée du prince Menschikoff, à
l'issue de la bataille de Y Aima, se serait, un des
premiers, rué sur la tente dudit prince et aurait
mis la main sur le sac en question, le portefeuille
étant déjà devenu la part de butin d'un autre fai-
seur de razzia.
Supposez encore que mon zouave, blessé dans
une des dernières affaires, et de plus pince' par
les fièvres qui jouèrent de si mauvais tours à nos
braves dans la Dobrutcha, qu'il ait,, dis—je, pro-
fité de la partance du bâtiment chargé de rame-
ner en France les restes mortels du général en
chef de l'expédition de la Crimée, du maréchal
Saint-Arnaud, et que forcé par l'excès du mal de
s'arrêter dans quelque auberge des environs de
Marseille où le hasard m'aurait amené, ce pauvre
diable, prêt à rendre son âme à Dieu, m'ait fait, à
moi, confidence de son larcin avec prière d'en faire
profiter sa famille, en donnant une publicité quel-
conque au manuscrit contenu dans le susdit sac.
Si, à la suite de ces suppositions, vous ajoutez
celle-ci, que, dans mon désir d'acquiescer à son
voeu, j'ai pourtant tenu, avant que de m'engager,
à m'assurer par mes yeux, que l'écrit dont il me
parlait avait en effet assez d'importance pour mé-
— 7 —
riter qu'on en révêlât l'existence au public (et je
savais assez de russe pour pouvoir m'éclairer
complètement sur ce point). Vous ne serez peut-
être pas trop loin de la vérité.
C'est en réalité ce que je fis, mais je n'eus pas
plutôt parcouru le manuscrit que je fus, à cet
égard, délivré de toute inquiétude, et vous le
concevrez sans peine, lorsque vous saurez qu'il
contient, dans ses plus intimes détails, la révé-
lation des pensées les plus secrètes du Tzar Ni-
colas ; non-seulement ses idées, ses espérances,
celles du moins qu'il nourrissait avant que de je-
ter son défi à l'Europe, mais encore son plan tout
entier et les moyens qu'il compte employer pour
en déterminer la réussite.
Cela résulte d'un entretien secret qu'il parait
avoir eu avec le prince Menscliikoff, et dont la
relation écrite en entier de la main de ce dernier,
semblait être destinée à quelque grand person-
nage de ses amis qu'il ne nomme pas, mais qu'il
traite avec une déférence et un respect sans bor-
RjJ*!
— 8 —
nés, d'où il est permis d'inférer qu'il a quelque
puissant motif pour pousser aussi loin la con-
fiance avec lui.
Pour dire ici toute ma pensée, j'avouerai que
je suis resté saisi des aveux que le Tzar n'a pas
craint de faire à Menschikoff dans les circonstan-
ces délicates où l'empire russe peut, d'un mo-
ment à l'autre, se trouver placé, non-seulement
vis-à-vis des Puissances qui lui font actuellement
la guerre, mais encore vis-à-vis du grand corps
de la noblesse russe qui, d'après nos idées, ne
doit pas voir cette guerre avec trop de plaisir,
en raison des lourds sacrifices qu'elle lui impose.
Mais que l'empereur Nicolas ait eu tort ou raison
de se montrer en déshabillé à ce point avec le
Prince, ce n'est pas ce que je veux examiner, ce
qui me semble beaucoup plus digne d'attention,
c'est la hardiesse et la grandeur du plan qui res-
sort de cet entretien et qui a jeté Menschikoff
lui-même dans la stupeur d'abord, il ne fait pas
difficulté de l'avouer, puis, dans l'admiration
— 9 —
poussée jusqu'au délire, on voit, à n'en pouvoir
douter, que c'est un homme convaincu que rien
désormais ne pourra résister à son maître et qu'il
le croit même de force à maîtriser le destin, à
tout enchaîner à sa volonté, les hommes aussi
bien que les choses.
C'est Zopire sortant de devant Mahomet qui
vient de lui confier son projet de l'asservissement
du monde.
Et Menschikoff, à l'heure qu'il est, malgré
l'investissement de Sébastopol, ou même l'anéan-
tissement de cette place, ne doute pas plus de
l'invincibilité de Nicolas que Zopire ne doutait
de celle de son maître.
Il est donc curieux et il peut être utile de pu-
blier de si'étranges documents; curieux parce
qu'ils m'ont paru être intéressants par la forme,
utile parce que le fonds est de nature à donner
lieu à de graves réflexions touchant l'avenir des
peuples en général et des États constitutionnels
en particulier, dans l'hypothèse que je veux bien
— 10 —
ne pas croire possible, de là réussite des plans
de l'empereur de Russie, car ce n'est à rien de
moins qu'à la réalisation du rêve de son aïeul
Pierre le Grand qu'il vise, le modeste Nicolas ; et
c'est surtout aux gouvernements où la démocratie
joue le principal rôle qu'il en veut, ce sont eux
qu'il compte châtier le plus rudement.
Oh ! nous n'avons qu'à nous bien tenir nous et
nos voisins les Anglais, si nous voulons nous ga-
rantir des effets de sa colère, car il ne parle de
rien moins que de nous transplanter tous en
masse dans ses steppes et de nous faire rempla-
cer par ses cosaques, les gens du monde qui,
chacun le sait, s'entendent le mieux en culture.
Il considère ce moyen expéditif comme le plus
simple et en même temps comme le plus efficace
pour nous purger de la bile révolutionnaire qui
nous brûle le sang et il paraît être persuadé que
le régime du knout aidant, nous serons infailli-
blement guéris de nos manies de changements
en toutes choses et notamment en matière de
— 11 —
gouvernement. Il prétend nous apprendre l'obéis-
sance passive et le respect de l'autorité tout aussi
aisément que les dresseurs d'animaux appren-
nent aux chiens à faire l'exercice à feu, ou les
ours à danser le menuet.
Mais je neveux pas déflorer mon sujet; c'en
est assez, je pense, pour faire pressentir les ri-
chesses qu'il comporte, et les enseignements qui
s'en dégagent, il est grand temps que je m'exécute,
et je crois, en le faisant, mériter qu'on me tienne
compte de ma bonne intention.
Bien aveugles ou bien injustes seraient ceux
qui méconnaîtraient la pureté de sa source, qui
l'attribueraient à une pensée d'intérêt privé au
lieu de la porter au compte de mon patriotisme,
ce mobile habituel de mes écrits et dont j'ai
fourni à mon pays tant de gages. Mon but, et je
ne puis pas en avoir d'autre en faisant cette pu-
blication, est de l'engager à faire^résolument les
plus grands sacrifices et les de-HÉers efforts pour
combattre le flot d'ennemis qui, dans la pensée
— 12 —
du Tzar, ne peut désormais tarder à nous débor-
der de toutes parts. Nous sommes, ne cherchons
pas à nous le dissimuler, en face d'un péril tout
pareil à celui qui menaça la France en 92 et qui
deux fois l'envahit après la chute de l'empire;
souvenons-nous de ce que nous ont coûté ces
deux invasions, et disons-nous que ce n'est rien
auprès de ce que nous coûterait la troisième!
C'est folie, direz-vous, que d'admettre de pa-
reilles idées en face du succès de nos armes en
Orient; à la bonne heure, je ne demande pas
mieux que de craindre mal à propos, mais pour
Dieu! lisez le contenu du sac de nuit de Mens-
chikoff.
FERNAND DES ISLETTES.
LE SAC DE NUIT
DE
MENSCHIKOFF.
Et d'abord la curieuse pièce qu'on va lire est,
je l'ai dit, tout entière de la main du prince
Menschikoff, pièce dont sans doute il a fait par-
venir le double au noble ami, aux instances du
quel apparemment il n'avait pas cru pouvoir la
refuser. Ce manuscrit se compose d'une centaine
de feuillets d'une écriture lâche, irrégulièrement
espacée, et fréquemment illustrées de ratures,
de transpositions et de surcharges qui en ren-
dent la lecture très-difficile. Si vous ajoutez à
cela que la langue gréco-russe, dans laquelle
écrit le prince, présente aussi souvent elle-même
de sérieuses difficultés, on comprendra que si le
sujet ne m'eût pas paru aussi important que cu-
rieux, je n'aurais pas eu le courage d'entrepren-
dre un pareil travail.
2
— 14 _
Attention! je commence : ma traduction est
terminée, je transcris :
« Puisque vous le voulez, cher Prince, je vais
vous rendre compte de ce qu'a bien voulu me
confier de son vaste et religieux projet notre
auguste, puissant et magnanime Empereur, que
Dieu nous conserve. Je penserais faire injure à
vos sentiments, si je vous recommandais la dis-
crétion la plus absolue au sujet de communica-
tions de cette importance ; vous sentirez de reste,
en me lisant, la grave responsabilité qu'elles
font peser sur tout dépositaire de pareils secrets
d'État. Pour moi, si je poussais l'oubli de mes
devoirs, vis-à-vis de tout autre que vous, jus-
qu'à divulguer ces secrets, je n'aurais, pour me
disculper aux yeux de mon maître, d'autre ex-
cuse à invoquer que les trop vifs sentiments
d'admiration dont il m'aurait pénétré le jour où
il me fit l'insigne honneur de m'ouvrir son âme
tout entière pour m'y laisser lire à mon aise les
étpaiantes qualités qui la distinguent, et c'est
ce dont vous demeurerez persuadé quand, je
vous aurai dit comment et pourquoi je l'ad-
mire.
« Je vous ai dit dans le temps en quoi consis-
taient mes instructions, quand je partis pour
Constantinople. Je devais particulièrement in-
sister auprès du Divan pour obtenir du Sultan le
protectorat direct de notre sublime Empereur,
qui tient, à bon droit, à veiller par lui-même aux
- 15 —
intérêts de nos coreligionnaires dans les États de
l'Infidèle.
« Obtenez-moi ce point, m'avait-il dit à l'is-
sue de mon audience de congé, et tenez pour
certain que, sous moins de trois années, l'Em-
pire de ces mécréants aura passé tout entier des
mains de son maître actuel dans les miennes; il
y aura passé sans que l'Europe soupçonne le
parti que je pourrai tirer contre elle de ce pre-
mier succès, qui trouvera un admirable couvert
dans "mon amour bien connu de la justice et du
bon ordre. Ne craignez pas de parler haut si vous
éprouvez de la .résistance, et rompez même avec
éclat pour peu qu'elle vous paraisse sérieuse. Je
préfère môme qu'il en soit ainsi, pour avoir un
prétexte de châtier par les armes l'outrecuidance
de ces misérables qui se donnent les tons d'imi-
ter la France et l'Angleterre dans leur rage de
réformes, et qui, comme ces deux nations mau-
dites y sous couleur de progrès, reconnaîtront
bientôt aux laquais le droit de siéger côte à côte
de leurs maîtres dans les conseils de la cou-
ronne.
•.«Ma conduite vis-à-vis des ministres de la
Sublime-Porte est connue du monde entier ; elle
fut de tous points conforme aux intentions et
aux voeux secrets de l'Empereur, qui voulut bien
m'en féliciter à mon retour.
« C'est la guerre que vous me rapportez, me
dit-il de l'air le plus satisfait, ce qui me surprit
— 16 —
grandement, eu égard à ce qui m'était déjà re-
venu des intentions de l'Angleterre et de la
France, d'intervenir dans la question, non
comme médiatrices, mais comme alliées, et al-
liées armées de la l'urquie. Votre Majesté ne
craint-elle pas, me hasardai-je à dire, que d'au-
tres que la Porte ne viennent mettre obstacle à
ses projets?
« L'Empereur, au lieu de me répondre, se mit
à parcourir le salon à grands pas; et, après une
ou deux minutes de silence, fixant sur mai son
regard pénétrant, me demanda si je croyais réel-
lement à la possibilité de l'alliance dont le bruit
était déjà venu jusqu'à lui.
« Je lui répondis qu'il y avait, selon moi, bien
des motifs d'en douter, et je citai, parmi ces mo-
tifs, les moyens de défense qu'avait cru devoir
prendre l'Angleterre l'année précédente, à ren-
contre de la France sans doute, parce qu'elle en
rédoutait quelque avanie. Il me paraîtrait bien
surprenant, ajoutai-je, que ce sentiment de dé-
fiance tournât tout à coup à l'amitié entre deux
nations si profondément divisées d'ailleurs sur
tant de points, alors surtout que l'une de ces
deux nations avait pour le moment à sa tête un
chef qu'on devait croire moins disposé que tout
autre à s'accommoder avec sa rivale, puisqu'il
avait personnellement contre elle de grands et
légitimes ressentiments à satisfaire.
— J'avais d'abord pensé comme vous, me ré-
_ 17 —
pondit le Tzar, mais le Credo quia absurdum de
saint Paul m'est revenu à temps à la mémoire, et
je n'ai plus douté dès lors de la possibilité de
cette impossibilité. Je présume, pour rn'expli-
quer ce mystère, que quelque indiscrétion de
chancellerie sera venue éclairer l'Angleterre sur
mes vues à l'endroit de ses possessions de l'Inde.
Comprenant qu'une fois maître de Constantino-
ple, rien ne me serait plus facile que de révolu-
tionner ce vaste marché qui la fait vivre, et qui,
par cela même, est pour elle une question de la
plus haute importance, elle aura mis sous ses
pieds toutes ses vieilles rancunes contre la
France, afin de l'engager à faire cause commune
avec elle dans ce conflit. Je pense même qu'il n'a
pas dû lui être trop difficile de la persuader
qu'elle y était aussi personnellement intéressée,
ne fût-ce que pour m'empêcher de la primer dans
la Méditerranée, ce qui me deviendrait facile si
je conquérais le Bosphore. 11 n'a pas fallu moins
que cela, j'imagine, pour décider le successeur
du Corse k renoncer à ses projets de vengeance
contre la perfide Albion, comme on a dit si long-
temps en France.
—Votre Majesté n'appréhende-t-elle donc rien
de ces deux Puissances? Et, en me permettant
cette question, j'observais attentivement le Tzar
pour m'assurer de ses vrais sentiments ; je n'y vis
régneL-q«-e-4e calme et la sérénité. Leur marine
esj/^Smméuste/M, aguerrie, ajoutai-je, et si ses
— 18 —
pavillons se montraient à la fois dans la Baltique
et la Mer Noire
—Eh bien ! me répondit-il en souriant, nous les
y verrions sans trop d'effroi; nous sommes assez
fortifiés sur ces deux points pour n'avoir rien de
trop considérable à redouter des tentatives de
ces coureuses d'aventures ; nous nous tiendrons
partout sur la défensive, cela suffira, je l'espère,
pour nous gagner du temps, et faire perdre
passablement de monde à nos adversaires peu
faits à ces climats si différents des leurs : la mau-
vaise saison venue, ils seront bien obligés de re-
tourner chez eux, et de remettre à l'année sui-
vante ce qu'ils auront à peine eu le temps d'é-
baucher dans leur première campagne. Ce sera
précisément ce moment que je choisirai pour
donner suite à mon projet d'occuper Constanti-
nople : mes troupes, venues enfin des points les
plus reculés de l'Empire, pourront agir par
masses au gré de mes désirs, et vous savez si,
pour elles, l'inclémence des saisons compta ja-
mais parmi les obstacles! Elles écraseront sans
résistance possible l'armée d'occupation'que nos
ennemis pourraient êLre tentés de laisser en
Crimée, par exemple; et ce serait plutôt votre
faute que la mienne s'il en revenait un seul
homme dans ses foyers pour apprendre à son
pays le-.désastre de ses frères.
« Mais ne craignez-vous pas que l'Allemagne
remue ; que l'Autriche et la Prusse, effrayées de
— 19 —
vos projets d'agrandissement, ne fassent cause
commune avec vos ennemis?
Un sourire de confiance hautaine effleura les
lèvres de Nicolas.
« Ce qui vous effraie, Menschikoff, me dit-il,
fait, au. contraire, ma force et ma sécurité. Un
intérêt trop séduisant attache l'Autriche, et la
Prusse à ma cause pour que je craigne de la leur
voir jamais déserter. Outre qu'elles savent très-
bien que leur intérêt est le même que le mien,
puisque c'est le principe de l'absolutisme du
pouvoir que j'entends faire triompher partout en
Europe, la rivalité qui les anime l'une contre
l'autre, jalouses qu'elles sont d'exercer une. in-
fluence exclusive sur les États allemands, m'est
une garantie de leur soumission à mes idées, et
croyez que je ne manque pas de moyens de tirer
bon parti de celte situation! Ne doutant pas des
efforts que tenteront les cabinets de Saint-James
. et des Tuileries pour déterminer l'Autriche par-
ticulièrement à les appuyer, j'ai tracé à. cette
Puissance un plan de conduite merveilleusement
approprié à sa position, et qu'elle suivra, je l'es-
père, avec une rigoureuse exactitude. Vous allez,
Menschikoff, comprendre la valeur de ce plan, et
reconnaître les précieux avantages que, person-
nellement j'en compte retirer.
« Ici l'Empereur parut se recueillir, et, après
une minute de silence, il ajouta :
— Et, d'abord, il me fait à moi gagner
— 20 —
tout le temps .qui m'est si nécessaire pour
porter mes armées aux points où je les ju-
gerai utiles ; en second lieu, il met l'Autri-
che à même de se défendre des obsessions de
l'Angleterre et de la France, en se renfermant
dans le système d'une stricte neutralité. Elle a,
dans ses devoirs de grande Puissance, un motif
honorable et sérieux à faire valoir pour justifier
cette neutralité contre les plus intéressés à l'en
faire sortir : « Je me dois avant tout, dira-t-elle,
« aux intérêts de l'Allemagne entière, dont
« mes États eux-mêmes ne sont qu'une frac-
« tion. »
« Si cela ne suffit pas pour mettre un terme
aux tentatives des Puissances occidentales, au
moins cela les retiendra-t-il de recourir aux voies
de la violence pour l'obliger à faire partie de leur
ligue ; des promesses de bon vouloir à se porter
comme médiatrice de la paix, dans des circon-
stances données, achèveront de tromper nos en-
nemis, ou tout au moins de les tenir en respect.
Ils ne voudront, à aucun prix, compromettre
l'espoir d'un arrangement avec moi, en indispo-
sant une Puissance qui pourrait, si elle avait à se
plaindre d'eux, passer à visage découvert démon
côté. Vous voyez qu'en cela, cette apparente neu-
tralité sert admirablement mes projets, et qu'elle
m'offre tous les avantages d'une alliance ouverte
avec l'Autriche, sans m'imposer vis-à-vis d'elle
d'autre obligation que celle d'un protecteur puis-
— 21 —
sant tout disposé à se montrer généreux avec
elle, s'il s'en est trouvé bien servi.
« Je pouvais craindre que la France, par exem-
ple, lui demandât le passage sur ses terres pour
entrer en Servie. Les voies ferrées lui auraient
permis de jeter en unclin-d'oeil cent mille hommes
sur les rives du Danube, la neutralité de l'Au-
triche m'affranchit de ce danger, et la France est
forcée, par le fait, à recourir à des moyens longs
et ruineux, à transporter ses troupes par mer et
sur un point fort éloigné de celui qu'occuperont
les miennes dans les provinces que je compte
prendre pour gage à la Turquie.
« Autre avantage pour moi de cette neutralité
ajouta l'Empereur, c'est de fournir à ma secrète
alliée, à l'Autriche, le moyen de mettre sur pied
autant de soldats qu'il peut m'être nécessaire de
lui en voir pour les joindre aux miens au besoin.
Cela.elle pourra le faire sous le prétexte toujours
bien accueilli des populations allemandes, de
sauvegarder leurs intérêts, alors qu'en réalité ces
armements rempliront le 'double but de tenir en
respect celles de ces populations qui me sont hos-
tiles, et de mettre à ma disposition autant de
forces qu'il m'en faudra pour marcher à l'ennemi
quand j'en aurai jugé le moment favorable.
« Ici, comme tous les traits de mon visage ex-
primaient la surprise la plus extrême, l'Empereur
s'apercevant apparemment que je ne le compre-
nais pas bien, me dit en souriant •
— 22 —
— Vous paraissez étonné de ce que je vous dis
là, et vous vous demandez peut-être à quels au-
tres ennemis que les Turcs je prétends marcher.
C'est juste, vous ne pouvez pas vous en douter
si je ne vous fais point part de la grandeur de
mon projet.
« L'ennemi pour moi, ajouta—L—il avec dédain,
ce n'est pas ce vil ramas d'ennemis du Christ,
qui souille encore aujourd'hui l'Europe de sa
présence et que je compte refouler au fond des
déserts de l'Asie en lui enlevant la vieille cité de
Constantin. Non, cet ennemi-là est trop faible et
trop méprisable pour m'inspirer de sérieuses in-
quiétudes; quand l'ombre de mon glaive aura
passé sur ses armées, il aura cessé de compter
comme peuple, comme nation. Mais l'ennemi
que je veux vaincre et qui me semble bien autre-
ment redoutable que la prétendue Puissance Otto-
mane, c'est l'esprit révolutionnaire qui souffle
sur l'Occident depuis si longtemps déjà, et qui,
si je n'y mets ordre, emportera l'Europe à quel-
que jour dans une de ses trombes dévastatrices.
Vous avez déjà pu,- comme moi, constater par-
tout ses progrès et juger s'il est urgent d'y mettre
un terme en engageant avec lui une lutte su-
prême et dernière, une lutte à mort.
« C'est ce à quoi je suis fermement résolu, et
ce que je regarde comme mon devoir de Souve-
rain, dans les graves circonstances où sont au-
jourd'hui placées toutes les têtes couronnées.
— 23 —
Dieu,'sans doute, ne m'a point départi aine si
grande somme de puissance pour que je la tienne
inactive dans mes mains, quand les aulels aussi
bien que les trônes sont partout si violemment
menacés par l'esprit d'anarchie qui travaille les
peuples sous couvert de civilisation et de pro-
grès.
« Belle civilisation, en effet, que celle qui
consiste à exalter l'orgueil des hommes, à déve-
lopper des sentiments d'envie chez les petits con-
tre la position des grands, à faire que chacun
murmure contre celle que lui assigna le ciel en le
faisant naître dans telle ou telle classe! Beau
progrès, en vérité, que celui qui se propose pour
unique but l'accroissement indéfini du bien être
matériel, et la satisfaction des sens sans jamais
se préoccuper des besoins de l'âme, et moins
encore des saintes croyances sur lesquelles,
en même temps que le sentiment de ses devoirs
reposent ses destinées de l'autre vie !
« Aussi, voyez dans quel état se trouvent au-
jourd'hui la plupart des peuples, et quel usage
ils font de leur liberté ! ne sont-ils pas sans cesse
en insurrection contre leurs gouvernements, et
ne mettent-ils pas leur gloire à les renverser?
<( La liberté, qu'est-ce autre chose, Men-
chikoff, je vous le demande, l'intronisation de
ce prétendu droit, si chef à ces énergumènes,
que la faculté pour les individus les plus igno-
rants de contrôler avec impunité les actes du
— 24 —
pouvoir suprême, d'usurper dans les conseils de
la Couronne la place des capacités que la con-
fiance du maître a jugé utile d'y appeler?
« Quel autre effet a produit chez ces peuples,
cette malheureuse tendance à s'élever autrement
que par le travail, sinon que de développer dé-
mesurément chez les individus, la haine et l'en-
vie contre tout ce qui les dépasse en intelligence,
en fortune, ou seulement enbien-être? Aveugles!
qui ne voient pas que ce mépris des supériorités
sociales et surtout cette haine de toute autorité,
de tout frein, a pour effet nécessaire de briser le
seul lien qui fait leur force, Yunité sans laquelle
la nation réputée la plus puissante, tombe immé-
diatement dans la division et l'anarchie ; partant,
la met dans l'impossibilité de résister à l'ennemi
qui entreprend l'oeuvre de son asservissement,
de sa ruine. Telle est aujourd'hui la situation
de la plupart des États de l'Europe, même
de ceux qui, naguère encore, faisaient trembler
le monde. De cette situation, quel autre Prince
que moi est en mesure d'en profiter, moi qui
commande à soixante millions de sujets qui
croient en moi commeen Dieu? Attendrai-je,
pour engager la lutte avec l'espiit de l'abîme,
qu'il soit venu altérer leur foi dans mon in-
faillibilité comme Pontife, leur dévouement à
ma personne comme Empereur? Non, Menschi-
koff, je ne commettrai pas cette faute, et dussé-
je périr, je ne faillirai pas à la mission que j'ai
— 25 —
reçue du ciel de rétablir l'ordre en Europe, en
étouffant dans son propre sang le funeste génie
des révolutions au coeur même du pays qui l'a vu
naître, et je prendrai de si bonnes mesures qu'il
ne sera jamais possible au plus fervent de ses
apôtres d'en relever nulle part les autels.
« Pas même aux États-Unis! me permis-je
de dire.
« Non certes, me répondit vivement le Tzar,
pas même aux États-Unis. Oh! ajouta-t-il en
s'animant, ma croisade contre cet esprit impur
sera complète, et cet odieux repaire où viennent
s'abriter avec une si entière confiance les révolu-
tionnaires de toutes les parties du monde, ce re-
paire sera détruit de fond en comble, et la char-
rue, je le jure, passera sur les ruines de ces villes
maudites comme le vent de la colère du Seigneur
passa sur celles qui, en Judée, avaient osé nier
sa puissance et braver sa justice.
« Et c'est là ce qui me sera facile, croyez-le
bien, quand l'Inde entière, libre du joug des
maîtres orgueilleux dont elle subit en frémissant
la domination, aura, grâce à mon appui, recou-
vré son indépendance. Quand ses vastes pro-
vinces ne relèveront autant dire plus que de moi,
que ses Princes m'auront avoué pour leur suze-
rain, que ne pourrais-je pas entreprendre pour
ranger le reste du monde sous ma loi ?
« Ah ! que vienne ce jour, et mon autorité
comme Pontife et comme Roi, ferabientôtpartout
3
— 26 —
recevoir le symbole de ma foi religieuse, et
Rome, Faîtière Rome elle-même en subira le
joug: elle m'acceptera pour chef à la place du
prétendu successeur des apôtres, aux pieds du-
quel toute la chrétienté se prosterne au Vatican,
où je lui enlèverai, en la détruisant, son titre de
ville éternelle.
« C'est, ajouta l'Empereur d'un ton solennel
participant de celui des anciens prophètes, qu'il
est, pour certains grands forfaits des peuples, de
terribles expiations qu'ils ne peuvent pas éviter
quand la justice divine en a marqué le jour et
l'heure. C'est ainsi que l'Espagne a payé de l'a-
baissement de sa puissance autrefois si étendue,
la férocité que ses soldats déployèrent contre les
malheureux Indiens pour leur arracher leur or ;
ils en ont massacré quatorze millions! N'était-il
pas juste que ces monstres fussent un jour punis
dans leur descendance après s'être eux-mêmes
entre égorgés lors du partage de ce sanglant butin?
Le Portugal coupable de crimes tout pareils ne
fut-il pas frappé du même châtiment. Ces deux
nations aussi avides que cruelles, étendant au
loin leurs conquêtes dans l'unique but de s'enri-
chir, ne les ont-elles pas toutes perdues, et ne
sont-elles pas tombées dans le dernier degré de
l'abaissement et de la misère? C'était juste, et
ne l'est-il pas également que l'Angleterre qui,
aussi comme elles, a tout sacrifié à sa soif des ri-
chesses, et qui pour en amasser n'a reculé de-
— 27 —
vant aucun moyen immoral, l'hypocrisie, la ruse
ei la violence à l'égard des princes Indiens dont
elle a dévasté les États, n'est-il pas juste qu'à son
tour elle soit dépossédée par la force de ces con-
quêtes iniques qui sont, à l'heure qu'il est, l'uni-
que source de sa puissance?
« Et il est sans doute bien aussi juste que la
France, toute tachée encore du noble sang que
ses fureurs révolutionnaires lui ont fait répandre
à torrents, non-seulement dans son propre sein,
mais encore par toute l'Europe, soit traitée à
son tour comme elle a traité les autres Nations !
Deux sévères leçons lui ont été données déjà,
mais il me paraît bien, à ce qui s'y passe depuis
un quart de siècle, qu'une troisième et plus dure
que les deux premières lui est devenue néces-
saire; elle l'aura, j'en ai fait le serment, je la lui
Liens en réserve; elle sera telle que, de bien des
siècles d'ici, if ne sera besoin de la renou-
veler.
« Il faut, cela fait partie de mon plan, que
tous les gouvernements représentatifs, ceux où la
démocratie exerce une part quelconque d'in-
fluence, disparaissent de la face du monde, et
qu'à leur place soit partout restauré le pouvoir
absolu dans la personne des Princes qui ont un
droit légitime à l'exercer.
« Mais, pour que cette oeuvre soit durable, il
faut que la nuit se fasse sur l'Occident; il le faut
puisque sa fausse philosophie et les prétendues
— 28 —
lumières qui s'en dégagent ont jeté la raison
humaine dans de si tristes écarts, et occasionné
dans les idées des autres peuples de si funestes
erreurs.
« Eh bien! la nuit se fera! Plus de liberté
de presse, et moins encore de journaux, ces
prétendus régulateurs de l'opinion publique,
qui n'ont jamais su que l'exploiter au profit des
principes qu'ils étaient chargés, à prix d'or, de
représenter, de défendre. A l'exemple du calife
Omar, je brûlerai les bibliothèques, ces dange-
reux dépôts de livres corrupteurs qui, loin d'êlre
l'honneur de l'esprit humain, en sont plutôt la
honte, tant ils consacrent d'erreurs, de men-
songes et de faux principes. Je n'épargnerai que
les livres de sciences, mais' de ces sciences pra-
tiques appliquées aux choses utiles seulement, à
la vie matérielle de l'homme ; pour le surplus,
l'Église orthodoxe, dont je suis le chef, y pour-
voira.
« Les Huns, nos ancêtres, ont ravagé onze
fois l'Asie en dix siècles, sans y jamais laisser
d'autres traces de leur passage que les ruines
qu'ils y ont faites. C'est qu'ils n'avaient qu'une
mission à remplir, une mission de vengeance;
c'était Dieu qui les poussait à détruire par le
glaive ces civilisations corrompues qui outra-
geaient la morale, la justice et l'humanité; moi,
je viens, dans un autre temps, punir et détruire
comme eux; mais, comme eux, je ne passerai
— û29 —
pas, pourvu que je suis des moyens qu'ils n'a-
vaient pas, de mettre un ordre tout nouveau,
tout différent à la place de celui que j'aurai fait
disparaître. Et; le monde entier me bénira, car
je l'aurai lavé de ses vieilles iniquités, je l'aurai
régénéré : il le sera quand il n'aura plus qu'un
seul roi, qu'une seule loi, qu'une seule foi,
maxime que professe depuis son berceau la docte
compagnie de Jésus, qui certes connaît mieux
que personne au monde les éléments constitutifs
du pouvoir, de celui seul sur lequel on puisse
asseoir un trône indestructible.
— Compagnie, dis-je en souriant, que votre
illustre frère a cependant jugé prudent d'éloi-
gner de ses États, et que vous n'y avez pas rap-
pelée.
— Et que je m'empresserais d'en chasser si
elle avait l'audace d'y reparaître, répliqua vive-
ment Nicolas. La raison en est toute simple,
c'est que si j'approuve ses principes, et les re-
garde comme très-bons pour asseoir l'autorité
sur de fortes bases, je n'entends pourtant pas
souffrir que cette autorité reste en de pareilles
mains. Dans leur projet d'asservissement univer-
sel, si je le leur laissais réaliser, les Jésuites ne
verraient bientôt plus en moi que leur premier
esclave, ou leur plus noble victime si j'entrepre-
nais de leur résister.
« Non, non! Menschikoff, nous savons en-
core assez d'histoire pour n'avoir rien oublié
3.

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MASSEDINOCOURT

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jeudi 8 septembre 2011 - 11:13