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Le Souffle du temps

De
300 pages

Au dix-septième siècle, au royaume de Siam, le jeune Grec Gerakis, porteur d’un secret qu’il protège jalousement, croise la route de la belle princesse Krom-Luang et l’éternel regard de ses yeux mauves. Que vont-ils devenir ? Suite à la visite des ambassadeurs du Siam à la cour de France, le roi Louis XIV décide la construction d’un navire plus puissant que tous ceux construits jusqu’ici. Ce n’est pas seulement pour affirmer sa suprématie. Il a un objectif caché.



Trois siècles plus tard. Dans Pierres de Rêves, vous avez peut-être vécu la longue quête d’Aurélia, jeune fille de dix-huit ans, pour retrouver sa mère qui l’a abandonnée à sa naissance. Quelle est cette malédiction qui pèse sur elle ? Va-t-elle enfin réussir ?


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-00596-3

 

© Edilivre, 2017

Du même auteur

Du même auteur :

 Aux éditions du Scribe d’Opale :

– Des nouvelles du boudoir, 2004, nouvelles
(en collaboration)

– Morts à la carte, 2005, nouvelles

– Pierres de rêves, 2007, roman

– Créatures, 2009, nouvelles

– Aux éditions Les Deux Encres :

– Saba, 2012, roman

Exergue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si un jour, la vie t’arrache à moi
Si tu meurs, que tu sois loin de moi
Peu m’importe si tu m’aimes,
Car moi je mourrai aussi…

Edith Piaf

Prologue

Au Sud-Ouest de la Grèce, dans l’archipel des îles Ioniennes, se trouve l’île de Céphalonie. Comme dans beaucoup de ses semblables, on ne peut y passer sans ressentir la magie du soleil, du ciel et de la mer. Les flots tranquilles vous bercent de leur douceur. L’aride rocaille des montagnes se mêle au parfum sans égal des mille herbes méditerranéennes. Mais à Céphalonie, plus qu’ailleurs, il y a quelque chose de spécial. On ressent une harmonie très particulière. Dans la péninsule d’Argostoli, à plus d’un mètre sous la surface, l’eau de mer s’engouffre violemment dans la roche et disparaît dans les profondeurs. Il a fallu longtemps aux scientifiques pour comprendre cet étrange phénomène. L’eau mystérieuse remonte de près d’un mètre jusqu’au lac souterrain de Melissanis, puis, via les sources saumâtres de Sami, se jette dans le golfe d’Ithaque. Son périple au cœur de la montagne dure plusieurs semaines. Au passage, le courant a pris tout son temps pour prélever dans les entrailles de la terre un je ne sais quoi d’infini. C’est peut-être ce qui donne aux sources cette incomparable teinte mauve aux reflets sans cesse changeants, comme si l’eau se défiait à la fois de la pesanteur et du temps qui passe. Curieusement, le temps ne semble pas avoir de prise sur les habitants de Céphalonie. De mémoire d’homme, on a toujours vécu très vieux, ici. Impossible de donner un âge aux doyens des villages, eux-mêmes ne s’en souviennent plus. Mais les histoires qu’ils racontent laissent penser qu’ils ont bien plus d’un siècle d’existence. Oh, bien sûr, on y meurt, comme partout, mais jamais simplement de vieillesse. La vie saine au grand air, l’absence de pollution industrielle et la saine nourriture méditerranéenne y sont pour beaucoup. C’est en tout cas ce que disent les scientifiques.

Mais ce n’est pas ce que vous diront les habitants. Ici, il existe une croyance très forte que l’eau de la terre porte en elle la magie de l’éternité. Parfois, ils se laissent aller à déguster les breuvages capiteux des vignes brunis de soleil. Mais il y a toujours sur la table un pichet de l’eau du lac, ramenée dans de grandes outres de chèvre, à l’occasion de randonnées souterraines. Les nombreuses analyses de cette eau et n’y ont trouvé qu’une très légère radioactivité naturelle et d’infimes traces de fer et de nickel. Rien qui, selon eux, justifie la vénération populaire pour l’eau des profondeurs. Mais les instruments modernes sont-ils assez perfectionnés ? D’où vient l’éternité ? Lorsque vous questionnez les Céphaloniens les plus âgés, ils vous tendent simplement un verre d’eau, en souriant.

I

Gerakis

I

1650, Sami

Courbé sur le puits, mètre après mètre, le vieil homme hissait l’outre pleine du précieux breuvage. Au sol, près de la margelle, la corde soigneusement lovée était d’une longueur impressionnante. Gerakis se pencha prudemment. Il n’avait que treize ans, mais il était assez fort maintenant pour aider à remonter l’eau, fasciné par l’opération. Jour après jour, il assistait la même scène : son aïeul allait puiser l’eau dans ce trou béant qui descend au plus profond des entrailles de la terre. Ensuite, il fallait ramener l’outre au village, évaporer l’eau dans une immense cornue réchauffée par la puissance des rayons solaires. Il ne recueillait que les quelques dernières gouttes. Ce n’était que la première étape. Lorsque la quantité était suffisante, il fallait la faire percoler. Et pas dans n’importe quoi. La terre, c’était dans la grotte de Drogaroti, tout près du village, qu’il fallait la prendre. Son grand-père n’avait plus la force suffisante pour tirer les charrettes, mais toute la famille s’y mettait. On ne discutait pas les ordres du patriarche : sous la lueur des torches, dans l’obscurité de la caverne, il repérait les couleurs et les types de roches. Lorsqu’il avait désigné avec précision l’endroit, tous creusaient le sol pour prélever la terre. On ne pouvait réaliser ce travail qu’au début de l’été, lorsque le sol était chargé des principes actifs laissés par les pluies de printemps. Après, c’était trop tard, les effluves s’évaporaient. Son grand-père le lui avait souvent expliqué, mais lui seul savait repérer les bons endroits. Gerakis se demandait quel âge il pouvait bien avoir. Il y a trois ans, ses parents étaient morts en mer, dans une terrible tempête. Il aurait dû leur demander. Maintenant, personne ne savait plus. Ses trois frères, plus âgés, avaient leur travail, alors c’était le vieil homme qui s’occupait de lui. Ils l’avaient toujours connu ainsi, ridé, voûté, calciné par le soleil. De temps en temps, il questionnait les villageois, surtout les plus vieux. L’aubergiste Kyros, par exemple. Il avait quatre-vingt dix ans, mais lui aussi, il avait toujours connu son grand-père ainsi. Gerakis en était arrivé à la conclusion qu’il avait au moins cent cinquante ans. C’était donc peut-être son arrière-arrière-grand-père. Inutile de demander aux autres habitants, ceux qui étaient encore plus vieux : il avait bien essayé, mais ils avaient tous plus ou moins perdu la mémoire, et ne se rappelaient pas leur date de naissance. Pourtant, dans le village de Sami, tout le monde avait l’air en pleine forme. La vie était belle.

Lentement, l’enfant et le vieux regagnèrent la maison. Une grande bâtisse en pierres sèches, des murs tordus d’où jaillissaient quelques herbes folles, et un toit de tuiles grises aux reflets verts. Gerakis se demanda d’où ces tuiles pouvaient bien venir, il n’en avait jamais vu de semblables dans les environs, et c’était la seule maison ornée de la sorte dans le village. A n’en pas douter, son grand-père connaissait l’île comme sa poche. C’était probablement dans quelque caverne oubliée qu’il avait découvert cette toiture si curieuse. Mais le plus étrange, c’était l’atelier qui se dressait dans la cour intérieure : le gigantesque alambic en cuivre, entouré de dizaines de miroirs naturels. Mille plaques de mica concentraient les rayons du soleil. Dans le bac, soigneusement protégé de la pluie et du vent, on déversait les terres souterraines. Puis d’innombrables tuyaux dispersaient le concentrat sur toute la surface du percolateur. Et dans une cave située juste sous la maison, le produit devait encore macérer pendant des mois dans une décoction de plantes. Le vieil homme en conservait jalousement le secret. Gerakis avait assisté à la récolte qui se déroulait au début de l’automne, lorsque les végétaux étaient gorgés de soleil. Il fallait ne ramasser que quelques types de plantes dont son grand-père lui avait plusieurs fois donné le nom, en grec, bien sûr. Mais il ne savait pas écrire. Pour ne pas oublier, il aurait fallu qu’il dessine la forme des feuilles, mais il n’avait rien pour dessiner. Seule sa mémoire lui permettait de s’en souvenir. Un jour peut-être, il aurait à faire de même. Mais il savait bien qu’il n’y parviendrait pas. Seul le vieil homme savait quels chemins il fallait prendre pour trouver les plants les plus rares. Ils avaient parfois fait plus de dix kilomètres dans la montagne pour les trouver. Il avait également assisté à la purification finale de la liqueur, un concentrat aux reflets violets, récolté dans une petite fiole de cuivre. L’opération finale était complexe, et sa connaissance disparaîtrait bientôt, Gerakis en était certain. D’autant que, plusieurs fois, son aïeul avait exprimé son inquiétude :

– Tu vois, petit, cette année, je n’ai récolté que quelques gouttes. Il y a cent ans, j’aurais presque rempli la fiole en une année. La qualité de l’eau se dégrade, et peu à peu, les effluves disparaissent. Quant aux plantes, les meilleures se font de plus en plus rares. Tu as vu tout le mal que nous avons eu, l’an dernier, pour en ramasser juste quelques-unes. Je ne sais pas si cela suffira, cette année.

Au passage, les mots confirmaient à l’enfant que son grand-père était vraiment très âgé. Mais avait-il toute sa tête ? Pourquoi s’obstinait-il dans cette tâche ingrate ? Nul ne le savait, ou nul ne voulait le dire. Parfois, Gerakis l’avait surpris à faire le tour du village, une fiole dans la poche, mais il n’avait jamais su ce qu’il pouvait bien en faire. Par contre, il voyait bien que l’homme était respecté, vénéré, même, comme s’il détenait un immense pouvoir. Et au sein de la famille, personne ne contestait. Il était le chef.

Aujourd’hui, le temps était à l’orage. Les animaux semblaient anormalement excités. Il se préparait quelque chose. L’air était électrique, chargé de sel, poisseux, bien qu’il n’y ait pas un souffle de vent. De gros nuages cuivrés nappaient l’horizon. On entendit les premiers grondements du tonnerre. Mais n’était-ce bien que cela ? Soudain, Gerakis ressentit une vibration. Du toit, une petite pierre se détacha et tomba à ses pieds. Dans la cour, l’alambic émit de drôles de sons, comme s’il entrait en résonance. Un chien s’enfuit en hurlant à la mort. Puis le phénomène s’amplifia. Le grand-père prit fermement Gerakis par le bras et l’entraîna à l’extérieur de l’habitation, juste à temps. C’était un séisme, de faible amplitude, mais suffisant quand même pour faire s’écrouler l’un des murs de pierre de la maison, emportant avec lui quelques pans de toiture. Le tremblement de terre ne dura pas plus d’une minute, mais Gerakis, qui n’avait jamais vécu cette situation, trouva que cela durait longtemps, longtemps, longtemps ! La terre se calma enfin. Le vieil homme s’avança au milieu des débris, fouilla fébrilement en soulevant les pierres. Son regard s’éclaira d’un seul coup : il avait trouvé ce qu’il cherchait. Il plongea la main dans les décombres et en extirpa, l’une après l’autre, trois fioles de cuivre.

– Ecoute-moi bien Gerakis. Je te confie cette potion. Garde-la précieusement. Depuis de longues années, tu as vu comment je la fabrique. Peut-être réussiras-tu à faire de même, lorsque je ne serai plus là. Et si tu n’y arrives pas, n’en gaspille pas le contenu.

– Mais grand-père, pourquoi veux-tu partir ? Tu es là depuis si longtemps, il n’y a aucune raison. Ne nous laisse pas !

– Je ne sais pas exactement quand, mais bientôt, quelque chose va se produire. C’est pour cela que je préfère te remettre ces fioles. Avec toi, elles seront en sécurité. Allez, viens, maintenant, dépêche-toi, il faut aller inspecter le puits. Avec cette secousse, j’ai peur qu’il n’y ait des dégâts.

Le grand-père se hâta, courant presque. Gerakis avait du mal à le suivre. Il ne leur fallut que quelques heures pour atteindre le puits. Il avait raison, ça allait mal. Une partie de la margelle s’était fissurée, mais il y avait plus grave : lorsqu’ils se penchèrent au-dessus de l’ouverture, ils virent clairement que la fissure se prolongeait à l’intérieur. Plusieurs pierres étaient disjointes, il semblait même qu’une ou deux soient tombées.

– Il faut absolument réparer, Gerakis, sinon, à la prochaine secousse, tout va s’effondrer. C’est le seul endroit d’où je peux prendre l’eau magique. J’ai besoin de ce puits. Cours chercher tes frères ! Ce puits doit être pour vous ce qu’il y a de plus important au monde ! Va, je t’attendrai ici. Je dois rester pour surveiller.

Gerakis ne voyait pas très bien ce que son grand-père pourrait faire seul pour consolider l’ouvrage, mais il obéit les yeux fermés. Il courut vers le village. Il devait ramener du monde, et aussi des outils, du mortier, des étais, d’autres pierres, bref, tout ce qu’il fallait pour sauver le puits. Lorsqu’il arriva au village, il vit bien que les dégâts causés par le séisme étaient plus importants qu’il ne l’aurait cru. De nombreuses demeures s’étaient effondrées, des arbres déracinés, une colline s’était en partie éboulée. Un peu partout, des villageois se lamentaient, blessés ou simplement catastrophés. Il finit par trouver ses frères, occupés à secourir les plus désemparés. Réparer le puits, ce n’était pas leur première préoccupation. Et puis il faudrait rassembler du matériel, trouver assez de bras. Avec le soir qui tombait, cela reportait le travail à demain, au mieux. Gerakis pensa à son grand-père qui allait les attendre toute la nuit, près du puits. Mais il n’était pas inquiet. Dormir dehors, finalement, c’était peut-être la meilleure solution. Qui sait, la terre aurait pu trembler de nouveau. L’orage s’était éloigné, l’air était toujours chaud, il n’aurait pas froid. Alors il ne dit rien. Comme il pouvait, il aida ses frères à porter secours, ici ou là. Personne ne dormirait beaucoup, cette nuit.

Au petit matin, c’est le vieil homme qui les réveilla. Il avait dû en avoir assez d’attendre tout seul, alors il avait rejoint le village. Autour du café brûlant, préparé entre les pierres d’un feu de camp improvisé, on discuta des événements de la veille. Le puits n’ayant pas bougé pendant la nuit, le programme du jour serait l’inspection de la grotte. Le patriarche expliqua patiemment la situation :

– A Drogaroti, les endroits où l’on peut encore ramasser les minerais sont peut-être rendus inaccessibles. Il faut aller voir et se préparer à en extraire le plus possible. Vous ne comprenez pas à quel point c’est important. S’il y avait une autre secousse, cela deviendrait peut-être impossible.

Gerakis ne put s’empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres :

– Mais grand-père, nous diras-tu enfin pourquoi ce travail est si important ?

Pour toute réponse, il n’obtint qu’un froncement de sourcils. Avec le chef, on ne discutait pas. Surtout quand on n’a que treize ans. Même ses frères n’osaient pas aller contre les ordres du chef de famille. La troupe se mit en marche vers Drogaroti, avec torches, sacs de toile et autant d’ânes bâtés qu’il faudrait pour ramener la terre. La progression n’était pas facile. De toutes parts, des éboulis rocheux causés par le séisme barraient le chemin. Il fallut couper par la garrigue. Même les ânes peinaient dans ce terrain difficile. Il faisait de plus en plus chaud, la sueur perlait au front de Gerakis. Devant lui, le vieil homme marchait d’un bon pas, sans se retourner. Il semblait ne ressentir ni la fatigue de la nuit, ni la pente de plus en plus raide. De temps en temps, il s’octroyait une gorgée d’eau puisée dans la gourde qui pendait à sa ceinture. Pas de pause. On aurait même dit qu’il accélérait.

La pente s’adoucit enfin. Au loin, sous un grand porche de pierre, l’entrée de la grotte se profila. Tout allait bien, l’entrée du gouffre était toujours dégagée. Le séisme ne semblait pas l’avoir atteinte. Le vieux s’équipa, passant autour de sa taille la grande corde de chanvre qui sécuriserait sa descente. Il n’avait jamais laissé à personne le soin de choisir les terres qu’il fallait prélever. Gerakis était un peu inquiet, mais il ne dit rien, obéissant comme d’habitude à l’autorité naturelle du patriarche. La corde fut solidement attachée à l’un des baudets, qui devrait le hisser pour la remontée. Lentement, harnaché, l’homme se laissa glisser dans l’ouverture béante, puis disparut dans la pénombre de la grotte. Gerakis se pencha, distinguant à peine la forme qui progressait vers le fond. L’homme connaissait par cœur chaque rocher, chaque prise. Il ne lui fallut que quelques minutes pour atteindre son objectif.

– C’est bien, cria-t-il à sa petite troupe. Tout est en ordre. Allumez les torches et venez me rejoindre.

Gerakis fut comme d’habitude le premier à réagir. Il n’eu même pas le temps de passer sa corde autour de son torse que la terre vibra à nouveau sous ses pieds. Ce n’était probablement qu’une réplique, mais au sommet de la colline, la secousse lui parut plus forte que celles de la nuit. Il se retint à un tronc pour ne pas basculer dans le vide. Quelques moellons se détachèrent du porche de pierre et disparurent, engloutis par l’obscurité. Ses frères avaient déjà réagi :

– Attention, cria le plus âgé, ça recommence ! Il faut sortir tout de suite. Reste bien le long de la paroi, nous te remontons.

Joignant le geste à la parole, il flatta la croupe de l’âne, qui commença à tirer la corde. Mais la réplique s’intensifiait. Maintenant, les bords de la faille se fracturaient. Du fond de la grotte monta un cri violent mais bref.

– Ça va, grand-père ? cria Gerakis, inquiet.

Pas de réponse. Il avait dû être atteint par un éboulement. Le vacarme rocheux qui s’amplifiait de seconde en seconde couvrait tous les appels. A l’extérieur, on ne tenait même plus debout, tant les tremblements se faisaient pressants et rapprochés. Même le baudet peinait à progresser. Pourtant, la corde semblait moins tendue. Son extrémité apparut enfin, mais sans personne. Soit le vieil homme s’était détaché pour se protéger, soit la corde avait été coupée par la chute d’un rocher. Les appels retentirent, toujours sans réponse. Le séisme atteignit sa force maximale. Les ânes terrifiés s’enfuirent vers la vallée. Gerakis et ses frères n’arrivaient plus à tenir debout. Le porche de la grotte s’effondra maintenant totalement, projetant des tonnes de roche par l’ouverture. Puis ce sont les murs eux-mêmes qui se désintégrèrent sous la secousse. Les vibrations semblèrent durer des heures. Gerakis, à plat ventre dans les herbes sèches, ne pouvait rien faire d’autre que d’attendre la fin du déchaînement de la nature.

Le calme revint enfin. Encore quelques derniers soubresauts venant des profondeurs, puis plus rien. Gerakis et ses frères étaient sains et saufs. Mais lorsqu’ils se rassemblèrent autour de la grotte, ils comprirent qu’il n’en était pas de même pour leur aïeul. Ce qui, il y a quelques minutes à peine, était une profonde cavité, n’était plus maintenant qu’un amoncellement de monstrueux rochers. Il ne faisait aucun doute pour personne que le vieil homme n’avait pas pu survivre au cataclysme. Et chacun se rendit compte qu’il serait même impossible de dégager le corps. La profondeur de la caverne était d’au moins vingt mètres. Il aurait fallu des forces gigantesques et des années de labeur pour extraire les milliers de blocs. Ce lieu serait son dernier domicile, et son tombeau.

Les larmes jaillirent des yeux de Gerakis. Il appuya sa tête sur celle de son frère et pleura sans discontinuer pendant plusieurs minutes. L’aîné le serra très fort dans ses bras. Il n’y avait rien à dire. Puis la petite troupe reprit le chemin du village. Il fallait bien rentrer, on devait avoir besoin d’eux, là-bas. Gerakis plongea la main dans la poche de son vêtement et y ressentit un contact inhabituel. Il se souvint : les trois fioles de cuivre que lui avait précieusement remises son grand-père étaient toujours là, bien au creux de sa poche. Pleines du précieux liquide, dont il ne connaissait toujours pas les propriétés magiques. Quelque chose lui disait pourtant qu’il était préférable de ne rien révéler du trésor qui lui avait été confié. Alors, les fioles au plus profond de sa poche, il se tut.

Au village, la secousse qui venait de se dérouler, beaucoup plus forte, avait complété les dégâts causés par la première. Bon nombre de maisons étaient entièrement détruites, rares étaient celles encore intactes. De partout retentissaient des pleurs, des gémissements de douleur. Plusieurs corps sans vie gisaient sur le sol, à l’entrée des habitations ou au milieu des gravats. Les femmes tentaient tant bien que mal de porter secours aux blessés, mais il y en avait tant… Pas une famille qui n’eût à déplorer de disparus. Lorsque Gerakis arriva à l’auberge, Kyros le questionna. Lorsqu’il apprit la disparition du vieil homme, il blêmit :

– C’est un drame pour tout le village, s’exclama-t-il. Beaucoup plus que tu ne le crois. Et la grotte ? Est-ce qu’elle est encore accessible ?

– Impossible, répliqua Gerakis. Le tremblement de terre a fait s’écrouler toutes les parois, la cavité n’existe plus.

– Ah, cela, c’est le pire de tout. Plus possible de ramener les terres, alors.

– Non, à moins que tu ne saches lever des blocs de rocher de plusieurs tonnes sur vingt mètres de hauteur. Mais quelle est donc ta tristesse, Kyros ? On dirait que le sort de cette grotte t’émeut bien plus que celui de mon grand-père.

Kyros le prit par l’épaule et l’entraîne dans une pièce protégée de l’auberge, l’une de celles qui avait résisté aux éléments furieux. Il regarda autour de lui, et poursuivit en chuchotant, presque à l’oreille de Gerakis :

– Tu as assisté à ses travaux, toi qui vivais avec lui. Tu as vu l’élixir qu’il fabriquait, patiemment, jour après jour, n’est-ce pas ?

– J’ai vu. Mais il ne m’a jamais dit à quoi cela servait, ni quelle recette précise il utilisait.

– Pas même les plantes qu’il fallait choisir, ni quelles terres prélever ?

– Non, pas assez. J’ai un peu vu ce qu’il faisait, mais je ne sais pas retrouver les espèces rares, ni assurer leur dosage. Sans doute pensait-il qu’il aurait le temps de me l’expliquer plus tard, lorsque je serais prêt.

– Alors, c’est réellement un grand malheur, Gerakis. N’as-tu pas assisté à ces séances au cours desquelles il distribuait quelques gouttes aux malades et aux plus âgés ? N’as-tu pas vu à quel point l’élixir leur faisait du bien ?

Gerakis se rappela confusément. Une ou deux fois, en effet, il avait remarqué les visites que recevait son grand-père. Il avait même une fois surpris une vieille femme le suppliant de l’aider, et l’effet que la goutte sortie de la fiole _ une seule goutte _ avait produit sur elle. Il se souvint aussi de la goutte que son aïeul prenait tous les mois, soi-disant pour vérifier la qualité de la liqueur. Kyros insista.

– Il nous faut son stock. Sais-tu où il l’entreposait ?

Gerakis plongea la main au fond de sa poche, puis se ravisa. Un sixième sens lui dicta qu’il ne fallait rien dire, rien donner. De son regard le plus clair et le plus enfantin, il fixa naïvement Kyros :

– Il n’avait pas de stock. Juste la fiole en cours, qu’il gardait toujours au plus près de son cœur. Maintenant, avec l’éboulement, je crains bien qu’elle ne soit perdue à jamais. Nous pourrions tenter d’en refabriquer, le matériel est en bon état. Je ne crois pas être capable de reconnaître toutes les plantes, mais avec l’eau du puits…

– Le puits s’est effondré aussi ce matin, Gerakis. Il n’en subsiste plus que des ruines. Impossible de continuer à prélever l’eau magique. Et seule celle-là avait les pouvoirs que tu sais. Rien à faire. Sans l’eau, ni les simples, ni les minerais, personne ne peut reconstituer l’élixir. Il va nous falloir lui dire adieu.

Gerakis réfléchit. Il ne lui aurait suffi que d’un geste pour sortir l’une des fioles de sa poche et redonner l’espoir au village désemparé. Malgré son jeune âge, il comprit que, bien que non renouvelable, ce qu’il tenait entre les mains représentait une immense fortune, peut-être un pouvoir absolu. Il y avait probablement mieux à faire que de l’utiliser pour les habitants d’un pauvre village de Céphalonie. A nouveau, il se tut, et fit tout ce qu’il pouvait pour oublier la présence des fioles au creux de sa main. Il ne fallait pas que cela se voie. Kyros était perspicace. Il scruta son regard d’un air dubitatif, mais celui de l’adolescent était si clair qu’il n’y vit que la douleur de la mort du vieil homme. Il lui prit le visage dans ses mains et le serra contre lui. Gerakis sortit la main droite de sa poche et se pressa contre son flanc, prenant bien soin de se tourner un peu de côté, pour que Kyros ne sente pas la forme cylindrique des fioles de métal. La vie continuerait.

C’est au cours des jours qui suivirent que Gerakis constata les conséquences de la disparition de son grand-père, et surtout, de l’absence de l’élixir. Dans la maison à moitié effondrée, que désormais il occupait seul, les visites se succédèrent. De toutes parts, il reçut les mêmes suppliques que celles que lui avait adressées Kyros. Les villageois, surtout les plus âgés, regardaient d’un air désespéré les ustensiles maintenant inutiles, comprenant bien qu’il n’y avait rien à faire. Le séisme avait décimé la population, mais les dégâts ne s’arrêtaient pas là. De nombreux blessés succombèrent faute de soins et de potion réparatrice. Quant aux vieux, il sembla bien à Gerakis que leur vigueur diminuait rapidement. Quelques mois après l’événement, la quasi-totalité des anciens du village avait disparu. Les seuls qui subsistaient étaient les jeunes. Gerakis ne put s’empêcher de se demander si cela n’avait pas un rapport avec la puissance de l’élixir.

Pour en avoir le cœur net, il n’y avait qu’un moyen : il décida de faire ce que son aïeul n’avait jamais accepté. Dans le plus grand secret, il sortit de sa cachette l’une des trois fioles et en déposa prudemment une goutte sur sa langue. Cela ne produisit aucun effet immédiat. Mais il sentit peu à peu son corps traversé d’une nouvelle énergie, d’un enthousiasme qu’il n’avait jamais connu. Il comprit à quel point cette potion était vitale pour ceux qui l’avaient goûtée, ne serait-ce qu’une seule fois. Et il ne regretta pas un instant de n’avoir jamais révélé à personne la puissance de ce qu’il détenait. Maintenant, ce serait à lui de savoir en profiter.

II

1658, Assos

La silhouette du navire se détacha sur l’horizon limpide. Le vent était faible, pourtant grâce à toute la toile de ses trois mâts, il progressait rapidement. D’habitude, les navires passaient au large, mais celui-ci se dirigeait vers le port et semblait vouloir faire escale. Il venait de l’Orient et battait pavillon britannique. Céphalonie était idéalement située sur la route qui relie Venise à la Route de la Soie. Les navires marchands chargés d’épices et de soieries préféraient souvent faire halte dans de petits ports comme celui d’Assos. Ils pouvaient goûter quelques jours au calme des îles Ioniennes avant de retrouver l’ambiance agitée de la grande cité des Doges. Depuis le haut de la citadelle, d’où il contemplait la scène, Gerakis évalua son tirant d’eau à au moins quinze mètres. Il n’entrerait pas dans le port et devrait rester ancré au large, à quelques encablures de la jetée. D’ailleurs, le voici qui commençait à amener : le perroquet, d’abord, puis maintenant la grand-voile. Il ne progressait pratiquement plus. Encore quelques minutes, et l’on entendit le son de ferraille caractéristique du mouillage de l’ancre. L’équipage devait bien se composer d’au moins cent hommes. Une bonne affaire en perspective pour les tavernes d’Assos. Ce soir, ce serait la fête au port.

Le navire mit un canot à la mer. Les matelots commencèrent à souquer ferme pour accéder au rivage. Gerakis savait qu’ils appréciaient l’ambiance bon enfant, l’ouzo, les chants et les jolies filles pas farouches. Après les souks de Tripoli, du Caire ou de Constantinople, cela leur ferait retrouver l’Europe du Sud et sa douceur légendaire. Justement, cela tombait bien, il avait décidé de s’embarquer. Depuis le tremblement de terre qui avait décimé la population de Sami, plus rien ne le retenait dans son village natal. Il s’était installé aux abords du port d’Assos, aidant au déchargement des navires. A dix-huit ans, il avait soif d’aventures, il adorait entendre les marins parler de pays lointains et de fantastiques richesses. Et dans son paquetage, il conservait précieusement trois petites fioles de cuivre qui contenaient le secret de la puissance et de la richesse. Il ne gaspillait pas le breuvage : deux à trois gouttes par an lui suffisaient pour entretenir une éclatante santé et une vigueur sans pareille. Il avait déjà pensé à courtiser les sultans de Constantinople. Peut-être les occupants du navire pourraient-ils lui en dire plus sur les puissants vizirs qui dirigeaient cette contrée ? Décidément, ce soir, c’était sa chance, il fallait la saisir. Il offrirait quelques rasades d’ouzo à l’un des lieutenants, s’en ferait le meilleur ami du monde, et réussirait bien à le faire parler. Il connaissait assez de monde à la citadelle, surtout des filles. Elles étaient très utiles pour tisser des liens avec les officiers. Elles n’avaient rien à lui refuser : sa force et son caractère charmeur en avaient depuis longtemps fait la coqueluche d’Assos. Beaucoup rêvaient en secret de lui passer un jour la bague au doigt. Mais il ne l’entendait pas de cette oreille. Ce n’était pas à Céphalonie que se trouvait son avenir. Sa gloire, il la voulait dans les royaumes les plus lointains, ceux où l’or et l’argent coulaient à flots. Il était prêt.

Lorsque le canot aborda la grande jetée, Gerakis fut le premier à l’accueillir. L’outre d’ouzo qu’il portait à l’épaule, et dont il offrit une rasade au premier lieutenant, aurait été un argument suffisant. Le sourire enjôleur des quatre jeunes filles qui l’accompagnaient emporta définitivement la décision de l’officier.

– Par ici, mon prince, clama Gerakis en anglais. Voici mon trésor, s’exclama-t-il en brandissant son outre. Mais j’en ai beaucoup d’autres pour vous, poursuivit-il d’un regard complice à l’attention des matelots.

– Tu m’as l’air d’un fameux gaillard, petit ! Et tu parles fort bien notre langue ! Quel est ton nom ?

– Gerakis, à votre service, mon Lieutenant. Je connais tous les bars de cette ville. Avec moi, vous aurez le meilleur service, l’ouzo le moins cher, les repas les plus délicieux et la compagnie la plus agréable.

– Nous venons tout droit de Constantinople. La mer était rude. Un peu de repos ne nous fera pas de mal, mais arrange-toi pour que ce ne soit pas trop calme.

Son regard appuyé sur les jeunes grecques au sourire malicieux et aux formes appétissantes en disait long sur ses intentions.

– Vous pouvez me faire confiance ! Grâce à moi, chacun d’entre vous passera à Assos un moment inoubliable. Restez aussi longtemps qu’il vous plaira.

L’officier passa autour des épaules du jeune homme un bras protecteur, scellant ainsi leur collaboration. Nul doute que les talents linguistiques de Gerakis avaient fait sur lui forte impression. Le jeune homme était doué. Grâce aux nombreux marins qui avaient fait escale ici, il avait appris l’anglais, qu’il parlait maintenant à peu près aussi bien que le grec.

– Nous ne faisons escale ici que pour deux jours, le temps de renouveler nos vivres et de recruter quelques hommes d’équipage. Les fièvres turques nous ont durement frappé, alors si tu connais quelques hommes vigoureux prêts à partir en mer pour de longs mois, n’hésite pas à me les présenter.

Gerakis sauta sur l’occasion.

– Si vous voulez de moi, messire, je suis votre homme. Je rêve depuis longtemps de courir les mers. Et je vous trouverai tout votre équipage. Mais que diriez-vous d’une bonne auberge, pour commencer ? Laissons les affaires à demain !

– Voilà un langage qui me plaît. Emmène-nous boire et danser !

– Mes amies que voici sont expertes en Sirtaki, et dans toutes les autres délicieuses danses dont vous pouvez rêver. Laissez-les vous prendre par la main et vous emmener au ciel, au son des dachares et des bouzoukis.

La troupe se rassembla dans l’auberge préférée de Gerakis. Au passage, celui-ci touchait un confortable pourboire, ce qui ne posait de problème à personne. Très vite, le vin rosé et l’ouzo coulèrent à flots. La soirée s’annonçait joyeuse, et la nuit serait longue. La taverne résonna bientôt des chants des marins. Peu à peu, leur nombre décroissait, certains ayant déjà roulé sous les tables, et d’autres s’étant éclipsés en galante compagnie. Gerakis, habitué à ce genre de réception, savait qu’il passerait nuit blanche, mais il était décidé à ne pas quitter son lieutenant d’une semelle. Les destinations lointaines dont il rêvait étaient à sa portée.

– Quelle est votre prochaine escale, mon Lieutenant ?

– Nous allons à Venise pour livrer des épices et faire le plein d’étoffes, puis nous ferons voile sur l’Angleterre. Nul doute que, depuis les ports de Londres, tu trouveras à t’embarquer vers la destination que tu souhaites.

– Mais vous, Messire, où irez-vous ?

– Tout d’abord, arrête de m’appeler Messire. Je m’appelle William Hunt, et à partir de demain, ce sera « Mon Lieutenant », comme tout le monde. Car tu souhaites t’enrôler dans notre vaisseau, n’est-ce pas ?

Préservant l’avenir, Gerakis se retint d’un geste trop familier, et se contenta de presser d’une main ferme l’épaule de son futur patron.

– Je ne connais pas encore avec certitude le but de notre prochain voyage, mais il est fort probable que ce sera l’Extrême-Orient. Un bien long trajet, mais au bout duquel nous rendrons visite aux plus riches et les plus puissants. As-tu entendu parler du Royaume de Siam ?

Gerakis tendit l’oreille. Enfin une information intéressante. William poursuivit.