Le "statu quo", ou le dialogue du mois d'avril, petit conte moral , par Ch. D******, ancien professeur de rhétorique en l'Université de France

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L.-G. Michaud (Paris). 1814. France (1814-1815). In-8 °. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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LE STATU QUO,
ou
LE DIALOGUE DU MOIS D'AVRIL,
PETIT CONTE MORAL;
PAR CH. D******,
ANCIEN PROFESSEUR DE RHETORIQUE EN L'UNIVERSITÉ
DE FRANCE.
A PARIS,
L. G. MICHAUD, IMPRIMEUR DU ROI,
RUE DES BONS - ENFANTS, N°. 34.
JUILLET, 1814.
LE STATU QUO,
ou
LE DIALOGUE DU MOIS D'AVRIL;
CONTE MORAL.
Honni soit qui mal y pense.
A LA nouvel^ bien confirmée de tout le
succès de la contre-révolution, Mme. de
Luxeuil se crut perdue. Ses plus intimes
amis, non moins inquiets, pensaient à se
rendre auprès d'elle, quand ils en reçurent
l'invitation par écrit. M. Raflaut, toujours
empressé, toujours exact, arriva le premier.
Vert encore, grand et sec, là malignité d'un
public jaseur se plaisait à trouver dans sa
physionomie ce je ne sais quoi de judaïque
imprimé dans ses actions. Le père avait il-
lustré le barreau de sa province. Jaloux
d'une autre gloire, le fils jugeait plus utile
de s'engager dans des spéculations et des
1..
(4)
calculs que n'eût pas désavoués Michel.
« Eh bien ! mon cher Raflaut, concevez-
vous un pareil dénoûment ? Redevenir ce
que l'on était il y a vingt-cinq ans !.... —
Mais, Madame, je ne vois pas trop en quoi
le nouvel ordre de choses peut vous être pré-
judiciable : c'est à moi qu'il conviendrait....
— Comment, Monsieur? Cet imbécille de
mari dont une loi secourable m'avait débar-
rassé, ne va-l-il pas se représenter, armé de
son contrat, fier de ses malheurs et de son
exil?.... Une inclination, qu'à l'exemple de
bien des femmes je crus exclusive, lorsque
mes désirs n'embrassaient réellement que
des idées d'indépendance, enchaîna mon
sort à celui d'un homme, qui né tarda pas
à me faire sentir combien il s'en fallait qu'il
fut pour moi tout le mariage. J'aime à me
rappeler cette expression de je ne sais plus
quel auteur (1), que, nouvel Arnolphe, il
avait soin, de temps a' autre, de me faire
lire, traduit de sa façon. Riche, jeune, et
peut-être belle, du moins je me l'entendais
dire, je recueillis bientôt des hommages
(1) TACITE, Moeurs des Germains.
(5)
dans tous les cercles. Les prévenances les
plus délicates m'étaient prodiguées à l'envi.
Toutefois une vague inquiétude , comme
portée dans mon esprit par ce nuage d'en-
cens, fit place en peu de jours au dépit lé
plus profond. Mon mari m'aimait sans douté ;
mais sa tendresse se montrait sons des for-
mes si lourdes, si maussades, qu'en vérité je
ne pouvais m'émpêchef de fondre eu larmes ,
en considérant à quelle distance le laissaient
loin d'eux ces jeunes gens aimables que je
rencontrais partout sur mes pas. Je devins
sombre, rêveuse. Insensiblement le goût de
la solitude me gagna. Je voulus examiner à
loisir les sensations' nouvelles qui se pres-
saient dans mon coeur. Ma santé d'ailleurs
demandait un séjour de quelques mois à 1a
campagne. Je partis.......»
Mme. de Luxeuil se tut à ces derniers mots.
Une sorte d'embarras se peignait dans ses
traits. Enfin, d'un ton demi-modeste, et ti-
rant d'une cassette voisine un petit registre
dépositaire de ses souvenirs : « Monsieur,
je ne puis mieux achever, qu'en laissant
parler mes Mémoires, puisqu'ils commen-
cent précisément à cette époque de ma vie.
(6)
« J'étais assise à l'ombre d'un vieux chêne,
» les regards arrêtés sur la pelouse bordée
» de rosiers, qui s'étendait devant moi.De
» nombreux papillons, aux ailes richement
» nuancées, portaient de fleurs en fleurs
» d'inconstants hommages. La jeune fau-
» vette, dont j'avais remarqué sous la feuillée
» les ébats amoureux, ne recevait déjà plus
» les soins du même amant ; et j'observai
» même que les tourterelles, présentées par-
» tout comme l'emblême de la plus scrupu-
» leuse fidélité, ne se piquaient pas davan-
» tage de soutenirleur réputation (1). Une
» génisse, qui paissait sous mes yeux, se mon-
» trait indifféremment aimable aux robus-
» tes Courtisans qui codaient autour d'elle....
» Eh quoi ! me dis je , la nature, complai-
» sante et facile pour ces êtres privés de rai-
» son , sera-t-elle moins; indulgente pour
» nous ? Une voix secrète m'entraîne à cher-
» cher le bonheur ; mais, comme tout change
» et se succède: rapidement dans le monde,
» ce bonheur ne peut consister dans la pos-
» session continue du; même objet. La sa-
(1). Voyez BUFFON , Histoire naturelle.

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