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Le sang des olives

De
454 pages

1898, en plein maquis corse. Luis, un contrebandier, découvre un bébé d’un mois à peine, Alejandro, dont la mère gît morte à côté de lui. Élevé par Luis, l’enfant grandit au cœur des montagnes. Devenu presque un homme, Alejandro vit de la récolte des olives, un commerce florissant de la Corse du début XXème siècle. Il rencontre ainsi Juliette, fille adoptive du plus grand producteur d’huile d’olive de Balagne. C’est alors que la guerre éclate et Alejandro décide de s’engager contre toute attente. Pourquoi cette décision ? Par amour ? Ou par dépit ? Finira-t-il par connaître ses origines, le combat de sa vie ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-96617-9

 

© Edilivre, 2015

Ouvrage déjà parus

 

Ouvrages déjà parus :

« Ils ont tenté de sauver JFK », 2010, aux éditions Persée.

« La Goélette bleue », 2012, aux éditions de Saint-Amans.

1
L’enfant sous l’olivier

Corse, premier juillet 1898. Quelque part en Balagne, en milieu d’après midi. Le soleil de l’été brûle le sol. Les odeurs de thym, de romarin et de myrte, sont exhalées par la chaleur. Les oliviers sont présents partout, par dizaines de milliers. Les fruits qu’ils portent ne sont pas mûrs mais accumulent déjà l’huile qui fait la richesse de la région. Le silence règne. Le monde animal est endormi, aucun insecte ne se risque à supporter la fournaise.

Seule une femme brave ces conditions extrêmes. Elle marche péniblement. Son souffle est court, l’air sec et l’effort de sa marche effrénée ont enflammé ses poumons. De fragiles sandales protègent ses pieds du sable chauffé à blanc, mais pas des plantes piquantes, qui lacèrent aussi ses jambes. Sa peau est meurtrie par les morsures du soleil et ses yeux crépitent de souffrance. Victime d’une grave insolation, une douleur lancinante à la tête ne la quitte plus. Il lui reste un peu d’eau au fond de sa gourde, mais, assoiffée, elle n’en profite pas. Elle pleure, mais aucune larme ne coule de ses joues. Elle crie, mais aucun son ne sort de sa gorge.

Épuisée, elle s’agenouille à l’ombre d’un olivier millénaire. Elle pose sa gourde au sol, puis découvre délicatement sa poitrine où un nouveau-né, d’un mois à peine, dort, sans se douter du drame en train de se dérouler. Elle esquisse un sourire, mais ses lèvres se déchirent. L’enfant baille, s’étend, ouvre les yeux et les referme, comme si de rien n’était. La femme humidifie la nuque et le front de l’enfant avec les dernières gouttes de sa gourde si petite.

Elle le pose de nouveau sur sa poitrine, et tente de se lever. Mais elle n’y arrive pas. Elle retombe lourdement. Le dos en appui sur le tronc de l’olivier, elle respire profondément pour essayer de se calmer et reprendre ses esprits, mais elle n’y arrive pas. Elle serre son bébé contre elle, comme pour le protéger, mais, peu à peu, son bras s’affaiblit, sa tête se penche vers l’avant. La vie quitte ce corps devenu si frêle.

Le bébé, qui n’est plus en appui sur le sein de sa mère, roule en douceur jusqu’au sol, tapissé par une herbe douce et miraculeusement verte. A quelques mètres de là, une source doit certainement jaillir. La malheureuse femme n’a pas eu la chance de la découvrir. L’enfant sourit. Sur le dos, il observe les mouvements lents des branches de l’olivier, dont l’épais feuillage le protège du soleil. Il se rendort.

Le soleil a tourné et l’enfant est maintenant exposé au soleil. Il se réveille lorsque la soif commence à le tourmenter. Ses pleurs résonnent dans le maquis. Ils sonnent le réveil prématuré d’une multitude d’animaux qui commencent à s’activer. Le soleil est encore haut, et la chaleur, tenace, s’accroche au sol. Dans le ciel, quelques rapaces décrivent des trajectoires circulaires inquiétantes autour de l’olivier.

Tout à coup, un homme se précipite pour venir en aide à la jeune femme, mais il n’y a plus rien à faire. Il se penche sur le nourrisson. Immobile, il semble hésiter, car l’enfant s’est tu. Mais ce dernier crie à nouveau. L’inconnu le prend dans ses bras. L’enfant aperçoit le visage d’un homme au regard noir, qui se met à genoux. Il parle tout seul, d’une voix grave et douce.

– Pauvre femme, pourquoi est-elle venue mourir ici ? Elle a les jambes en sang ! Et ce visage, quelle beauté, malgré les morsures du soleil. Qu’est-ce que je vais faire de ce petit bout d’homme, il n’a pas l’air bien vif.

Il empoigne sa gourde et verse délicatement de l’eau dans la bouche de l’enfant. Mais celui-ci agrippe la gourde des deux mains pour signifier à l’homme de la porter à ses lèvres. Ce dernier est surpris de voir l’enfant agir ainsi, qui a cru reconnaître un biberon. Il reprend sa gourde, craignant que le bébé ne s’étouffe. Puis il imbibe d’eau un linge et enroule l’enfant dedans. Il l’installe à l’ombre de l’olivier.

Le bébé à la vue incertaine observe son sauveur alors qu’il commence à dégager des pierres amoncelées au pied de l’olivier. Puis l’homme soulève le corps de la jeune femme et le dépose délicatement dans sa dernière demeure. Il cherche sur la dépouille des papiers, une photo, une adresse. Mais il ne trouve qu’un médaillon en or. L’homme le défait et le met dans sa poche.

L’enfant, comme s’il comprenait la situation, se remet à pleurer.

L’homme lui dit :

Je suis désolé, il faut l’enterrer, sinon ta mère, s’il s’agit bien d’elle, ne ressemblera plus à rien d’ici une heure, avec les corbeaux et les rapaces de nuit.

Il pose doucement des pierres sur le corps de la jeune femme.

– En quoi croyais-tu ? lui demande-t-il. En Dieu ou en les hommes ? Dans les deux cas, te voilà bien avancée. Moi je ne crois plus ni en l’un ni en l’autre. Et puis quel beau cadeau me fais-tu ? Que vais-je faire de ton bébé ? Crois-tu que je n’aie que ça à faire, et que j’en sois capable ? Tu te trompes. Sur mon chemin, il ne devait pas y avoir d’enfant ! Je vais aller voir la vieille Carla, elle saura me conseiller. Ce médaillon, je le donnerai à ton enfant plus tard, s’il survit. En attendant, je vais quand même poser une croix sur ta tombe, on ne sait jamais, si Dieu existe, tu y croyais peut-être.

Avec un couteau, il sculpte la date du jour dans l’écorce de l’olivier près de la tombe.

Dans cette zone où il relève des collets depuis ce matin, très tôt, il n’y a pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde.

– D’où venait cette femme. Pourquoi marchait-elle en plein maquis, à l’heure la plus chaude de la journée, avec un enfant en bas âge. Comme si elle fuyait quelque chose, ou quelqu’un ! se demande-t-il.

L’homme se relève, remet sa veste en cuir épais, puis récupère son sac à dos chargé de quelques lapins et de baies, cueillies au cours de la chasse au collet. Avec appréhension, il soulève l’enfant et l’installe dans la poche intérieure de sa veste. Un petit nid douillet à l’abri du soleil. Il rejoint son mulet qui attend paisiblement à l’ombre d’une ruine, et reprend sa route. Il se retourne pour adresser une dernière pensée à cette inconnue.

La chaleur commence à se dissiper. L’air, refroidi, descend vers la mer. Cette brise de terre transporte les odeurs du maquis, qui varient selon les lieux. A un moment, dans une pente abrupte, une odeur de châtaignier domine, mais on devine des touches de figuiers sauvages.

Il poursuit sa marche encore plusieurs heures et vérifie ici et là les pièges qu’il a posés il y a quelques jours. A chaque fois qu’il descend de son mulet et qu’il récupère un lapin étranglé par un collet, il agit avec la plus grande attention, pour ne pas brusquer le bébé qui dort, calé sur sa poitrine.

En fin de journée, alors que la pénombre a envahi le maquis, il arrive dans un hameau situé près de Palasca, à l’Est de Belgodère, à l’heure où s’allument les bougies.

Des chiens l’accueillent à l’entrée d’une maison en pierre.

– Mais bande de fous, allez-vous vous taire ! vocifère-t-il aux chiens qui aboient pourtant de joie.

Les chiens obtempèrent immédiatement et retournent dans la maison. Une femme d’une quarantaine d’années en sort, un peu inquiète et s’écrit :

– Qui va là ? Ha c’est toi, Luis. Je ne t’attendais plus, depuis un mois que tu avais promis de m’apporter des lapins !

Luis descend de son mulet.

– Bonjour Adèle, tiens, ils sont dans mon sac. Aide-moi s’il te plaît.

– Tu ne vas pas bien on dirait. Tu es bizarre.

La femme, veuve depuis quinze ans, transporte le sac de Luis près de la cheminée. Ce dernier entre à son tour et s’assied avec beaucoup de précaution. Adèle lui sert un verre contenant un alcool fort. Luis en boit une gorgée.

– Tu es malade, tu as mal au dos ? demande-t-elle.

– Non, mais il m’est arrivé quelque chose d’extraordinaire en début d’après midi.

– Tu as couché avec la Catherine ? Depuis le temps qu’elle te voulait cette garce !

– Mais non Adèle, tu sais bien qu’il n’y a que toi !

– C’est ça, tu as autant de maîtresses qu’il y a d’olives dans un olivier centenaire !

– Tu exagères, et puis, mes maîtresses sont toutes veuves, je ne trompe personne.

– Tu diras ça à la Constantine Leca, ça fait six mois qu’elle ne t’a pas vu. Depuis qu’elle sait que tu as passé l’hiver chez Antonia, elle a demandé à ses deux frères Augustin et Ignace de te faire la peau.

– Alors il ne faut pas que j’aille du côté de Lumio, car les deux frères Leca sont deux pauvres abrutis.

– Un jour on te retrouvera truffé de plomb.

– Parle moins fort.

Il l’observe avec un sourire coquin.

– Tu sais que tu es belle dans cette tenue de travail. Je ne me souvenais pas que tu aies d’aussi beaux yeux.

– Je te vois venir, mais merci quand même. Tu veux rester combien de temps ?

– Hé bien cela ne dépend pas de moi.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ?

A ce moment-là, le bébé qui dormait dans la veste de Luis se met à hurler pour signifier qu’il a une faim de loup, et qu’il ne tolérera aucun retard pour son biberon.

Luis et Adèle sursautent de peur et les chiens se remettent à hurler.

– Mais, qu’est-ce que c’est ? s’exclame Adèle.

– C’est ça que je voulais te dire, répond Luis en parlant fort pour se faire entendre.

– Un bébé, tu as eu un bébé ? Ha taisez-vous les chiens !! hurle Adèle.

– J’ai trouvé un bébé !

Ils parlent en criant tous les deux. Adèle le prend dans ses bras.

– Mais où ça ?

– A environ quatre kilomètres d’ici, à vol d’oiseau, au Nord, vers le Monte Negro. Il était allongé, au pied de sa mère, a priori morte d’épuisement.

– Tu sais qui c’était ?

– Non, elle était bien habillée, mais pas pour marcher dans le maquis, elle semblait fuir. Elle portait un médaillon. C’est tout.

– Qu’en as-tu fait ?

– Je l’ai enterrée sur place. Je n’en ai parlé à personne sauf à toi.

Le bébé se calme et émet des petits bruits.

– Regarde comme il est mignon, dit tout doucement Adèle qui sourit, charmée par l’enfant, oubliant le drame de la mort de la jeune femme. Il est de toi ? demande-t-elle à Luis.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce qu’il regarde mes seins !

– Tu trouves à plaisanter alors que je viens de trouver une morte ?

– Ça va Luis, la priorité c’est de nourrir ce bébé.

– S’il regarde tes seins c’est qu’il a faim !

– Mais je n’ai pas de lait en moi ! Comment on va faire ?

– Pourtant ils sont appétissants tes seins !

– Luis ! reprend Adèle en montant le ton, ce qui a pour effet de faire de nouveau hurler l’enfant.

– Je ne sais pas moi ! crie Luis.

– Va dans le garde-manger à la cave chercher du lait.

– Comment ?

– Le lait !!

Elle montre du doigt la cave.

Luis s’exécute. Pendant ce temps, Adèle tente de calmer l’enfant, sans succès. Elle regarde si Luis n’est pas revenu. Puis elle dégage un sein de sa chemise, et le porte à la bouche de l’enfant. Mais comme le sein reste sec malgré les pressions que l’enfant exerce avec ses lèvres, ce dernier mord le bout du téton d’Adèle qui étouffe un cri.

– J’aurai essayé, se dit-elle. Je suis bête.

Alors elle cherche des gâteaux à la farine de châtaigne, et commence à en écraser quelques-uns.

– Mélange-les au lait, dit-elle à Luis revenu dans la pièce.

– Mais non il n’a pas deux mois, on ne va pas lui faire une bouillie.

– Alors mets un peu d’eau dans le lait de chèvre.

– Il ne faudrait pas le faire bouillir d’abord ?

– Dans ce cas tu le tiens, si tes oreilles en sont capables.

Les chiens qui se cachaient sous la table, sortent de la maison, effrayés par les cris du bébé. Quelques minutes après, le lait bouilli est coupé avec de l’eau de source, ce qui a pour effet de le refroidir, et Adèle ajoute une cuillerée de miel du maquis. Elle verse le mélange dans un biberon qu’elle a préalablement nettoyé plusieurs fois. Le bébé hurle de plus belle. Adèle le reprend dans ses bras.

– Tu as du caractère toi, tu es bien un corse !

– Ou mieux, un espagnol, dit fièrement Luis.

Adèle hoche de la tête, elle répond :

– Tout le monde apprécie le lait de mes chèvres, regarde.

L’enfant s’est tu et avale goulûment le contenu du biberon. Luis regarde de près.

– Vous êtes beaux tous les deux.

– Je te vois venir. Tu peux toujours courir.

– Mais comment vais-je faire ?

– Comme tout le monde fait depuis des millénaires. Un peu de lait, quelques plantes pour les douleurs, beaucoup de temps et d’attention.

– Mais il n’est pas de moi.

– Tu vas le donner aux gendarmes ?

– Euh, il vaut mieux que je les évite comme je t’ai dit tout à l’heure, tu sais pourquoi.

– Donne-le à une femme.

– A toi ?

– Non, je te l’ai déjà dit, je m’en sors à peine avec mes chèvres, depuis que Pascal est mort. Et Bonaventure a préféré la mer, à sa propre mère. Va voir la vieille Carla.

– J’y ai songé. Peut-être y-a-t-il une femme en manque d’enfants en Balagne.

– C’est sûr !

– Mais bon, d’un autre côté, c’est moi qui l’ai sauvé !

– Tu te sens responsable de lui ?

– Je n’ai jamais eu d’enfants.

– Malgré toutes les veuves que tu fréquentes ?

Luis reste sérieux.

– D’accord, c’est idiot. Mais comment feras-tu avec tes activités ?

– Je me débrouillerai. Je crois que je vais le garder.

– Tu changes d’avis comme de femmes !

Luis ne répond pas.

– Et si tu le gardes, tu viendras encore me voir ?

– Bien sûr, mais avec lui. Et puis, quand je partirai plus longtemps, tu pourras peut-être prendre soin de lui ?

– On s’arrangera, il faut que je réfléchisse.

– Allez, je reviendrai souvent te voir.

Mais Adèle se concentre sur le bébé.

– Regarde, il s’est endormi sur moi. Je vais l’allonger sur le lit de Bonaventure.

– Il est toujours à Calvi ?

– Oui, il gagne sa vie en pêchant. Et en plus il s’est entiché de la fille de son patron. Il n’est pas près de revenir vivre avec moi. Ha, si j’avais eu deux enfants, ou mieux, trois comme la plupart des autres femmes.

Pendant un quart d’heure, Luis et Adèle observent en silence l’enfant, puis ils vont dîner. Ils n’échangent aucun mot. A la fin du repas, alors que Luis déguste une liqueur de myrte, Adèle reprend la parole :

– Ça marche la chasse ?

– Ça va, il y a toujours des gens intéressés par les sangliers que je tue. Les vieux, les femmes seules, les jeunes couples, les gens très isolés comme les bergers, et les restaurateurs en ville.

– Tu fais toujours des bijoux avec les dents de sangliers ?

– Oui, je les envoie à Nice, chez un cousin à Carla, il tient une boutique de souvenirs. Il dit que c’est « Loulou le bandit Corse » qui les confectionne. Les anglais en raffolent. Et puis les oiseaux que je prends dans les pièges, je les vends aussi en ville.

Il sort un objet de sa poche.

– Tiens, c’est pour toi.

Il s’agit d’un pendentif sculpté dans la canine d’un sanglier. Il représente une croix, et un œil de Sainte Lucie a été incrusté dans le cœur.

– Mais c’est une gentille attention. Quand je pense que certaines femmes disent que tu es un rustre.

– C’est parce que je ne les fréquente plus.

Adèle prend Luis par la main, et l’emmène dans sa chambre où ils font l’amour.

Quelques instants après, toujours allongés sur le lit, alors qu’Adèle caresse le torse de Luis, elle lui demande :

– Tu étais ailleurs ?

– Je pense sans cesse à l’enfant depuis que je l’ai trouvé. Certainement que quelqu’un le cherche. Son père, sa famille.

– Mais sa mère semblait fuir d’après ce que tu m’as dit. Peut-être était-elle folle ? Et puis on va t’accuser de l’avoir tuée !

– Mais c’est n’importe quoi !

– Maintenant que j’y pense, à Belgodère, il y a deux jours, il y a eu un affrontement entre des bandits et des villageois. Deux villageois et quatre bandits sont morts. Il y a peut-être un lien avec cette femme et son enfant.

– Je vais le déposer devant l’église de Belgodère ou devant la gendarmerie.

– Tu peux être aussi rustre que raffiné, mais là, tu dis n’importe quoi !

A cet instant, l’enfant pleure. Luis se précipite. Adèle se rhabille et vient quelques minutes après dans la chambre de son fils. Elle découvre Luis, allongé, l’enfant sur son ventre.

– On a oublié de lui faire faire son rot. Ton lait de chèvre l’a conquis, dit tout doucement Luis.

– Ainsi que le miel du maquis.

– Oui, bien sûr.

– Et tu dis que tu veux l’abandonner. Nigaud !

Adèle pose une couverture sur Luis et l’enfant, et retourne se coucher.

2
La chamane

Le lendemain matin, vers cinq heures, les pleurs de l’enfant réveillent en sursaut Luis et Adèle. Une odeur nauséabonde indique à Luis qu’il va devoir changer le nourrisson. Adèle le prend en pitié et s’en charge. Elle demande à Luis de préparer le même mélange d’eau et de lait qu’hier soir pour nourrir le bébé.

Peu de temps après, Adèle prépare leur petit déjeuner. Pain, café, fromage, et charcuterie sont au menu.

– Je vais aller voir la vieille Carla.

– Pour savoir d’où vient ce petit bonhomme ?

– Oui, elle sait à peu près tout ce qui se passe en Balagne, et en particulier à Belgodère ! Elle saura peut être me renseigner.

– Amène lui un lapin, ça lui fera plaisir et ça la motivera à t’en dire un peu plus. Comme tu le sais, elle a eu un fils que tu as bien connu, et neuf filles, qui se sont mariées dans neuf villages différents, elle connaît vraiment beaucoup de monde. Et puis, c’est une mazzeru, je ne t’apprends rien non plus, c’est sûr qu’elle t’éclairera sur cet enfant.

– Une mazzeru, médiatrice privilégiée entre le monde tangible et le monde intangible, entre le monde des humains et le monde de l’au-delà, comme les vieux racontent au cours des longues veillées d’hiver. J’ai du mal à croire à ces sornettes !

– Ha, si elle t’entendait ! Certains disent qu’elle possède des pouvoirs, qu’elle est à la fois mage et voyante. Chasseuse nocturne et accompagnatrice d’âmes, elle guide les défunts dans les régions souterraines et conduit les âmes dans le royaume de l’au-delà.

– Tu parles d’elle comme d’un chamane.

– Mais c’est la même chose Luis, la mazzeru voit et entend ce que les autres ne peuvent voir ou entendre.

– Et tu y crois toi à tout ceci ?

– Oui, et je ne suis pas la seule, c’est bien pour ça que tout le monde vient la voir, pour lui demander conseil quand il y a un souci.

Alors que l’aube pointe à l’horizon, Luis part d’un pas décidé à Belgodère pour discuter avec la vieille Carla. Le long du sentier qu’il emprunte, quelques vaches broutent paisiblement. A un moment il croise un taureau totalement impassible. Mais la crainte de le voir charger convainc Luis de marcher à distance raisonnable de la bête.

Un peu moins de deux heures après, il arrive à Belgodère. Le village comprend des petites maisons en pierre collées les unes aux autres, disposées sur plusieurs étages de restanques. La maison de Carla est située juste à côté de l’église.

– Entre Luis, je t’attendais. Comment va l’ami de mon défunt fils Julien ?

– Bien madame, je vous ai apporté un beau lapin du maquis.

– C’est que ta question est grave ! Celui qui occupe la maison d’à côté saura peut-être mieux t’aider ?

– Je l’ai imploré maintes fois, mais il ne m’a pas aidé.

– Tu crois que je suis plus forte que lui ?

– Plus forte que le silence, oui je le pense.

– Homme de peu de foi ! Baste, j’ai appris qu’une femme avait souffert il y a peu.

– Dans le maquis ?

– Oh, bien avant. Dans le maquis, elle fuyait.

– Mais quoi ? Adèle m’a dit que des bandits s’étaient battus avec des villageois à Belgodère il y a peu. Y-a-t-il un lien avec elle et ce bébé ?

– Peu importe !

– Je ne comprends pas.

– Elle fuyait l’enfer. Je l’ai vu dans mes rêves de vieille sorcière.

– Vous savez où ?

– Dans un royaume d’arbres verts.

– Verts ?

– Oui, il y avait du vert partout, mais le feu brûlera tout.

– Comment ça ?

– Dans presque un siècle !

– Je ne saisis toujours rien à ce que vous me dites.

– Son enfant est le fruit de l’amour et de la violence. Tu l’as mise en pierre, c’est ça ?

– Oui, je l’ai trouvée morte.

– Et l’enfant ?

– Je le garde en secret depuis hier soir.

– Chez Adèle ? Tout le monde sait que tu vas la voir à cette époque.

– Euh, oui, mais…

– L’enfant n’est pas en sécurité s’il retourne dans le royaume vert.

– Mais je comptais vous demander de le placer chez une femme de bonne volonté.

– Alors ils le retrouveront.

– Mais qui ?

– Ceux qui en voulaient à sa mère.

– Mais que vais-je faire ? Que dois-je faire ?

– L’élever, et lui rendre ce qui lui est dû.

– Je ne comprends pas !

– C’est écrit, tu sauras en temps voulu. Apprends-lui la vie. Un jour il saura.

– Ma cabane est bien spartiate.

– Des voyageurs m’ont dit que tu avais su les recevoir quand ils avaient faim.

– Mais je passe mon temps dehors.

– Tu pourras encore, mais près de ta tanière d’ours.

– Et l’école ?

– Tu passes pour une être grossier, qui manque d’éducation, de délicatesse, mais ce n’est qu’un masque, tu connais les mots, les sciences, l’art et la culture, souviens toi d’où tu viens !

– Vous savez ?

– Tes idées sont justes, mais tu t’es enfui.

– Pas à cause d’elles.

– Non, à cause de cette femme !

– Mais comment savez-vous ?

– C’est ton cœur qui me l’a dit dans un rêve.

– De toute façon, je veux le garder. Les gendarmes me l’enlèveraient.

– Tu veux le garder mais tu es paniqué à l’idée d’élever un nourrisson. Je te comprends.

– Je commence à être vieux !

– Il n’y a pas d’âge pour l’amour. Apprends-lui aussi la nature, la chasse, les sources, les plantes, qu’il porte l’âme de la Corse.

– Vous me direz pour sa mère ?

– Je n’en sais pas plus ! C’est l’argent, le pouvoir, la convoitise, l’or vert qui l’ont tuée.

– L’or vert, en Corse ?

– Bêta, quelle est la plus grande richesse de la Corse, après la beauté de l’île ?

– Ses habitants ?

– Pourquoi dit-on que la Balagne est le cœur économique de l’île ?

– Les olives ?

– Oui, c’est là que se trouve la vérité, au cœur du royaume vert. Maintenant, vas-t-en, d’autres esprits torturés doivent venir me voir.

– Je pourrai revenir vous demander conseil ?

– Quand tu reviendras, je serai peut-être morte, mais tu trouveras une lettre.

– Mais quand ?

– Quand tu auras tué plus de sangliers que de jours dans l’année. Adieu.

Luis revient en milieu d’après-midi chez Adèle. Les chiens lui font un accueil chaleureux mais ils sont repris sévèrement par leur maîtresse, recherchant le calme pour l’enfant qui dort.

Adèle offre à Luis un verre d’eau accompagné du jus d’un citron fraîchement cueilli.

– La vieille Carla m’a conseillé de le garder. Elle semble savoir des choses sur ses origines, mais elle n’a vraiment pas été claire.

– Si elle t’a conseillé de le garder, crois-moi, il faut suivre ce conseil.

– Je vais devoir t’acheter des chèvres pour le lait.

– Tu as des brebis ?

– Une seule.

– Ça ira très bien. Tu feras bouillir le lait et tu le couperas avec de l’eau. Puis tu ajouteras un peu de miel.

– Et après ?

– Quand il grandira ? Il faudra épaissir le mélange, en ajoutant des gâteaux de châtaignes écrasés par exemple.

– Et pour le changer ?

– Cela n’est pas compliqué, par contre, tu devras plus souvent laver du linge que tu ne le fais actuellement !

– Et si les gendarmes me posent des questions ?

– Personne n’est au courant, à part la vieille Carla et moi-même. Et puis là où tu vis, même les mulets ont du mal à y parvenir. Si quelqu’un vient, tes chiens t’avertiront.

– Bon, je vais y aller Adèle. Pour m’avoir aidé, je t’offrirai un parfum la prochaine fois que je passerai te voir.

– Il a mangé et il est propre.

– Merci.

– Au fait, il lui faut un prénom.

– Espagnol alors !

– Que penses-tu de Pedro ?

– Non, autre chose.

– Manuel ?

– C’est beau, mais j’en préfèrerais un autre.

– Diego ?

Luis fait la moue.

– Non.

Adèle souffle. Elle réfléchit quelques instants.

– Alejandro ?

– Ha oui, vas pour Alejandro ! dit Luis en amplifiant la prononciation.

– Avant de retourner dans mon gîte, je dois apporter du tabac et de l’alcool à Ange.

– Le berger qui se trouve à Vallica ?

– Oui, cela marquera la fin de ma tournée.

– Tu passes la nuit chez lui ?

– Oui.

– Reste une nuit de plus ici ?

Luis détourne son regard d’Adèle.

– Tu as peur de t’attacher à moi, c’est ça ?

– Si la vieille Carla a des informations sur l’enfant, d’autres dans le secteur en ont aussi, ils vont le rechercher.

– Non, Carla communique d’une autre façon que nous avec ce qui nous entoure.

– C’est ça, et moi, je parle le langage des bêtes.

– Des cochongliers oui ! Mais peut-être as-tu raison d’être aussi prudent.

Luis embrasse Adèle. Elle ne retient pas des larmes, que Luis s’efforce d’ignorer. Elle ouvre la veste de Luis pour caresser tout doucement la petite tête d’Alejandro dont les fontanelles sont bien apparentes.

3
La forêt profonde

Après un parcours sans histoire, sur des sentiers pentus, alors que la lune commence à remplacer le soleil et éclaire à peine la végétation, Luis arrive à la bergerie où vit Ange, l’un de ses meilleurs amis.

La bergerie est située dans un endroit sécurisé, afin d’éviter les risques de chutes de pierre et d’avalanches. Elle dispose d’une vue dégagée pour surveiller le troupeau de brebis, et est située à proximité d’une source d’eau. Le bois est abondant aux alentours, pour se chauffer et pour fabriquer le brocciu.

Elle a été construite en pierres sèches assemblées à sec sans mortier, et calées avec des cailloux. Le travail a été réalisé par Ange et Luis avec des amis bergers. La construction est solide et permet de protéger hommes, bêtes et productions fromagères tout en affrontant les rigueurs de la montagne.

La bergerie comprend trois éléments : la cabane, les casgili (caves à fromages), les compuli et les chjostre (enclos pour les bêtes).

La cabane est l’habitat d’Ange. De dimensions modestes, elle est de forme rectangulaire aux angles légèrement arrondis. Sa toiture est une voûte en encorbellement, constituée d’une maçonnerie de pierres posées à sec, montée par empilage de pierre les unes sur les autres. Le tout est recouvert de branchages et d’un épais revêtement de glaise, remis chaque année par le berger pour consolider l’édifice et assurer une bonne étanchéité. Des niches, aménagées à l’intérieur, font office d’espaces de rangement. L’entrée est surbaissée avec, pour linteau, une pierre un peu plus importante que les autres. Ange dort sur un matelas de feuilles disposé sur un bat-flanc.

Devant la cabane se trouve u tinellaghju, un espace ceint d’un petit muret en pierres sèches. Ange s’y repose et prépare également le fromage et le brocciu. Dans un coin du tinellaghju se dresse u palu, branche morte de sorbier servant à accrocher les différents ustensiles dont se sert le berger.

Les fromages une fois faits sont affinés dans les casgili. Construits en pierres sèches sur le même principe que la cabane, ils sont moins hauts, afin de conserver au mieux la fraîcheur à l’intérieur, et possèdent une entrée très réduite, par laquelle on se glisse à plat ventre, et fermée par une petite porte en bois massif. On trouve deux casgili, aménagés à flanc de pente dans la terre.

Les brebis sont enfermées dans des chjostre situés autour de la cabane. Les compuli attenants sont dédiés à la traite. Les murs ceignant ces enclos sont également bâtis en pierres sèches.

Ange est dans u tinellaghju, en train de fumer, après une dure journée de labeur. Il aperçoit Luis et se dirige vers son ami.

– Oh Luis, tu es parti bien longtemps, tu t’es marié à une veuve ?

– Oh, Ange, tu portes mal ton prénom, tu as passé trop de temps avec les brebis, ça te donne de drôles d’idées.

– Tu as bien chassé, à part les femmes seules ?

– Des grives, des lapins au collet, deux écureuils. J’ai aussi déniché quelques couleuvres pour les mixtures de la vieille Carla.

– Dis donc qu’est-ce que tu caches dans ta veste, ça bouge. Tu as récupéré un chiot c’est ça ?

A ce moment précis, Alejandro se met à hurler de faim. Ange n’en croit pas ses oreilles.

– Hé bien fais quelque chose, fais bouillir du lait ! demande Luis.

Ange s’exécute.

– Mais il sort d’où ce môme ? demande-t-il à Luis.

– Je l’ai trouvé en plein maquis, vers le Monte Negro, au pied d’une femme morte.

– La femme l’aurait enlevé ?

– Je ne sais pas.

– Viens prendre un café pendant que le lait chauffe.

– Qu’est-ce qu’il braille !

– Et qu’est-ce qu’il mange, sans arrêt !

Luis tente de le calmer, sans succès. Au contraire, l’enfant hurle de plus en plus fort.

– Ce n’est pas grave, j’ai eu quatre garçons, je sais ce que c’est. Laisse faire. Il a pas mal. Mais c’est vrai qu’il a de la voix. On en fera un bon chanteur.

Une mule, attirée par les pleurs de l’enfant, se rapproche, et penche son immense tête vers le bébé. Alejandro l’observe et ses hurlements baissent d’intensité. La bête bouge les oreilles, et se met à braire doucement. L’enfant se calme, il semble avoir oublié la faim. Et puis le biberon arrive enfin ! Pendant qu’il le boit goulûment, il fixe la bête du regard.