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Le témoin des Salomon

De
280 pages

Résultat des coïncidences superbes de l’existence, une femme venue de loin se retrouve sur les îles Salomon, aux antipodes de tout ce qu’elle a pu connaître en cinquante années de vie. La solitude est propice aux bilans, à la nostalgie, à l’interrogation sur les choix effectués au fil du temps. Du temps, Francine en a passé beaucoup à reconstituer la vie d’un homme aimé, qui un jour l’abandonna. L’entourage mélanésien et la différence renforcent les perceptions, stimulent les possibles. Pour une fois, elle se sent à nouveau très proche de l’homme dont les pas obstinément se sont inscrits dans les coins les plus reculés du monde. Désormais apaisée, conciliant les mythologies aussi bien qu’elle associe les sciences naturelles et le rêve, elle peut se laisser aller à franchir une porte. Au-delà, ce sera peut-être la rencontre,

ou de nouveaux espaces à parcourir. De l’Asie à l’Europe, de l’Europe à l’Océanie, pourquoi partir si ce n’est pour aller au bout de la quête ? La quête de soi. La mort peut-être aussi.

Un roman complexe avec une superbe fin. Une écriture somptueuse. Des pages très belles sur la marche, les steppes de l’est de l’Europe, les raisons du voyage ; des lignes très justes sur l’arrivée dans des lieux inconnus, le sentiment d’étrangeté, l’envie de repartir…


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couverture
 

Une femme se retrouve sur les îles Salomon, aux antipodes de tout ce qu’elle a pu connaître en cinquante années de vie. La solitude est propice aux bilans, à l’interrogation sur les choix qu’elle a effectués au fil du temps. Du temps, Francine en a passé beaucoup à reconstituer la vie d’un homme aimé, qui un jour l’abandonna.

L’entourage mélanésien et la différence renforcent ses perceptions, stimulent les possibles. Pour une fois, elle se sent à nouveau très proche de l’homme dont les pas, obstinément, se sont inscrits dans les coins les plus reculés du monde. Sur ces îles qui la perturbent, elle comprend qu’elle franchit une porte. De l’Asie à l’Europe, de l’Europe à l’Océanie, pourquoi partir si ce n’est pour aller au bout de la quête ? La quête de soi. La mort aussi.

 

Du même auteur

 

Retour en Éthiopie, Actes Sud, 1990

 

Un printemps en Sibérie, Actes Sud, 1991

 

Les trois verres de thé du cheikh Sidi Othman,
Actes Sud, 1996

 

Le rêve de l’ethnologue, collection Afat Voyages, 1997

 

Passeport pour Sydney, Actes Sud 2000

 

« Teraï ou Muraille », in Le Journal des Lointains,
Buchet-Chastel, 2005

 

S’y retrouver dans les étoiles, Actes Sud 2003,
coll. Comprendre avant d’apprendre

 

La terre sous nos pieds, Actes Sud 2003,
coll. Comprendre avant d’apprendre

 
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Marc de Gouvenain

 

 

Le Témoin

des Salomon

 

 

 

 
 

À tous ceux, femmes, hommes et lieux,

qui sous leur vrai ou un faux nom, réels,

romancés ou imaginaires, figurent dans ce récit.

 

« Car voici qu’il a définitivement été arrêté dans une délibération du Seigneur que les Huns devront pénétrer dans les Gaules et les dévaster à la façon d’un très grand ouragan. Prends donc maintenant cette décision, fais diligence, mets de l’ordre dans ta demeure, prépare ta sépulture, cherche un linceul propre. »

Grégoire de Tours, II V

 

Mon cheval fume dans la pénombre jetée des plus hautes branches. L’air est humide, la terre couverte de feuilles détrempées et pourrissantes. Les troncs des châtaigniers et des chênes, tiges lisses ou craquelées, forment barrière de toute part, se referment derrière moi comme si je n’étais pas venue par un chemin et, devant, obstruent vite un passage cru possible. Un sentier existe pourtant, une horizontale aberrante dans ce hérissement issu de la terre et barrant le ciel, qui voudrait unir terre et ciel mais exclut l’un et l’autre.

Les sabots de mon cheval s’enfoncent dans les feuilles gorgées d’eau et qui ne craquent plus. Je n’ai pas froid, je suis bien, me sens en harmonie. J’ai jeté mon casque en métal dans un creux de broussailles. À moins que je ne m’en sois pas coiffée ce matin en partant ? Depuis plusieurs heures maintenant je parcours campagnes et bosquets, longe l’orée des bois et m’y enfonce parfois, afin d’éprouver régulièrement l’utile sentiment de crainte qui me rend plus attentive lorsque je dois quitter l’abri des arbres.

Un air plus frais, plus mobile, se pose sur mon visage et mes mains, un air parfumé par les pins dressés à la lisière du bois. Le cheval s’arrête, il a compris quand j’ai relâché les rênes. Il étire l’encolure et, là où les aiguilles ne forment pas de nappes sèches et lustrées, il fouine des naseaux dans quelques touffes de bruyère poussant entre les rochers. Devant moi, une longue pente dépourvue d’arbres se termine par une bande broussailleuse sous laquelle coule certainement un ruisseau. Au-delà, la nappe de terre ocre clair, soigneusement sillonnée par l’homme sur ce flanc, remonte, puis forme une succession de bosses, certaines boisées. Plus loin encore, là où la terre forme une ligne noire au pied du ciel immense parcouru de lourds nuages bas, montent des fumées. Une sur ma gauche, deux vers la droite, la première s’effilochant dans ce qui doit être le tourbillon de vent alentour de l’averse dont je vois les stries sombres. Je relève mon col racorni, me hausse sur mes étriers et resserre les pans de mon manteau de cuir sur mes cuisses. Ce vêtement n’est pas celui que je porte d’ordinaire, pourtant je l’ai enfilé ce matin à l’aube, ainsi que le bonnet de cuir aux oreillettes en fourrure, pour ressembler à ceux que je suis chargée d’espionner. Mais où sont-ils ? Les fumées, dont l’une se renforce en volutes noires et les deux autres s’estompent, attestent de leur passage mais ne renseignent en rien sur leur présence. Ils vont si vite sur leurs chevaux, et se comportent comme l’averse, déjà fondue dans les rouleaux blancs qui coiffent la colline sur ma droite. D’ici, je n’entends aucun bruit sinon celui des branches qu’agite parfois le vent et le clapotis des gouttes qui s’en détachent, bien différent du crépitement que faisait la pluie tout à l’heure. Pourtant, dès que je cesse de détailler ces ondulations, ce ciel, ces arbres, ces bruits, je sais où sont les hommes que je cherche, car je sens où ils s’installent. Je le sens dans ma tête, mes épaules, mes seins et au frémissement dans mon ventre. Je m’approche d’eux, je passe progressivement dans leur camp, je deviens comme eux. Sauvage, animale.

Un souffle de vent, malgré de multiples détours et ressauts, arrive toujours là où il le doit. Je retrouverai ceux vers qui tout me porte. Les autres, ces gens qui m’ont envoyée et que déjà j’oublie, ont commis une erreur : ils m’ont choisie parce que depuis toujours je connais les chevaux, les forêts et les langues étranges. C’est vrai, de la sève de hêtre coule dans mes veines, je sais distinguer crissement de patte d’écureuil et écorce qui bat au vent, les chevaux m’écoutent, je parle turc et mongol. Mais quelle erreur ! Il ne fallait pas me demander d’enfiler ce manteau de cuir, de monter sur ce cheval capturé, me donner ces armes d’homme. L’odeur de vieille peau unie à celle de mon corps m’enivre. Mon ventre et mes cuisses ne font plus qu’un avec le cheval. Mes yeux se plissent, se brident. Sur le dessus de mes bras la peau n’a même plus un duvet. Je ne tends pas les rênes, ne pique pas des talons, ne dis rien, mais je pense départ, et mon petit cheval brun trotte maintenant en longeant le bois. J’ai laissé par terre mon épée et mes fibules romaines, jeté les étriers et, courbée sur l’encolure, les pieds arqués dans les sangles de cuir qui se tendent contre l’intérieur de mes cuisses, c’est maintenant du bout d’un javelot au manche de bois grossier que j’écarte les quelques branches basses qui gênent mon passage. D’ici une heure ou deux je verrai le camp des Huns. J’ai beaucoup à leur dire sur les portes et les défenses de la ville. Je ne reviendrai pas raconter le nombre des chariots, l’importance de la horde.

 

Depuis des années, régulièrement, je rêve ce parcours, cette progression en forêt. Île-de-France, Champagne, basses Ardennes, jamais ce n’est le même endroit vraiment, jamais un lieu précis que j’aurais pu connaître. Aucune fois le paysage n’a été grandiose ou trop caractéristique. Le décor est la simplicité et la douceur des terres d’Europe occidentale, quelques bois, un ciel somme toute tranquille. Et les fumées qui grimpent. La plupart du temps je suis à cheval, quelquefois à pied mais accompagnée d’animaux, un ou plusieurs, chiens sur le chemin ou sangliers proches dans le sous-bois. Une fois, même, j’ai progressé en traîneau à chiens — sans neige ! D’autres fois en chariot rudimentaire.

J’avance donc, choisie pour ma « sauvagerie » par une civilisation qui veut en savoir plus sur des Barbares qui la menacent. Je suis censée connaître les plantes, avoir vécu au rythme de la nature. Faute de meilleur interprète, les gens des villes me considèrent capable de comprendre les peuples des steppes, cavaliers avides d’espace. Je suis, pour eux, l’espionne idéale. Ils ignorent ce que je suis vraiment, car au fur et à mesure de cette progression, mon vêtement se transforme, mon corps se modifie. Mon esprit ne change pas, cependant, il est déjà prêt, tout disposé. Ma trahison m’apparaît inévitable mais n’a rien de tragique, n’est ni théâtrale ni excitante, pas même vécue avec nervosité, c’est au contraire un immense bonheur qui m’envahit, tranquille, progressif. J’avance, me transforme, me sens unie à la nature et aux hommes qui y ont placé leurs divinités. Je suis paisible, en transition, comblée par ce lent passage, et je me sens bien.

 

Les petits chevaux sombres attendent devant la villa romaine. Sur leur dos, comme un appendice au corps des bêtes, les hommes trapus, bras nus mais la tête dans la fourrure — des chefs sans doute —, regardent leurs hommes piller la riche demeure. Dans le fond, on charge des coffres, des torchères, des vases. Sur le seuil, entre cavaliers et marches, deux cadavres, l’un écroulé à plat ventre, dans sa toge blanche, les pieds nus sur le marbre, la tête dans l’herbe f leurie. L’autre est sur le dos, la tête rehaussée par une marche. Le sang brille sur les dalles lustrées. Près du pater mort, sa famille à genoux, une vieille femme le visage enfoui dans les mains, un jeune homme l’air hagard, un enfant en pleurs agrippé à l’épaule de sa sœur et qui, par son geste, a fait glisser le vêtement et dénudé les seins de la jeune fille. Sur les marches du seuil, trois hommes en casaque de peau et bonnet de cuir sortent une femme. Elle se débat, hurle. Elle est hissée par les hommes, ses pieds seuls sont nus et battent l’air, mais des bras puissants l’entourent. Des mains la touchent et auront vite fait d’arracher les soies légères et candides qui la voilent. De délicieuses glycines grimpent contre les murs. La façade de la villa romaine est beige dans sa partie supérieure, rouge sang séché en bas, jusqu’à hauteur de coude.

Quand je regarde ce tableau, d’une part mon ventre, mes sens, m’identifient à la femme ou la jeune fille, d’autre part ma tête me dit que je suis un des hommes à cheval.

 

1

 

L’histoire que maintenant je commence à raconter est celle d’un naufrage. Le mien. Celui d’une femme seule dans une chambre d’hôtel, sur une île à l’autre bout du monde, aux antipodes, région dont les habitants sont censés évoluer la tête en bas. Je m’appelle Deux-Yeux quand je pense à lui, à l’homme qui m’a donné ce surnom il y a très longtemps. Un homme que je n’ai jamais revu et dont je n’ai depuis, à de rares exceptions près, jamais parlé à personne. Je m’appelle Francine aussi, prénom que j’ai toujours trouvé assez ridicule, et dont le choix, pour ce que j’en sais, fut fait par mon père, immigré italien, fier de souligner ainsi son appartenance à un nouveau pays. Un père qui pourtant ne m’a jamais appelée par mon prénom, ou si peu puisqu’un jour il est parti personne ne sait où, abandonnant ma mère, et moi avec, bébé d’un an.

Le bateau qui m’a amenée sur l’île des antipodes est celui de la vie, des hasards, des coïncidences, et de mes désirs, je dois l’avouer. Personne ne m’a obligée à traverser le monde pour venir ici. Mon destin n’est point sans un brin d’assentiment de ma part, et pour moi ce naufrage ne signifie pas obligatoirement catastrophe. Au bateau qui sombre corps et biens et ne laisse aucun survivant, je préfère mentalement la rive proche atteinte, l’épave utilisée. Robinson, après tout, ne devait pas se sentir si mal sur son île ; il avait enfin le temps de réf léchir et de batifoler librement ! Et puis, à l’idée d’île déserte n’associe-t-on pas toujours le choix draconien d’un livre préféré, d’une unique musique qu’on écouterait durant des mois, d’un objet qui pallierait l’absence de tous les autres ? À cette question exclusive, pour ma part j’ai répondu : j’irai aux Salomon en compagnie mentale de l’homme qui m’a aimée, il y a bien longtemps de cela, et qui depuis n’a cessé de me hanter. L’homme dont l’irréelle permanence m’accompagne aujourd’hui, planche à laquelle je m’accroche dans une vie broyée, non, j’exagère, bousculée par la tempête.

Consciente que le navire prenait l’eau, ayant même choisi de le mener au naufrage, j’avais rassemblé ce que je voulais en conserver : deux sacs de voyage pleins de ce que je pensais nécessaire à mon séjour sur les îles Salomon, un séjour dont je ne sais pas grand-chose sinon qu’il pourrait ressembler à celui qu’y fit récemment l’homme qui, des années et des années plus tôt, m’a surnommée Deux-Yeux. J’ai emporté aussi ce que j’appelle le Coffre au Trésor, une petite cantine métallique dans laquelle, depuis longtemps, je rassemble tout ce qui a trait à ce Frédéric qu’il m’est arrivé d’appeler « mon magicien », « mon mage », « mon sage » et autres signes de vénération, puérile peut-être, mais on peut bien être mûre et puérile à la fois, il me semble. Une petite cantine donc, à demi remplie seulement de bribes de la vie d’un individu dont je connais les traces et l’apparence, pas forcément la vérité par conséquent. De mes lectures, des livres qui enseignent mieux la vie que quiconque, j’ai entre autres retenu ce bel oiseau bariolé qui n’était qu’une pie peinte.

Jusqu’à mon arrivée sur l’île, chercher, remonter des traces était depuis des années l’activité principale des mondes secrets de Francine, cette femme que parfois je regarde vivre et qui doit être moi. Quand, laborantine pour gagner sa vie, assistante de chercheurs en neurologie animale, Francine n’était pas à son travail d’observation de singes en pseudo-liberté, de beagles amputés des cordes vocales et de rats aux lobes cervicaux percés d’électrodes ou quadrillés de fils conducteurs minces comme des cheveux, elle passait son temps libre à étudier l’Histoire, à lire et essayer de comprendre le fonctionnement des sociétés humaines d’autrefois. Connaître comme si je les avais vécus des événements vieux de plusieurs siècles comblait peut-être l’ignorance sur ma propre et proche origine.

Dans les récits de migrations ou de guerres très anciennes, de cette période que les historiens classifient « Invasions barbares » et qui m’avait attirée dès l’adolescence, je percevais la chasse, l’œil aux aguets, l’inquiétude, des impressions qui concordaient avec ma propre vie. Des cliquetis d’armes blanches et des gémissements d’armées mourantes formaient un fond sonore à une généalogie que j’aimais me construire, nous construire. Nous, car je suis à la fois elle et moi, Deux-Yeux et Francine. Deux yeux pour un seul visage, deux vies derrière le même visage.

 

2

 

Il s’agit donc d’un naufrage. Celui d’une femme dans une chambre d’hôtel à l’autre bout du monde. Elle s’appelle Deux-Yeux, je vais bientôt avoir cinquante ans, non, j’avoue, je les ai, et c’est aux îles Salomon que je me trouve. « Naufrage ! », dis-je tout haut entre les quatre murs, en pensant au navigateur Lapérouse qui disparut dans la région, et parce que les cocotiers que je vois par la fenêtre me font penser à Robinson, mais surtout parce que je suis seule, échouée dans une chambre dont la fenêtre donne sur la mer. Naufrage, cependant, ne signifie pas nécessairement catastrophe mentale. S’il est un désastre — outre ma fixation sur un homme auquel à la fois je me voue et essaie de ne pas penser —, c’est ce début de peau fripée sur le cou que j’observe dans le miroir mal éclairé de la salle de bains. Un cou qu’il me faudra exposer, sous ces climats imposant t-shirt ou chemisier ouvert. Et s’il en est un autre de désastre, peut-être ces paillettes grises que j’écarte à la racine de mes cheveux, là où ils poussent et n’ont pas été teints par le henné brun qui, Dieu merci, puisque je n’ai jamais changé de coiffure, m’autorise à croire que je suis encore gamine, ou que j’ai encore vingt ans, disons trente pour être moins prétentieuse.

L’âge n’est pas une idée qui panique Francine, pourtant. On lui a parfois demandé de dériver la pensée, de canaliser la mémoire d’un être vivant — singe ou chien — vers des enregistreurs et des modules de stockage, elle a branché des cerveaux sur des ustensiles dénués de vie et les a ainsi emplis d’âme. Elle sait, elle l’a toujours dit, que les dégradations ne sont pas des tragédies tant qu’elle gardera ses yeux pour voir, et ma tête pour y vivre.

Un naufrage, me dis-je encore, dans cette chambre du bout du monde, concerne un bateau parti depuis longtemps et plein de ce dont on a bien voulu le charger. Comme moi, qui aurais pu emplir ma vie d’autres choses que d’un absent, et visiter des ports dans lesquels on n’avait jamais entendu parler de Frédéric. Sauf que la vie est ainsi faite qu’elle se construit sans intervention de metteur en scène, l’acteur y étant souvent réduit au rôle de spectateur.

 

Les îles Salomon, j’y suis arrivée ici hier, aux premières heures du samedi. L’aéroport est si petit que, après avoir descendu les marches menant au goudron de la piste, je n’ai eu que vingt mètres à parcourir à pied, dans un air d’une moiteur impressionnante, pour faire face à une grosse dame noire en uniforme, le dessus des mains tatoué, s’efforçant professionnellement d’être peu amène sous sa boule de cheveux crépus et qui, sans le savoir, de l’intérieur de sa fragile guérite en bois sans peinture ni vitrage, m’a posé la question fondamentale :

– Quel est le but de votre visite, madame ?

– Tourisme, ai-je répondu en présentant l’invitation officielle de la VSO à la gendarme au front perlé de sueur qui la parcourut à peine du regard avant de me la rendre et de m’inviter à passer en ajoutant, très naturellement souriante cette fois, un sonore :

– Welcome in the Solomon Islands, madam !

Et, tandis que parvenue de l’autre côté d’une simple cloison en contreplaqué brut, j’attendais mes bagages devant un large banc en bois sur le dessus duquel était grossièrement clouée une plaque de zinc cabossée, je ne pus m’empêcher de répondre mentalement d’une autre manière à la question posée :

– Le but de ma visite, madame ? Eh bien, l’occasion s’est fortuitement présentée à moi de venir dans votre pays. Et il se trouve que l’homme qui depuis plus d’un quart de siècle hante mes pensées est venu ici il y a tout juste un an. J’ai changé d’attitude, j’ai décidé de bouger. J’agis après des années de passivité tranquille. Pour une fois, voyez-vous, j’essaie de me lancer après lui, de marcher exactement dans ses pas.

Plus sincèrement, ou cyniquement, j’aurais pu ajouter :

– Je voudrais essayer de nager seule alors qu’en même temps je n’arrête pas de me raccrocher à une vieille bouée.

Mais, pour ne pas en dire plus sur mon désarroi, j’aurais immédiatement ajouté une série de questions, dont certaines identiques à celles qui furent posées aux témoins :

– Madame, peut-être vous souvenez-vous du passage de cet homme ? Comment était-il ? L’avez-vous senti affecté par la moiteur de l’air ? Vous a-t-il paru, comme je l’étais tout à l’heure, complètement dépaysé en vous voyant dans ce décor d’une simplicité étonnante ? A-t-il dit quelque chose ? A-t-il répondu sincèrement à la question que vous avez posée sur le but de sa visite ?

Un chariot arriva, poussé par des employés chaussés de tongs, en short et torse nu, qui empilèrent valises et cartons sur le banc. Je rassemblais mes biens généreusement étiquetés par la sécurité aux différentes escales quand j’entendis une voix d’homme appeler mon nom. Je tournai la tête. À côté de deux douaniers manifestement tolérants, un jeune homme très noir de peau, vêtu d’une légère chemise manches courtes, blanche quadrillée de lignes rouges, me faisait signe de la main, ravi de m’avoir repérée, moi qui, en dehors de deux dames patronnesses anglo-saxonnes à l’air rigide, avais été la seule femme blanche dans l’avion.

Un an d’écart, c’était déjà beaucoup, mais cela permettait les similitudes, ne fussent-elles que climatiques.

Les cyclones étaient apparemment de mise en cette période de l’année. À Brisbane, escale obligée en Australie, les gros titres des journaux mentionnaient des inondations catastrophiques dans le Queensland et les cartes météo régionales montraient trois tourbillons entre la côte australienne et les Salomon, estampillés, sur un très creux 950 millibars, d’un inquiétant « Check latest cyclone advice ». Je ne peux pas véritablement parler de peur, moi qui jusque-là n’avais du voyage en avion qu’une expérience limitée à quelques Paris-Londres, un Paris-Budapest et ce beaucoup plus long Paris-Singapour-Brisbane, accompli durant les vingt-quatre heures précédentes. Je me suis simplement dit que si les vols vers Honiara n’étaient pas annulés c’était qu’on pouvait y aller, et qu’aucune compagnie sensée n’allait lancer trente personnes au-dessus de la pleine mer sans être sûre de pouvoir les déposer sur ces îlots lointains mais terriblement nécessaires pour éviter le grand plouf. De fait, les quatre heures du trajet, dans un petit avion à moitié plein, m’ont paru plutôt tranquilles, surtout après l’interminable voyage et les longues escales pour rejoindre ces antipodes.

 

Je me représente Frédéric dans ma situation — même si, pour une rare fois, c’est plutôt moi qui suis dans la sienne —, car je sais qu’avant chaque décollage et atterrissage il prononce des formules propitiatoires récoltées du monde arabe au Tibet, de l’Afrique à la Sibérie, des invocations qu’il marmonne pour se protéger des crashs.

Ses voisins passagers — compagnons d’infortune et d’inconfort — doivent lui trouver un drôle d’air absent, qu’ils attribuent raisonnablement à la peur peut-être, ou à un dédain. Mais non, tandis que l’avion roule, s’arrête, repart, tourne et s’apprête à l’envol, Frédéric prie, invoque les dieux de divers panthéons — le Grand Dieu Soleil Sabéen, le Sublime Oum de la formule Oum mani padme oum, Mahomet, Koutkr avec ses ailes de corbeau et son corps en écailles de poisson, Ishtar à la peau aux reflets de lune. Il essaie de s’isoler mentalement de ce qui l’entoure car il a toujours du mal à se concentrer sur des invocations rituelles compliquées, même s’il les répète mécaniquement depuis des années. « Oum mani padme oum » répété vingt fois pour demander à quelque forme divine, perdue dans les neiges de l’Himalaya lointain, à quelque sage ermite d’une grotte donnant sur l’immense lac Nam-tso gelé et scintillant de tous ses feux au pied des falaises rouges — pour leur demander donc de veiller à l’équilibre d’un avion dans les airs et du voyageur en prière qui est à l’intérieur. « Goul aoudou birrabi al falahi… », pour demander humblement à un monsieur vêtu de blanc, assis en tailleur dans la cour sous les minarets multicolores de la mosquée de Djiblah, d’interrompre une seconde l’égrenage de son chapelet d’ambre et de penser, en l’associant au même protecteur, à l’avion qui maintenant se place en bout de piste, la queue au-dessus de l’herbe, le nez au-dessus du goudron. Et les doigts crispés, ceux des deux mains, pour que là-bas, à Totonicapan, ville blanche et beige où le soir il fait très froid, quelques pénitents vêtus de noir — croulant plus sous le poids de deux madriers mis en croix que sous celui du pauvre hère décharné au front lacéré d’épines qu’on a cloué dessus — cessent une seconde leurs lamentations et murmurent un bourdonnement d’avion favorable…

Son Frédéric, Francine le voudrait panthéiste et en accord avec toutes les civilisations du monde. Elle le voudrait aussi actif que contemplatif, aussi tendre que dur. Je le voudrais… et qu’importe ce qu’il fut, ce qu’il est réellement. Le voyageur qui décrit un mirage, ne dit pas « c’est », mais « on dirait », et même « je voudrais tant que ce soit »…

 

Dans l’avion, comme tout passager à un moment ou un autre, entre grignotage des cacahuètes arrosées de jus de tomate et coup d’œil par le hublot qui n’affichait que la nuit, j’ai feuilleté la revue de la compagnie me transportant, la Solomon Airlines dont les appareils sont décorés du fort joli drapeau national, barré d’une bande jaune en diagonale, tout vert en bas à droite, bleu semé de cinq étoiles blanches en haut à gauche. Discrètement, parce que c’est là quand même une des atteintes de l’âge que je n’aime pas, j’ai posé mes lunettes de lecture sur mon nez pour lire que les étoiles symbolisent la multiplicité des îles d’un archipel qui, à la vérité, en compte quatre-vingt-dix-neuf. Pourquoi pas cent ? Le nombre m’a immédiatement rappelé ces savants du XVIIIe siècle envoyés au Yémen : un philologue, un botaniste, un dessinateur, un arpenteur… auxquels les universités européennes avaient demandé de répondre à cent questions précises, alors qu’une seule n’était pas formulée, la plus importante : Pourquoi appelait-on ces contrées l’Arabie Heureuse ? Frédéric, pour sa part, a toujours répondu par un haussement d’épaules aux questions des gens, plus ou moins fascinés par ses voyages, qui veulent savoir s’il existe un paradis sur terre, un meilleur pays parmi les nombreux qu’il connaît, qu’il est censé connaître. Il n’empêche : hausser les épaules n’a bien souvent été qu’une manière de ne pas voir en face son triste sort de solitaire, par désir ou par incapacité. S’il est relativement facile de donner des explications aux malheurs, il est moins simple de répondre à la question lancinante : Pourquoi le Bonheur ? quand on le contemple ou qu’on sait qu’il existe. Mais pourquoi ailleurs ?

Mes références, depuis que je poursuis Frédéric sans trop me presser — comme Achille la tortue — sont devenues géographiques. Pour le suivre, sans bouger de chez moi, j’ai bien été obligée de me pencher sur les atlas, les cartes et les guides. Pour comprendre celui dont depuis pas mal d’années je veux tout savoir, je me suis aussi mise à la géologie, à la météorologie et à la botanique, à l’entomologie et à l’astronomie… Car Frédéric — naturaliste à la manière des savants voyageurs d’autrefois — est un peu comme le roi Salomon, qui « parla des plantes, depuis le cèdre qui est au Liban jusqu’à l’hysope qui croît sur les murs ; et qui parla aussi des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles et des poissons. » Dommage, l’Histoire, ce choix personnel qui constitue l’essentiel de mon activité de loisir, n’a jamais eu les faveurs de Frédéric, cela aurait évité à celle qui l’espionne une petite fortune dépensée en manuels et de longues heures d’étude. Quant à la centième île Salomon, eh bien, elle existe peut-être, ignorée, passée inaperçue.

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