Le spiritualisme organique : nouvelles études sur le spiritualisme / par M. Pidoux,...

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P. Asselin (Paris). 1869. 46 p. ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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LE SPIRITUALISME
ORGANIQUE
PAR M. PIDODX
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P. ASSELIN, SUCCESSEUR DE BÉCHET'JEUNE ET LABÉ
LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE
Place de TÉcole-de-Médecine
1869
tîfftUVELLES ÉTUDES SUR LE SPIRITUALISME
LE SPIRITUALISME
ORGANIQUE
NOUVELLES ÉTUDES SUR LE SPIRITUALISME
LE SPIRITUALISME
ORGANIQUE
PAR M. PIDOUX
Membre de l'Académie impériale de médecine
Membre honoraire de l'Académie royale de médecine de Belgique
Médecin de l'hôpital de la Charité
Médecin inspecteur des Eaux-Bonnes, etc., etc.
PARIS
P. ASSELIN, SUCCESSEUR DE BÉCHET JEUNE ET LABÉ
LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE
Place de l'École-de-Médecine
1869
INTRODUCTION
J'ai publié il y a douze ans, une brochure qui a pour titre : De la
Nécessité du spiritualisme pour régénérer les sciences médicales, etc,
(Paris, 1857, chez Asselin.)
Je posais dans cet opuscule les principes du vitalisme organique ; j'y
combattais l'animisme comme étant la doctrine antivitaliste et antispiri-
tualiste par excellence; enfin Je proclamais que le spiritualisme est la seule
philosophie qui puisse donner à la médecine la largeur de base, la hau-
teur de vues, la force d'unir et l'intelligibilité des rapports de chaque
partie avec le lout, sans lesquelles la science de l'homme est au-dessous
d'elle-même. Je reste immuablement attaché aux mêmes principes, et j'en
renouvelle dans les pages suivantes l'expression haute et ferme. Je crois
plus que jamais « à la nécessité du spiritualisme » pour relier les faits
innombrables qui nous imposeraient, ou le matérialisme par leur masse
brute, ou le scepticisme par leur diversité, si nous marchions longtemps
au milieu d'eux sans la science de l'esprit.
Mais il y a une vérité que je n'apercevais pas aussi bien il y a douze
ans qu'aujourd'hui : c'est que, pour acquérir cette force, le spiritualisme
a besoin de prendre un corps. Je crois, en effet, que tant qu'on regardera l'es-
prit comme substantiellement distinct de la vie, ou comme un principe aussi
indépendant de l'organisme que la vapeur de sa machine, les physiolo-
gistes continueront à ne s'occuper que de la machine, les philosophes que
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de la vapeur, et qu'on n'aura jamais que des matérialistes d'un côté et des
ontologistes de l'autre, avec mie physiologie et une philosophie toujours
désunies et éternellement stériles.
11 est visible pour tout le monde, que le spiritualisme proprement dit,
le spiritualisme de l'histoire, je veux dire la doctrine d'un être imma-
tériel uni au corps humain, substantiellement distinct de ce corps et
capable d'exister personnellement sans lui, il est visible, dis-je, que ce
spiritualisme a vécu. Cela est prouvé par son infécondité. Les sciences
n'entretiennent plus avec lui aucun rapport ; il est si loin d'elles qu'il ne
les anime plus.
C'est un grand malheur. Heureusement que les éternels principes du
spiritualisme ne sont pas inséparables du dualisme dont je viens de rap-
peler les deux facteurs. On s'est trop habitué à croire que ces principes
doivent périr si l'idée d'une âme immatérielle, substantiellement distincte
de l'organisme humain, n'est pas conservée : erreur décevante et dange-
reuse ; mais je ne me le dissimule pas, moi qui essaye de la renverser,
erreur qui régnera longtemps encore. Cependant, si le vitalisme organique,
qui tend de jour en jour à remplacer le vitalisme ontologique, s'établit
solidement sur les bases de l'anatomie générale nouvelle, on verra le spiri-
tualisme s'incarner lui-même, et l'esprit n'être bientôt plus considéré que
comme la plus haute expression de la vie. Cette conclusion est inévitable ;
on peut même prédire qu'elle hâtera l'avènement du vitalisme organique,
car on ne peut plus scinder F homme. Il n'y a que les systèmes opposés au
vitalisme, tels que la chimiâtrie et la médecine mécanique, qui soient
encore intéressés à retarder la chute du spiritualisme ontologique, parce
que ces systèmes ont besoin de ce principe pour se parer d'un dehors
d'unité et paraître vivants. Et pourtant, aujourd'hui déjà, ce spiritualisme
suranné ne se distingue plus de l'animisme dont la ruine est consommée.
Ici se présente une question très-grave.
Les croyances religieuses ont autant contribué que la science et la
philosophie à fonder dans le passé le spiritualisme ontologique ou le prin-
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cipe de la dualité de l'homme ; et je ne doute pas qu'aujourd'hui elles ne
soient encore le principal soutien de cette doctrine. On rencontre à
chaque pas des médecins, des physiologistes, des philosophes, des savants
de tout ordre, qui professent le mécanicisme et le chimisme les plus gros-
siers; qui, scientifiquement, ne s'élèvent pas même jusqu'à l'idée de
génération, d'évolution, de vie, d'unité organique, etc., et qui sont
fanatiques de spiritualisme. Pourquoi? Parce que des croyances, assurément
très-respectables, imposent à leur conscience bien plus qu'à leur science,
le dogme de l'immortalité d'une âme incorporelle. Aux yeux de la philoso-
phie et de la physiologie, ces savants, qu'ils le veuillent ou non, sont
complètement matérialistes. Ils se croient cependant spiritualistes, parce
qu'aux yeux de la foi, il suffit pour l'être, d'affirmer qu'on croit à l'exis-
tence d'une âme immatérielle distincte du corps, capable de lui survivre,
renfermant sans lui toute la personnalité humaine, quel que soit d'ailleurs
le matérialisme philosophique et physiologique qu'on professe.
Pour l'orthodoxie, on n'est spiritualiste qu'à cette condition ; et si on
ne confesse pas sans examen la double substance, on est atteint de maté-
rialisme, convaincu de repousser la croyance universelle à une autre vie,
et rayé de l'assemblée des esprits.
Nos Académies, sans exception, sont remplies de spiritualistes de cette
force; et le clergé, à tous les degrés de la hiérarchie, en regorge : maté-
rialistes et spiritualistes tout ensemble et sans le savoir : matérialistes
devant la science, spiritualistes devant la foi, ne faisant honneur ni à l'un
"ni à l'autre domaine, tous accusant notre époque de n'être ni sérieuse-
ment philosophique ni sérieusement religieuse.
La science doit-elle s'arrêter devant ces théories de la foi qui n'a pas
le droit d'en avoir? La foi doit-elle s'alarmer des progrès et des démon-
strations de la science au-dessus de laquelle elle prétend et doit prétendre
s'élever? Je ne le pense pas. Je ne donnerais pas ma croyance à une vie
au delà de celle-ci pour toutes les affirmations de la science ; et pourtant,
j'hésite beaucoup à reconnaître chez moi et chez mes semblables, l'exis-
tence d'un principe immatériel, substantiellement distinct de la nature
même de mon corps vivant et pensant.
Barthez, qui admettait « un principe vital, » voulait qu'on gardât sur la
nature, le mode d'union et le sort de ce principe « un scepticisme invin-
cible. » Je demande, et à plus forte raison, le même scepticisme, ou plutôt
la même réserve, le même respectueux silence sur tout ce qui concerne
cette physiologie de l'immortalité de l'âme qu'on voudrait nous faire. Nous
ne connaissons pas un mot des métamorphoses ultimes de la matière, des
transformations des corps et des forces à l'infini, des palingénésies que notre
monde peut encore éprouver, etc. N'est-il pas inconcevable que, ne sachant
rien, par exemple, sur les rapports de l'organisation de la substance ner-
veuse avec les propriétés sensibles représentatives ou affectives dont elle
jouit pendant la vie, nous ayons la prétention de savoir ce que devient
essentiellement celte substance après la mort?... Et pourtant, ceux qui me
reprocheront le plus d'enlever au dogme de l'immortalité de l'âme sa con-
dition fondamentale, la dualité de la nature humaine, ceux-là sont obligés
de croire à la résurrection des corps. Us ont oublié le mot de saint Paul :
Seminatur corpus morlale, surgei corpus spiritale. Il y a donc, même
d'après eux, un corps spirituel. Or, un corps spirituel ou spiritualisé est
toujours un corps. Qu'ont-ils donc besoin d'autre chose?
On m'a demandé aussi, pourquoi je tenais tant à reléguer dans l'his-
toire la notion d'une âme immatérielle, substantiellement distincte du
corps; et renfermant toute la personnalité humaine.
Je réponds que c'est par la même raison qui me fait combattre depuis
vingt ans la notion d'une force vitale distincte de l'organisme et ima-
ginée pour expliquer les propriétés des tissus et les fonctions des organes
vivants.
De même, en effet, que je suis convaincu, l'histoire en main, que quand
on admet une force de ce genre, on interdit aussitôt l'observation et
l'expérimentation ; que les études qui ont l'organisme pour objet, — ana-
tomie, recherches directes sur la constitution des corps, les forces de la
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nature, etc... — sont frappées d'immobilité, et que tout progrès scientifique
s'arrête, de même je suis convaincu que l'hypothèse d'une âme immatérielle,
donnée comme principe efficient de nos facultés intellectuelles et mo-
rales, anéautit toute recherche d'anthropologie et de physiologie cérébrale.
Imposez cette sorte de dogme à la science, et vous supprimez les admira-
bles travaux d'anatomie comparée accomplis depuis quatre-vingts ans sur
le système nerveux, travaux qui sont pourtant destinés à transformer la
philosophie; vous supprimez Gall et l'impulsion à jamais mémorable qu'il
a donnée à l'étude des appareils psychiques et à la psychologie; vous nous
renvoyez jusqu'à saint Thomas... Jamais vous ne stimulerez les savants à
pénétrer dans les mystères de l'organisme, dans ceux de l'encéphale, sur-
tout, s'ils sont persuadés qu'ils n'ont rien à y découvrir; que les ressorts
de la vie et de la pensée sont cachés dans une substauce inaccessible à
leurs recherches, et que le reste n'est, comme on dit à Montpellier, qu'un
« agrégat matériel » à l'analyse duquel la chimie peut suffire.
Si vous voulez que la science de l'homme marche en avant, livrez-la
donc à l'homme, et au besoin infini de connaître naturellement que Dieu
a mis naturellement en lui ; ne la transportez pas dans des régions pla-
cées au-dessus de la nature.
La différence qui existe entre les mystères de la nature et ceux qui
sont au-dessus de la nature, c'est que ceux-ci sont incompréhensibles, et
que les premiers sont intelligibles à l'infini. Le progrès se mesure au
nombre des entités inutiles qu'on supprime comme autant d'intermé-
diaires qui nous éloignent de la nature et de son esprit qui est Dieu, car il
faut s'élever jusque-là sous peine de ne pas entendre l'unité qui seule fait
la science. On donne avec raison le nom de matérialisme à la science
incomplète et sans vie qui ne monte pas jusqu'à cette unité suprême.
C'est donc en faveur du spiritualisme positif que je fais la guerre au
spiritualisme ontologique.
L'imagination joue, en effet, un grand rôle dans le spiritualisme ontolo-
gique et orthodoxe. Nos spiritualistes si épurés, matérialisent plus que
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personne leur âme prétendument incorporelle. Ils se figurent — et le mot
est exact — ils se figurent comprendre les conditions de l'existence à
venir, parce qu'ils imaginent que notre âme incorporelle, captive ici-bas
dans notre corps, s'envole toute seule dans un lieu et à une distance qu'ils
se figurent aussi ; et ils ne voient pas que se condamner ainsi aux figures
ou aux conceptions corporelles, est une contradiction choquante avec
l'idée d'immatérialité, et en même temps, une puérilité aussi indigne de
la foi que de la raison ! Il serait si simple et si vrai de s'incliner humble-
ment devant un mystère auquel on se sent attaché d'autant plus qu'on
cherche à l'expliquer moins!
Si, quand elle explore et découvre, la science, essentiellement progres-
sive, se croit obligée de se tourner du côté de la foi pour obtenir son
consentement; et si, lorsqu'elle plonge au sein de ses dogmes supra-
scientifiques ou surnaturels, la foi, essentiellement immuable, regarde du
côté de la science pour savoir ce qu'en pense celle-ci, la science et la foi
sont perdues. Pourtant, elles ne périront ni l'une ni l'autre.
Jusqu'à ce jour, les besoins scientifiques de l'homme et ses besoins
religieux, réels chacun dans son ordre, constituent par cela même deux
domaines tout à fait différents. Le naturel et le surnaturel sont comme deux
lignes parallèles : quelques prolongées qu'on les suppose, elles ne peuvent
jamais se rencontrer.
Il faut donc remettre à l'étude toute cette question du spiritualisme.
L'état de la physiologie le permet, tandis qu'il ne le permettait pas il y
a moins d'un siècle.
Saisissons-nous du doute méthodique de Descartes, ce doute philoso-
phique qui n'est pas une fin mais un moyen. Appliquée à la question du
spiritualisme, la méthode cartésienne, nécessaire à certaines époques
de l'évolution des sciences, peut instaurer la physiologie humaine, car
celle-ci est une et doit expliquer l'homme tout entier.
Les pages qu'on va lire n'ont pas d'autre prétention que de susciter ce
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doute rénovateur chez ceux qui auront la force de les prendre eu consi-
dération. Elles ne sont ni un Traité ni même un Mémoire ex-professo,
mais une manifestation toute de circonstance.
Chargé par l'Académie de Médecine de lui faire un Rapport sur les
travaux adressés pour le prix Civrieux sur celte question : Des phéno-
mènes psychologiques avant, pendant et après l'anesthésie provoquée;
et le Mémoire pour lequel je proposais une récompense, ayant été signalé
à l'animadversion des membres de la Commission comme entaché de ma-
térialisme, j'ai voulu m'expliquer devant l'Académie sur cette accusation,
et démêler ce qu'elle pouvait avoir de fondé, d'avec ce qu'elle avait d'évi-
demment aveugle.
Ce Rapport forme la première partie du petit travail qu'on va lire.
La seconde renferme quelques explications que je devais aux matéria-
listes de fait; — spiritualistes d'intention, — que mon spiritualisme orga-
nique a émus et troublés.
On y trouvera peut-être des expressions un peu amères. Ce qu'il y a
de plus amer, c'est d'avoir combattu pendant trente ans pour le vitalisme
et le spiritualisme, et d'entendre ces faux spiritualistes dont je parlais
tout à l'heure, vous reprocher leurs propres faiblesses et leurs contradic-
tions.
On sait maintenant dans quelle circonstance et pour l'accomplissement
de quel devoir j'ai été forcé de m'occuper encore de ces matières redou-
tables. Médecin avant tout, je n'y donne suite que parce que le sort de
la physiologie et, par conséquent, de la médecine m'y semble engagé.
Si on sépare l'esprit de la vie, le vitalisme organique auquel, suivant
moi, tous les progrès sont suspendus, et à l'instauration duquel je me
consacre dans toutes les bonnes occasions, luttera difficilement contre le
vitalisme ontologique dont les imaginations sont éprises.
Au contraire, si on sait fondre ces deux grands aspects de l'homme
dans l'unité de sa substance, on donne au principe de l'unité de la nature
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humaine la consécration de la science; on écarte à jamais de la physio-
logie l'oppression des sciences afférentes, et on lui rend son autonomie,
comme Stahl le voulait, mais d'une manière efficace et définitive.
Je mets donc les principes éternels du spiritualisme en rapport avec les
exigences de la science moderne ; j'aide à revivre cette noble philosophie
qui s'éteint dans son fier et stérile isolement ; et j'aide à vivre , s'il en
sent le besoin, le matérialisme qui meurt sous le poids de la lettre.
Il n'est pas au pouvoir d'un seul d'emporter ce grand résultat. Loin de
moi une prétention si haute. Mais je compte sur le sens commun, sur les
progrès continus de la science et de la raison, seules capables de chasser
à la longue de nos imaginations, les idoles orgueilleuses et intolérantes
qui nient la science là où elle est, et qui voudraient la mettre là où elle
ne peut pas être.
RAPPORT
A L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MEDECINE
SUR fiETTE QUESTION :
« Des phénomènes psychologiques avant, pendant et après l'anesthésie provoquée »
MESSIEURS ,
C'est une loi en histoire, que lorsqu'une vérité est nécessaire à la science ou
aux hommes, et que autour d'elle tout est prêt pour la recevoir, les observations, les
faits, les recherches, les découvertes de tout genre semblent se réunir pour hâter
son évolution et lui donner les derniers coups de la maturité. L'invention des effets
de l'inhalation de l'éther et du chloroforme en est un exemple. Elle est venue éclai-
rer à sa manière la physiologie du cerveau, et faire des facultés de l'encéphale
une analyse merveilleuse, que les vivisections et les maladies n'avaient jamais
donnée aussi délicate; et ce flambeau inattendu, elle l'a apporté à la science de
l'homme quand l'anatomie comparée, l'embryologie, l'histologie, la physiologie expé-
rimentale travaillaient de leur côté à montrer, les unes plus particulièrement la
pluralité des organes cérébraux, les autres plus particulièrement l'unité vraiment
animique qu'offre cet appareil dans la multiplicité hiérarchique de ses parties.
Mais, tandis que l'anatomie décompose les organes, que la physiologie expéri-
mentale décompose les fonctions, l'action des anesthésiques décomposant et recom-
posant rapidement les facultés encéphaliques, en fait l'analyse et la synthèse tout à
la fois et en un instant; et elle nous montre alternativement et inséparablement, la
nécessité des parties pour constituer l'unité et la présence de l'unité dans chaque
partie. C'est pourquoi cette découverte bienfaisante qui semblait n'apportera l'huma-
nité qu'un moyen de la soustraire à la douleur chirurgicale, lui apportait en
même temps un instrument pénétrant, subtil et presque spirituel d'analyse psycho-
logique, puisque, le plus souvent, elle ne conduit à l'anesthésie salutaire qu'après
avoir démonté les pièces de l'encéphale et les facultés psychiques correspondantes
depuis les plus éminentes jusqu'aux plus inférieures, de manière à révéler à l'obser-
vateur leurs rapports vivants et leur subordination nécessaire.
L'Académie a compris ce côté philosophique de l'étude de l'anesthésie provoquée,
et elle a voulu l'encourager en la donnant pour sujet d'un de ses prix; convaincue
qu'il y a là pour la science de l'homme une source féconde d'informations et de
progrès.
Elle a peut-être Instinctivement compris, — car les Sociétés savantes ont comme
1Û '
les peuples des instincts et des aspirations presque imperceptibles dans chacun
de leurs membres, — que si depuis longtemps la grande voix de la philosophie ne
■ se fait plus entendre, c'est que depuis quelque temps déjà elle n'a rien à dire, parce
qu'ayant épuisé et usé ses anciennes thèses, ses points de vue plus ou moins abs-
traits, elle a besoin de se rajeunir au contact de la science nouvelle.
Mais une fois la philosophie renouvelée par ce contact, elle devra réagir puis-
samment sur la science nouvelle, car aujourd'hui, celle-ci est bien plus remarquable
par l'activité des recherches, par la riche originalité des matériaux, que par le lien
général et l'élévation.
Notre sujet est psychologique, c'est-à-dire intermédiaire entre la physiologie et la
philosophie première ou la métaphysique. Tels sont, en effet, la place et le carac-
tère de la psychologie. Elle étudie l'esprit dans ses phénomènes comme la physio-
logie le fait pour toutes les autres fonctions et pour nos autres facultés. La philoso-
phie, au contraire, étudie l'esprit ou la pensée en eux-mêmes, c'est-à-dire dans
leurs lois générales et dans leur fond. Elle ne doit rien immédiatement à l'obser-
vation. Sa méthode est la réflexion, qui est le repliement de la pensée sur elle-même
ou l'étude de soi par soi, car la merveille de l'esprit proprement dit ou de la sub-
stance psychique que nous déterminerons plus tard avec l'auteur, c'est de se
connaître soi-même.
Les autres êtres sont simplement, c'est-à-dire que leur existence est aussi simple
que possible. L'esprit a comme une existence double : il est et il sait qu'il est, il se
saisit lui-même; être et se connaître sont pour lui une même chose. Aussi, depuis
Socrate, véritable père de la philosophie, parce qu'il lui a donné pour objet le nosce
teipsum, cette science est restée la connaissance de soi-même.
La psychologie, je l'ai déjà dit, est plus extérieure. Elle arrive à la pensée par
l'observation de ses actes, de leur évolution, de leurs rapports, de leur enchaîne-
ment, de leur logique enfin, car la logique n'est que le processus naturel des actes
de l'esprit.
Le mot de psychologie se traduit donc exactement par cette définition : la con-
naissance des fonctions spirituelles de l'encéphale humain, ou la physiologie des
parties supérieures du cerveau. Là, en effet, se trouve le trait d'union entre la phy-
siologie et la philosophie.
L'auteur du mémoire no 1, homme de talent, esprit indépendant et capable
d'idées générales, a senti et exprimé sommairement ces vérités dans son épigraphe
générale (il en aune ensuite pour chaque chapitre), empruntée à M. le professeur
Vulpian, et que voici :
« La physiologie doit servir de guide à la philosophie; celle-ci doit la suivre
presque pas à pas de peur de s'égarer complètement. »
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Cela vous donne du même coup et l'esprit du mémoire et l'école philosophique à
laquelle l'auteur appartient.
Il est évident que quelque soin et quelque précision physiologiques qu'il ait mis
à observer et à analyser les "phénomènes psychologiques avant, pendant et après
l'anesthésie provoquée, quelque expérience qu'il ait par lui-même du détail, et si je
peux ainsi dire, de la clinique de ces phénomènes, ce qui l'a tenté dans notre
question, c'est son côté psychologique et surtout philosophique. Sous ce rapport
général, il a donc correspondu aux vues de l'Académie.
Notre auteur se proclame hautement positiviste en philosophie. Il l'est peut-être
moins qu'ii ne croit, car il ne dédaigne pas la métaphysique, si l'on en juge par
l'épigraphe de son premier chapitre, puisque une épigraphe résume en général la
pensée et les tendances de celui qui l'adopte. Celle-ci n'est pas empruntée à un
savant, mais à un poète philosophe, M. Eugène Pelletai!. Je la cite : « A quoi bon
la métaphysique? C'est le mot d'ordre aujourd'hui. A quoi bon la neige sur la mon-
tagne? répondrai-je à mon tour : on ne vit pas là-dessus. Je le reconnais volontiers ;
mais cette neige suspendue à mi-côte du ciel, tient dans son urne de glace la source
de toute rivière. Sans être la vie elle-même, ni la moisson, elle verse cependant
partout la sève et l'abondance. »
C'est reconnaître sous une belle image la grandeur et l'utilité de la métaphy-
sique. Cette science première remplit, en effet, à l'égard des sciences qui ont pour
objet la force et la vie, le même rôle que les mathématiques à l'égard des sciences
qui ont plus particulièrement pour objet la quantité et le nombre; et le positivisme
qui rejette la métaphysique, devrait, pour être conséquent, rejeter les mathéma-
tiques. On verra tout à l'heure que toutes ces considérations étaient nécessaires.
Entrons maintenant avec l'auteur dans l'anesthésie provoquée et ses phénomènes
psychologiques.
Ne pouvant le suivre pas à pas dans les développements physiologiques et philo-
sophiques étendus et disséminés qu'il a donnés aux faits fondamentaux de son
mémoire, je vais vous en lire textuellement les conclusions. Elles vous donneront
une idée nette de ces faits et des vérités positives qui en découlent immédiatement,
car ces conclusions sont précises, claires et très-bien faites ; mais elles ne vous don-
neront pas les conclusions philosophiques de l'auteur, ses opinions plus générales
et la doctrine à laquelle il attache certainement plus de prix qu'aux faits qui en ont
été le point de départ. C'est pourquoi je résumerai moi-même cette doctrine en l'ap-
préciant ainsi que la philosophie nouvelle qui naît et se dessine à l'ombre des
recherches de tout genre auxquelles on se livre depuis cinquante ans sur le système
nerveux en général et sur le cerveau en particulier.
Voici d'abord Vanesthésiologie de fait et les conclusions sèches du mémoire
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J'abrégerai ou je retrancherai tout ce qui ne sera pas nécessaire à l'édification de
l'Académie.
I. La succession des phénomènes produits par les anesthésiques peut être considérée comme
formant quatre périodes distinctes :
1° Action locale ;
2° Action intime ou psychique ;
3° Prédominance des actions réflexes ;
W Période de cadavérisation.
II. L'anesthésie est une ivresse provoquée. Les effets des anesthésiques sont comparables à
ceux de l'alcool. Ils sont de même nature. Ils diffèrent par la quantité et non par la qualité.
Tous les anesthésiques produisent des effets semblables. Leur promptitude et leur profondeur
d'action tiennent à leur nature chimique.
III. L'anesthésique s'interpose entre les pôles des molécules, les écarte; mais il n'est pas
stable, l'économie s'en débarrasse. Chaque anesthésique a sa manière particulière de s'inter-
poser entre les molécules, d'y rester plus ou moins longtemps. C'est ce qui explique leurs effets
si différents.
IV. Il y a en outre un autre mode d'action sur les cellules ou fibres cérébrales. Le chloro-
forme, tous les anesthésiques puissants ou dont les effets sont très-prompts agiront souvent
ainsi. Il y a arrêt sur place, catalepsie, pour ainsi dire, des fibres cérébrales. Un mouvement
commencé est ainsi enrayé. Si l'action de l'anesthésique est supprimée aussi vite qu'elle est
survenue, ces fibres reprendront naturellement le mouvement qu'elles étaient en train défaire.
Il y a donc disparition de la conscience avant l'action complète et prolongée des anesthésiques.
Au réveil, l'intelligence reparaît et continue la série de ses manifestations interrompues par
l'anesthésique.
V. Nous admettons trois grands centres superposés l'un à l'autre, placés pour ainsi dire sui-
vant une progression décroissante, ou échelonnés selon leur degré d'importance au point de
vue de la vie elle-même de l'être. Au-dessus de tout, le moi; puis au-dessous, les instincts
avec les facultés de second ordre, ensuite la moelle. Les anesthésiques, par leur mode d'ac-
tion, donnent raison à cette manière de voir. Ils agissent d'abord sur te moi; l'individualité
est atteinte, et la perte de la sensibilité est accompagnée de la perte des mouvements volon-
taires. Puis, leur action porte sur les instincts; et enfin ils s'attaquent à la moelle, aux fonc-
tions nécessaires à l'existence.
VI. C'est ainsi que la mort peut arriver.
Les individus anesthésiés peuvent mourir par syncope ou par asphyxie. Si la mort arrive au
commencement d'une anesthésie, ou dans le cours de celle-ci, alors que le sentiment du moi
n'est pas encore annihilé, il faut l'attribuer à une syncope. Si la mort arrive plus tard on
pourra presque toujours accuser l'asphyxie.
On peut, pour faciliter l'étude des modifications qu'éprouvent les facultés intellectuelles les
faire rentrer dans quatre catégories distinctes.
VII. Conservation complète de l'intelligence.
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Les cas de conservation complète de l'intelligence, du moi sont impossibles quand l'anes-
thésique est bien administré.
L'attention a une tiès-grande influence (pour retarder l'anesthésie du moi) surtout avec les
anesthésiques dont l'action sur le cerveau exige un certain temps pour se manifester. Avec le
chloroforme que nous prenons toujours comme type des anesthésiques puissants, ces cas sont
impossibles.
VIII. Intelligence conservée, puis modifiée.
La plupart des cas rentrent dans cette catégorie. L'individu résiste d'abord, puis forcément
son attention faiblit, et dès lors les facultés cérébrales qui paraissaient n'attendre que ce
moment, s'égrènent et disparaissent : l'association des idées, la comparaison, le jugement
s'en vont ainsi les uns après les autres. La mémoire persiste la dernière. (J'ajoute entre
parenthèses, la raison de ce fait qui n'est pas dans les conclusions, mais qui est dans le corps
du mémoire, à savoir, que cette persistance de la mémoire lient à ce qu'elle est la plus ins-
tinctive de nos facultés intellectuelles).
Le premier sommeil est surtout accompagné de rêves, fréquents avec retirer, rares avec le
chloroforme. Ces rêves se développent sous l'influence des mêmes causes qui font naître les
songes du sommeil ordinaire. Ils sont d'après leur mode de production, sensoriaux, extra-
crâniens ou encéphaliques. Quant à leur caractère, ils sont en rapport avec les habitudes, les
travaux, les professions, certains sentiments ou certaines passions des individus aneslhésiés.
Les dernières impressions ressenties par le malade au moment de l'annihilation de la cons-
cience, influent sur le caractère du rêve. On peut voir au réveil la continuation d'un rêve
commencé pendant l'anesthésie. Les malades oublient complètement qu'ils ont été anesthésiés
ou interprètent mal les sensations qu'ils ont éprouvées. La notion du temps, l'idée de durée
n'existent plus.
IX. Intelligence pervertie, puis annihilée. — L'action de l'anesthésique se fait promptement
sentir ; les individus sont disposés aux rêves encéphaliques ; ils sont souvent bavards ou turbu-
lents.
X. Intelligence, moi, annihilés d'emblée. — Il y a annihilation immédiate, foudroyante des
facultés psychiques. Ces cas sont fréquents chez les enfants, chez les personnes qui résistent
peu ou qui absorbent avec facilité l'anesthésique qu'on leur donne. Le chloroforme agit souvent
ainsi.
On peut anesthésier des personnes endormies; et la transition entre ces deux sommeils
peut être assez insensible et assez douce pour ne pas leur faire comprendre ce changement.
Au réveil, elles ne se douteront pas de tous les événements qui auront pu se passer pendant
leur nouveau sommeil.
XL Au réveil du sommeil anesthésique, les facultés psychiques se présentent dans un ordre
inverse à leur disparition. L'intelligence peut revenir au milieu d'une opération et alors que la
sensitivité est abolie. C'est le phénomène dit ini&Urgeoce de retour. Les individus peuvent
rester dans cet état assez longtemps. S'ils sor^e^nEuv^iv^nesthésiés, ils ont tout oublié au
réveil. f^^^l *''^\
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Parfois, les individus aneslhésiés paraissent au réveil être dans le cas des aphasiques. Cet
embarras dans le mécanisme cérébral peut durer assez longtemps.
L'usage trop fréquent, l'abus des anesthésiques peuvent conduire à la perte des facultés
mentales ou à un abrutissement comparable à celui des fumeurs d'opium.
XII. La volonté est vite supprimée par les anesthésiques, car le phénomène qui doit la
constituer (moi, sensibilité psychique) n'est plus possible.
Quand les plus hautes fonctions des centres nerveux sont abolies, les mouvements dils
réflexes apparaissent dans toute leur force et dans toute leur variété. Les cris, les plaintes, les
signes extérieurs de la douleur, caractérisés comme réflexes, se produisent rarement dans
l'anesthésie, surtout quand celle-ci est produite par le chloroforme. Ils tiennent à une
anesthésie trop faible ou mal dirigée.
Les sujets aneslhésiés qui paraissent souffrir pendant les opérations, et qui déclarent ensuite
n'avoir rien senti, ont souffert réellement. Il n'y a pas eu douleur, élaboration intellectuelle,
mais douleur résultante, organique et inconsciente des tissus attaqués. Ils n'ont pas oublié
leur douleur comme on l'a dit. Le jugement et la mémoire n'existaient pas.
XIII. Les anesthésiques portent d'abord leur action sur la. sensibilité. Us l'excitent, rémous-
sent ou la faussent. Us agissent ensuite sur la sensitivilé, celle-ci, moins fragile et comme
inhérente aux tissus, résiste davantage.
Tous les points de la peau ne sont pas aneslhésiés en môme temps. Cela tient aux divers
degrés normaux de la sensilivité de ces parties.
Les tissus érectiles du corps conservent leur propriété essentielle assez longtemps el la
reprennent très-vite.
Des attouchements directs sur les organes génitaux ou des manoeuvres externes dans leur
voisinage peuvent provoquer l'érection alors que l'anesthésie n'est pas complète.
La sensitivité indiquée par le globe de l'oeil est le meilleur guide pour le chirurgien. D'après
elle, il sait si l'anesthésie est légère ou profonde.
Quand les individus sont longs à se réveiller, il suffît de les appeler très-haul par leur nom
pour les faire sortir aussitôt de leur torpeur.
La sensibilité supérieure revient ordinairement la première, la sensilivité ensuite. Parfois
un sommeil naturel succède sans transition à l'anesthésie.
Tels sont, Messieurs, les matériaux positifs ou cliniques que nous donne le mé-
moire n° 1.
Vous avez dû remarquer pourtant, que quelques-unes de ces propositions som-
maires supposent des opinions ou des théories antérieures : Ainsi, les conclusions
troisième et quatrième donnent une explication du mode d'action des anesthési-
ques; plusieurs autres, une subordination hiérarchique des centres nerveux et une
localisation correspondante de leurs facultés, puis une distinction nouvelle de la
sensibilité, etc. C'est l'examen de ces quelques conclusions doctrinales et des opi-

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