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Le Théâtre et la Ville

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343 pages

M. Maurice Donnay a débuté au Chat-Noir, ce qui lui valut, dès la première heure, la sympathique attention de M. Jules Lemaitre. Dès la première heure aussi il gagna Paris avec des mots d’esprit qui charmaient plus encore qu’ils n’amusaient, ce qui était une originalité. Il disait alors sur la petite scène de Rodolphe Salis des petites pièces de vers exquisement tournées. Les hommes disaient : « C’est un ironiste. » Les femmes répondaient : « C’est un poète.


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Robert de Flers

Le Théâtre et la Ville

Essais de critique, notes et impressions

A LUCIEN BESNARD

Mon cher Ami,

C’est à vous, ainsi qu’à nos camarades de la REVUE D’ART DRAMATIQUE, Gabriel Trarieux, Ro. main Rolland, Fernand Gregh, Jacques Bizet, Robert Brussel et Jean Vignaud, que je veux et que je dois dédier ce volume. La plupart des articles qu’il contient ont paru dans cette vaillante « REVUE », à laquelle vos efforts persévérants ont indissolublement lié votre nom.

Je me souviendrai toujours de nos longues causeries, si cordiales et si désintéressées, où nous avons nourri tant d’espoirs dont beaucoup se réaliseront j’en ai la confiance. Et puis, s’ils ne se réalisent pas, nous aurons fait de l’Idéal, du Rêve, de la Vie... N’est-ce pas déjà beaucoup ! — Si je vous rappelle ce passé c’est que je sent que le présent la continue et l’avenir lui est ouvert et déjà l’accueille ; un amour sincère du théâtre nous a tous réunis et unis. Puisse-t-il se refléter de temps en temps à travers ces essais et ces notes.

Je compte sur votre amitié pour me pardonner d’avoir inscrit votre nom à la première page de ce livre, qui devient pour moi la seule précieuse.

 

 

ROBERT DE FLERS.

L’IRONIE SENTIMENTALE

M. MAURICE DONNAY

I

« Georgette Lemeunier. »

M. Maurice Donnay a débuté au Chat-Noir, ce qui lui valut, dès la première heure, la sympathique attention de M. Jules Lemaitre. Dès la première heure aussi il gagna Paris avec des mots d’esprit qui charmaient plus encore qu’ils n’amusaient, ce qui était une originalité. Il disait alors sur la petite scène de Rodolphe Salis des petites pièces de vers exquisement tournées. Les hommes disaient : « C’est un ironiste. » Les femmes répondaient : « C’est un poète. » On attendait, inquiets, curieux. Le sujet dépassa les espérances de quelques-uns de ses confrères. Il est bien probable, en effet, qu’Amants restera comme la plus simplement exacte des comédies de ce temps ; elle marque définitivement et fixe pour les archéologues à venir la manière de sentir vers la fin du dix-neuvième siècle. C’est un résultat.

M. Maurice Donnay subit la plus gracieuse des destinées. Il ne s’en plaint pas et supporte doucement le succès avec une jolie indolence que l’on peut prendre au besoin pour de la modestie. D’ailleurs, par toute sa personne, par son élocution lente et comme étonnée, par ses yeux noirs et caressants, il évoque le charme spécial des âmes levantines. Il respire le bonheur sans avoir l’air satisfait, ce qui l’assure contre la malignité des hommes aussi bien que contre le dédain des femmes.

On le verrait assez prendre passage sur quelque barque napolitaine en partance pour Capri, entouré de chanteurs et de musiciens, au clair de lune, roulé dans une cape, le feutre sur l’oreille et disant à une compagne aux yeux vésuviens des petits riens de plaisir sincère alternant avec des grandes phrases de passion feinte qui se moque d’elle-même. On l’aime un peu comme on aime une femme, comme on aime la grâce ; le coeur, « qui a des raisons que l’esprit ne connaît pas », est pris dès qu’il écrit ou dès qu’il parle, et la raison, si l’on exigeait quelque chose d’elle, ne ferait probablement que ratifier l’élection du cœur.

Sans doute quelque bonne fée, il dut y en avoir plusieurs autour du berceau de M. Maurice Donnay, lui murmura à l’oreille ce refrain d’une chanson d’Italie :

« Petit homme qui es parti le matin au lever du soleil, avec des femmes et des fleurs, tu seras bien les à la fin de la journée, et bien triste, et bien douloureux, si tu as cru à tout ce qu’elles t’ont dit en route, et tu n’iras pas plus loin que la Terre de Labour mais si tu te moques comme il convient de leurs paroles, de leurs caresses et de leurs baisers, tu iras loin, très loin, bien plus loin que Bergame, et tu ne t’arrêteras jamais, petit homme, si tu te moques. »

Et M. Maurice Donnay s’est toujours moqué, et M. Maurice Donnay ira loin, bien plus loin que Bergame.

Il ne serait cependant pas inutile de s’expliquer sur cette ironie qui est en quelque sorte la marque de fabrique des comédies de M. Maurice Donnay.

L’ironie, qui fut à l’origine une simple méthode de discussion à laquelle le bon Socrate attacha son nom, n’est plus de nos jours qu’une précaution d’hygiène sentimentale. C’est le moyen le plus à notre portée et le moins ennuyeux, lorsque nous l’exerçons contre notre propre individu, de nous mettre à l’abri des sentiments violents et de nous défendre contre les passions profondes ; nous nous tournons nous-mêmes en ridicule pour surexciter notre amour-propre et le mettre en lutte avec notre amour. Nous avons peur de souffrir, ou peur de nous ruiner, ou peur d’être dérangés dans nos habitudes et dans notre tranquillité ; nous prenons pour éviter ces événements désagréables les dispositions qui nous semblent les plus utiles. Lorsque nous l’exerçons contre les autres, l’ironie me parait être de nos jours tout autre chose qu’une moquerie gratuite et qu’une occasion de faire de l’esprit. C’est, me semble-t-il, en un temps on nous n’avons plus les grandes colères qu’ont seules les âmes et où nous craignons d’être accusés de jobardise, si nous exprimons un peu violemment notre pensée, la forme de l’indignation que nous estimons la plus élégante et la plus inoffensive. lieu de nous ficher, nous faisons de l’ironie. C’est notre manière de remettre les gens à leur place et de faire comprendre comment nous jugeons leur conduite. Cette attitude est des plus avantageuses. Gomme nous sommes rarement bien sûrs de nous-mêmes, nous n’osons guère blâmer trop ouvertement notre prochain ; nous y mettons des formes, et l’ironie est là tout exprès pour nous permettre cette discrétion.

Mais dans l’un et l’autre cas l’ironie n’exclut aucunement la sincérité ; dans le premier, nous lui donnons pour rôle de la combattre dans tous nos sentiments ; dans le second, nous lui assignons pour mission d’affaiblir ce que l’expression de notre jugement pourrait avoir de blessant et d’offensant, pour les plus indignes et les plus malhonnêtes de nos contemporains, avec lesquels nous ne voulons jamais être en guerre déclarée.

Je ne vois donc pas pourquoi l’on refuse si volontiers à M. Maurice Donnay la sincérité. Je croirais volontiers au contraire que l’auteur d’Amante est un sentimental, et que s’il se dépêche de sourire, c’est pour ne pas pleurer en public. — Quelqu’un disait de lui : « Il se pince l’esprit pour distraire le cœur. » Bt voilà pourquoi, autour de grandes scènes où des hommes et des femmes lancés dans une aventure douloureusement banale clament leurs angoisses, il y a de l’esprit, tant d’esprit que c’en serait fatigant, si M. Maurice Donnay n’avait pas ce don qui dispense de tous les autres, lorsqu’on ne les a pas, et qui les embellit lorsqu’on les a : la grâce. — M. Maurice Donnay est gracieux par instinct et par nature comme d’autres sont gauches et maladroits ; ses mots n’intéressent jamais l’esprit tout seul, mais aussi l’âme et quelquefois sournoisement les sens dont ils ne dédaignent pas l’approbation ; ils surprennent une brève caresse imprévue, ils passent gentiment devant vous le nez retroussé ; ils marchent bien dans la rue. Leur goût a je ne sais quelle acidité qui les préserve contre le temps, ce rongeur.

Loin d’estimer que l’ironie et tout l’esprit de M. Maurice Donnay soient des obstacles à sa sincérité, je vais même jusqu’à penser qu’ils aident à l’expression de sa tendresse qui reste très fine bien qu’il y entre beaucoup de sensualité. S’il n’avait pas autant d’esprit, M. Maurice Donnay oserait-il jamais faire dire à ses personnages autant de choses câlines et enveloppantes ? Non, il n’oserait pas ! il craindrait de les rendre trop gentils et d’être accusé lui-même d’un optimisme menu et d’intimité. Il craindrait encore que l’échange de leur pensée soit un plat trop doux et trop fade. liais la bienheureuse ironie est là pour le tirer d’embarras, et grâce à tous ces mots : à-peu-près, souvenirs historiques gentiment dénaturés, anachronismes spirituels, comparaisons fantaisistes et petites méchancetés gratuites, le voilà sauvé. De temps en temps ses personnages auront le moyen de se dire des choses cruelles pour de rire et cela leur fera tout de même de la peine, et les jolies phrases tendres et voluptueuses qu’ils se chuchoteront ensuite leur paraîtront meilleures, et à nous aussi. Louons l’ironie et l’esprit de M. Maurice Donnay, qui sont comme la discrétion d’une âme sentimentale et timide et auxquels nous devons des tas de petits riens sincères et définitifs, comme nous voudrions tant en trouver en de semblables occurrences.

Est-ce parce qu’ils sont souvent de charmants menteurs et de divines menteuses que nous accusons d’indifférence les héros et les héroïnes de la Douloureuse ou de l’Affranchie, cette belle chose méconnue, qui aura ses revanches ? Peut-être bien, mais nous nous trompons encore. S’ils mentent, ces pauvres gens, c’est qu’ils sont bons, ou du moins qu’ils ne sont pas tout à fait méchants, qu’ils veulent éviter des malheurs, des catastrophes et conserver à ceux qu’ils ont aimés et qu’ils n’aiment plus ou, ce qui est plus grave, qu’ils aiment moins, des illusions bienfaisantes. C’est toujours un travail de mentir et l’on n’est pas sans en éprouver une vague honte. On ne ment pas pour n’importe qui. — Et remarquez bien, je vous prie, que ces amants inconstants — et qui donc oserait leur reprocher leur inconstance ? — ne mentent jamais sur les faits, mais sur leurs sentiments. Il y a entre ces deux mensonges une différence appréciable ; le premier est une forme de la fourberie, le second une forme de la pitié. Il y a des mensonges sacrés ; ce sont les mensonges d’amour, auxquels ne croient pas plus ceux qui les font que ceux qui les reçoivent, mais qui prouvent aux uns comme aux autres que l’on n’a pas complètement fini de s’aimer et qu’il y a encore peut-être des possibilités de bonheur.

D’ailleurs, de pièce en pièce, nous trouvons les personnages de M. Maurice Donnay moins inconscients, plus responsables, moins dignes de notre pitié et plus dignes de notre estime. Claudine est une délicieuse professionnelle, mais enfin une professionnelle ; l’épouse adultère de la Douloureuse a des excuses ; l’héroïne de l’Affranchie en a davantage et Georgette Lemeunier est une honnête femme.

Les pièces de M. Maurice Donnay s’analysent difficilement, sans doute parce que l’auteur est un artiste qui fait avec des riens des choses importantes et parce que ses personnages, eux aussi, sont des artistes. Ils souffrent à l’ordinaire cruellement durant dernier acte, mais, pendant les autres, ils nous apparaissent un peu comme des amateurs d’amour. Ils ont le goût des aventures dans lesquelles ils se lancent, – et ne pensez pas que je me contredise — car ils ne tardent pas à se laisser prendre pour de bon et jusqu’à en souffrir à ce qui tout d’abord n’avait été pour eux qu’un jeu et qu’une distraction. La première fois qu’il a pris entre ses bras Claudine Rozays, Vétheuil ne prévoyait guère les larmes de la terrasse de Pallanza.

Georgette Lemeunier, la nouvelle pièce de M. Maurice Donnay, est une pièce sentimentale. Dès l’abord on y est comme à l’ordinaire ému et charmé. Si vous prenez un bel angora et que vous le lanciez en l’air, vous pouvez être sûr qu’il retombera peut-être plus ou moins bien mais toujours sur ses pattes, et qu’il ne se fera jamais de mal. M. Maurice Donnay traite un peu de cette façon les sujets qu’il met à la scène ; et si l’une de ses pièces quelque jour s’avisait de tomber, ce qui, d’ailleurs, est tout à fait invraisemblable, elle aussi ne se ferait pas de mal. A quoi servirait-il à l’auteur de la Douloureuse de nous donner des pièces dites « bien faites », exposées au premier acte, nouées au deuxième et dénouées au troisième ? A quoi lui servirait-il de s’astreindre à l’inutile respect de toutes les règles, non de l’art, qui n’en a du métier, puisqu’il a le sauf-conduit de grâce et qu’il peut, tout comme une jolie femme, pendre de n’importe qui les plus extravagantes libertés ? Georgette Lemeunier est tout autre chose et beaucoup mieux qu’une bonne pièce. L’aventure est des plus simples et ne sort pas de la banalité la plus courante.

Georgette Lemeunier est une honnête femme qui adore son mari. Lemeunier, beau gars et bon garçon, hier petit ingénieur, aujourd’hui inventeur célèbre, n’aime pas moins tendrement sa femme. Mais cet homme intelligent est ce que notre argot fin de siècle appelle un gobeur. Le luxe et la distinction, même acquis, le charment ; un peu plus et ce serait un snob. C’est ainsi qu’ayant fait connaissance de la belle Mme Sourette, sorte d’aventurière qui se sert de sa beauté pour aider aux escroqueries de son répugnant mari, il se laisse prendre aux pièges grossiers que lui tend Marie-Thérèse, « l’archiduchesse », comme on l’appelle, et en devient éperdument amoureux. Georgette a le pressentiment que son bonheur est en danger. En une scène exquise et de tout premier ordre, elle avoue ses craintes, — et pas toutes — à un ami de son mari : Journay, Parisien spirituel, inconscient et pas méchant, qui restera l’un des personnages les plus vivants et les plus exacts de la comédie contemporaine. Georgette ne se trompe pas. Son « Ned » fait une cour assidue à Mme Sourette, et s’il ne réussit pas dans cette coupable entreprise, c’est que la fausse grande dame, tout en faisant croire à Lemeunier qu’elle l’aime, refuse de le partager avec une autre et tout simplement se refuse. L’erreur d’un bijoutier qui envoie à Marie-Thérèse la bague destinée à Georgette et à celle-ci la bague choisie par Ned pour Marie-Thérèse, détermine catastrophe. Mme Lemeunier vient elle-même chez sa rivale lui rendre le bijou qui lui a été adressé par étourderie. Lorsqu’il rentre chez lui, Edouard n’y trouve plus sa femme qui s’est retirée chez sa mère. C’est là qu’il vient la trouver et qu’en une scène très touchante, il s’attendrit, supplie et pleure. Georgette résiste tant bien que mal à l’émotion qui la gagne ; elle ne veut pas pardonner si tôt, si vite. Edouard lui explique cependant à quelle séduction d’élégance il s’est laissé prendre. — « Assez, s’écrie-t-elle, tu me fais mal. — Mais tu m’as demandé d’être franc, répond Edouard. — C’est là qu’il fallait mentir », répond-elle.

J’avoue ici avoir quelque irritation contre Georgette. Mme Lemeunier en effet ne se gêne pas pour faire le procès de son mari et pour lui indiquer avec une critique très fine et un bon sens très averti ses naïvetés, ses faiblesses et les apparences dont il est dupe. Puisque Georgette comprend si bien tout cela, elle se rend exactement compte que ce n’est pas la femme même qui a ébloui et fasciné Lemeunier, mais son luxe, ses relations et son linge. Elle sait également que la faute n’a pas été consommée : alors pourquoi cette jalousie que rien ne peut apaiser ? Elle énumère avec une sagacité remarquable toutes les raisons qu’elle aurait de pardonner : alors pourquoi ne pardonne-t-elle pas ? Je sais bien que M. Maurice Donnay me répondra qu’une femme amoureuse se passe généralement de logique et je me rendrais immédiatement à cet argument si son héroïne ne raisonnait avec une clairvoyance remarquable et ne m’enlevait ainsi le moyen de lui accorder l’excuse que je tenais à sa disposition. impeccablement logique dans les paroles, je la voudrais plus raisonnable dans les faits.

Le pardon de Mme Lemeunier n’est d’ailleurs retardé que de quelques jours, car une semaine plus tard, n’y tenant plus, elle retourne au domicile conjugal. Elle y trouve Marie-Thérèse, venue pour tenter, mais en vain, de reprendre Ned qui la reçoit plutôt malhonnêtement et qui assiste, silencieux, à une altercation entre les deux femmes. Mme Sourette n’a qu’à se retirer avec sa courte honte ; nous ne la plaignons qu’à moitié, car, d’accord avec son mari, elle a extirpé à ce benêt d’Edouard un billet de complaisance pour la somme assez ronde de cent mille francs. Georgette, qui n’est pas fière, tombe dans les bras de Ned, et les deux époux réconciliés ne songent même pas à inviter à dîner cet excellent Journay qui vient les féliciter de leur bonheur retrouvé.

Selon mes prévisions, je m’aperçois que cette analyse ne vous a pas appris grand’chose sur la pièce de M. Maurice Donnay. J’ai dû passer la scène irrésistiblement comique et vraiment moliéresque de la dispute entre le vieux général et le bon jeune homme ; j’ai omis mille autres détails encore. Oserais-je dire qu’en cette pièce c’est le détail qui est l’important ? J’oserai, car il en est ainsi dans la vie, où nous réduisons tous les jours davantage le nombre des événements exceptionnels et graves. Et quant aux mots, j’y renonce ; ils sont trop. — Le mari indulgent rend à la femme cascadeuse « égard pour écart ». — Un monsieur est obligé de rappeler une dame aux « inconvenances ». La réputation de femme légère de Mme * * * est « solidement établie ». Les ouvriers de la manifestation royaliste, que l’on a fait bien boire et bien manger, se sont dit sans doute : « Mettons-nous toujours à table ; ça le fera peut-être venir. » — Et je crains fort de passer les meilleurs.

Ceux-là même qui adressèrent à M. Maurice Donnay les plus gros reproches ne pourront se défendre d’aimer cette pièce, en quelques endroits tout à fait exquise, pleine de tendresse et d’émotion, de grâce et d’ironie, assez sûre de son charme pour se faire pardonner, sans même qu’on s’en aperçoive, quelques longueurs et quelques invraisemblances, d’une humanité inconsciente, rieuse et mélancolique, et qui, cependant, a le mérite de nous présenter avec le caractère de Georgette un être responsable, profondément honnête et loyal.

L’interprétation est vraiment supérieure. Mme Réjane, qui se lance dans les honnêtes femmes, me semble chaque jour plus vivante ; elle n’a plus recours à certains « trucs », à certains « procédés » qui donnaient à son jeu je ne sais quoi d’un peu artificiel. Elle aussi serait-elle en marche vers la vérité ? Cette création lui fait grand honneur. C’est toujours une tâche plus délicate pour une comédienne de représenter un être responsable et honnête que d’incarner la première « abandonnée » venue. Voici deux rôles — car nous n’oublions pas l’émotion profonde et distinguée du Calice — où Mme Réjane semble aborder une nouvelle manière dans laquelle, s’il est possible. elle semble se surpasser elle-même. M. Guitry a été réellement et sincèrement émouvant dans le personnage de Lemeunier dont il a traduit à merveille les naïvetés et les affectations. Quant à M. Huguenet, il nous a donné un Journay admirable de naturel et de « bon garçonnisme » veule.

II

« Le Torrent. »

Je viens de parler très longuement de M. Maurice Donnay. J’ai pour lui ce que les gens simples appellent « un sentiment ». J’aurais beau m’en défendre, je n’y puis rien. Chacune de ses œuvres me fait un peu plus son esclave, et je serais tenté de penser que leurs imperfections leur valent de notre part un supplément de tendresse. L’Affranchie est la comédie la plus émouvante de ce temps, et cependant elle est loin d’être la plus parfaite. Le charme que nous jette Le Torrent — car c’est un charme — n’a guère été moins puissant.

Nous sommes en pleine province périgourdine. M. de Versannes y habite avec sa femme, gentille évaporée qui se plaît à vivre artificiellement toute une petite vie inutile, bavarde et anecdotique, un vieux château qu’entoure la terre de famille. Julien est un cœur généreux et un caractère passionné. Il a mené autrefois l’existence parisienne des fils de famille ; il en a vite éprouvé une grande lassitude ; il s’est marié parce qu’il est convenable de se marier et que c’est là une des obligations mondaines auxquelles on ne saurait décemment se soustraire. La campagne, le spectacle de la nature, l’air plus pur, lui permettent de prendre conscience de soi et lui rendent son véritable caractère. Il s’aperçoit alors qu’il a épousé une bruyante petite perruche et que sa vie reste sans but comme elle est sans beauté.

Par contraste, Julien devine en la personne de sa voisine, Mme Lambert, la femme d’un industriel pratique et grossier, un être tout de tendresse et de passion. Celle-ci souffre de son mari comme Julien souffre de sa femme. L’un et l’autre se sont confié leurs peines, leurs chagrins, leurs désillusions ; ils unissent leurs deux désenchantements pour essayer d’en faire un peu de bonheur et ils deviennent amant et maîtresse.

Mme Lambert devient grosse. Depuis deux années elle vit séparée de son mari. Quelle décision va-t-elle prendre ? Le profond amour de Valentine et de Julien devient subitement tragique. Trois solutions se présentent : ou bien Valentine avouera tout à son mari, et implorera son pardon en lui jurant de ne plus revoir Julien ; ou bien, sacrifiant tout à son amour, elle suivra celui-ci, abandonnant son foyer et ses deux enfants, pour se consacrer toute à celui qu’elle porte dans son sein, au petit « intrus », fruit de l’adultère ; ou bien elle se résignera à l’hypocrisie, reviendra à son mari, renouera avec lui les relations depuis longtemps interrompues, et l’abusera sur sa fausse paternité.

Julien prend l’avis de son ami le psychologue Morins ; celui-ci lui conseille la fuite ; il faut avant tout « vivre sa vie », remplir sa course. C’est l’apôtre de l’individualisme. Il n’a pas de peine à convaincre Versannes auquel il fait remarquer en passant que la maîtresse féconde a bien quelque supériorité sur l’épouse ingénieusement et volontairement stérile. Julien et Valentine avec leur nouvelle famille appartiendront à cette « humanité supérieure » qui a le droit et presque le devoir de ne pas diminuer l’intensité de la vie, par obéissance à des lois et à des conventions sociales.

Le bon curé Bloquin, auquel Valentine a confié son angoisse, est partisan de la dissimulation ; il n’hésite pas à lui conseiller de revenir à son époux ; il parle au nom de la religion et de la société avec une bonhomie quelque peu naïve et inexperte. Valentine se révolte contre cette insinuation ; elle s’indigne à l’idée de jouer la plus humiliante des comédies. Elle suivra Julien ; mais au moment de quitter ses enfants sa résolution faiblit ; son cœur sera toujours broyé, à quelque parti qu’elle se résolve. Elle avoue sa faute à son mari et le supplie de la laisser expier auprès de ses enfants sa coupable faiblesse. Il refuse. Le torrent qui fait tourner les roues de la papeterie Lambert coule au fond de la vallée ; elle va s’y précipiter. Et Morins a eu tort, et l’abbé Bloquin a eu tort : les théories ne sont rien ; la vie est tout ; et les deux conseillers, les larmes aux yeux, se serrent tristement la main. « Ce sont de pauvres augures et ils ne peuvent se regarder sans pleurer. » Et il y a dans cette lamentable aventure beaucoup de passion, de nobles raisonnements parés de toutes les grâces. Sans doute la ligne de l’action est un peu flottante et la mort de Valentine est un dénouement sans être une solution. M. Maurice Donnay le savait bien, et je suis assuré qu’il n’eût pas été embarrassé pour terminer autrement son drame, de façon plus pacifique et, socialement, plus satisfaisante. Il a préféré ce suicide parce qu’il lui a sans doute semblé plus dans la vie que dans la logique et qu’après tout un coup de folie est une raison très raisonnable et contre laquelle il est impos * sible de trouver des objections.

Sans doute Julien est d’une discrétion un peu contestable et la confidence qu’il fait à Morins de son amour et de l’état de sa maîtresse n’est pas d’une parfaite chevalerie. — Mais au théâtre la loyauté des personnages est très conventionnelle et existe suffisamment dès qu’ils sont sympathiques. Julien est sympathique, nous l’acquitterons donc. — Au reste, comment ne pas admirer la délicatesse avec laquelle il commet cette chose indélicate ? C’est un petit miracle d’exécution. Toute la pièce d’ailleurs s’en va — malgré l’audace du sujet — alerte, légère, rapide. Dès que la situation est trop tendue, trop « risquée », un mot de Saint-Phoin, le célibataire modèle, ou une facétie du petit gentilhomme périgourdin de Courrezac, remet les choses au point et éloigne le danger.

Et pourtant Maurice Donnay a choisi le plus périlleux des personnages : la femme enceinte. Je ne vois guère que le délicieux Quitte pour la peur, d’Alfred de Vigny, où cette « situation » soit aussi hardiment portée à la scène. Et cependant quel « cas » est plus quotidien, plus vivant ? Mais la femme enceinte manque de grâce ; c’est une malade ; elle devient impropre à l’amour. Le petit personnage caché nous gène. D’ailleurs c’est peut-être que la nature, quand il s’agit de son phénomène essentiel, ne peut s’accommoder de la convention du théâtre. Mais Maurice Donnay triomphe de tout. C’est un magicien qui exécute les tours les plus prodigieux, mais qui a cette supériorité de les exécuter sans « trucs ». Nous ne cesserons jamais de l’admirer. Nous faisons mieux : nous l’aimons. Nous l’aimons pour son observation qui n’exclut pas la fantaisie, pour sa gravité qui n’exclut pas la gaminerie, pour ses audaces autant que pour ses hésitations, pour ses meilleures pièces... comme pour ses moins bonnes, s’il s’avisait quelque jour d’en écrire de telles.

Mmes Bartet et Müller, MM. Le Bargy, Raphaël Duflos, Coquelin cadet et de Féraudy ont joué très « moderne » cette comédie qui l’est encore davantage.

LA JALOUSIE AU THÉATRE

I

« Le Lys rouge », de M. ANATOLE FRANCE

Cette dernière quinzaine dramatique fut en quelque sorte dédiée à la jalousie. Le Lys rouge au Vaudeville et Othello à la Comédie-Française peuvent compter en effet parmi les œuvres les plus importantes consacrées à l’étude de ce sentiment.

Le Lys rouge a été tiré du beau roman de M. Anatole France par l’auteur lui-même, aidé en cette tâche par la jeune et très avisée collaboration de M.G.-A. de Caillavet. D’aucuns ont reproché à la pièce d’être « mal faite » et de ne point comporter toutes les préparations nécessaires. En admettant que ces critiques ne soient point dénuées de sens commun (ce qui d’ailleurs n’est point notre avis), pèsent-elles quelque chose en comparaison des beautés supérieures de quelques scènes maîtresses et de l’agrément perpétuel de l’œuvre tout entière ?

Il est de temps en temps des écrivains dont on peut tout attendre, si ce n’est les déceptions. Leur génie abondant et facile remplit toujours l’admiration toute prête des artistes et l’attention curieuse des indifférents. M. Anatole France est un de ces rares privilégiés. Le Maître de Sylvestre Bonnard, de Thaïs, de La Rôtisserie de la Reine Pédauque, avait en des genres divers donné des chefs-d’œuvre définitifs. Où donc allait-il pouvoir porter son activité et renouveler sa puissance créatrice ? C’est alors que, très simplement, M. Anatole France a commencé d’écrire cette Histoire contemporaine dont les trois premiers volumes, L’Orme du Mail, Le Mannequin d’Osier, L’Anneau d’Améthyste, annoncent et réalisent déjà en partie le monument littéraire le plus solide et le plus durable, en même temps que le plus gracieux et le plus léger de cette fin de siècle. N’est-ce point le sortilège de tous les artistes qui atteignent à la beauté par la grâce, d’être pleins de surprises et de contrastes ?

Leur vie elle-même n’est pas exemple de ces ressources mystérieuses, et tel dont la critique avait érigé en lieu commun le « doux nihilisme « l’inaltérable scepticisme » et la sereine indifférence, le jour où un grand danger et une grande honte menacèrent son pays, n’hésita point contre tout intérêt à lutter par l’action et par la parole avec l’ardeur d’une foi fervente et la passion d’un cœur généreux. N’était-ce point là en effet le rôle d’un artiste tel que M. Anatole France ? c La Justice c’est encore la Beauté », a dit le divin Platon.

Le Lys rouge mis à la scène n’a point cessé d’exhaler le parfum violent et délicat dont nous avions gardé le précieux souvenir.

Le dessein de porter au théâtre ce roman était des plus raisonnables. Il comprend en effet une action unique et passionnelle entourée d’épisodes pittoresques et symboliques. Je crois même que si la pièce parut à quelques-uns, qui n’ont point coutume d’insister sur leur jugement, moins dramatique que le roman lui-même, c’est bien que celui-ci pouvait et devait être mis à la scène, que ces personnages étaient vivants et vrais et que l’aventure dans laquelle ils s’engageaient et se brisaient, s’accrochait, évoluait et se dénouait selon toutes les exigences de la technique du genre.

Le Lys rouge, c’est l’emblème de Florence. Son calice empourpré s’étale triomphalement sur les armes de la plus évocatrice des cités. C’est à Florence, en effet, sous un ciel léger et tout parfumé de cytises, que se consomme l’aventure passionnée de Thérèse Martin-Bellême. C’est proprement le drame de la jalousie, non point subtil et exceptionnel comme quelques-uns l’affirment, mais quotidien, général et si douloureusement réel, où sanglote le pauvre amour des hommes, après la joie brève d’un jour, cette joie qui a pour ainsi dire un goût mortel. L’exclamation de La Fontaine « 0 triste jalousie ! O passion amère ! » pourrait servir d’épigraphe à cette œuvre, qui elle-même, dans l’avenir, en inspirera tant d’autres.

La comtesse Martin-Bellême a épousé, alors qu’elle avait l’âge de raison mais non point l’âge du cœur, un politicien d’ambition effrénée et de médiocre valeur, que le soin des affaires publiques sollicite, pour la notoriété qu’il espère en tirer. C’est une femme très « femme » ; elle a du goût et de l’esprit ; son instinct très vif et qui la mène est assuré du concours de la grâce la plus parfaite, et ce qu’elle a en elle d’un peu bas et d’un peu sensuel est orné et paré de toutes les velléités artistiques et excusé par la plus élégante franchise.

L’activité intellectuelle de Thérèse ne tarde pas à faire honte à son oisiveté sentimentale. Rien en elle ne peut être inoccupé. Elle a de la bonté et le sens du devoir parce qu’elle est très compréhensive, mais seulement à cause de cela. Aussi, bien qu’au fond elle soit honnête femme, cède-t-elle sans grandes luttes au clubmen, Robert le Mesnil, qui, par ses instances, lui témoigne un désir persistant.

Robert le Mesnil est un homme bien élevé et correct jusque dans la passion. Il aime les femmes sans excès et sans folie, parce que cela fait partie de sa carrière d’homme du monde. Il détourne volontiers une épouse de ses devoirs, mais il n’oublie pas les siens : il est aussi exact à rendre une visite qu’à aller à un rendez-vous. Thérèse croit l’aimer parce qu’elle n’aime personne, et elle conservera cette illusion jusqu’au jour où un sentiment véritable s’éveillera dans son cœur. Ce jour-là, sans doute, elle quittera Robert aussi facilement qu’elle s’est donnée à lui, non par caprice, non par vice, mais parce qu’elle sait bien qu’on ne choisit pas en ce monde, et que c’est perdre sa peine que tâcher « de faire de la destinée ». Comme toutes les grandes amoureuses pour lesquelles la vie primera toujours les conventions, elle s’incline devant ce doux fatalisme qui embellissait le corps souple et charmant des princesses des Mille et une Nuits, et qui va si bien à sa beauté ; d’ailleurs, à tous ceux qui ne sont pas armés d’énergie suffisante pour lui résister, la vie enseigne une semblable doctrine.