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Le Théâtre et les Mœurs

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453 pages

Aujourd’hui, pour la première fois, j’écris à cette place où, durant tant d’années, j’ai vu la signature de Francisque Sarcey, où, durant si peu d’années, j’ai vu celle de Gustave Larroumet. Et j’éprouve une inexprimable tristesse. Leurs deux noms sont indissolublement liés à la gloire et à l’histoire de ce feuilleton dramatique comme ils sont unis et confondus dans mon cœur. Je sens s’y éveiller, dès que je les évoque, mille souvenirs. Je veux interroger avec vous ces voix du passé, si mélancoliques et si tendres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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ŒUVRES D’ADOLPHE BRISSON

Portraits intimes5 vol.
La Comédie littéraire1 — 
Pointes sèches1 — 
Un Coin du Parnasse1 — 
Paris intime1 — 
Nos Humoristes1 — 
Scènes et types de l’Exposition de 19001 — 
Florise Bonheur1 — 
Nos Prophètes1 — 
L’Envers de la gloire1 — 
Le Journal de jeunesse de Sarcey1 — 
Le Théâtre et les moeurs1 — 

Adolphe Brisson

Le Théâtre et les Mœurs

GUSTAVE LARROUMET

Aujourd’hui, pour la première fois, j’écris à cette place où, durant tant d’années, j’ai vu la signature de Francisque Sarcey, où, durant si peu d’années, j’ai vu celle de Gustave Larroumet. Et j’éprouve une inexprimable tristesse. Leurs deux noms sont indissolublement liés à la gloire et à l’histoire de ce feuilleton dramatique comme ils sont unis et confondus dans mon cœur. Je sens s’y éveiller, dès que je les évoque, mille souvenirs. Je veux interroger avec vous ces voix du passé, si mélancoliques et si tendres.

 

Et d’abord, naturellement, un peu avant de connaître Larroumet, je connus mon maître. Jeunes potaches imberbes nous ne jurions que par lui. Nous allions l’écouter le dimanche, aux matinées Ballande, et, le jeudi soir, à la salle des Capucines. Il nous inspirait du respect par sa solidité et de la joie par sa bonhomie. Je me fusse fait, quant à moi, hacher en morceaux plutôt que d’oublier de lire sa causerie théâtrale. Et si ardente était ma passion pour ce genre de lectures que je collectionnais, avec ses articles, ceux de ses confrères grands et petits.

A cette époque, de 1875 à 1880, le feuilleton n’était pas encore aboli dans les habitudes de la presse. Chaque journal avait son rez-de-chaussée où trônait quelque pontife. Paul de Saint-Victor opérait au Moniteur, Jules Claretie et Léon Kerst à la Presse, François Coppée à la Patrie, Emile Zola au Bien Public, Théodore de Banville au National. Ce poète était un critique fort ingénieux, et sous ses grâces paradoxales, plein de sens. Une gaîté de vieux gamin de Paris s’alliait en lui au plus fervent amour de l’art ; il n’avait pas l’érudition pédante, mais il savait tout ; il théorisait en souriant, et rien n’égalait le charme de ses cabrioles funambulesques. Je le goûtais particulièrement ; je les goûtais tous ; je les comparais, je les opposais les uns aux autres ; j’avalais sans sourciller dix comptes rendus d’un seul ouvrage, même les plus incolores et les plus indifférents ; je dévorais la prose de l’honnête Clément Caraguel des Débats et de l’humble Lorbac de la Liberté. Telle était l’occupation de mes soirées dominicales ; puis je coupais soigneusement ces morceaux de papier qui formaient au bout de l’an une liasse, épaisse et les faisais relier, en y annexant une table des matières.

J’ai là, dans un coin de ma bibliothèque, ces singuliers volumes, où s’amusa mon adolescence. Je n’éprouvais alors qu’une ambition, bien vague, à peine avouée : prendre rang un jour dans l’importante phalange des lundistes, manier la férule, donner mon sentiment personnel sur les productions du théâtre contemporain. J’eus enfin ce bonheur. Une feuille obscure m’ouvrit ses colonnes et je m’y épanchai avec l’impétueuse ardeur des néophytes. Je dois avouer que mes débuts passèrent à peu près inaperçus ; sauf du seul Sarcey qui trouvait, on ne sait comment, le moyen de lire tout ce qui se publiait à Paris, et surveillait d’un œil indulgent les premiers pas de ses cadets. Certain dimanche soir, j’eus un coup au cœur. Il était question de moi dans le feuilleton du Temps. Le bon oncle citait l’opinion que j’avais donnée sur le dernier drame de l’Ambigu et daignait la relever de quelques éloges et y rallier la sienne propre. Quel honneur ! Je n’en dormis pas de la nuit. Mon cerveau surexcité se berçait d’illusions merveilleuses. J’étais déjà célèbre, puisque j’avais les suffrages du prince de la critiqué. Il convenait d’aller lui peindre ma gratitude. Ce devoir coûtait horriblement à mon extrême timidité. Pourtant je m’enhardis. Et le mardi suivant, je frappai à la porte du petit hôtel de la rue de Douai. Onze heures sonnaient à l’horloge du couvent d’en face. La maison bourdonnait comme une ruche. Et, dès l’antichambre, j’entendis des éclats de rire perlés qui me glacèrent le sang dans les veines. Sarcey me tendit sa main largement ouverte.

  •  — Parbleu, dit-il, vous arrivez bien, jeune homme. Vous déjeunez avec nous...

Les convives étaient assemblés ; et j’eus la surprise de rencontrer, parmi eux, avec de jolies comédiennes du Théâtre-Français, un vénérable ecclésiastique.

  •  — A table, mes enfants ! reprit l’amphitryon.

Et comme je demeurais fort gêné :

  •  — Tenez, mettez-vous à côté du R.P. Charmetant et de Mlle Suzanne Reichenberg. Vous serez tout à fait bien, entre ces deux ingénuités.

Je me creusais vainement la tête pour y chercher un sujet de conversation qui pût attacher mon voisin et ma voisine. L’huis s’entre-bâilla. Ces mots retentirent :

  •  — Pardon d’être en retard... Y a-t-il encore un strapontin ?

Sarcey se retourna et poussa un cri joyeux :

  •  — Serrons-nous, mes amis. C’est Larroumet !

Le nouveau venu fit le tour de la salle à manger, baisant les mains aux dames et même les embrassant, en familier du logis. J’examinai avec empressement sa physionomie. Mince, quoique robuste, haut de taille, carré d’épaules, il y avait en lui ce je ne sais quoi qui décèle l’homme fait pour la lutte : front résolu, mâchoire puissante et impérieuse, cou d’athlète. Une barbe blonde, des yeux enjôleurs adoucissaient l’énergie presque inquiétante de ce visage. La voix surtout était un charme : voix musicale, moelleuse, colorée d’un délicieux accent du midi, pas tout à fait aussi prononcé que celui de Clovis Hugues, juste ce qu’il fallait pour aiguiser la saveur des épithètes et faire chanter les phrases. Ma voisine murmura au révérend père :

  •  — Quand j’écoute Larroumet, il me semble qu’une étoffe de velours se déroule entre mes doigts.

Et avec quel art il se servait de ce précieux organe, il en multipliait, en nuançait les caresses ! Il nous conta plusieurs anecdotes sur Marivaux. Nous les jugeâmes exquises. Il nous apprit du même coup qu’if allait soutenir sa thèse de doctorat, et que l’auteur du Jeu de l’amour et du hasard en était l’objet. Nous lui jurâmes tous d’assister à cette solennité. Sarcey seul tint sa promesse. Et il ne se borna pas à se rendre à la Sorbonne. Il combla les vœux du jeune docteur, en parlant de ses travaux, en répandant son nom dans la foule.

 

Depuis ce matin-là, je les vis souvent ensemble. Je fréquentais assidûment à la Comédie, particulièrement lorsqu’on y jouait le répertoire. Je remontais, dès l’entracte, dans le couloir du balcon ; et j’y retrouvais notre oncle, assis, selon sa coutume, sur la banquette rouge, contre le vestiaire des loges, auprès de sa vieille amie l’ouvreuse, les paumes croisées sur sa canne, en une posture qui lui était familière et que les caricaturistes ont popularisée. Il était rare que Larroumet n’accourût pas le rejoindre. On devisait de la représentation ; on discutait, on passait au crible les interprètes. Larroumet y déployait un feu qui arrachait à Sarcey un fin sourire :

  •  — Mettez-moi cela sur le papier ; envoyez-le moi. J’en userai pour le feuilleton.

Le lendemain, à l’aube, la note était rédigée ; — peut-être l’était-elle-dès la veille. Sarcey y découpait quelques paragraphes, et Larroumet se voyait, le dimanche suivant, imprimé tout vif, ce qui le comblait d’aise et d’orgueil et lui valait la jalouse, inimitié des professeurs, ses collègues. Sarcey le citait aussi fréquemment qu’il le pouvait ; les actualités de la semaine ne lui en laissaient pas toujours le loisir. J’ai ramassé dans un de ses tiroirs une lettre de Larroumet non utilisée. Ce sont des réflexions sur les Folies amoureuses. Et ces pages sont si jolies que je ne résiste pas au plaisir d’en détacher un morceau. Larroumet, dans les études qu’il a publiées, n’a rien écrit de plus achevé et de plus rare :

Eraste, c’est l’éternel amoureux, Léandre en France, Lélio en Italie, le beau garçon, léger d’argent, riche de promesses, en cheveux blonds, en brillant costume, l’épée au côté, l’éperon à la botte, tout dentelles, bellâtre stupide qui n’arriverait à rien sans son valet, mais qui plaît, puisqu’il est la Jeunesse.

Agathe, c’est l’Isabelle italienne, fille verdissante et délurée qui bout d’impatience et de désir d’aimer dans sa prison, prête à tout pour en sortir. C’est la graine d’une terrible femme, celle qui a levé, par exemple, dans Georges Dandin. Elle a l’esprit d’aventures, la rouerie précoce, c’est une « fille terrible ». Dernière incarnation dans notre ancien répertoire : Rosine, du Barbier de Séville, etc.

Vous devinez le plaisir qu’éprouvait Sarcey à savourer, à son réveil, ces pimpantes et solides analyses, et l’estime croissante qu’il accordait à leur auteur. Celui-ci prenait un chemin qui allait droit à son vieux cœur universitaire. Ils communiaient tous deux dans l’adoration des grands classiques.

Nous avions d’autres lieux où nous rencontrer. Chaque année, le 15 janvier, on se rendait en corps au café Corazza, où se célébrait la messe de Molière. Entendez qu’on y dînait frugalement et dévotement entre moliéristes. Sarcey n’était pas assidu à ces agapes. Mais Larroumet n’avait garde d’y manquer. Il y officiait à côté du grand prêtre, le savant Georges Monval, qui nous offrait, avec ses longs cheveux en perruque et sa moustache cavalièrement troussée, l’impressionnante et parfaite illusion du Contemplateur. Les servants du culte, les adorateurs du Dieu étaient là, Vitu, Guillaume Livet, Jules Loiseleur, Georges d’Heilly, Albert Soubies, moliérophiles experts ; Edouard Pasteur, aimable financier protecteur des arts qui faisait peindre par des prix de Rome les acteurs et les actrices de la Maison. Puis quelques habitués indéracinables, Denormandie, Adrien Bernheim, Lavoix, René Benoist, Jules Favre, Albert Dayrolles, C. de Néronde, Noël, Charles Formentin, frais émoulu, comme Larroumet, de la Faculté d’Aix en Provence, Edmond Stoullig, l’historiographe des théâtres parisiens. Enfin, un Turc, un vrai Turc qui figurait apparemment à ces repas symboliques, comme ambassadeur du Mamamouchi.

Parfois, au dessert, Larroumet, Silvain et Monval, mus d’un pieux enthousiasme, se donnaient la réplique, au centre du grand salon de cent couverts, et jouaient le premier acte du Misanthrope.

Naïves effusions, touchant délire, pratiques innocentes et — je ne sais pourquoi — disparues ! Cette ferveur n’était pas pour déplaire à Sarcey. Larroumet lui inspirait, dès cette époque, plus que de la sympathie. Et comment ne l’eût-il pas aimé ? Il reconnaissait en ce jeune professeur quelques-unes des aptitudes qu’il possédait lui-même : le don de l’enseignement, celui de la parole ; surtout ce goût du théâtre, dont il était dévoré. Larroumet n’avait qu’une faiblesse à se reprocher, c’était ne n’être pas sorti de Normale. Mais il s’en fallait de si peu !

Un mobile encore, infiniment délicat, que Sarcey ne s’est peut-être jamais avoué, l’attachait à son disciple. Il le voyait affamé de réputation, impatient de parvenir : il le sentait tout à la fois désireux et capable de monter très haut ; il assistait, avec une curiosité tendre et étonnée, à ces-conquêtes successives, à ces vertigineuses ascensions. Il n’avait eu pour son compte d’autre but, dans la vie, que d’être un bon journaliste. Il s’amusait de cette ambition impatiente et d’ailleurs si légitime, puisqu’elle s’appuyait sur un immense travail. Et il ne négligea aucune occasion de la servir.

 

Tandis que, le 28 août, nous nous pressions, l’âme en deuil, dans la nef de Saint-Germain-des-Prés, autour de la dépouille du pauvre ami disparu, M. Edouard Lockroy me parlait de lui, ou plutôt me parlait d’eux, car ils lui sont demeurés également chers. Il ignorait Larroumet, sorbonnien encore obscur, quand il prit le portefeuille de l’instruction publique en mars 1888. Il le nomma chef de son cabinet sur la recommandation expresse du critique du Temps.

  •  — Vous pouvez compter sur ce jeune homme comme sur moi-même, lui avait-il dit.

Lockroy appréciait la sincérité de Sarcey, pour l’avoir autrefois éprouvée, alors qu’il recevait de lui ses premières leçons de journalisme. Il n’hésita point. Il n’eut qu’à se louer de son fonctionnaire improvisé, dont il apprécia dès le premier jour le dévouement et la prodigieuse intelligence. Au bout de quelques mois, Castagnary meurt. Nouvelle démarche de Sarcey qui s’invite sans façon à déjeuner. L’affaire fut vite conclue. Au dessert, Larroumet avait la place enviée de directeur des Beaux-Arts.

  •  — Il me fallut une réelle audace pour l’imposer, ajoutait M. Lockroy ; les concurrents ne manquaient pas et disposaient des plus grosses influences politiques.

Ici encore, son choix se trouva justifié. Larroumet acquit avec une rapidité stupéfiante les lumières spéciales qui lui faisaient défaut. Son talent, sa bonne grâce, sa souplesse lui valurent le respect, puis l’amitié des artistes qui l’avaient vu venir d’un œil soupçonneux.

Dès lors sa fortune s’élargit. Debout, sur ce tremplin, il s’élance, il vole, comme Mercure aux pieds légers. Où ira-t-il ? On ne sait trop. Toutes les voies lui sont ouvertes. Il peut à son gré devenir député, c’est-à-dire promptement ministre, ou se préparer au gouvernement éventuel de la Comédie-Française. Il semble qu’une étoile le conduise. Et Sarcey, le bon Sarcey, resté dans la coulisse, contemple avec satisfaction cet astre qui brille au firmament de Paris. Il écrivait à son plus sûr confident, Georges Peyrat :

On ne voit plus Larroumet. Il passe son temps à inaugurer des statues ; hier c’était Balzac, demain ce sera Mistouflet. Il parle d’ailleurs très bien et sur Mistouflet et sur Balzac.

Je me console de mourir en songeant qu’il fera mon oraison funèbre. Je tâcherai de lui fournir de la copie le plus tard possible.

Et dans un autre billet :

Je bûche toujours. Bûcher, c’est ma vie ; si je n’avais pas à faire dix fois plus que je peux, je m’ennuierais à crier.

Larroumet est à la campagne avec les siens ; nous nous reverrons à l’hiver. Il fait avec une ténacité merveilleuse un grand chemin. Si ce Gascon d’Auvergne ne va pas très loin, je serai bien étonné.

Le « Gascon d’Auvergne », soutenu par le zèle vigilant et bouillonnant d’un ami commun, Charles Garnier, franchit le seuil de l’Institut et y remplaça le comte Delaborde en qualité de secrétaire perpétuel. Comme Sarcey, les membres de l’illustre Compagnie voulaient être enterrés par un orateur disert. Cette étape dévorée, il reprenait sa, course ; d’autres victoires, d’autres triomphes, d’autres grandes œuvres l’attendaient. Et Sarcey, si désintéressé pour lui-même, si ambitieux pour autrui, continuait de jouir de ces succès.

Il n’en jouit pas longtemps... Hélas !... nous le perdîmes. Larroumet recueillit de sa main défaillante le feuilleton, son plus précieux héritage. Cette succession revenait légitimement à l’aîné, au plus brillant de ses disciples, Je n’apprendrai pas à nos lecteurs comment il lui maintint son autorité.

Ce n’était plus la bonhomie de l’Oncle et cette rondeur, où se dissimulaient de si terribles malices ; c’était la même probité, la même conscience, le même souci d’être toujours équitable et d’appuyer toujours son avis d’arguments logiques et judicieux. Il avait moins d’enjouement et plus d’élégance attique, une verve moins éclatante et moins joviale, mais un esprit fort compréhensif, ouvert aux tentatives nouvelles, et très bienveillant. On le lisait avec moins de joie, mais avec autant de profit. Et ainsi par des voies diverses, l’un et l’autre exercèrent, d’une façon éminente, la même magistrature. Je trouve, encore dans une lettre à Georges Peyrat, quelques lignes de Sarcey qui sont, à ce propos, très significatives : « Le public veut être dirigé. Pour un millier de personnes qui ont une opinion à elles, il y en à des centaines de mille qui veulent qu’on la leur fasse. » Larroumet s’acquitta de ce devoir avec une distinction, une science de la scène qui furent unanimement appréciées.

Le souvenir de son maître ne le quittait point ; je sais avec quelle piété attentive il m’aida à choisir les extraits dont nous composâmes les huit volumes des Quarante ans de théâtre, et vous savez en quels termes il les loua. Larroumet n’était pas de ceux pour qui la reconnaissance est un pesant fardeau. Il en avait voué une, infinie, aux trois hommes qui l’avaient aidé, à Sarcey, à Lockroy, à Charles Garnier, qui lui ouvrirent la vie littéraire, la vie officielle et la vie académique. Il se multiplia à la leur prouver, par ses paroles et ses actes. Le dernier effort qu’il s’imposa fut de se rendre, presque moribond, à l’inauguration du monument de Garnier et d’exalter son génie, en prononçant un pathétique discours, où l’on sentait palpiter comme l’ombre et le frisson de la Mort...

 

Depuis deux ans déjà, nous le voyions lentement décliner. Il avait trop présumé de son énergie et assumé un labeur surhumain. Songez donc ! Il ajoutait dix autres tâches à celle, déjà si absorbante, du feuilleton. Il professait deux fois par semaine à la Sorbonne ; il avait une causerie hebdomadaire au faubourg Saint-Honoré ; il parlait à l’Odéon ; il accomplissait scrupuleusement ses travaux, de secrétaire perpétuel. Et jugeant cette besogne insuffisante, il se rendait chaque mercredi à Bruxelles, y faisait une conférence, et en revenait le soir, juste à temps pour assister à quelque première ou préparer son cours du lendemain. En 1901, il contracta les germes de la fatale laryngite dont il ne devait jamais se guérir. Et l’on peut dire qu’à cette époque commença son agonie.

Ses joues se creusaient, sa taille se courbait, sa voix enchanteresse avait perdu les notes mélodieuses qui remuaient les cœurs et les lui livraient désarmés. Cependant il persévérait ; il ne voulait pas capituler ; au lieu de briser momentanément sa plume et de prendre une retraite que les médecins, trop mollement peut-être, lui ordonnaient, il tenait tête à l’orage, il luttait contre lui-même, mais, au prix de quelle fatigue et de quel épuisement ! Il m’écrivait à la date du 27 août 1902 (il se trouvait alors dans sa ville natale, où il était arrivé pour recueillir le dernier soupir d’une tante maternelle) :

... Tu devines les tristes soucis qui nous ont aussitôt saisis : lettres et télégrammes, formalités légales, préparatifs des funérailles. Nous venons de rentrer, brisés de fatigue. Pour ma part, j’y ai déjà perdu trois kilos, sur les quatre que j’avais regagnés ici. Mais la campagne et le repos vont nous remettre promptement. Viens donc, aussitôt que tu seras rentré, nous demander la côtelette de l’amitié. Ce sera un rayon de soleil dans le gris où nous a plongés ce deuil. Au milieu de tout cela, il a fallu bon gré mal gré remplir le feuilleton, et tant bien que mal. Ah ! je comprends mieux que personne, je t’assure, le labeur et l’esclavage que représentent les quarante ans de théâtre du bon Oncle.

Au bout de la même année, il fut contraint de s’arrêter. La nature, à la fin, se révoltait et reprenait ses droits. J’étais moi-même, à ce moment, assez malade. Je ne l’avais pas vu, depuis deux ou trois semaines. Je reçus un soir ce petit bleu déchirant :

Tu dois à cette heure être renseigné par notre directeur. Mon état de santé m’oblige à prendre un congé de quatre mois et il te demande de me remplacer pendant ce temps au feuilleton... si (entre nous) je puis guérir et le reprendre. Dans le véritable arrachement que me cause la résolution que m’impose mon médecin, ce m’est une grande consolation, cher ami, de penser que ma plume, la plume de Sarcey, passe en tes mains fraternelles.

Je me précipitai avec angoisse à l’Institut. Je l’y trouvai, épuisé, dévoré par la fièvre, mais comme toujours, viril et ferme. Il acceptait son destin, il partait pour la Corse, dont le doux climat restaurerait sa vigueur défaillante. Comptait-il sur ce miracle ? Il en formulait l’espoir, mais je devinais, sous ses paroles, une affreuse inquiétude, une infinie détresse morale. Et je dus, moi aussi, lui avouer, les larmes aux yeux, qu’il m’était impossible de le suppléer, dans mon état d’extrême fatigue. Une visite interrompit notre entretien douloureux. Quelques heures plus tard, il m’envoyait ces lignes où s’épanchait tout son cœur :

La venue de Hébrard a coupé notre conversation. Je n’ai pu te dire assez combien j’étais triste de ta tristesse et ému jusqu’au fond du cœur par l’impression que te causait l’impossibilité où nous étions tous deux de continuer par l’un de nous l’œuvre de notre maître. Reprenons courage, mon cher ami, et ayons confiance dans l’avenir. J’ai toujours été stoïcien et optimiste ; dans l’écroulement qui vient de fondre sur moi, je le suis plus que jamais. J’ai le ferme espoir que, toi et moi, après le repos nécessaire, pourrons reprendre vaillamment notre tâche. Je suis le plus atteint des deux. Si je succombais, tu serais assez fort à ce moment, j’en suis convaincu, pour accepter ce que tu as dû refuser cette fois. Espérons l’un dans l’autre.

Tout fut arrangé par la discrète sollicitude du directeur du Temps. Le spirituel M. Nozière voulut bien se charger de l’intérim. Larroumet s’éloigna. Oh ! ce départ ! Je vois, je verrai toujours notre ami grelottant, par une matinée d’hiver, sur le quai de la gare, quittant cette ville, qu’il avait autrefois prise d’assaut, où sa trépidante, studieuse et folle jeunesse s’était usée, et qu’il abandonnait faible et vaincu. Il embrassa son fidèle Berr de Turique, M. et Mme Diehl, qui s’efforçaient de le réconforter. Il monta péniblement dans le train, au bras de Mme Larroumet, et nous jeta, jeta à Paris, un tragique regard d’adieu...

Le séjour de Corse parut d’abord lui être bienfaisant ; la première lettre qu’il m’adressa témoignait d’une belle humeur et d’une confiance qui me rassurèrent. Elle débutait par une jolie description, où le bon lettré qu’il était montrait le bout de l’oreille. Et ceci me sembla d’un très favorable augure.

Nous avons trouvé ici un climat merveilleux et un paysage de terre et de mer auquel, après avoir beaucoup voyagé, je ne vois rien de supérieur. Depuis quinze jours, le soleil n’avait cessé de briller et de chauffer ; on ne pouvait sortir et se promener que sous un parasol, et on trouvait, en rentrant dans les appartements, une température’ de seize degrés. Aujourd’hui, c’est jour de grande tempête ; le vent et la nier font rage ; et cependant nous n’éprouvons pas le besoin d’allumer du feu. Nous avions espéré nous loger dans une villa ; nous avons dû nous rabattre sur un hôtel, d’où la vue est merveilleuse. Nous avons devant notre appartement un grand balcon, où je passe les deux tiers de la journée, abrité par une sorte de guérite.

Si tu veux une description complète, frappante et courte du golfe d’Ajaccio, relis les premières pages de Colomba, laquelle me semble, du reste, contenir toute la Corse. Là, comme partout, Mérimée a dégagé et fixé les traits définitifs de ce qu’il peignait. Ce dont il ne parle pas et ce qui est pourtant un charme du séjour, c’est de l’atmosphère étonnamment aromatique qui baigne le paysage. Les maquis des montagnes qui enserrent la ville dans une ceinture étroite sont couverts de plantes et l’on respire leurs parfums âpres et doux. C’est la première impression que cause la Corse ; on la sent d’une lieue au large et, plus encore que la Provence, c’est la gueuse parfumée. Je suis encore trop au régime et trop valétudinaire pour faire des excursions, mais je devine un pays superbe, par le peu que j’en ai sous les yeux. Dépêche-toi de venir... Outre la grande fête que nous sera ta venue, tu verras une des parties les plus originales et les plus pittoresques de la France. J’espère, à ce moment, être en état de t’accompagner, et nous doublerons notre plaisir en le mettant en commun. Surtout, prends un peu de repos. Tu vois où m’a conduit le surmenage ; et je me croyais en fer inoxydable ! Pauvre de moi ! Que, du moins, mon exemple serve à mes amis !...

Au fait, il commence à me sembler que je me fais plus malade que je ne suis Depuis mon arrivée, je me sens beaucoup mieux. Voilà plusieurs jours que je suis sans lièvre et à Paris elle me brûlait tous lès soirs avec une déplorable régularité. Je ne fais rien, je n’écris rien, je lis à peine. Je vis d’une vie purement animale. Et, somme toute, c’est très bon.

Certes, j’ai des heures d’ennui opaque et de nostalgie sinistre, mais elles ne durent pas et je me remets à ruminer. Ma chère femme bien portante, grâce à Dieu, s’est faite à cette vie et nous passons des journées absolument vides sans nous en apercevoir.

Comme distraction, les visites du préfet, aimable homme, qui est un de mes anciens camarades de collège. Il marche généralement escorté d’un triomphant archiviste. Joins-y un pharmacien militaire, brave officier dont la moustache martiale te ferait peur au coin d’un bois...

Suivaient quelques lignes sur la récente reprise du Misanthrope et qui montraient qu’il continuait de se passionner aux choses et aux êtres de la Comédie. J’avais hâte d’aller le retrouver à Ajaccio. J’y débarquai par un temps affreux. D’épais et froids brouillards noyaient les montagnes et descendaient sur la côte. Une pluie diluvienne inondait la ville et humiliait les petits palmiers du port. Il m’attendait, frileusement enveloppe de couvertures, dans sa chambre d’hôtel, nue et lugubre, et manifesta, à me revoir, une allégresse qui égalait la mienne et dont je fus touché jusqu’au fond de l’âme. C’était un peu de Paris qui lui venait avec moi. Il me pressait dans ses bras, m’accablait de questions, m’arrachait les dernières nouvelles du théâtre et des lettres. En vain, Mme Larroumet, toute frémissante de maternelle anxiété, répétait-elle :

  •  — Tu te fatigues ! Tu parles trop !

Il n’était plus en Corse, sur ce coin de terre perdu, isolé du monde, mais sur le boulevard, ou dans son cabinet de travail du quai Conti. Une dépêche qui me fut, alors remise acheva de l’émouvoir. Elle m’annonçait la mort d’Ernest Legouvé. Je la lui fis lire.

La perte de ce vénéré doyen, suivant de près celle de Gaston Paris, portait à deux le nombre des vacances académiques. Je lui demandai s’il ne posait pas sa candidature à l’un des fauteuils. Il ne me cacha point qu’il avait eu déjà, d’un des membres dé l’Académie, d’obligeantes ouvertures. A l’accent de sa voix, à la flamme qui jaillissait de ses yeux, je compris que toutes les énergies dont était faite sa volonté, et qui n’étaient qu’assoupies, se réveillaient et se tournaient vers ce but suprême. Il ne tenait plus en place ; il voulut me conduire à la grotte où Napoléon Bonaparte enfant rêvait à sa future grandeur. Il m’entretint de lui avec une animation étrange, et une précision et une possession du sujet qui me confondirent. Et tout en m’esquissant, telle qu’il la concevait, la psychologie du conquérant, sans doute faisait-il quelque obscur retour sur soi-même, pensait-il à sa propre ambition et aux coups imprévus qui en arrêtaient l’essor. Cette promenade lui donna un nouvel accès de fièvre. Et désormais la pluie nous retint captifs dans les tristes chambres de l’Hôtel Suisse.

Ce que furent ces trois jours d’intimité et de confidences, je renonce à le traduire, mais j’en garde l’ineffaçable impression. Jamais mon ami n’avait été si séduisant, si éloquent, si vif d’esprit, si tendre de cœur et, pour tout dire, si vivant, si attaché à la vie. Une lettre qu’il m’envoya, dès ma rentrée à Paris, m’apporta l’écho de ces heures, d’autant plus ravissantes, qu’elles étaient sans retour, et devaient être si tôt suivies d’une séparation éternelle.

Tu peux te flatter d’avoir apporté un peu de bonheur, et durable, à un ami qui serait en droit de se trouver profondément malheureux dans son exil, s’il n’était philosophe et s’il n’avait pour le soutenir l’infinie tendresse de sa femme.

J’ai commencé, aussitôt après ton départ, ma campagne académique. Elle s’annonce bien. J’avais écrit en premier lieu à H..., S. et H... Avant même d’avoir reçu mes lettres, ils m’écrivaient ou me télégraphiaient spontanément que je pouvais compter absolument sur eux. Me voilà donc, avec L... et F..., assuré de cinq voix.

Tu as bien raison de le dire. On ne se voit pas, on ne se connaît pas à Paris. Nous nous sommes plus dit et nous sommes plus pénétrés ici en trois jours, pour notre profit réciproque, qu’en des années de boulevard.

Je pressentais qu’il n’aurait pas la patience de prolonger son exil. La bataille l’appelait. Il frémissait, comme un grenadier de Napoléon au roulement du tambour et à l’odeur de la poudre.

24 avril.

 

Voilà deux bonnes semaines que j’aurais dû te donner de mes nouvelles ; mais tu as vu notre existence ajaccienne. Les jours s’écoulent, mornes et vides, dans une torpeur oisive.

A vrai dire, je n’ai pas été complètement inactif. J’ai entretenu une correspondance académique des plus nourries. Sur le résultat de cette, campagne, mon impression répond à la tienne. Mon succès est possible, peut-être même probable. Mais la bataille sera aussi confuse qu’ardente...

Je suis profondément touché des délicates et charmantes dispositions de notre directeur Hébrard. Je viens de lui écrire que je reprenais le feuilleton, à partir du 1er juin, et même du 15 mai, si cela lui semblait préférable Physiquement, je me trouve en état de le faire ; mais je n’aurais plus que le souffle que je l’emploierais....

Mercredi prochain, 29, nous nous embarquons et nous serons à Paris entre le 5 et le 10 mai, vers la vie, le travail, la lutte...

C’en était fait. Sa résolution était prise. Il allait livrer son dernier combat.

 

Il y fut héroïque. Domptant le mal qui le terrassait, il remplit ses devoirs. Il recommença d’aller au théâtre, et quoique ces sorties nocturnes achevassent de consommer sa ruine. Le chancelier des Cadets de Gascogne, Henri Lapauze, organisa un banquet pour fêter son retour. Il s’y rendit, Il écouta, la tête penchée, les obligeantes et gracieuses paroles dont le saluèrent ses camarades de jeunesse, Georges Leygues Joseph Chaumié, Henri Roujon. Il essaya de répondre sur le même ton. Mais sa feinte gaîté s’éteignait et se brisait dans la lassitude. Le jour suivant, il reprenait le cours de ses visites. Il n’en manqua pas une, il franchit le seuil des trente-huit académiciens que la tradition et la politesse lui commandaient d’aller voir.

Comment n’étaient-ils pas saisis de pitié en ouvrant leur porte à ce mourant, dont les forces physiques s’écroulaient et que soutenait sa seule énergie morale ? Comment lui refusèrent-ils cette minute de bonheur qu’il implorait et la joie de s’endormir sur un dernier sourire de la fortune ? Quelques-uns lui prodiguèrent, en cette épreuve, les plus généreuses marques de dévouement. Il a conté, dans une de ses chroniques, de quelle manière ingénieuse et fraternelle MM. Paul Hervieu et Edmond Rostand réussirent, à effacer le fâcheux malentendu qui le séparait de M. Jules Claretie, et le noble empressement que mit ce dernier à faciliter cette réconciliation. Larroumet n’en subit pas moins un échec dont le contre coup acheva de l’ébranler. Quand M. Henri Lavedan, ému et peiné, alla lui porter, à l’issue du vote, quelques mots de consolation, il eut la vision que sa fin était prochaine.

A quinze jours de là, on donnait à la Comédie-Française la répétition des Ames en peine, pièce au titre languissant et tristement symbolique. Le critique du Temps l’écoutait, immuable, à son poste accoutumé. Après le premier acte, je montai le rejoindre. Il m’entraîna au foyer, ou plutôt il s’y traîna, appuyé sur mon épaule. Nous nous assîmes à l’écart, près du buste de Molière. Et comme je lui parlais de matières indifférentes, n’osant l’interroger sur sa santé, il m’interrompit :

  •  — Ami, me dit-il, je suis perdu...

J’esquissai un geste de protestation, qu’il arrêta :

  •  — Je ne suis pas un enfant, je suis un homme. Le mal qui me ronge ne pardonne point. J’en surveille depuis des années l’évolution implacable. Dans un mois, dans trois mois, dans six mois au plus tard, je serai mort.