Le temps mort

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Selon Jorge Luis Borges, le temps est un «problème inquiétant, exigeant, le plus vital peut-être de la métaphysique». Le temps où la vie est ruse de la mort, rêve agité où l'on n'étreint que soi-même, illusion à laquelle chacun, de méprise en méprise, s'efforce de croire. Et si, une fois pour toutes, le temps était mort? À jamais mort? Si le temps ne court plus, la réalité bascule et l'homme, voyageur égaré, s'avance dans l'inconnu, ce no man's land inquiétant... Ainsi ce dormeur éveillé qui, fou de solitude, parcourt une ville morte dans l'espoir de retrouver Myriam, une jeune fille entr'aperçue, un soir... Ainsi ce passager, qui monte par hasard dans un train fantôme sur une ligne désaffectée, et est irrémédiablement emporté. Vers quelle destination? Instant fragile où l'amour unit les corps : Cyril oublie la maladie qui le conduit en cure pour se griser de Thérèse et de ses appas. Tandis qu'au dehors, la guerre frappe sans répit, perverse et foudroyante... Rêve, envers du décor? René Belletto nous conduit ici de l'autre côté du miroir, en des lieux où le temps ne compte plus mais se conte...
Publié le : lundi 16 août 2010
Lecture(s) : 235
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818004395
Nombre de pages : 192
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Le Temps mort
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur L’ENFER,Prix du Livre Inter 1986, Prix Femina 1986 LOIN DELYON(Sonnets) LAMACHINE REMARQUES LESGRANDESESPÉRANCES DECHARLESDICKENS RÉGISMILLE LÉVENTREUR HISTOIRE DUNE VIE(Remarques II) VILLE DE LA PEUR CRÉATURE MOURIR PETIT TRAITÉ DE LA VIE ET DE LA MORT(Remarques III) CODA LEREVENANT SUR LA TERRE COMME AU CIEL
Chez d’autres éditeurs LESTRAÎTRESMOTS OUSEPT AVENTURES DETHOMASNYLKAN (Flammarion, coll. « Textes ») LIVRE DHISTOIRE(extraits) (Hachette/P.O.L) FILM NOIR(Hachette/P.O.L)
Traduction LATRISTEFIN DU PETIT ENFANT HUÎTRE& autres histoires (The Melancholy Death of Oyster Boy & other stories) de Tim Burton. Traduit de l’américain (Éditions 10/18)
René Belletto
Le Temps mort
Nouvelles
(nouvelle édition)
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6
© P.O.L éditeur, 2006 ISBN : 2-84682-141-0 www.pol-editeur.fr
L’homme de main
Je vérifiai une dernière fois que le petit revolver ne se voyait pour ainsi dire pas dans la poche intérieure gauche de ma veste, et je sonnai à la grille d’entrée. Juan était dans son bureau (un rectangle de lumière pâle se découpait au premier étage de la villa). Il lui plut de ne pas venir m’ouvrir tout de suite. Je dominai mon énervement et ne lui donnai pas la satisfaction d’un deuxième coup de sonnette. Une minute environ s’écoula. J’en profitai pour savourer les odeurs de printemps dont l’air nocturne était imprégné. Juan de la Torre ne s’était vraiment privé de rien en s’offrant cette vieille demeure de la banlieue est, où l’on pouvait sans effort se croire en pleine campagne. À six kilomètres seulement de la ville, et dès qu’on quittait l’autoroute, on se trouvait d’un coup dans un paysage de prés, de petits bois et de sentiers de terre. De calmes demeures étaient à peine visibles derrière les hauts arbres des parcs. Mais je n’enviais pas leurs occupants. La vie me sem-blait absente de ces lieux de retraite. Je préférais de beaucoup
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mon appartement du centre, et ce n’était jamais sans un certain malaise que je rendais visite à Juan. La lampe du perron s’éclaira enfin. Il apparut. Une trentaine de mètres séparaient la villa de la grille. Je me divertissais régulièrement des difficultés qu’il éprouvait à conserver une attitude naturelle au long de cette distance. Les derniers pas surtout lui étaient pénibles, dès lors que nous dis-tinguions nos traits sans qu’il fût encore possible d’engager la conversation, sinon en élevant la voix d’une manière ridicule. Il me fixait alors avec un sourire forcé, ou feignait de s’intéresser à la progression d’un nuage ou au degré de pousse de ses fleurs, ou prêtait une attention exagérée au fonctionnement de sa pipe, tirant dessus avec une violence telle qu’il la faisait ronfler, tous artifices qui révélaient son embarras bien plus qu’ils ne le dis-simulaient. Ce soir-là, pourtant, j’eus la surprise de constater que sa démarche et ses paroles de bienvenue ne trahissaient pas la moindre contrainte. Il s’excusa de m’avoir fait attendre : de pas-sionnants travaux l’absorbaient depuis une semaine, me dit-il, au point qu’il ne réagissait pas sur-le-champ aux sollicitations du monde extérieur, qu’elles fussent d’ordre sonore, visuel ou même tactile. Ainsi le matin du jour précédent, la femme de ménage, après l’avoir appelé sans résultat, avait dû le toucher plusieurs fois à l’épaule pour le faire se retourner et lui deman-der s’il voulait bien quitter le salon du bas le temps d’un rapide dépoussiérage. Il fit durer l’anecdote jusqu’au perron. Je la trouvai sans intérêt, alourdie de détails superflus ou peu vraisem-blables. Voulait-il déjà m’exaspérer ? Je pris le parti d’en rire
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comme d’une bonne plaisanterie, ce dont je me félicitai, car non seulement le rire m’aida à garder mon sang-froid, mais la jouissance me fut donnée, en reprenant mon souffle, de satu-rer mes organes olfactifs d’une lointaine et délicate odeur de lilas. Nous entrâmes. Je n’avais pas encore prononcé trois mots. La peur de manifester une amabilité excessive qui eût pu intriguer Juan ne devait pas me conduire à une froideur et à une réserve non moins étranges. – Je ne vais pas te déranger longtemps, lui dis-je, si tu es très occupé… Il protesta : il ne travaillerait plus ce soir, il se repose-rait. Il devait simplement passer un coup de fil à un écrivain de ses amis, pour confirmer un rendez-vous, sinon il était tout à moi. Je le complimentai sur le goût avec lequel il avait arrangé son hall depuis ma dernière visite. De nouvelles toiles le décoraient. Je m’arrêtai devant un dessin de Goya. – Je l’ai rapporté d’Espagne, dit-il. Je viens d’y faire un bref séjour. J’avais besoin de certains documents qui se trou-vaient à Cuevas, dans la maison de mes parents. Au retour, je me suis arrêté à Madrid, où je l’ai acheté à un ami. Quant aux documents… Ils concernent certaines recherches dont je dési-rais justement t’entretenir. Ta présence ce soir est on ne peut plus opportune. J’eus envie de répondre : « En effet ! » en déchargeant mon revolver dans son estomac déjà proéminent malgré son âge, mais je me retins. J’étais venu l’écouter palabrer une fois encore et je savais par habitude qu’il se présenterait un instant précis où mon envie de le supprimer culminerait. Hâter cet
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instant serait diminuer mon plaisir. Je me contentai d’appré-cier son trait d’humour involontaire. – Allons dans mon bureau, dit-il, je te ferai goûter un vin qui a atteint l’âge idéal dans les caves de mon oncle Ignacio. Je connaissais la qualité des vins qu’il rapportait de ses voyages en Espagne, et je me réjouis d’avance des satisfactions que la soirée me réservait. D’un geste large et élégant, il m’invita à le précéder dans l’escalier. Je lui trouvai un aplomb inhabituel, une aisance d’attitudes et de mouvements qui faisait presque oublier la petitesse de sa taille aggravée par son postérieur dodu et bas placé, ses vêtements mal taillés et son visage trop court, comme écrasé. On ne voyait plus en lui que l’homme vif et intelligent qu’il était en réalité. J’en fus très agacé. Pendant que nous montions, il me demanda – l’hypocrite ! – des nouvelles d’Anne-Marie. Je répondis calmement qu’elle allait bien et qu’elle le saluait. Nous entrâmes dans son bureau. Il s’installa derrière sa table et me fit asseoir en face de lui. Le visage légèrement pen-ché, le nez pris entre ses mains jointes, il m’observa quelques secondes avant de m’engager à quitter ma veste. Je répondis que je me sentais bien ainsi et me contentai d’en défaire les boutons, ce qui me permettait à la fois de rendre aisé mon accès au revolver et d’offrir – en partie seulement, je le regret-tai – à son admiration envieuse le magnifique pull-over blanc en shetland dont j’avais fait l’acquisition l’après-midi même, et sur le col roulé duquel mes longs cheveux noirs retombaient de la façon la plus seyante. Je lui laissai le temps de méditer sur sa laideur.
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