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Le terroriste et l'enfant

De
170 pages
En ce début d'été algérien, c'est le dernier jour de classe pour les enfants sourds-muets. Les membres du jury analysent le dessin de Nassim, mais ne parviennent pas à une explication commune. Pourtant celui-ci est facile à comprendre. L'homme à terre couvert de sang, c'est son père, l'homme debout, c'est l'assassin. Mais que signifie cette tache en forme de poire au-dessus de la hanche de l'assassin ? Nassim, muet, ne peut s'expliquer. Peu à peu, le mystère se dévoile...
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Akli Abbou

Le terroriste
et
l’enfant

Lettres
du monde
Arabe

Roman




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03328Ȭ0
EAN : 9782343033280

Le terroriste et l’enfant

Lettres du Monde arabe

Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directement en langue française ou des traductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la
collection Théâtre des cinq continents.


Derniers titres parus :

Naciri (Rachida), Appels de la médina (tome 2), 2014.
Naciri (Rachida), Appels de la médina (tome 1), 2013.
Yalaoui (Mustapha), La manipulation, 2013.
El Yacoubi (Abdelkader), Le jardinier d’Arboras, 2013.
Bazzi (Rachid), Hélas sur le passé !, 2013.
Bejjani (Gérard), Daniel, 2013.
Bouchareb (Mustapha), Les transformations du verbe être par
temps de pluie, 2013.
Aït Moh (El Hassane), Les jours de cuivre, 2013.
Turki Khedher (Mahmoud), Tarbouch, foulard et casquettes,
2013.
Aboukhalid (Khalid), Ceci n’est pas à vendre, 2013.




Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr





Akli Abbou

Le terroriste et l’enfant

roman














L’Harmattan





A ma mère
A tous les orphelins de la terre
A ceux qui m’ont affiché un sourire sincère








Liminaire

Ce livre est un miniȬhommage à la mémoire de tous ceux,
Algériens ou étrangers, qu’ils soient simples citoyens,
membres des forces de sécurité, journalistes ou intellecȬ
tuels, victimes du terrorisme. C’est aussi un hommage à ces
jeunes trompés, drogués, endoctrinés, dressés contre leurs
frères, contre leur propre pays pour le démolir, le retarder,
l’affaiblir… et qui ont trouvé la mort lors de l’accomplisseȬ
ment de leur sinistre besogne. C’est un remerciement au
courage des Algériens membres des services de sécurité et
à tout le peuple en général, qui ont bravé l’hydre de la sauȬ
vagerie, en défendant courageusement, honnêtement,
stoïquement la mère patrie !
Quoique les crimes du terrorisme se comptent – malȬ
heureusement – par milliers, Le terroriste et l’enfant reste
une fiction où toute ressemblance avec des personnes
vivantes ou mortes, des lieux, des dates, ne sont que pure
coïncidence. La meilleure preuve en est que cette histoire
est beaucoup moins sordide, moins cruelle que la réalité
vécue par le peuple algérien durant la décennie de sang !
Le terroriste et l’enfant se veut une halte sur le parcours
d’une génération. Un remède contre Alzheimer ! L’oubli

est une couche de cendre qui recouvre la braise, souffler
dessus n’est pas raviver la flamme. C’est plutôt empêcher
aux autres de se brûler.







10

Papa ! Papa ! Elle m’a fait mal, metsȬla en prison !
— Qui a osé faire mal à mon fils ?
L’enfant désigne de sa main rouge de henné une jeune
femme en blouse blanche.
Ali fait un clin d’œil à la chirurgienne.
— Tiens Nassim, metsȬlui les menottes toiȬmême !
Le petit garçon de trois ans et demi, tout content, place
maladroitement un bracelet dans la main de la chirurȬ
gienne qui se prête au jeu.
D’un geste bref, Yamina essuie ses larmes. Ses yeux huȬ
mides expriment la joie. Elle court enlacer son fils. Elle lui
enfile une gandoura blanche en soie, lui chausse des baȬ
bouches blanches et le coiffe d’une chéchia rouge. L’enȬ
semble brille de mille paillettes dorées.
La chirurgienne remet à Ali une ordonnance.
« ChangezȬlui deux à trois fois le pansement puis laissezȬle
à l’air libre. Vous avez un beau petit garçon en bonne santé.
Dieu vous le garde ! »
Au moment de partir, elle rappelle le policier.
— N’oubliez pas vos menottes !
De retour chez eux, la grandȬmère et autres invitées acȬ
cueillent l’enfant avec des youyous. Feriel, sa grande sœur,
semble étonnée. Puis s’adressant à sa mamie : « C’est touȬ
jours Nassim ! Ce n’est pas encore un homme ! »
Sa grandȬmère lui avait dit : « Aujourd’hui ton petit frère
deviendra un homme ! »

Pour sa circoncision, l’enfant a eu droit à une belle fête,
pleine de gâteaux, de photos et de cadeaux. Son meilleur
cadeauȬsurprise est bien la tenue de policier confectionnée
à sa taille. Les collègues de son papa ont cotisé et réalisé le
vœu du « fils de flic ! »
Cet événement constitue l’un des bons moments dans la
vie d’une famille algérienne. Un événement heureux dont
il faut savourer chaque instant !
En effet, un sale temps menace l’Algérie. Le pays s’enȬ
fonce dans un malaise économique, engendré par toute
une décennie de gaspillage. Malheureusement ce n’est pas
fini pour ce peuple qui aspire à une vie meilleure. La situaȬ
tion politique connaît une instabilité jamais égalée. Alors
que les citoyens pensaient asseoir une démocratie plurielle,
synonyme de bienȬêtre et de liberté, l’inverse s’est produit !
Une effervescence particulière règne au commissariat
central en cette matinée de jeudi. Des policiers, en tenue
d’intervention, s’empressent dans tous les sens à l’intérieur
et à l’extérieur des locaux de la Sûreté nationale. Plusieurs
cars avec grilles aux vitres blindées, destinés au transport
des troupes antiémeutes, stationnent sur le parvis du miȬ
nistère des Finances tout proche. Des agents avec casques,
boucliers, fusils lanceȬlacrymogène se tiennent à proximité.
Un véhicule citerne avec canon à eau est garé dans la ruelle
qui descend vers la gare ferroviaire de l’Agha.
Au parking de Tafourah, en contrebas de la Grande
Poste, même type de véhicules, même accoutrement de poȬ
liciers. Idem à la Pêcherie d’Alger. Plus loin, à BabȬelȬOued,
près de la Direction générale de la police, d’autres véhiȬ
cules des forces de sécurité sont stationnés.
Au commissariat central l’officier réunit les chefs de secȬ
tion. Il leur donne les dernières consignes à appliquer lors
de la manifestation qui aura lieu à Alger. Une marche,

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organisée par le Front des Forces Socialistes (FFS) à laȬ
quelle il a associé d’autres formations démocratiques. La
manifestation est qualifiée de pacifique, mais saitȬon jaȬ
mais ! Il faut se préparer au pire. L’Algérie traverse une péȬ
riode d’ébullition politique importante. Les principales reȬ
vendications des démocrates sont : la liberté d’expression,
la liberté de la presse, la reconnaissance de la langue amaȬ
zighe et les droits de la femme. En réalité, le but inavoué
des démocrates est de montrer aux fanatiques qu’ils s’opȬ
posent à l’application de la charia dans le pays ! Car cela se
passe après des élections législatives remportées, haut la
main, par les islamistes qui bombent le torse dans la rue.
Les indécis, ceux qui ont peur, ceux qui n’ont pas de prinȬ
cipes, ont remarqué la force imposante du fanatisme dans
la vie quotidienne. Ils se laissent pousser la barbe, apprenȬ
nent à prier, se rendent à la mosquée et, cela va de soi, criȬ
tiquent le pouvoir en place. « Se ranger du côté du plus
fort ! », dit l’adage. Les islamistes étaient les plus forts.
« Monsieur » Hocine Aït Ahmed, grande figure histoȬ
rique, patriote de première heure lors de la guerre
d’Algérie, président du FFS, était contre l’interruption du
processus électoral. D’autres formations politiques présenȬ
tent à cette marche, demandaient l’annulation des élecȬ
tions. Pour avoir plus d’impact, elles participent à la
marche de Da ElȬHocine. Cela explique que ce qui les unisȬ
sait est plus important que ce qui les divisait. Pour rassurer
le peuple, Aït Ahmed disait : « Alger est loin d’être
Téhéran ». Oh ! comme il a raison ! Dans pas longtemps,
les Algériens verront bien la grande différence entre les
deux capitales. De loin, Alger et toute l’Algérie connaîtront
le pire.
La marche se déroule de la place du 1er Mai à la place
des Martyrs. Il y a plusieurs milliers de participants. Il y a

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aussi des nonȬparticipants. CeuxȬlà se tiennent sur les
trottoirs. Ils évaluent, ils lisent et critiquent les slogans sur
les banderoles. Ce sont les islamistes vainqueurs aux réȬ
centes législatives.
La marche se termine sans incident notable, grâce à la
présence importante des forces de l’ordre. De part et
d’autre des boulevards du front de mer, de Hassiba Ben
Bouali, point de départ, en passant par Colonel Amirouche
et Ziroute Youcef, jusqu’à la place des Martyrs, le bleu de
la tenue policière dominait !
A l’instar des autres policiers, Ali rentre enfin chez lui
avec une migraine. Il avait les jambes douloureuses par le
fait d’être resté debout toute la journée. Yamina réchauffe
le dîner et s’installe près de son mari.
— Les enfants ont dîné et dorment. Comment s’est déȬ
roulée la marche d’aujourd’hui ? Nous n’avons pas quitté
des yeux la télé. Nous espérions te voir !
— Dans l’ensemble ça s’est bien passé. Les organisaȬ
teurs de la manif avaient leurs propres services d’ordre.
Donc, du point de vue incident, c’était plutôt calme. Par
contre, leur vacarme m’a donné mal à la tête.
Le policier connaît bien l’ambiance des manifestations.
Battre le pavé ces derniers temps était devenu un sport naȬ
tional. Il était constamment en service lors des marches de
soutien aux peuples irakien et palestinien. Ce sont des
marches pacifiques. Tous les Algériens soutenaient la
même cause. Ils « marchaient » dans la même direction.
Celle d’aujourd’hui était différente. Elle a été organisée par
des partis qui se réclament de la socialȬdémocratie et de la
laïcité. Des revendications qui vont à l’encontre des prinȬ
cipes des islamistes tenants de la charia. Les premiers agiȬ
tent la constitution, les seconds brandissent le Coran.

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Ali continue à lui raconter sa longue et éprouvante jourȬ
née de travail. Il était déjà stressé la veille. Il a avoué à
Yamina que sa hantise était les accrochages entre manifesȬ
tants de différentes formations politiques ou des échaufȬ
fourées avec les forces de l’ordre. Une situation propice
pour les casseurs. La police a formé un cordon de sécurité
sur les trottoirs. Les manifestants étaient devant, mais les
intégristes en gandoura et barbe se tenaient derrière eux.
« On devait surveiller ceux qui ont les mains dans les
poches, ce que d’autres ont dans les mains, ceux qui ont
des sacs. Ils sont bizarres ! Alors qu’on encadrait et accomȬ
pagnait la marche, certains barbus se laissent aller à des inȬ
sultes et critiques envers les manifestants. Ils les traitent de
« fils de la France », « de mécréants », « de partisans du
colonialisme ». Les femmes de « dévergondées ». Je ne suis
pas le seul à les avoir entendus, ils étaient derrière nous. Je
redoutais les provocations du début à la fin de la marche,
et même jusqu’à la dispersion des manifestants. L’autre
culot des barbus, c’est le peu de considération qu’ils
avaient pour nous. Ils s’adressent aux jeunes policiers, avec
une tape sur l’épaule, en leur disant : « N’ayez pas peur !
On est là ! On va vous aider à mâter ces mécréants ! » InȬ
croyable ! Le mouton qui veut protéger le berger !
Yamina, pensive, abonde dans le même sens. « Il y a un
malaise partout ! Je me demande si vraiment ce multiparȬ
tisme va ramener la paix et le bonheur au peuple ! »
Quelqu’un frappe à la porte. Yamina ouvre.
— C’est le jeune Ameur, le fils de notre voisin AkhȬEttib.
Il nous apporte un beau melon.
— Ah, c’est gentil, je pensais que son père l’avait encore
battu.
— Non, il veut un comprimé d’aspirine.
— Entre, mon fils. Viens dîner avec nous. Tu es malade ?

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— Non ce n’est pas moi, c’est ma mère qui a une rage de
dent. Elle n’arrive pas à dormir.
Le jeune homme entre et prend place. Après le dîner,
Yamina lui donne un tube de comprimés.
— Tiens, prends ça et dis à ta maman que si cela ne va
pas, Ali la conduira à l’hôpital.
Lorsque Ameur est parti, Yamina s’apitoie sur la femme
d’AkhȬEttib.
« La pauvre ! Elle raconte aux voisines que son mari a
l’intention d’épouser une autre. Elle est malade. Elle ne sait
pas ce qu’elle a. C’est pour cela qu’il la néglige. Il ne déȬ
pense rien pour elle. Il espère la voir partir sans demander
ses droits ou mourir tout simplement. Elle a une fille de
quelques mois à peine. Heureusement son fils commence à
grandir. »
AkhȬEttib est un voisin de longue date. Dans leur jeune
âge, Ali et lui faisaient partie d’une même bande d’enfants
du quartier. Ils étaient souvent ensemble depuis l’école priȬ
maire. Leurs loisirs étaient surtout de poser la glu aux charȬ
donnerets, disputer des matches de football interȬ
quartiers. Leur parcours commun s’arrête à la fin du colȬ
lège. Ali passe au lycée de justesse. AkhȬEttib n’a pas eu
cette chance. Il commence à travailler çà et là. « Je fais du
tbezniss (les affaires) », disaitȬil aux copains. Ali pousse ses
études jusqu’à la terminale. L’obstacle du bac l’empêche
d’aller à l’université. En revanche, son niveau lui ouvre la
voie à de nombreuses formations. A partir de là, les cheȬ
mins des deux hommes divergent. Ali opte pour une carȬ
rière dans la Sûreté nationale. Il voulait faire d’une pierre
deux coups. La formation de policier le dispense des deux
ans du service militaire. Il termine son stage et devient
agent de la Sûreté nationale. AkhȬEttib côtoie les affairistes.
Un créneau porteur, mais pas toujours en règle à l’égard de

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