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Catherine Dufour Le Sourire cruel des trois petits cochons (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — Le Sourire cruel des trois petits cochons
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Catherine Dufour — Le Sourire cruel des trois petits cochons
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-306-0 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — Le Sourire cruel des trois petits cochons
ADELINE AVAIT TOUJOURS deux kilos à perdre, un travail à durée déterminée et des opinions bien arrêtées sur une douzaine de séries télévisées. En clair, c’était une fille terri-blement banale, hors cette habitude, dont elle n’avait jamais réussi à se débarrasser, de s’endormir avec une grosse boîte à gâteaux vide serrée contre elle. Elle parcourait ses rêves, la boîte sous le bras, et la ramenait emplie de brimborions oniriques. Une fois, c’était une canne sauteuse, une canne en bois noire ramassée dans un cauchemar idiot, qui sautillait tout le temps et qu’Adeline, à bout de patience, enterra nui-tamment près d’un calvaire de Rostrenen (elle doit toujours y être). Une autre fois, c’était un bon litre d’eau de lac de fée, qu’Adeline avait mis en bouteille et posé sur sa table de nuit. On y voyait parfois passer le visage idiot d’une sirène ou le regard gélifié d’un noyé. Adeline conservait aussi une petite robe de perles de jais dans laquelle elle ne rentrait plus, un op-tique de feu rouge en plastique bleu, une poignée de sable dévoreur, un pot de miel impos-sible à vider, une plaque de rue émaillée « boulevard Higelin » et une paire de ciseaux en cuivre couverts de reflets d’yeux verts. Ce dont Adeline rêvait, ou plus exactement ce qu’elle voulait et dont elle n’arrivait pas à rêver, ce qu’elle avait toujours cherché et jamais trouvé, c’était une baguette magique. Elle savait exactement quoi lui demander et dans quel ordre, tant elle avait passé d’heures à or-donner ses désirs. Elle la découvrit finalement, un matin de ses vingt-trois ans, alors qu’elle abordait le rivage amer du réveil après un voyage au bout de la mer infinie — là où la mer se re-courbe, quand l’île que vous devez bientôt aborder se trouve juste au-dessus de votre tête, verte et noire dans son lagon d’eau claire, et que des fruits en tombent pour rebondir sur le pont de votre bateau… La baguette était là, dans la brume épaisse des frontières du rêve, plus fine qu’un cheveu, intermittente. Adeline tendit la main, referma sa boîte et se réveilla. Elle souleva doucement le couvercle : la baguette y était toujours. Debout devant son miroir, Adeline se regardait en agitant tout doucement la baguette. Son premier vœu n’était ni judicieux ni intelligent, elle n’en était pas fière mais elle en avait trop envie. De toute façon, les vœux suivants seraient mieux (supprimer le malheur du monde, guérir le cancer, ces choses). « Baguette, ô ma baguette ! Je veux… perdre cinq kilos. » La baguette enleva équitablement quatre livres de graisse, un kilo trois de viscères, neuf cent cinquante grammes de lymphe et de sang, sept cent trente d’os et vingt de vertèbres. Adeline s’effondra, coupée en deux, sur son tapis indien.
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Catherine Dufour — Le Sourire cruel des trois petits cochons
* * * Si la police avait bien fait son travail et prélevé la fine poudre argentée qui maculait le bout de trois doigts de la main droite d’Adeline, les chimistes auraient eu de quoi s’occuper pour quelques siècles. Mais c’était l’été, la puanteur devenait insoutenable et on l’emballa sans trop de précaution. Plus tard, les gros godillots du lieutenant Nguyen piétinèrent le soupçon de poudre argentée qui subsistait sur le tapis indien, un peu au large de la flaque de sang. C’est ainsi que ses godillots acquirent le pouvoir de faire lever sous leurs pas de nettes empreintes de mousses et de fleurettes, des jets de sauterelles vertes et de papillons jaunes. Eurent acquis, disons, s’ils avaient été en contact avec la terre. Mais comme le lieutenant Nguyen était un urbain convaincu, il n’en sut jamais rien. Ou trop tard. C’était une affaire mesquine et inconfortable : il s’agissait de prendre sur le fait un de ces types qui hantent les cimetières et jaillissent derrière les croix, sous les yeux moroses des veuves, en agitant comme une pipette une érection plus triste qu’un chrysanthème. Le lieu-tenant Nguyen se retrouva donc de faction, un matin de février, au cimetière de Denfert. Piéti-nant la boue glacée et soufflant dans ses doigts, il étudia longtemps le terrain avant de se déci-der à planquer dans un bosquet de sureaux décharnés, qui le couperait à la fois de la vue et du vent. Sous le bosquet, poussait une stèle lépreuse sur laquelle il s’assit. Il appuya son dos contre une brassée de branches élastiques et mouillées, alluma une cigarette, torcha son nez goûteux et se mit en mode « veille ». Ça dura longtemps. Parfois, Nguyen se grattait le mollet, sans même s’en rendre compte, parce que de fines tiges de ciguë commençaient à pousser à ses pieds. Un tapis de serpolet moussait sous ses semelles, derrière lui le sureau feuillait et fleurait comme un fou. Le lieutenant inspecta l’intérieur de son paquet de Philip Morris : ça faisait quinze mé-gots qu’il se gelait les couilles pour rien. Il écrasa le seizième contre l’écorce pelée. De fines branchettes se nouèrent à ses chevilles, il se douta de quelque chose quand il dut, pour obser-ver un nouvel arrivant d’allure suspecte (l’individu s’était embusqué derrière la tombe de monsieur Sylvain Taillevent, 1937-1995, Père regretté, et baissait lentement son pantalon…), écarter une poignée de feuilles qui venaient d’apparaître. Les feuilles se refermèrent sur sa main, comme un gant vert. Monsieur Akusa enfilait des protège-pieds en baillant. Il était six heures du matin, une nuit épaisse pesait contre les vitres de la morgue, les néons la mettaient en pièce à même le verre dépoli. Aucune ombre ne gagne contre un néon décidé. La laque blanche des murs se reflétait en aiguilles blafardes sur l’ossature métallique des tables d’autopsie. L’odeur était javellisée, verte et dure —mais ça va vite se gâter, songea Akusa en soupi-
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rant. Un bruit multiple d’eau courante frisait dans les rigoles autour des corps nus. Le doc-teur Akusa alluma un panneau lumineux et y accrocha une série de radios : dans l’encre noire du plastique, une cage thoracique d’un blanc de lait flottait, portant les fantômes spongieux des organes internes comme des fruits dans un panier —ou dans un arbre, oui oui… Le docteur Akusa bailla encore, de perplexité cette fois. Il s’approcha du cadavre du lieutenant. Il avait fallu le dégager du buisson à la hache —quelle idée d’essayer de se réfugier là-dedans… Akusa enfila un tablier, fit claquer le bord de ses gants en latex, abaissa son masque, al-luma le dictaphone épinglé à sa blouse et saisit un scalpel. Il commença à inciser la poitrine, prenant soin de ne pas déplacer la branche qui en sortait en diagonale, perforant le téton droit. Le docteur Akusa n’avait rien d’un botaniste, mais la coupe fraîche laissait apparaître, sous l’écorce argentée doublée de vert tendre, une moelle blanche d’aspect incroyablement friable —pour un objet contondant ayant entraîné la mort, du moins. Alors… foie gras, reins granuleux d’hypertendu, prennent pas soin d’eux, ces gars-là. Akusa pesa, emballa et étiqueta les différents organes —contenu gastrique… où sont les pots en carton ? Ah, voilà : pas grand-chose. Café, biscottes, clopes. Et ça veut tenir trois heures immobile un jour de gel avec ça dans le ventre. Quand l’assassin lui est tombé dessus, il devait déjà être mort de froid, le pauvre type. N’empêche qu’il s’est défendu.Les traces d’ecchymoses étaient nombreuses. Akusa gratta puis ensacha soigneusement de nombreux dépôts noirs et poisseux —sang, écorce et sève, oui… pas de poudre, hein ? Pas d’arme à feu, pas d’arme blanche… Bon, bien. Il s’accorda encore un répit en découpant la peau derrière l’oreille : le visage du lieute-nant Nguyen se replia en fripant sur son propre nez, la calotte crânienne bascula contre le métal inoxydable, Akusa fit doucement glisser le cerveau. Rien de ce côté-là. Hémorragie au niveau des muscles du cou, os hyoïde en mauvais état, les cornes supérieures sont… Il a été étranglé. En même temps que… que… branché ?Akusa gloussa tout seul au-dessus de la table de dissection, ganté de sang jusqu’aux coudes, dans l’odeur épaisse de désinfectant mêlée de merde. Bien, bon… Restait le cœur. Akusa travailla méticuleusement, à petits coups tranchants, dégageant la branche huileuse de sang et de lymphe. Le cœur était petit et tiède dans sa main, percé de part en part. Akusa donna un dernier coup de scalpel : le muscle s’ouvrit comme un fruit, laissant s’épanouir une grappe noire de sureau. Akusa tira sur une des baies minuscules : elle resta collée à son doigt. Si on avait poignardé ce pauvre gars avec une branche en pleine… en pleine quoi ? Florai-son ? Ça se dit comment, quand c’est des fruits? Fruitaison ? Bordel, ça aurait fait un sacré gâchis, et la totalité des feuilles et des fruits serait restée à l’extérieur ! Pour trouver ce truc-là à cet endroit-là, la seule solution serait… Mais le lieutenant Nguyen était un lieutenant. Assassiné dans l’exercice de ses fonc-tions. Ce genre d’affaires était délicat et bruyant, il n’était pas question que le docteur Akusa
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marque dans son rapport : « … serait que la branche de sureau ait poussé et grainé sponta-nément à l’intérieur du muscle cardiaque. » Il nota donc : « Cause du décès : strangulation. » * * * Les sureaux, ça bouture. Ce qui restait du sureau tronçonné au fond du cimetière Denfert boutura donc. « Mais enfin, Raphaël ! Ça fait quinze ans que vous travaillez ici ! Si vous avez besoin de vacances ou de… – Je démissionne. » Le directeur du cimetière essuya ses lunettes : c’était l’été, il faisait chaud, les ca-potes fleurissaient autour des stèles tels des liserons nocturnes, tout comme les croix gam-mées : ce n’était pas le moment de se faire planter par le principal agent d’entretien. « Écoute, j’ai appuyé ton dossier de promotion autant que j’ai pu, je te jure que l’année prochaine… – Je démissionne. » Le directeur rechaussa ses lunettes, noua ses doigts sous son menton et se tut : Ra-phaël était un gars intelligent, rationnel, extrêmement silencieux et parfaitement asocial. Le directeur passa en revue quelques explications : « … Tu as gagné au loto ? » Raphaël hocha doucement la tête, de droite à gauche. « Tu ne veux… Vous ne voulez rien me dire ? » Hochement de tête. « On ne va pas en sortir », soupira le directeur, qui hésita à réessuyer ses lunettes et préféra finalement tripoter un trombone. « Tu as bien conscience que tu perds la totalité du bénéfice de ton ancienneté et… – Allez voir. – Hein ? » Raphaël avait parlé doucement, la tête penchée sur le côté, les yeux vagues, abandonné sur sa chaise : le directeur se demanda si son agent d’entretien n’avait pas sombré tout dou-cettement dans la folie, entre deux fourchées de feuilles. « Voir où ? – Les sureaux. Les nouveaux sureaux, ceux qui poussent si vite, au fond du cimetière. Allez les voir. » Le directeur regarda la pile de factures sur sa droite, le dossier d’exhumation sur sa gauche, l’épaisse serviette « Lt Nguyen » au milieu, se dit que non seulement il ne connaissait rien à l’agriculture en général et aux sureaux en particulier, mais qu’en plus, il n’en avait strictement rien à secouer, puis il cassa son trombone et se leva brusquement : « J’y vais. »
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Il sortit de son bureau sans ajouter un mot : on n’empêche pas les gens de démission-ner en les traitant de sombres barjots. Qu’est ce qu’ils ont, ces foutus sureaux ? C’est vrai qu’ils poussent vite, et alors ? Et puis c’est joli, un sureau. Pour une mauvaise herbe, en tout cas. Pas très haut, feuillu, aéré, clair, moins sinistre que les thuyas ou les cyprès, toujours. Je ne vois pas ce que… Le sureau de la famille Plantevin (c’est-à-dire : le sureau qui s’était installé au coin de la chapelle Plantevin-Fouchard) avait bien pris un mètre depuis l’hiver. Son tronc sortait de terre à deux pas du seuil, revenait s’appuyer souplement, d’un mouvement de hanche, le long des moellons que la pollution avait noircis, puis s’en détachait à nouveau, comme un homme penché. Deux branches maîtresses s’entrecroisant devant le faîte épais du tronc complétaient l’illusion, tels deux bras croisés sur une poitrine, et la tête feuillue bougeait lentement au petit vent frisquet d’avril. Le directeur s’attarda : une racine imitait un pied au talon bien planté dans le sol, un gros nœud vert formait épaule, on aurait vraiment dit le père Plantevin du temps qu’il fumait son cohiba, attendant sa femme abîmée en oraisons dans la chapelle. Le directeur reprit sa respiration, pour la reperdre aussitôt : ça sentait le cigare, nom de dieu ! « Connerie ! » grogna-t-il. Raphaël était devenu impressionnable et voilà tout. Ce sont des choses qui arrivent, quand on travaille dans un cimetière. Ce sont aussi des choses rédhibi-toires pour travailler dans un cimetière. Il allait faire muter le pauvre gars en direction d’un espace vert un peu moins définitif et,et pourquoi est-ce que je m’emballe ? Ce n’est peut-être pas ça qu’a voulu dire Raphaël. Une des branches maîtresses s’agita. Et Plantevin qui secoue son cigare, maintenant! Le directeur gloussa et remonta vers le fond du cimetière. Tiens, la vieille Dorothée est… La silhouette familière de la vieille dame occupait le petit banc au pied de la stèle de Jean Sorin, époux regretté. Elle mettait un vieux parfum Chanel, toujours le même, dont le directeur reconnut les effluves douceâtres à vingt mètres. C’était un homme pratique : il rebroussa chemin en courant. Raphaël l’attendait dans son bureau, toujours effondré sur sa chaise, pâle et résigné : « Vous avez vu ? » Il se leva pour servir un verre d’eau au directeur, qui en avait bien besoin. « La vieille… la vieille Dorothée… – C’est un sureau, dit doucement Raphaël. – Je sais, merci ! Je sais reconnaître un putain d’arbre quand j’en vois un ! Et je me souviens très bien que la vieille Dorothée est morte il y a six mois. Un peu après Plantevin. Je ne suis pas encore fou ! – Moi non plus, vous savez. »
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Le directeur fixa Raphaël avec sidération, puis horreur, et enfin rancune : « Pourquoi n’avez vous pas taillé ces saloperies ? – Parce qu’ils saignent, monsieur. – Ils… ilsquoi ?– Allez voir. » Le directeur regarda à nouveau Raphaël et, sans mot dire, lui tendit son verre vide. Raphaël s’en fut, mais pas le directeur. Qui décida que si quelqu’un, ou quelque chose, devait plier bagage et foutre le camp de « son » cimetière, ce ne serait pas lui. Ce qui fait toute la différence entre les jardiniers et les directeurs. Et souvent, aussi, entre les vivants et les morts. * * * Aubin était un petit garçon très malheureux. Aujourd’hui, son père s’était enfin décidé à lui acheter le fameux pistolet mauve à gros ventre qui pendait à la vitrine du marchand de tabac et dans ses rêves les plus fous. Or, à peine avait-il eu le temps de s’en servir contre quatre loups que l’arme lui avait été confisquée, sous prétexte qu’elle faisait « toudoudou tuiituii » et que ça rendait fou un nombre considérable de gens. * * * La sonnerie du téléphone tira le directeur de son sommeil : « Une quoi ? – … – Unerave party? Dansmoncimetière ? – … – Mais… mais… mais bien sûr qu’il y a une surveillance ! – … – Des allées et venues ? Bien sûr qu’il y a des allées et venues dans mon cimetière ! Mais der-nièrement pas plus que d’habitude ! Écoutez, je… j’arrive ! – … – Foutaise ! Les gars d’hier, c’était des employés de la Ville de Paris chargés de verser du désherbant àmademande, pas desbeatniksdrogués venus faire des repérages ! J’arrive. » * * *
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