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Le sel de la terre

De
218 pages
Raymond Escholier se présente ici sous les traits du volontaire Bussières, qui participe à la bataille de Verdun, soutenu par sa foi et l'amour des siens, séduit par le mysticisme et tiraillé entre le devoir du patriotisme et l'horreur du combat. Au cœur du récit, une escouade de Gascons dont il fait partie, à côté, notamment, de l'inoubliable abbé Servat, prêtre haut en couleur. Cette réédition est accompagnée des gravures de Louis Neillot faites pour l'édition de 1938 et de nombreux documents et témoignages inédits.
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LE SEL DE LA TERRE Raymond Escholier
Verdun 1916
Volontaire, Raymond Escholier (1882-1971) a participé à la bataille LE SEL DE LA TERRE
de Verdun et se présente sous les traits du volontaire Bussières,
« socialiste internationaliste », soutenu par sa foi et l’amour des
siens, séduit par le mysticisme, tiraillé entre le devoir du patriotisme Verdun 1916
et l’horreur du combat. Au cœur de son récit, une escouade de
Gascons dont le narrateur fait partie, à côté, notamment, de Roman
l’inoubliable abbé Servat, prêtre-soldat haut en couleur.
Salué dès sa publication en 1924, ce roman-témoignage a connu
une deuxième édition en 1938, mais l’absence du sous-titre, ici
ajouté, a sans doute contribué à son oubli par les historiens. La
consultation des archives militaires a permis de mesurer la part que
l’imagination a jouée dans l’agencement et, surtout, la conclusion
du roman.
Cette réédition est accompagnée des gravures de Louis Neillot
faites pour l’édition de 1938 et de nombreux documents et
témoignages inédits.
« C’est le modèle des romans de guerre ; la ction n’y a pas
pour effet de déformer la réalité ; le milieu est réel ; secteur réel,
eréellement occupé à la date par le 59 RI, unité réelle. »
Jean Norton Cru
« De fait, de mes sensations de fantassin, de bête de somme, de
martyr, rien, je l’espère, ne sera perdu. »
Raymond Escholier, lettre à son épouse du 5 juin 1916
Roger Little, professeur émérite de Trinity College Dublin et directeur
chez l’Harmattan de la collection « Autrement Mêmes », s’est associé
au linguiste et folkloriste, Claude Achard, et à l’historien militaire,
André Minet, pour proposer la présentation très complète de cette
réédition.
Présenté et annoté par Roger Little
avec la collaboration de Claude Achard et André Minet
ISBN : 978-2-343-07074-2
20
LE SEL DE LA TERRE
Raymond Escholier
Verdun 1916






LE SEL DE LA TERRE







Raymond Escholier





LE SEL DE LA TERRE
VERDUN 1916
Roman


Présenté et annoté par Roger Little
avec la collaboration de Claude Achard et André Minet


























































Du même auteur

Avec les tirailleurs sénégalais 1917-1919 : lettres inédites du front
d’Orient, texte établi et annoté par André Minet, présentation de
Bernadette Truno et André Minet, L’Harmattan, coll. « Autrement
Mêmes », 2013.
Tome I : juin 1917–avril 1918 ; tome II : avril 1918–avril 1919.
Prix José-Laurent Olive, 2014.

Mahmadou Fofana, bois originaux de Claude Escholier, fac-similés
d’autographes, présentation de Roger Little, L’Harmattan,
coll. « Autrement Mêmes », 2013.








En couverture :
Aquarelle de Pierre Dantoine
reproduite avec l’aimable autorisation de sa petite-fille,
Madame Monique Arnould, par les bons offices
de Claude Achard et de Rémy Castan








Texte et manuscrits du roman © Héritiers Escholier, 2015
Gravures de Louis Neillot © Héritiers Neillot, D.R., 2015
Aquarelle de Pierre Dantoine © Héritiers Dantoine, 2015
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07074-2
EAN : 9782343070742










À LA MEMOIRE FRATERNELLE

DE LOUIS PERGAUD

tombé aux avancées de Verdun



















Vous êtes le sel de la terre…
SAINT MATHIEU, V. 13.

Selon le vœu de l’humble escouade, à laquelle appartint le
soldat Bussières et dont j’eus moi-même l’honneur de faire partie,
je livre au public, sans en changer un mot, ce carnet douloureux.
Sans en changer un mot… Et pourtant, dans ces pages bien des
sentiments me choquent ; quand elles ne me paraissent pas
simplement puériles, bien des indignations me blessent… Il y a
même là des paroles impies, des paroles inhumaines… Cette haine
meurtrière, barbare, atroce, voilà donc ce que vingt mois de
guerre ont pu inspirer à un être aussi sensible, aussi cultivé que le
volontaire Bussières. Et que dire du cas singulier de l’abbé
Servat ? Après cela, comment ne pas détester la guerre et ne pas
tout tenter pour en éviter le retour ?
Ces pages écrites par un mort, léguées par un mort, je les ai
portées, moi aussi, dans mon sac ou dans ma musette, sur le front
de France, puis en Orient, sur la Cerna. Héritage d’un camarade
de combat, dont je dois taire le nom véritable, ces pages me sont
sacrées (seuls, les derniers feuillets – et pour cause ! – sont de ma
main). C’est dire que je ne pouvais songer à en atténuer l’extrême
dureté. Au rebours de tant de livres de guerre, ces cahiers ont été
noircis dans la tranchée et s’en ressentent.
Une telle publication est-elle prématurée ? Je ne le pense pas.
Cette espèce d’euphorie qui succéda à l’armistice a pris fin depuis
longtemps. Dégrisée, l’Humanité semble aujourd’hui ne plus
appréhender qu’on lui découvre les réalités terribles de la Grande
Guerre. À force de déceptions, ayant pris conscience que la paix
n’est pas encore gagnée, les peuples anxieux se penchent de
nouveau vers l’abîme sanglant et lui demandent son secret.
À ceux qui demain tenteront de rédiger, autrement qu’à l’aide
de documents d’État-Major et de journaux de marche, de Livres
bleus ou de Livres jaunes, l’histoire véridique de la guerre de
1914-1918, à tous les hommes de bonne volonté qui repoussent,
pour leur patrie, la politique d’aventure, à tous ceux qui veulent la
France forte, mais pacifique, les pages frémissantes, tendres,
mystiques, féroces, écrites à Verdun, en pleine bataille, par le
soldat Bussières, ne paraîtront peut-être pas dénuées de sens.

R. E.
7


I

Ils montaient.
Le bataillon saigné par la dernière attaque pataugeait sans un
mot. D’instinct, plusieurs cherchaient le compagnon de route et de
combat, et voyaient la place vide. On n’entendait que le :
« Serrez !… Serrez !… » des chefs de section. Les hommes
traînaient la jambe et s’égrenaient. Impossible de les tenir par
quatre. On ne devait compter que sur leur bonne volonté. Elle était
infinie.
Deux coups de sifflet… La pause… Sac à terre.
1Le chemin n’est que boue. Azor * sert de siège.
Un âpre vent s’échappe de l’Argonne, débarbouille le ciel
crasseux d’où glissent des coulées d’eau sale… Au bout de la
grimpette, des maisons qu’allument des obus incendiaires, –

* [Les appels de note chiffrés renvoient aux notes regroupées p. 117-131 infra.]
9 2 3Récicourt . Au-delà, sur la forêt de Hesse, vers Avocourt ,
brutalement les coups d’arrivée s’écrasent.
– Canailles ! Voleurs ! Poincaré et Guillaume, au falot ! rage
une voix.
– Larnaude ! Brave Larnaude ! gouaille le sergent amusé.
4Bussières regarde . Le poilu qui rompt le silence avec une telle
5verdeur, appartient à son escouade, la 2 .
Il y a de la lie dans les stries sanguinolentes de ce cuir
apoplectique. Le regard féroce et bon enfant vacille… Boucher ou
vigneron ?
Bussières se le demande en scrutant cette trogne flambante qui
fleure tout ensemble l’abattoir et la vendange.
Sifflet. La compagnie s’ébroue et reprend sa marche lasse.
Un petit pont branlant, des toits en flammes, une brève montée,
la station morte, et puis la forêt hostile où éclatent des lueurs
sinistres.
Sur la route décharnée, les pieds glissent, s’enfoncent,
trébuchent, se tordent. Pas un juron, pas une plainte. Le silence.
L’obscur et douloureux silence.
La nuit s’empare des futaies clairsemées. Le vent ne gémit plus.
Des rafales cinglent les toiles de tente où s’encapuchonnent les
poilus.
Sous son bandeau de nuées, le ciel est aveugle. Dans le chaos
des branches, nul regard d’étoile.
Heurtées, coupées par les échelons et les convois, piétinées par
les chevaux, bousculées par les camions, les sections s’égaillent, se
dispersent, s’enlisent, tâtonnent longuement avant de pouvoir se
rassembler.
De brusques arrêts précipitent les seconds rangs contre les
premiers. Eau de pluie et sueur se mêlent sous les casques,
dégoulinent jusque sur la capote, qui sent le chien mouillé.
Inondé, le sac pèse encore plus lourdement ; et les courroies
garrottent cette chair à mitraille.

Un rouge éclair. Sous le halètement de l’explosion, il semble
qu’un pan de la forêt s’effondre. Bussières, dont les nerfs trop
neufs ont besoin d’être mis en garde, fait un saut brusque. D’autres
baissent la tête.
10 6Ce n’est pas une arrivée, mais un départ. Un 155 tout proche ,
qui vient de tirer sur Malancourt.
D’autres éclairs sanglants trouent les ténèbres. De nouvelles
détonations fracassent le silence. La batterie fait feu de toutes ses
pièces. Le mugissement des gros obus en route vers les Boches
guide la marche du bataillon.
– Est-ce loin encore, ce camp des Civils où nous allons ?
interroge Bussières.
Sasco, son voisin, un grand gosse de Basque aux gestes
dégingandés d’ours qu’on mène danser à la foire, lui bégaie
7furieusement quelque chose d’à peine intelligible, mi-euskarien ,
mi-espagnol, mi-français.
– Ce… ce n’est pas encore là… tu sais… cette ferme… tout…
tout près de la session… tu… tu ne peux pas la voir… Puisque je…
je te dis que tu ne peux pas la voir. C’est Verrières… et tu… tu
sais… y n’y fait pas bon…
Des souffles puissants et hostiles – des trains aériens, 150, 210,
305 – passent très haut par-dessus la compagnie, se dirigeant vers
Dombasle, puis s’écroulent avec ce bruit sourd et grave qu’ont les
coups de marteau frappant sur un cercueil.
Dissoute, l’éclaircie de Verrières. On n’avance plus que dans du
noir, le noir opaque des crêpes funéraires. Une puanteur de
charogne suffoque.
8– Faudra sortir le cagoulisme ! grogne le sergent Servat.
Nul écho.
De-ci, de-là, la flamme nerveuse des 75 illumine étrangement
cette procession de fantômes. Alors, dans un contraste sauvage de
ténèbres poisseuses et de clartés saignantes, Bussières, halluciné de
fatigue, entrevoit des êtres bizarres ; – l’équipement de guerre, le
casque vernissé, le sac avec sa couverture et son campement
évoquent aussi bien des insectes monstrueux que des squelettes au
crâne luisant, au thorax bossué, crevassé.
Quand les ténèbres se referment sur cette vision de danse
macabre, le crissement des fusils, des baïonnettes, des outils
portatifs, prolonge l’illusion, se répercute dans cette obscurité de
caveau comme un cliquètement d’ossements entrechoqués.
9Énormes trous de marmites , tas de pierres, de boue, d’ordure,
d’amas de branchages, cadavres de chevaux, – la route se fait de
plus en plus cruelle pour la piétaille. La pluie redouble.
11 Coups de sifflet. Délivrance. On est rendu. Mais l’épuisement
est tel que nul ne songe à se réjouir.
– Les caporaux à l’appel !… Rassemblez vos escouades et
dres10sez les guitounes .
Le lieutenant Reilhac est vite obéi. Des morceaux de bougies
s’allument, que des hommes abritent jalousement. Des feux follets
courent dans les feuillages.
Bussières, qui a retiré sa toile de tente, la donne au caporal Joze.

– Vous avez une lampe électrique. Venez…
Bussières braque sa lampe. Sous le casque recouvert d’un
lambeau de sac à terre, hirsute, cette physionomie est fine et
sympathique, une jolie silhouette de soldat, aventureuse,
11débrouillarde, – Toulza de la 2 .
12– Attal ! Vous comprenez. C’est dégueulasse de se pieuter
comme ça dans la flotte. Système D. Faut dénicher une guitoune un
13peu soi-soi …
Ils s’éloignent… Un trou lumineux au ras du sol. Ceux-là l’ont
14trouvé le filon . Toulza s’informe… Sous terre, une voix répond :
15– Je vais te dire… Plus bas, à gauche… y a des marabouts .
Les claies accumulées, les ornières, les cratères creusés par les
obus entravent leurs pas.
– Nous arrivons ! assure Toulza.
16Mais non, cette cagna n’est qu’une feuillée . Bussières et son
compagnon riraient, s’ils en avaient le courage.
– Plus à gauche !… Plus à gauche !…
La route est loin. Le bourdonnement des escouades en travail ne
leur parvient plus que comme un murmure confus.
L’ampoule se rallume. De hautes tentes, sauvages d’aspect,
17telles qu’on en voit dans les wigwams de Fenimore Cooper .
– Les marabouts !
Inspection rapide. La toile a résisté à l’inondation. Le lit de
feuilles sèches, le mât où brillent des clous à crochet, l’espèce de
guéridon qui l’entoure, tout cela donne, au sein de la forêt funèbre,
dans cette noire désolation des hommes et des choses, une
impression de primitif confort qui raffermit le cœur.
– Sûr qu’on peut tenir là toute l’escouade ; et Servat par-dessus
18le marché. – Prête la camoufle . Je les ramène.

12 À tâtons, Bussières pose son fusil, suspend ses musettes, enlève
l’équipement, ôte son casque, puis il cherche son bidon et boit à
longues gorgées voraces le pinard acheté à Brocourt.
Les autres sont là… À la lueur de la bougie que porte le caporal
Joze, Bussières les compte… Un, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, huit… Entrent les derniers, le sergent Servat, poilu comme un
fauve, ruisselant comme un barbet, et une sorte de géant bonasse,
Cabirac le brancardier, qui doit se plier en deux pour entrer.
19– Bande de porcs ! Fumiers ! Canailles ! Grands boulus !
tempête Larnaude, dont les yeux charbonneux s’injectent de sang.
Recrus, anéantis, ses compagnons se sont laissé choir, qui sur
un sac, qui sur une caisse ; mais lui, formidable d’exaspération,
20pareil, sous le casque, à quelque extraordinaire Érynnie barbue,
ne cesse de vouer aux gémonies les fauteurs de la guerre et ceux
qui la conduisent.
– Larnaude ! tu as raison ! il faut en tuer un gros !
C’est Servat qui a parlé, en blaguant sans doute, mais tout de
même Bussières a peine à croire que ce sergent velu aux effets
crasseux, aux allures crues, aux propos verts et âpres, soit dans la
vie civile l’abbé Servat.
– Un prêtre, ce poilu ? Non, décidément, on a profité de ce que
eje suis novice au 59 , et l’on m’a monté le coup.
Joze pourtant, le sérieux paysan, sincère et paisible, qui
commande l’escouade, Joze, qu’il prend à part, lui confirme le fait.
– Mais si, mais si… Servat est bien un curé, tout ce qu’il y a de
plus curé.
– On la saute ! a constaté le sergent, que la fureur vengeresse de
Larnaude met en gaîté.
Les musettes s’ouvrent. L’odeur du Midi, une chaude odeur
d’ail, envahit la guitoune.
– Et pas de pinard ! grogne Servat.
– Du pinard, j’en ai… propose Bussières, qui fait courir son
bidon de deux litres.
– Du pinard ! du pinard ! Vous avez pu trouver du pinard à
Brocourt ?
– Attal !
– Mais oui… quatorze sous le litre chez les territoriaux du
génie, au ravitaillement. Je pouvais même en acheter encore
dixhuit litres… Si nous nous étions connus !
13 Un gémissement l’interrompt. Servat se prend la tête dans les
mains, parfaite image du saint homme Job ou Jérémie en
lamentation.
– Larnaude ! Tu entends cela, Larnaude ! Dix-huit litres de
pinard… et nous n’en avons rien su ! et nous allons boire de l’eau
sale pendant trente, quarante, cinquante jours… Dix-huit litres de
pinard… Ah ! non ! ça, c’est une fatalité… Qu’en dis-tu,
Larnaude ?
21– Je dis… je dis… que je suis mortel .
– Tu es mortel… Ah ! brave Larnaude, je comprends que tu sois
mortel après ce coup… Dix-huit litres de pinard, bonnes gens !…
et il ne les a pas pris, et nous sommes partis de Brocourt, avec pour
toute ration nos deux quarts pour demain et après-demain !… Oh !
Comment donc, cher Monsieur Bussières… Mais il ne vous restera
rien. Je ne sais si j’ose… J’ose. Et qu’il est fameux ce pinard !…
Dix-huit litres ! Dix-huit litres !… Je te le répète, Larnaude, c’est
une fatalité… Quand je te dis qu’il faut en tuer un gros !… Allons
dormir…

Cette nuit de sommeil pesant, Bussières la passa, roulé dans sa
couverture mouillée, le nez sous sa capote trempée, entre Sasco, le
jeune Basque aux mines d’ourson, et Larnaude qui ronflait avec
rage.




14


II

Une douce chaleur emplissait le marabout. À l’entrée, Toulza
avait allumé un beau feu de branches.
– Au jus ! Au jus !
Joffret, l’homme de distribution, venait de déposer un seau de
toile où fumait le café.
– Mon quart !
Chacun s’ébrouait, se secouait. Des regards ensommeillés
clignotaient dans le demi-jour pluvieux.
– Y a gnole, Joffret ?
– La gnole, la voilà. À peine un demi-quart pour l’escouade.
– Canailles ! Feignants ! tonna une voix furibonde.
Le caporal Joze se levait. Ce paysan placide et intègre faisait
preuve, à l’heure de la distribution, d’un esprit de justice supérieur
à celui du roi Salomon. Le précieux liquide versé dans son quart
sans qu’une goutte en fût perdue, il fallait répartir la gnole entre les
neuf occupants du marabout. Sylvain Joze s’en acquitta avec cette
précision, cet harmonieux équilibre qui ravissaient tous ses poilus.
15 Quand ce fut fini, tout fut à recommencer.
– Du rab ! Y a du rabiot ! constata le cabot, non sans un sourire
candide et malicieux.
Une fois de plus, les quarts se présentèrent pour recevoir ce
nectar qui tenait le milieu entre l’alcool à brûler et l’élixir
parégorique. Ainsi, grâce à son adresse, le brave homme donnait à tous
l’illusion de l’abondance.
– Les malades à la visite ! Qui est malade ?
– Pujol.
À l’appel du sergent de jour, Pujol s’était dressé d’une pièce. Ce
rouquin au visage défait n’avait nulle envie qu’on oubliât le bobo
qu’il avait au doigt.
Derrière lui, Toulza rajusta la toile de tente qui bouchait
l’entrée. Que faire avec cette pluie torrentielle ?
Chacun se recoucha.
Bussières, lui, ne pouvait se rendormir. Il songea.

Il menait donc la vie qu’il avait souhaitée de toutes les forces de
son cœur.
Dans la pénombre propice aux évocations, Bussières faisait le
bilan de ses étapes de guerre.
Socialiste internationaliste, il se rappelait comment il s’était
retrouvé Français, étroitement Français, le jour que la grande
menace avait foncé sur la patrie. Ce jour-là, pour la première fois
peut-être, il avait senti profondément tout le prix de ce qu’on
prétendait lui arracher.
Réformé, il n’avait jamais servi. Dès les premiers jours de la
mobilisation, après avoir été, avec tant d’autres, repoussé comme
un mendiant ou un malpropre par tous les bureaux de recrutement
de Paris, il avait obtenu enfin d’être reconnu bon pour le service
armé.
Il avait espéré porter le sac, ne mettant rien au-dessus de
l’honneur d’être fantassin. On l’affecta à un état-major de cavalerie
indigène.
Il vécut ainsi les grandes journées de la Marne, y risqua sa peau
comme un autre, courut, lui aussi, vers la mer, et quand l’heure
sonna de se terrer, connut, lui aussi, l’existence d’un secteur
22meurtrier – celui de Lorette .
16 Mais la passion de servir, de servir jusqu’à la servitude,
calcinait cette âme ardente.
Bussières découvrait, chaque jour davantage, quelles iniquités
dans la répartition des charges et des sacrifices entraînait une telle
guerre.
Si son général, homme de fer et de feu, ne se plaisant qu’à la
tranchée et n’ayant qu’une pensée – la France, si ce chef d’Afrique
restait pour lui le vivant exemple de ce que peut être la grandeur
militaire, certains officiers d’État-Major lui soulevaient le cœur par
la mollesse de leur attitude, le béotisme de leurs propos,
l’ignorance absolue de leurs devoirs professionnels, la veulerie de
leur conduite à l’heure du péril.
Il n’était point de ceux qui promenaient sans pudeur, dans la
foule des poilus haillonneux, criblés de boue et de mitraille, un
uniforme immaculé.
Quand survinrent les cruelles attaques de mai 1915, Bussières
demanda d’assurer la liaison en première ligne. Cette joie lui fut
refusée.
Plus tard, la vue des petits chasseurs montant aux tranchées, en
23chantant Auprès de ma blonde … et dansant au refrain, le troublait
aux larmes.
Il fallait que la pensée de sa jeune famille, une femme
tendrement aimée, des enfants jolis et délicats, lui tînt bien au cœur
pour qu’il ne suivît pas ces jeunes hommes insouciants, en marche
vers le plus haut devoir.
De grands deuils l’assombrissaient. Les meilleurs de ses amis,
les plus dignes, étaient tombés dans la mêlée. L’appel de ces
24ombres sanglantes l’oppressait .
Connaissant la pénurie des cadres et de quels périls elle
menaçait l’armée, Bussières n’avait point l’âme assez basse pour
admettre qu’il pût y avoir une élite à ménager, à épargner, à tenir
précieusement en réserve pour l’Après-Guerre.
Il savait le prestige de l’exemple et pensait que, dans la Cité
reconstruite, seuls auraient le droit de parler et d’agir les hommes
qui auraient veillé au créneau.
25Après les vaines tentatives du 25 septembre , de longues
semaines s’écoulèrent, semaines d’inaction où son esprit tourmenté
se consumait, éternellement disputé entre ses devoirs de chef de
famille et de Français.
17 Une seule chose le soutenait, une chose inespérée, – la foi naïve
des ancêtres, lentement refleurie au sein des foules en capotes
bleues, dans l’ouragan farouche des Dies irae et du canon. Dès
lors, l’Imitation et les Pensées de Pascal ne quittèrent plus ce cœur
anxieux, cette conscience janséniste scrupuleuse à l’excès, tendue
26jusqu’au paroxysme .
Sa brigade dissoute, ses compagnons de guerre dispersés,
luimême affecté à un état-major de Corps d’Armée, il ne put se
résigner à l’idée de demeurer à cinq lieues des lignes, en qualité de
directeur du Casino du Poilu ou de secrétaire chargé de remettre au
enet les solécismes de MM. les officiers du 2 Bureau.
Son heure était venue. Il demanda et obtint de passer dans
l’infanterie, de servir avec les gens de chez lui, avec ses
montagnards pyrénéens. La grande patrie retrouvée, la petite ne lui
en était que plus chère.
Ainsi, le dur fléau, si fertile en miracles, restituait peu à peu ce
déraciné à son terroir originel, ranimant en lui toutes les traditions,
ces princesses de France, trop longtemps ensevelies dans le linceul
de pourpre, et qui ressuscitaient comme autant de
Belles-au-BoisDormant.
La rude éducation du fantassin qui lui fut imposée au bataillon
de marche, il la considéra comme un noviciat. Les mouvements de
l’école du soldat et de l’école de section, dont les hommes, mal
guidés, ne pouvaient comprendre la nécessité, ce néophyte de
trente-trois ans, tout tapissé de parchemins, les exécutait
strictement comme les exercices d’une religion. L’admiration sans
bornes que Vigny lui avait toujours inspirée, le goût qu’il
nourrissait pour ce que notre sol a produit de plus sobre et de plus
sévère, la Méthode d’un Descartes, le langage d’un Pascal, l’art
d’un Poussin ou d’un David, devaient le conduire à déchiffrer avec
passion cette Théorie dont l’écriture a la valeur d’un acte. Ayant
clairement reconnu que là seulement résidait le salut de la nation,
ce libertaire désabusé, issu d’une lignée catholique, tourmenté par
l’âpre sang montagnard, s’était fait l’esclave volontaire d’une
inflexible discipline.
Quand le canon de Verdun empourpra la neige, Bussières ne put
réprimer l’élan de son cœur.
Une sorte d’orgueil raffiné lui suggérait qu’il n’était pas, à cette
heure, de poste plus haut que celui du guetteur, dont la poitrine
18 défendait la ville inviolable. Aussi, dès qu’un renfort quitta le
dépôt divisionnaire, Bussières prit la place d’un blessé mal guéri et
s’en alla vers la bataille…
Maintenant son vœu était rempli. Il était, lui aussi, de la chair à
mitraille, de la poussière de gloire.
– Larnaude ! cria Servat. Quand je t’ai dit qu’il fallait en tuer un
gros !
Un claquement sec. Deux ongles écrasant un pou.
Le sergent exultait, en proie à l’enthousiasme le plus lyrique.
– Fameux ! Un vrai Boche !… La croix de fer sur le dos.
D’autres arborent la croix rouge, la croix de Genève… Et il y en a
qui ont trois étoiles, comme le père Joffre.
27– Tu… tu n’as pas de… de… de totos ? interrogea Sasco, qui
se grattait jusqu’au sang.
Bussières dut confesser qu’il ne savait pas ce que c’était qu’un
pou.
– Pas de poilus sans totos ! grinça Toulza, en commençant une
chasse à courre le long des coutures de sa vareuse.
– Moi, ces cochons-là me bouffent tout cru. Alors, je rafle les
plus beaux, les plus rosses… je les fous dans une boîte à allumettes
et je les expédie franco de port aux embusqués de chez nous.
Un vaste rire accueillit la facétie de Larnaude. Ça, c’en était une
bonne et de première !
– Dix heures… Faut tout de même se lever pour la soupe !
Servat rejeta sa couverture et sa capote. On l’entendit bientôt
éternuer, suffoquer.
– Sacré bois vert ! On ne peut pas y tenir.
Du coup, tout le monde fut debout. Les yeux rougis se
fermaient, piqués par l’âcre fumée accumulée dans le haut du
marabout. Les uns, n’en pouvant plus, coururent dehors boire une
gorgée d’air froid. Pour remettre leurs bandes, Sasco et Bussières
durent s’agenouiller. Toulza et le sergent, à demi asphyxiés,
entreprirent d’improviser un poêle et de ménager à la fumée un
échappement.
La soupe vint les interrompre.
– Saloperie de potage salé ! grogna Toulza devant la marmite
emplie d’un liquide crasseux et écœurant.
– La première escouade est servie ?
– Je te donne ma part, Cabirac.
19 – Et moi aussi.
28– Et moi, biétaze !
L’appétit du brancardier était légendaire. Sa voracité divertissait
l’escouade. Sans éprouver jamais la moindre lassitude, ce grand
corps engloutissait pêle-mêle soupe, boule, barbaque, patates,
fayots. Cabirac était, à proprement parler, le ventre de l’escouade.
29Aussi, quand fumait le rata , chacun observait le brancardier d’un
œil gouailleur et attendri. Avec lui, on était tranquille. Il n’y aurait
jamais de rab.
30– Du singe et des pâtes. Suffit. Ceinture.
Et Servat étira ses pieds vers la flamme en homme résigné à
tous les sacrifices.
Le caporal Joze eut un geste discret, mais éloquent.
– Sasco, passe-moi ma musette… J’ai reçu hier un colis de la
31femme .
Des papiers graisseux volèrent au feu. Un poulet apparut, dodu,
doré, farci d’olives et d’ail, – un poulet nourri là-bas, dont la bonne
ménagère avait surveillé avec amour la cuisson.
L’odeur du pays, un parfum d’aisance rustique, envahit le
marabout, et, comme Joze s’escrimait à découper la volaille en
neuf parts bien balancées, il n’y eut plus qu’un silence recueilli,
fait de confuses pensées, de regret, de tendresse, d’espoir.
– Une seule famille ! songeait Bussières… Cette escouade où
l’on n’entend pas un mot de trop, pas un juron – et Dieu sait s’ils
jurent aisément, nos Méridionaux ! – une pareille fraternité dans
l’extrême misère, une telle harmonie de sentiments, toute en
grisaille, timide, gauche, délicate, pudique, qui unit, au seuil de la
mort, cette postérité de Jacques Bonhomme, ces laboureurs, ce
boucher campagnard, ce prêtre paysan, ces manières si affables et
si simples d’ouvrir sans défiance à l’étranger les musettes et les
cœurs, n’est-ce point quelque chose de très ancien et de très neuf,
procédant aussi bien de l’idée communiste que de l’esprit
évangélique, de la grande parole entendue, il y a près de deux mille
ans, par le menu peuple de Galilée ?

– Ah ! dit Servat, après avoir bu à la gourde, Reilhac m’a donné
les ordres. Aujourd’hui, repos…
– Il n’aurait plus manqué…
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