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Le Souper du lion

De
134 pages
Faut-il sacrifier sa vie à son art ? Un homme d'âge mûr a-t-il le droit d'aimer passionnément une lycéenne ? Une fille mettra-t-elle obligatoirement ses pas dans les pas de sa mère ? L'anorexie peut-elle conduire au meurtre ? Un roman peut-il sauver une vie ? Dans ce recueil, l'auteur invite dans ses nouvelles des personnes célèbres, pour tisser avec chacun d'eux des moments de vie aussi romanesques que surprenants.
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Béatrice BourrierLe Souper du lion
Nouvelles
Faut-il sacrier sa vie à son art ?
Un homme d’âge mûr a-t-il le droit d’aimer
passionnément une lycéenne ?
Une lle mettra-t-elle obligatoirement ses pas dans Le Souper
les pas de sa mère ?
L’anorexie peut-elle conduire au meurtre ? du lionUn roman peut-il changer une vie ?
Dans ce recueil, l’auteur invite dans ses nouvelles des
personnes célèbres, pour tisser avec chacune d’elles des
Nouvellesmoments de vie aussi romanesques que surprenants.
Béatrice Bourrier est née à Montpellier. Après des
études de droit, elle intègre l’entreprise familiale
puis en 2006, décide de se consacrer à l’écriture.
Elle reçoit cette année-là, le Grand Prix des
Écrivains Régionalistes pour son roman Collines au
crépuscule, éd. Cheminements. Elle publie ensuite
plusieurs romans, notamment chez Lucien Souny.
Le souper du lion est son cinquième ouvrage.
Illustration de couverture : Terrasse de café
le soir, Van Gogh, musée Kröller-Müller,
Otterlo, Pays-Bas
ISBN : 978-2-343-04551-1
14 €
ff
Béatrice Bourrier
Le Souper du lion ©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04551 1
EAN:978234304551111
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Écritures
Collectionfondée par Maguy Albet
Cuenot(Patrick), Dieu au Brésil,2014.
Maurel Khonsou et lepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélaodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray, Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien), Les lunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelin de Coimbra,2014.
Brai(Catherine), Une enfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise. L’Or et la Ressource,2014.
Hériche(Marie Claire), La Villa,2014.
Musso(Frédéric), Le petit Bouddhadebronze,2014.
Guillard(Noël), Entre leslignes,2014.
Paulet(Marion), La petite fileusede soie,2014.
Louarn(Myriam), La tendresse des éléphants,2014.
Redon(Michel), L’heure exacte,2014.
Plaisance(Daniel), Un papillon à l’âme,2014.
*
**
Ces quinzederniers titresde la collectionsont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Laliste complètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudes ouvrages,
peut être consultée surle sitewww.harmattan.fr
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LeSouperdulion
nouvelles
L’Harmattan
111111111111111111111111111111Du même auteur


Collines au crépuscule,
éd. Cheminements, 2006
Grand Prix des Écrivains Régionalistes.

Au défaut de l’épaule,
éd. Cheminements, 2008

Manon magicienne de Pharaon,
éd. Mogador 2010 Jeunesse.

Le berger et son étoile,
éd. Lucien Souny, 2014






Maintenant, je sais. Ce monde, tel qu'il est fait,
n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune,
ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose
qui soit dément peut-être,
mais qui ne soit pas de ce monde.

Albert Camus
Le souper du lion
L’intime déception a accompagné chacun de mes pas
depuis l’âge de raison qui se situe, dans mon cas, entre neuf
et dix ans. La plus consternante et intolérable désillusion
de n’être pas plus grandiose que soi. Le mal a heurté
chacune de mes aubes désenchantées depuis le jour où un
chef de bande aussi narquois que musclé, sur les bancs de
la classe, me soutint que le père Noël n’existait pas. Il me
fit comprendre aussi que j’avais intérêt à accepter illico
cette nouvelle et faire allégeance au groupe qui pouvait
devenir un système redoutable face aux têtes de Turc qu’il
se choisissait. J’ai poursuivi mon éducation, perdu tel un
judas nu au pied de la croix qui réalise que la mort de
Dieu est indubitable. Ça, c’est Nietzche qui l’a écrit et il
fut le linceul de mon aigre adolescence. Et finalement,
mon atterrement fut complet lorsque j’ai mesuré ce que
mon intelligence me permettait. Mon moment de petite
géhenne. Mes limites sont si étroites et si prestes à élever
le mur intérieur contre lequel je me cogne de toutes parts.
C’est l’inévitable désabusement qui nous différencie
des chiens. Nulle assomption, nul espoir théophanique.
Est-ce un avantage ? Qui n’a jamais vu un teckel se jeter
toutes canines dehors sur un berger allemand avec
9 l’assurance et la hargne d’un pitbull, persuadé qu’il est de
sa supériorité ?
À l’âge de 23 ans, j’ai eu mon feu de cerveau ou ma
nuit de Gênes à moi. Mais si l’illumination de Descartes se
1termine par la question : Quod vitae sectabor iter ? , la
mienne s’acheva par une réponse terriblement humaine et
dérisoirement banale. La désolation : desolare, ce fut ma
réplique. J’ai conscience depuis, charnellement,
intimement que je ne serai jamais autre chose qu’un obscur
professeur de français qui, contrairement au teckel, ne croit
plus à la grâce et cesse de s’imaginer en écrivain célèbre.
C’est la frustration de la plupart de mes collègues, c’est le
bovarysme des grammatistes, nous ne serons jamais
Flaubert, Balzac ou même Dumas, et nous passerons le
reste de notre existence à rêver de mots honteusement
grands pour nous. J’ai appris à ravaler mon orgueil et
j’enseigne à ces petites têtes blondes. Il faut bien se
venger. Je n’avais pas choisi les filles, mais j’avais besoin
d’un salaire et j’étais déjà enchaîné à ma mère comme un
martyr à son bûcher. Quand le lycée de demoiselles de la
ville où nous habitons ouvrit un poste de professeur de
lettres, je l’obtins grâce à l’entregent maternel. Sans plaisir
ni ardeur, ancrant à jamais en moi cette terrible certitude
de l’indignité, je me mis à faire la classe au milieu des
jupes et dentelles. À quand la mixité ?
Autant le dire d’emblée, le couple c’est une belle
fumisterie, ça ne vaut rien. C’est une triste excuse pour
que je coule mes jours auprès d’elle, ma mère, mais vivre
avec ma génitrice n’est pas plus délétère qu’un tandem
mari-femme. Cette envie de contrat conjugal est une
plaisanterie que l’on raconte aux enfants. Ils y plongent

1 « quel chemin de vie vais-je suivre ? »
10 bêtement et pleins de bonne volonté. Ils ouvriront les
yeux, devenus grands, sur la nausée. Pour les garçons, le
sexe, la testostérone et la guerre les protègent, évitant une
désillusion trop violente. Mais pour les filles, quel
désastre, la gifle est ravageuse ! Nourries au prince
charmant et aux contes de fées, elles se réveillent à
vingtcinq ou trente ans, vieilles et cassées à jamais. Je mesure
les dégâts à chaque rentrée scolaire. Une trentaine de
gamines, et toujours les mêmes chimères. La cloche
sonne. Deux par deux les files se forment et les élèves
envahissent les couloirs qui sentent l’acre désinfectant et
la poudre de craie. Ma classe est au fond du bâtiment,
avec une seule porte-fenêtre donnant sur le parc et
l’odeur de l’encre, salée comme la Méditerranée, me
réconforte par sa familiarité. Cette nouvelle rentrée ne laisse
rien présager de nouveau même si j’aime bien retrouver
la petite appréhension qui me tord le ventre le premier
jour depuis l’enfance. À chaque reprise scolaire, sa
palanquée de donzelles et tout ce rêve autour. Afin de
connaître leur niveau, je soumets à mon troupeau de
mijaurées, de ma voix de castrat triste, habitué à naviguer
sur des océans de vacarme et des pandémoniums de
lycée, une dissertation sur le sujet : « en 50 lignes décrivez
le personnage le plus marquant que vous connaissez » et
je rajoute :
— Je vous demande, mesdemoiselles, de me rendre
pour mardi, un texte de quatre pages sur le thème de la
personnalité la plus marquante pour vous et vous
développerez les raisons de votre choix.

Trente-trois figures ahuries et stupéfaites me fixent
dans une antique habitude de soumission ou de
désastreux vide cortical.M
11 Il y a maintenant vingt ans que j’enseigne, je n’attends
donc aucun éblouissement cependant un secret et ténu
espoir me tiraille encore les tripes à chaque rentrée, l’idiote
espérance du chant de l’ange. Si enfin, et pour la première
fois, une intelligence vive, neuve, pétillante parvenait à
me surprendre. Si, sur ma voie se trouvait la pépite, la
jeune fille brillante qui me consolerait de toutes ces
années à faire cours au troupeau. Celle qui me prouverait
par son esprit transcendant, ses giclées de génie que je
n’ai pas désiré en vain, qui réhabiliterait d’un coup toutes
ces années perdues, existe-t-elle seulement ? Mes élèves
continuent à me regarder, yeux torves sans un éclair
d’intelligence ou même d’intérêt pour le sujet présenté.
Est-ce qu’une seule de ces filles conçoit une autre destinée
que fiançailles-mariage-naissances-aisance-respectabilité ?

Le trio c’est possiblement encore intéressant, oui le trio
y a que ça de vrai, il offre une alternative à la relation
accablante du « tu m’appartiens - je te possède ». Le trio
comme parade au couple bourgeois ou comme caparaçon
contre ma mère me séduit.
Mardi arrive, je relève les copies et illico leur ordonne :
en une feuille, veuillez me faire le compte-rendu du cours
précédent sur la tragédie. Au tableau j’écris :
— La tragédie est un renversement du bonheur vers le
malheur,
— Sophocle/Shakespeare/ Corneille
— Déroulement en cinq étapes différentes.
Développez/ Une heure.
La paix ! Un moment de quiétude, clair comme un rire
d’enfant, que je m’octroie glorieusement. Je commence
alors la correction des copies qu’elles viennent de me
rendre sur le thème de la personnalité de leur choix. En
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