Le secret de Font-Clare

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Jean préfère l’ombre à la lumière. Au cours de l’été 1938, sa vie à Font-Clare, va connaître de terribles bouleversements. L’arrivée imprévue de deux invités, et la découverte sur le domaine familial d’une étrange sépulture, vont notablement transformer son existence.


Publié le : mercredi 21 octobre 2015
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EAN13 : 9782366520842
Nombre de pages : 240
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Le Secret de
Font-ClareÀ ma fille Natacha...
À Danielle...
À Michel Suty...
À Paul-Louis Rous
P r o l o g u e




C’est au cours de l’été trente-huit que tout a basculé. À cette époque-là, âgé de quatorze
ans, je fréquentais sans relâche l’église de Villanove. Ma mère, mon père et moi y occupions
une petite chapelle dont les chaises de bois verni portaient au dossier des petits écriteaux de
cuivre, où figuraient nos noms. Il faut dire que nous comptions, nous les Lagarde, parmi les
plus fortunés de la région. À la première rangée, nul ne s’installait jamais, sauf une femme très
âgée prénommée Marguerite. Sa ferveur me fascinait. Derrière elle se tenaient quelques
bigots, qu’une attitude exagérément contrite rendait ridicules. Plus en retrait, les visages de
belles jeunes filles émergeaient d’une masse compacte de costumes et de mantilles sombres.
Si par hasard ma mère surprenait mon insistance à caresser du regard l’une ou l’autre de ces
villageoises, j’écopais d’une remontrance sévère et, à peine de retour chez nous, je subissais
deux heures d’exposition au soleil. La pire des punitions ! Cela peut paraître bénin, mais pour
l’amateur d’obscurité que j’étais, cette sanction prenait l’ampleur d’un véritable châtiment.
Si je reviens m’asseoir sur ce qui fut mon siège réservé, les terribles événements de l’été
trente-huit reviennent en ma mémoire. Je revois le corps déchiqueté par les pales du vieux
Moulin. La voiture de gendarmerie. La foule rassemblée. Alors parfois, je pleure. D’autres
images me reviennent à l’esprit, celle de cette forme humaine gisant au milieu d’un couloir
sombre dans une odeur insoutenable de poudre, ou bien celle de ce pendu, qui si longtemps a
hanté ma mémoire. Aujourd’hui encore, je suis un homme déchiré. Mais foin d’abattement,
revenons à mon récit.
Au moment de la communion, les jeunes demoiselles semaient en mon être des graines
de désir. Encore enfant, je ne me reconnaissais guère le droit de succomber à la rêverie légère
et à la paresse religieuse, ces deux péchés mortels desquels le prêtre s’escrimait à me tenir
éloigné. Si j’y cédais tout de même, de retour chez nous, je me mortifiais afin d’expier.
Maman, qui m’élevait dans le plus strict respect des lois religieuses, opposait à mes
inclinations adolescentes, l’exemple de l’abbé Bonnastre dont les actes, selon elle,
enseignaient la vraie voie :
— Le péché de chair entraîne l’homme dans les profondeurs noires de l’enfer,
expliquaitelle.
— Mais vous mère, lui demandais-je un jour, n’avez-vous pas contourné quelquefois ce
précepte, ne serait-ce que pour me mettre au monde ?
Avant de me gifler, elle m’avait rétorqué : « J’étais à cette époque ignorante des desseins
de Dieu ».


Je ne détestais pas infliger à mon corps des peines insupportables. Ainsi, prétextant de
passagères indispositions, je me privais de nourriture, ou me forçais à ne rien boire des heures
durant. De la sorte, je cheminais sur cette route difficile, mais ô ! combien valorisante de la
perfection. J’étais ce que l’on peut appeler un bon-chrétien. Certains samedis, il m’arrivait de
fausser compagnie aux miens pour m’installer en cachette dans les entrailles du
confessionnal. Ainsi isolé, je respirais à pleins poumons l’air purifié par de multiples
absolutions. Mon cœur battait si fort, si vite ! Les jours où le prêtre s’asseyait de l’autre côté de
la grille, je lui avouais mes péchés de gourmandise et les émois de mon être à la vue de
l’appétissante poitrine d’Anita, notre servante. En revanche, je n’hésitais jamais à me flatter
d’un incontournable désir de Dieu. Je confiais au confesseur, les joies que j’éprouvais à me
recueillir loin des lieux éclairés. Je crois qu’il appréciait. Quand il me demandait :— Vous êtes bouillant Jean, de quelle fièvre brûlez-vous ?
Ma réponse était toujours la même :
— De la foi en Dieu, père.
Il souriait de contentement. Nous vivions là des instants de communion sincère, au bout
desquels ni l’un ni l’autre n’osait faire le premier pas d’une séparation, rendue pourtant
obligatoire par les impératifs d’un horaire imposé, ou les nécessités du service religieux.
De retour à Font-Clare, je m’enfermais dans un grenier obscur où je rencontrais des
créatures incorporelles. Je sais, il est difficile de parler de ces choses, on ne nous croit jamais,
toutefois, sans être certain de la réalité matérielle de ces apparitions, j’assure les avoir vécues.
Il est vrai que dans ces moments-là, Jean Lagarde s’effaçait, remplacé en moi, par un être
différent.

Mes accords avec les puissances de l’ombre ne me tenaient pas pour autant éloigné des
plaisirs de mon âge, et même si je consacrais la majeure partie de mon temps aux affaires de
Dieu, je possédais en moi les ferments de la fantaisie. Hélas, il m’était demandé de ne pas
approcher les jeunes Espagnols, ces seuls camarades qu’il m’eût été facile d’associer à mes
jeux !

Petit de taille, rondelet, le bedeau déambulait dans la nef, posant ici un bouquet de fleurs
séchées, déplaçant là une chaise, époussetant ailleurs une croix patinée d’oubli. Pendant les
cérémonies, son regard de corbeau nous défiait, nous les Lagarde. Il se nommait Anatole
Griset, et selon toute vraisemblance nous détestait. Pourtant, j’éprouvais à son égard, un
singulier mélange de crainte et de compassion. D’ailleurs, si je m’interrogeais souvent sur les
raisons qui poussaient le sacristain à exécrer les miens, mon indulgence de chrétien m’inclinait
à le respecter.
La messe dite, nous sortions les derniers. Ma mère glissait au prêtre une pièce ou un
billet, qu’il s’empressait de faire disparaître dans le revers de son habit. Puis, debout sur la
plus haute marche du chœur, elle m’ordonnait :
— Partez Jean, courez auprès de votre père, j’ai à causer avec Monsieur Bonnastre.
Je rejoignais alors mon Séraphin qui s’agitait à la terrasse du « café des vignerons », en
compagnie de quelques camarades.
— Bon office, n’est-ce pas ? lui murmurais-je invariablement.
— Certes, Jean, notre abbé tenait la grande forme... Allez, à ta santé, répondait-il gêné,
un verre levé au-dessus de son crâne.
Loin de chez nous, il employait le tutoiement, cependant, dès le retour de ma mère, il
reprenait le « vous » d’usage chez les Bassols.

Maman était une fort belle femme. Au contraire de mon père, elle ne laissait personne
indifférent. Avant leur union, les Lagarde régnaient sur la plus belle propriété de la contrée :
cent hectares de vignes en état remarquable, sans compter les vergers, les landes et les forêts
perdues à l’infini. De leur côté, ceux de ma mère possédaient au sud de Font-Clare, un
domaine de trente hectares de vignes superbes nommé l’Alzine. Dans le temps, avant qu’un
arrière arrière-grand-père de mon père, un certain Auguste Lagarde, ami de la bouteille, ne la
vendît pour des raisons obscures au clan Bassols, elle faisait partie intégrante de Font-Clare.
À compter de ce jour maudit, le rêve de tous les Lagarde avait été de reconquérir le patrimoine
perdu. Mon père le réalisa en épousant Joséphine. Mais revenons à notre affaire. Un
dimanche à la fin de la messe, fidèle à ses habitudes, maman me chassa, dans le but
prétendu de s’entretenir avec le confesseur. Resté seul, je me cachai dans le confessionnal,
trop heureux de jouir encore un peu de la douce obscurité qui y régnait. Au début, je perçus
une sorte de petit cri animal... « hein !... hein !... hein ! ». « Un chat peut-être, ou un rat »,
pensai-je. Bientôt les plaintes s’amplifièrent, et puisqu’à l’évidence, elles provenaient de lasacristie, je m’approchai en tapinois, résolu à surprendre l’auteur de ces gémissements
étranges qui s’élevaient en puissance, se hachaient de plus en plus, et parfois mouraient dans
un souffle. Par comble de malchance, la semelle de mon soulier pleurnicha sur les marches.
J’entendis alors, venus de l’annexe consacrée, une série de murmures inhabituels, un
froissement, le choc d’un talon sur le plancher, des pas précipités. Soudain, la porte s’ouvrit, et
telle une furie, ma mère, la main droite prête à gifler, jaillit de la pièce.
— Vous m’espionnez Jean ? Je vous avais sommé de rejoindre votre père.
Son ton me paralysait, il exprimait l’autorité d’une mère, mais aussi, plus terrible encore,
des sentiments qui confinaient à l’aversion.
— Vous serez puni !
Ces seuls mots suffirent à me faire déguerpir. Au bar, je ne pipai mot de ma découverte.
Plongé dans mes pensées, j’observais mon Séraphin, requinqué par la présence tapageuse
d’un quarteron de consommateurs. « Apporte une menthe au petit, Narcisse, que ça saute ! Et
remets-nous une tournée, il fait soif ! ».
Depuis plusieurs minutes, nous avions dépassé l’immense crucifix du carrefour et franchi
les limites de notre propriété. Les rares passants rencontrés sur « notre » chemin nous étaient
attachés. Ainsi, nous fûmes salués par Alphonsin, un Espagnol employé à Font-Clare depuis
des temps immémoriaux, puis par Fernando Toril, le mari d’une de nos servantes, affairé à
nettoyer un ruisseau au croisement de la route des collines. Ma mère s’offusqua :
— Est-ce vous Séraphin qui faites travailler ces ouvriers à l’heure de la messe ?
— Pas du tout Joséphine, pas du tout, je leur laisse toute liberté d’assister à l’office,
s’empressa de répondre mon pauvre père.
Après avoir lancé un regard fielleux aux manœuvres en question, maman lâcha :
— Ce sont donc des rouges !
Moi, je ne les trouvais pas si rouges les Espagnols. Basanés, mais pas rouges.
Décidément, le monde des adultes ne cessait de m’étonner !
Le calvaire de mes deux heures d’exposition au soleil accompli, je fus autorisé à rentrer.
On me servit un frugal repas que je refusai. Un peu plus tard, cloîtré dans mon grenier, je vis
en songe la scène de la sacristie. Et plus je la rejouais, plus elle m’apparaissait mystérieuse.
Au repas du soir, je fus témoin d’une des nombreuses altercations opposant le timide
Séraphin Lagarde à la tyrannique Joséphine Bassols :
— Mon ami, je vous trouve raplapla ces temps-ci ! Ne vous ai-je surpris à vous
ensommeiller durant le prêche de notre excellent Bonnastre, ses paroles vous ennuient-elles à
ce point ?
— Je… Heu… Balbutia l’intéressé.
La mère ne lui laissa guère le loisir de s’exprimer :
— Cette nuit, j’ai aperçu de la lumière chez vous, étiez-vous malade ? Et dans ce cas
pourquoi n’avez-vous pas appelé ? Les servantes sont là pour ça, que je sache. Souffriez-vous
d’insomnies ? Ou peut-être lisiez-vous ?
Son péché de lecture, papa le confessa sans renâcler : « Afin d’étancher ma soif de
culture, et de trouver ainsi l’évasion ». Fixant ma mère de son regard d’enfant fautif, il butait
sur les mots. Sa faiblesse me désolait.
— Je vous interdis de consacrer du temps à de telles absurdités, seule la Bible mérite
l’attention. Quoi qu’il en soit, passé dix heures, vous devez éteindre, ordonna l’épouse.
Les deux mains accrochées au plateau de sa chaise, papa jura qu’il avait écouté
l’intégralité du sermon les yeux fermés afin d’en saisir tout le sens. Je connais suffisamment
mon Séraphin pour savoir que pendant l’homélie de Bonnastre, il pensait aux doses d’acide
tartrique et de sulfate de fer qu’il devait mélanger, pour obtenir le produit le plus efficace contre
la chlorose des arbres fruitiers.
— À propos Séraphin, mon frère Firmin vient d’arriver sur le continent, il y restera deux
mois. Lui et sa femme passeront deux ou trois jours chez nous. La petite Violette, elle, ydemeurera jusqu’aux vendanges.
Firmin Bassols, mon oncle maternel, constituait aux yeux de maman, une source de fierté
familiale. À en croire sa sœur, il occupait à la préfecture d’Alger un poste à responsabilité : «
Une sorte de ministre… ». En réalité, son métier consistait à régler les problèmes liés à la
circulation routière. Père n’appréciait guère son beau-frère. Par contre, ma tante Augustine,
qui subissait de la part de son mari des humiliations identiques aux siennes, trouvait grâce à
ses yeux. Quant à la fille, il n’éprouvait à son égard aucun sentiment particulier. Il faut dire qu’à
sa dernière visite, elle nous était apparue effacée et sans intérêt. Moi, j’en venais à escompter
que maman lui dénicherait quelque poupée de chiffon, avec laquelle elle passerait le plus clair
de son temps, laissant Jean Lagarde l’important, vivre serein, le cours de son existence.
- 1 -




Papa, coiffé d’un béret minuscule, moi dissimulé sous un large chapeau, nous étions prêts
au départ. Derrière le rideau de la salle à manger, ma mère nous épiait. L’espace d’une
seconde, j’entrevis dans son regard une flamme d’une particulière sévérité. Cela me troubla.
Nous passâmes le portique d’entrée sans un mot. Chaque mètre qui nous éloignait de
Font-Clare paraissait propice à l’éclosion de mon père. Le mulet menait bon train. Au ciel, un
bel oiseau au plumage clair nous offrit le spectacle de ses orbes majestueux. Les arbres nous
saluaient. Déjà, les vignes déroulaient autour de nous leur alignement impeccable de
combattants immobiles.
À partir de la Plansounade, notre vigne de Carignan près de laquelle nous ne manquions
jamais de nous arrêter, père semblait échapper enfin à l’attraction de son épouse. C’était
toujours le même rituel : assis dans l’herbe du bas-côté, il sortait de son habit une vieille pipe
de bruyère dont il bourrait le fourneau, puis, aussi lentement qu’un artiste à l’ouvrage,
l’allumait. Pendant trois à quatre minutes, il tirait de profondes bouffées de fumée qu’il rejetait
en volutes domptées par la brise. D’un œil satisfait, il regardait les dentelles grises se dissiper
au-dessus de sa tête. Son visage s’embrasait alors d’un éclat joyeux : « Vois fils, vois la
fumée, elle se mélange à l’air, quel magnifique mariage ! ». Seul comptait pour lui ce bonheur
pourtant dérisoire.
Font-Clare alternait sur ses pentes de beaux vignobles, et quelques vergers, bordés çà et
là de landes d’où jaillissaient des oliviers au corps sinueux. Parfois, un empierrement délimitait
une terrasse habillée de modestes panicauts. Là, c’était le royaume des lapins et des serpents.
La voix de mon Séraphin s’adoucissait. Dans son regard presque enfantin, je lisais une
grande dilection, comme si le fait d’être loin de sa femme le libérait. Conscient de mon
aversion pour les lueurs trop criardes, il installa sur la charrette une sorte de bâche, destinée à
me protéger des arrogances du soleil.
— Couvre-toi bien mon Jean, ça cogne dru !
Dans cette voix d’homme, trop souvent déformée par la défiance, perlait une bienveillante
tendresse, et les mots s’égrenaient, rocailleux, colorés d’indulgence.
Nous effectuâmes plusieurs prélèvements de raisin. J’étais heureux de voir mon Séraphin
courir par monts et par vaux. J’aimais son enthousiasme. Parfois victorieux, il brandissait une
grappe gigantesque devant mes yeux arrondis : « Pas mal hein, mon Jean ? Y’a pas à dire,
c’est la meilleure vigne de tout le pays ». Je le sentais enfin affranchi de ses entraves.
— Jusqu’ici fils, pas de problème, la récolte s’annonce saine.
— Mère sera contente, dis-je sans arrière-pensée.
La phrase fut peut-être malheureuse, car je perçus chez mon père les prémices d’une
révolte. Il ne la laissa pas fleurir évidemment, pourtant son visage si joyeux depuis le départ,
se renfrogna, et deux rides horizontales s’inscrivirent sur son front. Nous touchions là aux
nervures de notre architecture familiale. Entre mes parents, je le savais depuis longtemps déjà,
existaient des rapports conflictuels, cependant, rien ne m’indiquait qu’ils étaient anormaux. À la
vigne dite Le Macabeu de Sarmet, père se colla à moi :
— Tu es un brave gars, mon Jean !
Il alla caresser Biret entre les deux yeux. Protecteur, il lui parla : « Toi mon ami, tu es le
meilleur des mulets ». Plus loin, il ramassa une poignée de terre :
— Regarde, elle est si grasse, presque noire, la plus belle terre de la région, la moins
ingrate... Et vois la vigne mon fils, si forte, si généreuse... Ah ! mon petit, si les gens rendaient
de la même manière les attentions qu’on leur destine, le monde serait le paradis...Dédiait-il ces propos à ma mère ? C’est probable ! La terre filait entre ses doigts, et le vent
y prélevait une poussière foncée dont je suivais le vol dans une admiration béate. « Tu sens
l’harmonie fils ? ». J’acquiesçai d’un vague hochement de tête, car à la vérité je ne voyais rien
en dehors d’une nature apaisée, et de cette sérénité procurée à mon Séraphin, par la distance
établie entre sa femme et lui.
Nous cheminâmes plusieurs heures parmi vignes et vergers. Au pied du coteau, nous
partageâmes une succulente collation constituée de saucisson sec, de jambon, et d’un
superbe pâté de foie. La bouche éclairée d’un agréable sourire, il récita : « Il était une fois,
dans la ville de Foix, un marchand de foie qui avait la foi... ».
Passé la montée dite des « Quatre chemins », zone à partir de laquelle les souches ont
moins d’exubérance, nous arrivâmes à la Coste de Mirande, une vigne accrochée aux flancs
d’une belle colline. Là se trouvait le caveau, une sépulture ancienne, enfouie en presque
totalité, mais dont l’entrée demeurait suffisamment dégagée pour permettre à quelqu’un d’y
pénétrer. À l’intérieur, dans une petite chapelle quasi obscure, on comptait quatre casiers
fermés.
Laissant courir mon père entre les rangées de la Coste de Mirande, je descendis les
marches qui menaient à l’unique pièce. Pas de bruit sinon le coulis d’une source lointaine, et
peut-être imaginaire. Pas d’odeurs, sinon celle d’abandon. Dans mon cœur, se mêlaient
maintenant l’exaltation, et ce goût si particulier qu’a la solitude. Le sombre m’enveloppait de
douceurs. L’air tiédissait. Soudain, sur la terre du sol, je ramassai un morceau de pain sec qui
s’émietta entre mes doigts. Bizarre ! L’endroit servait-il de repaire à quelque rôdeur ?

J’avais beau interroger mon père au sujet de cet endroit, et des morts inhumés entre ces
murs, je n’obtenais jamais la moindre réponse. Cela contribuait, on le devine, à aiguiser ma
curiosité.
Plus tard, nous prîmes la route du mas des Oliviers, la demeure de pépé Maurice, le père
de papa... Une question me vint immédiatement à l’esprit.
— Pourquoi pépé ne vit-il pas à Font-Clare, il y est pourtant chez lui ?
— Ta mère ne veut pas ! répondit Séraphin l’air accablé.

Le mas des Oliviers se pelotonnait sur une petite sommité nommée « Força Réal ». C’était
une ferme coquette, entourée d’arbres fruitiers et d’un jardinet pour le moins singulier. Nous
nous y rendions au début de chaque hiver afin d’aider le vieil homme à rentrer une quantité
suffisante de bois, ou à l’occasion d’une visite exceptionnelle dans les vignes. Autant dire très
peu souvent ! Grand-père, lui, s’abstenait de venir à Font-Clare. On ne l’y voyait qu’en cas
d’urgence. Il vivait solitaire et à coup sûr malheureux. Dans son regard brûlait sans cesse une
flamme terne, et lorsqu’il me serrait contre lui, j’entendais son cœur se lamenter.
Nous approchions de notre but, quand soudain, le doigt pointé en direction de la bâtisse,
mon père s’écria :
— Vois Jean, pépé a eu de la visite…
J’eus à peine le temps d’entrevoir une silhouette recroquevillée qui s’était élancée à
travers le chemin pour se mettre à l’abri dans les taillis. Il me fut impossible de l’identifier.
— C’est certainement un de ces mendiants espagnols, conclut papa.
Pérorant sur l’hospitalité, valeur naturelle des Lagarde, il s’étendit sur le droit de tous à
disposer des bois et des landes : « La garrigue appartient à tous fils. À condition bien entendu
que chacun respecte les plantations ».
Le chemin qui conduisait aux Oliviers, un layon poussiéreux bordé d’herbes hautes
embaumait la lavande et le fenouil sauvage. Quatre cyprès immobiles formaient une haie, dont
l’ombre paresseuse barrait notre route. Des tuiles rouges, une cheminée sans vie, des volets à
demi clos, un potager broussailleux, voilà l’univers de mon cher grand-père !
Ce dernier nia toute visite :— Qui viendrait voir un pauvre vieillard inutile ?
Il se plaignit ensuite de sa vie de sauvageon, loin de nous. Néanmoins, désireux de ne
pas se montrer trop abattu, il jura avoir redécouvert dans sa retraite le goût de la solitude. Il
prétendit même que la compagnie des hommes ne lui manquait pas. « Seul l’amour des miens
me fait défaut », affirma-t-il.
— On t’aime nous ! assura mon père.
— C’est ça, on m’aime comme un chien égaré. Je ne suis pas dépourvu, le vin, le pain et
la bonne viande ne me font jamais défaut, je le reconnais, mais un foyer fils, un foyer, c’est
irremplaçable.
— C’est impossible papa, tu le sais bien, et puis ici tu as ton autonomie, hésita Séraphin
d’un air pitoyable.
Maurice Lagarde haussait sans cesse les épaules et remuait sa tête de droite à gauche,
visiblement dépité. Il faisait peine à voir.
— Un coin de remise me suffirait, si j’étais près de vous, je vous regarderais vivre, sans
vous gêner. Si tu voulais Séraphin, je pourrais vivre heureux à Font-Clare.
— Joséphine s’y oppose !
Joséphine ! Le mot était lâché. Le vieil homme n’ajouta rien. Il ne prononçait jamais, ou si
peu, le prénom de sa belle-fille ! C’était sa manière à lui de la pousser hors de son domaine.
Certes, il vivait dans un fort joli mas, certes, les paysages de la garrigue distillaient autour
des Oliviers leurs meilleures humeurs, mais cela ne suffisait pas à le rendre heureux. De
minuscules tremblements animaient ses mains amaigries. Ses épaules s’affaissaient sous le
fardeau d’une perceptible tristesse. Lorsqu’il posa sur ma personne son regard de bête
traquée, un frisson me traversa. Il s’adossa au vieux vaisselier :
— Séraphin laisse-nous, j’ai besoin de parler au ninet.
— Bien papa, je sors visiter ton potager, il doit bien y avoir quelques mauvaises herbes à
arracher...
— Ne touche à rien fils, les herbes ne sont jamais mauvaises, seul l’homme...
Pépé menait son jardin avec talent et amour. Il faisait confiance à la nature. À l’apparition
d’une plante quelconque, il l’arrosait, la protégeait. Ainsi, chez lui, la colline donnait le meilleur
d’elle-même. Cela donnait le surprenant résultat d’allées tortueuses et de massifs éparpillés.
Le passant occasionnel aurait pu croire à une négligence coupable, mais nous, nous savions
que le vrai responsable de ce désordre se nommait « amour de la liberté ».
Les rides servaient de lit au ruisseau de ses yeux. De ses deux bras étiques, il me pressa
contre son coeur. Et toc, toc, toc... J’entendais sa tristesse. Il me parla de mes parents.
Peutêtre pensait-il qu’une médiation de ma part changerait le cours de leurs relations. Sa poitrine
se gonflait à petits coups saccadés. Soudain, il me regarda hésitant :
— Jean, ne prends pas une femme si tu ne l’aimes pas...
Il fit quelques pas dans la pièce, à la recherche de son inspiration. En passant devant la
croisée, auréolé d’une lumière crue, son corps défleuri par les ans m’apparut fantomatique.
— Regarde le gâchis ! Regarde, à cause d’un bout de terre, tu vois quelle vie il mène, mon
Séraphin !
Je le rejoignis près de la fenêtre. Il demeura un instant pensif, les yeux cloués sur la
vallée.
— Tout ça petit, tout ça, c’est moi qui l’ai fait prospérer. Et tu peux me dire qui en profite
maintenant ? Les Bassols ! Les Bassols et ta mère en priorité. Oh ! je ne lui en veux pas, c’est
moi le seul responsable, j’aurais pu m’opposer à ce mariage. Si je ne l’ai pas fait, c’est pour
l’Alzine, tu sais Dans le temps les Bassols nous l’avaient volée, il fallait la reprendre, notre
honneur était en jeu.
Il s’énervait. Ses doigts vrillaient les pans de sa chemise, son pantalon faseillait sur ses
jambes trop maigres. Il marcha jusqu’à une chaise au paillage ébouriffé et s’y affala. J’eus
alors droit à une étrange déclaration :— Certaines choses, on ne peut pas les dire mon Jean, des choses d’une grande laideur !
C’est pas mon rôle de te les raconter, mais un jour tu sauras, et ce jour-là tes yeux s’ouvriront.
Hélas, en ce qui me concerne, ce sera trop tard !
Des sanglots étouffaient sa voix :
— Tu es un Lagarde ne l’oublie jamais, un Lagarde, tu entends, pas un Bassols ! Aie la
fierté de ton nom, aime-le ! Les Lagarde on les respecte !
Il alla s’appuyer au montant de la fenêtre, le visage tourné vers Font-Clare.
— Le jour où tout sera à toi, j’espère que tu remettras les choses à leur place. Toutes les
choses ! Parce que tu ne sais pas tout Jean. En temps voulu, tu apprendras certaines vérités.
Son excitation allait crescendo, et maintenant son corps entier vibrait de colère.
— Sont-ils si méchants les Bassols ? demandai-je, surpris par tant d’amertume.
Pépé cacha sa face entre ses mains striées de veines violacées :
— Va mon petit va, et ne m’oblige pas à te répondre, après tout, je n’ai pas à les accuser.
C’était déjà fait ! Quand je lui demandai de m’affranchir au sujet du caveau de la Coste de
Mirande, il eut une légère hésitation avant de murmurer :
— Mon Jean, mon Jean, il ne m’appartient pas de te raconter, un jour tu sauras, mais pas
de ma bouche, je n’ai pas le droit.
Puis il me poussa hors de la maison.

Les paroles de pépé Maurice avaient semé le trouble en mon esprit : « Des choses d’une
grande laideur... C’est pas mon rôle de te les raconter... Un jour, tu sauras, et ce jour-là tes
yeux s’ouvriront... ». Si par la suite ces propos prirent toute leur signification, sur le moment
j’en retirai seulement l’affligeante impression que ma mère et les siens, s’étaient rendus
coupables de quelque basse action.
En chemin, lorsque je le questionnai sur le Clan Bassols, papa tourna vers moi des yeux
éteints :
— Le passé fils, il faut le laisser dormir, si tu le remues, il se retournera contre toi !
Malgré mon insistance, Séraphin refusa d’ajouter le moindre mot.
Alors que depuis de nombreuses minutes déjà, nous avions notre maison de Font-Clare
en ligne de mire, les collines se teintèrent d’ocre et les vignes prirent une coloration foncée.
Maintenant, l’ombre emprisonnait notre propriété dans une mélasse grise. Je me sentais
heureux dans la quasi-solitude des garrigues écrasées de vapeurs ombreuses. Mille pensées
surgissaient en moi, relatives à l’amour et à Dieu !
À l’arrivée, nous fûmes accueillis par le ton inamical de Joséphine. Elle avait failli se
coucher sans nous attendre.
— Que faisiez-vous si tard dans les vignes ? Y avez-vous traînaillé exprès ?
Séraphin balbutia de vagues explications qui mettaient en avant le sérieux de notre étude.
Nous eûmes droit à un reste de ragoût aux fèves dont je me régalai. Papa, lui, demeura calé
dans ses réflexions.
- 2 -




Certains dimanches, les gens les plus influents de la région se succédaient à notre table.
C’étaient des députés, des conseillers généraux, des peintres, des sculpteurs, des écrivains.
C’étaient les maires, l’évêque, le notaire, le docteur. Ma mère veillait à donner de notre famille
une image exemplaire. On me faisait prendre un bain dans la grande lessiveuse. Puis on me
sermonnait : « Vous serez poli, vous n’interromprez jamais l’invité, ne parlerez pas trop,
répondrez aux questions posées, mangerez lentement, et surtout vous ne quitterez pas la
table sans autorisation ». Ma mère choisissait à mon intention l’habit qui lui paraissait le plus
adapté à la situation. Si elle recevait un religieux, on me vêtait d’une chemise blanche, serrée
au cou par une ridicule lavallière. Pour un banquier, maman me décorait de manchettes en or
et d’une broche de cravate. Le jour des royalistes, elle imposait aux bonnes le port de robes
amples et de bustiers corsetés. Elle passait des jours entiers à étudier le domaine favori de
son convive afin de faire étalage d’une culture artificielle. Ainsi, tous admiraient l’étendue de
ses connaissances. Quelquefois, elle me demandait de déclamer une poésie, ou de citer un
proverbe appris pour la circonstance. Je m’en acquittais sans plaisir.
J’appréciais les jours où nous recevions des artistes, et particulièrement Anastasie une
jeune aquarelliste, émigrée roumaine, de plusieurs années mon aînée. Je puis dire d’elle
qu’elle fut mon premier amour. Hélas, sans doute poussée par ma mère qui n’avait pas
manqué de percer à nu mes sentiments, elle partit s’installer à Paris.
Au gré de ces séances, ma mère cherchait à écraser mon père. Une fois, tout de même,
mon Séraphin parvint à tourner la situation à son avantage. C’était dans les derniers jours de
juillet mille neuf cent trente-huit, je crois. Nous recevions Monsieur le Sous-préfet Veluise, un
veuf qui repérait d’emblée le parti le plus puissant, et s’y acoquinait. À table, maman orienta la
conversation vers la peinture :
— J’aimerais entendre votre avis Monsieur le Sous-préfet, au sujet du dernier grand prix
de Rome, ne trouvez-vous pas fort talentueuse cette Mademoiselle Laventure, la gagnante ?
— Certes, Madame Lagarde, l’artiste, dit-on, peint à la manière d’un homme, le pinceau
est lourd, néanmoins l’œuvre est belle…
Puis, ayant saisi dans le jeu de Joséphine un désir de s’imposer au détriment du pauvre
Séraphin, notre invité braqua sur lui sa face rougeaude :
— Et vous Monsieur Lagarde, comment le jugez-vous ce superbe tableau ?
Mon père fut admirable :
— Je suis d’accord, l’œuvre en question n’a rien d’académique, cependant je la trouve
d’un réalisme touchant…
Il exposa son point de vue sur la rudesse des visages, le rendu des mouvements : «
L’homme debout, un paysan décharné, en s’essuyant le front du revers de la main, donne
toute la dimension d’une tâche pénible ». Il livra une étude intéressante, selon laquelle les
mâles avaient été placés au premier plan afin d’offrir au spectateur toute la mesure de leur vie
misérable : « Ils sont les protecteurs de la famille. Les travailleuses, quant à elles, s’abritent
derrière les musculatures des cultivateurs, peintes, soit dit en passant, avec une âpreté
inhabituelle pour une femme ».
Mère raclait sa gorge, et, visiblement énervée, tapotait d’un index rageur le bord de son
assiette. Il fallait voir sa tête ! Véritable connaisseur, le fonctionnaire se piquait au jeu :
— J’ai plaisir à découvrir que Monsieur Séraphin s’intéresse aux choses de l’art,
ânonna-til d’un air malicieux.
Le fait de se faire appeler « Séraphin » par cet homme de premier plan, donna à monpère, une fois n’est pas coutume, un peu d’assurance :
— En effet Monsieur le Sous-préfet, je suis un passionné. Je puis me flatter, si vous le
permettez, d’être au moins un amateur éclairé…
Mais trop modeste, il ne put s’empêcher d’ajouter :
— Assurément un néophyte comparé à mon épouse…
Je jubilais. Joséphine gratifia son mari d’un regard de dépit. Vexée, elle posa sur le tapis
la brûlante actualité de la venue en France du roi Georges et de la reine Élisabeth, les
souverains Britanniques. Puis, devant l’indifférence du notable, elle embraya sur la piste
politique, en l’interrogeant sur le « Front Populaire ». À ce propos, elle lui fit part de ses
craintes au sujet des congés payés : « Une ruine Monsieur le Sous-préfet, une véritable ruine !
».
Féru d’art et de littérature, et surtout rétif à aborder certaines questions délicates, le
Souspréfet continua à converser avec papa. Tout le repas, ils évoquèrent des questions
passionnantes et trouvèrent en Mauriac, auteur dont le convive du jour se disait un lecteur
assidu, un terrain propice à leur échange d’idées.
Maman passa ce jour-là un après-midi exécrable. Après le départ de l’invité, elle fondit sur
mon père et lui reprocha de l’avoir ridiculisée. D’ailleurs, à compter de cet épisode, et afin de
priver son mari d’une source de culture, elle décida de faire transporter dans sa chambre les
livres majeurs de notre bibliothèque.


Le dimanche dont je vais vous parler maintenant, j’en garde un souvenir douloureux. La
messe terminée, après quelques longs instants de recueillement solitaire, je franchis enfin la
porte de l’église.
Au moment où je m’apprêtais à traverser la place, je m’entendis héler : « Pssssst...
pssssst... Jean Lagarde, oh hé ! Jean Lagarde ». À quelques pas de moi se tenaient deux
jeunes de Villanove, un certain Mathieu Cayrol, de mauvaise réputation, et un solide gaillard
nommé Philémon Narcy, notoire amateur d’absinthe.
Le courage ne prit aucune part dans ma décision de suivre les deux garçons, je voulais
simplement leur prouver qu’un Lagarde ne se dérobe jamais. Derrière les moustiquaires, on
nous observait ! Appuyé à une canne de bois travaillé, un vieil homme me toisait d’un air
moqueur. Nous empruntâmes une étroite ruelle qui s’ouvrait sur une placette étroite. En
dehors de nous trois, il n’y avait personne ! Pourtant, je n’ignorais pas que, dissimulées
derrière des rideaux forteresse, des vieilles femmes nous épiaient.
Le plus costaud de mes devanciers s’approcha d’une démarche lourde. Sur son visage,
on décelait cette sorte de détermination propre aux petites gens. Soudain, deux mains
vigoureuses saisirent le col de ma veste, et la face cramoisie du garçon se colla à la mienne :
— Petit con de Bassols, tu vas payer pour les autres !
Avant de pouvoir décliner le patronyme de Lagarde plus conforme à mon état civil, je
reçus sur le nez un magistral coup de tête. Mon sang gicla ! J’avais mal. Mon agresseur riait.
L’autre individu vint sur moi. Il me cramponna par les cheveux et m’assena un violent coup de
poing dans les reins. Puis il me gifla. Puis il m’injuria :
— Ah ! tu fais moins le fier, ici sans ta mère.
Une volée de horions m’atteignit au front, à l’estomac, entre les jambes, au menton. Je
m’en fichais, je ne craignais pas la douleur. Au contraire, elle permettait à mon âme de mieux
s’élever vers Dieu. Mes ennemis, je les aimais. Je les aimais de cet amour si particulier qui
relie le martyr à son bourreau. D’avance, je leur pardonnais, car à leur haine j’attribuais une
âme.
Au travers d’un voile rosé, je voyais leur visage déformé par la colère. Par instants, une
bribe de phrase me parvenait : « Refusé du boulot par chez toi ». Au milieu d’une tirade
remplie d’animosité, je crus entendre prononcer le nom de « Mirande ». Puis les sons semélangèrent jusqu’à ne constituer qu’un salmigondis inintelligible de mots déglutis...

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