Le tour du cercle, ou tableau de nos erreurs et de nos crimes

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Le Normant (Paris). 1814. France (1814-1815). In-8 °. Pièce.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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LE
OU
TABLEAU
DE NOS ERREURS ET DE NOS CRIMES.
PARIS,
LE NORMANT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
1814.
TABLEAU
DE NOS ERREURS
ET
DE NOS CRIMES.
LES hommes ont une admiration si exclusive
pour les conquérans, ils se laissent tellement
éblouir par le faux éclat des victoires et des
triomphes, qu'on se voit toujours forcé, pour
les désabuser, de mettre à côté des trophées qui
enchantent leurs regards, le spectacle hideux des
maux qu'ils traînent à leur suite. Il faut toujours
qu'on leur rappelle que la véritable gloire est
dans la vertu, et que les peuples ne sont heu-
reux que sous les Rois pacifiques qui ne les ap-
pellent aux combats que pour repousser une
injuste agression.
C'est donc en vain que l'histoire inexorable
leur présente à la fois, et la fin tragique des
guerriers ambitieux, et l'effrayant tableau des
malheurs sans nombre qui ont accablé les vain-
queurs et les vaincus; c'est donc en vain qu'elle,
I.
les transporte au milieu des cendres de tant de
cités jadis si florissantes, et qu'elle leur retrace-
la désolation des campagnes , les larmes des
familles, l'anéantissement du commerce, la dé-
cadence des sciences et des arts , rien ne pourra
donc désenchanter les hommes, et les ramener
à des idées-saines sur la gloire. On les verra donc
toujours prolonger l'ivresse des faux grands
hommes par les injustes applaudissemens qu'ils
leur prodiguent, et creuser eux-mêmes l'abîme
qui doit les engloutir. Ah ! si, plus éclairés sur
leurs intérêts les plus chers , ils punissoient par
un morne silence le triomphateur enorgueilli,
au lieu de déposer à ses pieds des hommages
Corrupteurs , au lieu de faire respirer pour sa
mémoire le marbre et l'airain, bientôt ces muettes
improbations l'avertiroient de sa folie et feroient
tomber de ses mains coupables le glaive exter-
minateur. Mais s'il n'est donné qu'à un bien petit
nombre d'hommes, dont la foible voix est étouf-
fée par les bruyantes acclamations de la multi-
tude, de sonder la profondeur des plaies que
fait à la patrie le fol amour des conquêtes,; si
l'espèce humaine est condamnée à cet état de ver-
tige et d'ignorance qui l'entraîne toujours vers
sa propre destruction , il ne nous reste plus qu'à
gémir et qu'à conjurer l'Eternel de ne jamais
donner à la terre que des rois avares du sang de
leurs peuples.
Quand on considère la fin tragique d'Alexandre,
de César, de Charles XII, et de tant d'autres
(5)
fléaux de la terre , on ne peut comprendre com-
ment les Rois et les peuples ne profitent pas de
ces utiles leçons , et comment il se fait que les uns
se laissent aller à des idées ambitieuses, en voyant
la destinée de ces fiers conquérans; et que les
autres, bien plus aveugles encore , élèvent des
autels à leurs bourreaux. On ne peut lire l'histoire
de ces règnes de sang, qui attestent la folie des
uns et, le malheur des autres, sans chercher un
antidote à sa douleur et à son indignation, dans
les règnes de Titus, de Louis XII et d'Henri IV.,
Mais, si les peuples sont malheureux sous les
Rois conquérans , leur destinée est bien plus dé-
plorable encore , lorsque, profitant de la foiblesse
du monarque , ils osent s'emparer des rênes de
l'Etat et essayer de se gouverner eux-mêmes :
séduits par le fantôme de la liberté, qu'ils croient
toujours saisir, et qui toujours leur échappe, ils
se précipitent dans un abîme de maux. Indignés
de rencontrer des obstacles à chaque pas, ils
s'en prennent à tout ce qui les entoure , et dans
leur aveugle fureur, ils sacrifient les meilleurs
citoyens au nom de cette liberté qui se venge
d'être profanée. Insensés! ils ne voient pas qu'elle
n'est faite que pour le sage : que ce n'est qu'à lui
seul qu'elle accorde ses faveurs, et qu'elle fuit
épouvantée ceux qui, l'abordant avec passion ,
veulent en faire l'instrument de leur vengeance
et de leur ambition. Mais malgré ses rigueurs ,
elle est si entraînante pour les uns , et si com-
mode pour les autres, qu'on la poursuivra tou-
(6)
jours avec la même ardeur toutes les fois qu'une
main sévère n'arrêtera pas l'aveugle enthousiasme
et ne punira pas la coupable hypocrisie. Jaloux
des distinctions qu'établissent naturellement le
mérite, la naissance et la fortune, les hommes
s'accoutument à les regarder comme des injus-
tices, et ils sont toujours prêts à essayer des ni-
vellemens. On peut plaindre et pardonner un
peuple qui s'engage pour la première fois dans
ces routes épineuses ; mais on ne pourroit que
vouer à l'exécration et punir du dernier supplice
des Français qui, après avoir infructueusement
parcouru le cercle de toutes les conceptions
humaines en fait de législation, après avoir vu
cinq lustres s'écouler au milieu des troubles et
des dissensions civiles, après avoir enfin passé
des horreurs de l'anarchie, sous la plus mons-
trueuse tyrannie qui ait jamais pesé sur la terre,
oseroient encore prononcer les mots d'indépen-
dance et de liberté.
Le ciel avoit exaucé les voeux de tout ce qu'il
y avoit d'hommes sincèrement attachés à leur
pays, quand il donna Louis XVI à la France.
Quel prince, en effet, réunit à un plus haut degré
toutes les qualités de l'homme de bien ? qui,
plus que lui, détesta ces guerres injustes qui
couvrent la terre de deuil? qui, plus que lui,
aima la justice et l'équité? qui, plus que lui,
fut exempt de ces foiblesses trop souvent com-
pagnes de la vertu, et que nous regrettons de ne
pouvoir pas effacer de la vie des plus grands
(7)
monarques ? qui, plus que lui, fut sourd à la
voix de la flatterie, cette dangereuse ennemie du
pouvoir ? Il signala son avènement au trône par
l'abolition de l'usage antique et funeste d'ar-
racher l'aveu des crimes par la douleur, et jamais
un arrêt de mort ne sortit, de sa bouche. On le vit
souvent, au contraire, user du plus beau droit
des souverains, et arrêter le glaive de la justice
prêt à frapper le coupable. C'est sous son règne
que cessèrent d'exister des droits anciens, connus
sous le nom de main-morte et de joyeux
avènement. C'est encore sous son règne que les
cachots infects, où les détenus demandaient la
mort comme une grâce, se changèrent en prisons
saines et spacieuses. II donna des secours aux;
hôpitaux, des encouragemens à l'agriculture et
à l'industrie. Il forma des ateliers de charité. Des
marais furent desséchés, des landes mises en
culture ; de grandes routes, des canaux de navi-
gation donnèrent au commerce une nouvelle
activité, et l'on vit, avec orgueil, s'ouvrir le
port de Cherbourg, où l'on triompha de la nature.
Econome des deniers publics, il frémissoit à
l'idée d'exiger de son peuple un nouvel impôt,
quelque léger qu'il pût être, et lorsqu'enfin les
finances de l'Etat, trop négligées par ses prédé-
cesseurs, le forcèrent à s'occuper des moyens de
les améliorer, il en appela à son peuple lui-
même ; il voulut le rendre témoin de sa sollici-
tude paternelle , et le faire juge dans sa propre
cause. Les besoins de l'Etat furent exposés avec
(8)
la franchise d'un père qui dit à ses enfans;
Venez chercher avec moi un remède à vos
maux ; et si la première assemblée n'atteignit
pas le but qu'il se proposoit, qui oseroit en
rejeter la faute sur le monarque? quel est
celui de nous, qui ne rendit pas justice à la
pureté de ses intentions, à la solidité de son
jugement? quel est celui de nous qui eût le
bonheur d'approcher de Sa Majesté, sans
éprouver le besoin de l'aimer ? Ah ! n'attribuons
ses efforts infructueux pour guérir les plaies de
la France, qu'à la France elle-même. Il faut le
dire : un venin philosophique s'étoit glissé dans
les coeurs; chacun en étoit plus ou moins infecté,
depuis la dernière classe des citoyens jusqu'aux
grands qui entouroient le trône ; et ce déficit,
qu'il étoit si facile de combler, servit de pré-
texte à la malveillance. Il fut le cri de ralliement
des ennemis du trône et de l'autel, qui saisirent
avidement cette occasion de renverser l'un et
l'autre. Des hommes voués au mépris public, et
qui n'avoient aucune idée de législation, s'éri-
gèrent en législateurs; le peuple, toujours cré-
dule et toujours avide de nouveautés, crut voir
en eux des anges descendus du ciel pour tra-
vailler à son bonheur et pour donner des leçons
aux Rois dans l'art de gouverner. La fermen-
tation devint générale, et la France offrit bientôt
l'image d'une mer agitée par la plus horrible
tempête. Des déclamateurs séditieux remplirent
les lieux publics. Tout ce que naguères on res-
(9)
pectoit, ou qu'on avoit du moins l'air de res-
pecter, devint l'objet de la censure la plus amère;
des magistrats jusqu'alors incorruptibles et recom-
mandâmes par leurs lumières, leurs vertus et
leur dévouement à la personne sacrée du Roi,
devinrent, sans y penser, les premiers instrumens
des factieux ; des écrits où l'on proclamoit la sou-
veraineté du peuple furent le prélude des évène-
mens affreux que nous avons à décrire, et bien
qu'alors leurs auteurs fussent loin de supposer
que la nation française pût descendre au dernier
degré de l'avilissement et du crime, ils n'en
préparoient pas moins les voies aux plus hor-
ribles assassinats qui aient jamais souillé les pages
de l'histoire.
Si celui qui déplore les malheurs d'un homme
élevé au-dessus des autres, le présentoit comme
un modèle de perfection, il blesseroit la vérité, et
s'exposeroit à la défaveur qu'attire toujours la dis-
simulation de ces foiblesses ou de ces erreurs que
l'on regarde, à bon droit, comme inséparables de
la nature humaine. On s'étonneroit, avec raison ,
qu'un monarque n'eût pas à se reprocher des fautes
graves dans ces temps extraordinaires, où la
nation française , libre de s'élancer hors des
limites que lui traçoit la monarchie, obtenoit
plus qu'elle n'auroit osé demander elle-même,
et se le voit toute entière à la voix de son sou-
verain , qui l'appeloit avec confiance pour
chercher un remède aux maux de la patrie. On
( 10 )
se demanderoit; en lisant l'histoire de nos éga-
remens et de nos forfaits, pourquoi l'infortuné
Louis ne sévit pas contre les grands coupables,
et pourquoi, par des actes d'une justice éclatante,
il n'arrêta pas dans sa source un débordement
qui menaçoit d'inonder l'Europe. On se deman-
deroit encore comment il put se rassurer sur les
dangers de convoquer une assemblée nationale ,
dans un siècle où la corruption,étoit portée à son
comble, et où les idées philosophiques avoient
dès longtemps infecté les âmes. Il étoit bien
facile de prévoir que bien loin de porter un
remède aux maux de l'Etat, elle ne feroit que
les aggraver; et que, dans son impatience de
détruire ce qu'on étoit convenu d'appeler des
préjugés,, elle attaquerait les bases fondamen-
tales de la monarchie, et plongeroit la France
dans un abîme de maux. Que si quelques-uns
des prédécesseurs de l'infortuné Louis XVI,
qui tinrent avec fermeté les rênes de l'empire,
n'appelèrent une représentation nationale qu'avec
une extrême défiance, et toujours en déployant
autour d'elle l'appareil imposant de la force,
pourquoi ce monarque, né dans des temps moins
heureux, présuma-t-il trop de la soumission de
ses sujets, et se mit-il, pour ainsi dire, entre
leurs mains ? Pourquoi, cédant aux perfides
clameurs des ennemis du trône, réforma-t-il des
corps qui en étoient le plus ferme appui, dans
un moment où il ne pouvoit pas manquer de se
( 11 )
trouver engagé dans une lutte sérieuse avec des
représentans qui, sous le voile du bien public,
cacheraient les prétentions les plus exagérées ; et
quand même ils n'aufoient eu que des vues
droites et désintéressées, comment supposer que
le flambeau de la discorde ne s'allumeroit pas
entre trois corps de l'Etat qui, depuis long-temps
aigris l'un contre l'autre, alloient se trouver en
présence? C'étoit donc (si l'on peut se servir de
cette expression) battre le trône en brèche, que
d'opérer de si grandes réformes dans sa maison,
aux approches de l'orage qui se formoit.
On ne pourroit opposer à cette improbation
de sa conduite, que l'inépuisable bonté de son
coeur, et son invincible répugnance à user des
moyens de rigueur contre le dernier de ses
sujets. On répondrait qu'il ne se persuada pas
assez que la justice est le devoir le plus sacré
des Rois; et que, délégués de Dieu sur la terre,
ils doivent , à son exemple, récompenser et
punir; que les perfides insinuations de ses enne-
mis eurent plus d'empire sur son esprit que les
sages conseils de sa famille et de ses amis. Uni-
quement occupé du bonheur de son peuple, il
se crut obligé de commencer à alléger ses maux
par une sévère économie dans sa maison, et de lui
donner un gage de sa confiance et de la pureté
de ses intentions. Il ne crut jamais à la nécessité
de punir quelques ambitieux pour contenir les
autres; et, semblable à un père que l'excès de sa
tendresse aveugle sur les torts de ses enfans, ou
(12)
qui, croyant toujours les ramener par la dou-
ceur, se voit un jour payé de la plus noire in-
gratitude , Louis XVI épargna le sang de ses
sujets, et devint leur victime.
Ce fut donc sous les plus sinistres auspices que
se forma une assemblée à jamais mémorable par
l'importance de ses délibérations, par l'audace
de ses entreprises, par les talens et la perfidie
d'une partie de ses membres. Quelques-uns, tou-
jours fidèles à leur Roi, se renfermoient dans les
bornes de leur mission, et ne demandoient, au
nom de leurs commettans, que la réforme de
certains abus qui, toujours inséparables des ins-
titutions humaines, s'agrandissent par la corrup-
tion des peuples et par la foiblesse des Souverains.
D'autres vouloient restreindre l'autorité royale,
et en soumettre les actes, par une servile imita-
tion d'un peuple voisin, à des chambres de re-
présentans, sans calculer les différences qu'éta-
blissent entre les nations les moeurs, les habitudes
et le caractère. D'autres, enfin, dans leur aveugle
enthousiasme, soupiroient en secret après des
formes républicaines. Tout entiers au prestige
trompeur de l'égalité, ils désiraient plus qu'ils
n'osoient l'espérer, qu'elle pût se faire un jour à
travers ce conflit d'opinions qui, quoique énon-
cées d'abord avec respect pour le trône, ne ten-
doient pas moins à l'ébranler et à préparer sa
chute. Ce fut alors que, dans toutes les parties
du Royaume, on vit se former ces réunions
monstrueuses d'où partaient les traits les plus
( 13 )
envenimés, les diatribes les plus sanglantes, non-
seulement contre la personne sacrée du Roi,
mais même contre toutes les têtes couronnées.
Des misérables qui savoient à peine lire, se crurent
commissionnés pour travailler au bonheur de l'es-
pèce humaine; et, dans leur généreuse philantro-
pie, ils expédièrent des émissaires secrets pour
arracher les peuples à leur honteuse léthargie,
et leur apprendre à être heureux. Les Souverains
devant nécessairement être un obstacle à leurs
projets, on convint de les assassiner; et mille
bras exercés s'offrirent à la fois pour purger le
Monde de tous les brigands couronnés. En même
temps, des décrets incendiaires franchirent les
mers, et portèrent le fer et la flamme dans le Nou-
veau Monde. D'immenses peuplades, dès long-
temps façonnées à un utile esclavage, et qui
n'étoient tout au plus susceptibles que d'une li-
berté graduelle, brisèrent leurs fers, et se li-
vrèrent aux plus horribles excès ; ne distinguant
ni l'âge, ni le sexe, et confondant dans leur
aveugle vengeance, les innocens et les cou-
pables, ils inondèrent de sang une des plus floris-
santes contrées de l'Univers, et l'assemblée
applaudit à cet élan de la liberté que ses propres
commissaires avoient soutenu par leur présence.
Si nous détournons nos regards de ces scènes
sanglantes, ce ne sera que pour les attrister en-
core par le tableau de la situation intérieure de
la France. Des ambitieux abusèrent de leur nom
et de leur fortune pour fomenter des insurrec-
( 14 )
tions, et des milliers d'hommes s'enfuirent, épou-
vantés, à la vue des supplices qui les menaçoient.
Ceux à qui leur âge permettait ' de prendre les
armes allèrent grossir les armées ennemies, qui
bordoient les frontières, et les autres cherchèrent
un pays hospitalier. Les ministres d'un Dieu de
paix furent traînés dans les cachots, Tous (à
l'exception de ceux qui préférèrent l'opprobre
à la persécution ) furent poursuivis ou massacrés
sans pitié; et comme un grand nombre échap-
poit aux actives recherches des bourreaux à la
faveur des déguisemens ou des asiles que la piété
leur offrait, l'assemblée, dans son impatience,'
rendit contre eux un décret de déportation,
auquel ils ne purent obéir qu'au péril de leurs
jours. Le souverain Pontife lui-même fut abreuvé
d'amertumes, et traîné de captivité en captivité;
ni son grand âge, ni ses vertus, ni son auguste
caractère, ne purent désarmer dès tigres cou-
verts du manteau de législateurs, qui, tout eu
égorgeant l'espèce humaine, se: disoient appelés
à la régénérer. On séquestra, on vendit à vil prix
les biens de Ceux qui avoient fui leur pays en-
sanglanté. Ainsi, des milliers de familles se virent
réduites à l'état de mendicité; ainsi, les vrais
amis du Roi et de la patrie, eurent à gémir à la
fois, dans leur long exil , et sur leurs propres in-
fortunes, et sur celles de tout ce qu'ils avoient
de plus cher, pour avoir sauvé leurs jours me-
nacés, et épargné des crimes à la tyrannie; ainsi,
une épouse fidèle eut à pleurer à la fois, et sur
( 15 )
le sort de son époux, mort pour la défense du
trône, et sur celui de ses enfans, qui se trouvoient
réduits à là plus affreuse indigence: atroce légis-
lation qui punit les enfans du noble dévouement
de leurs pères, et qui transformé en crimes les
généreux efforts de la vertu.
Tel était l'état intérieur de la France, quand
l'infortuné Louis se résolut à la quitter. Déjà
précédé par une partie de son auguste famille,
et par les représentai les plus dévoués à sa per-
sonne; ne voyant plus autour de lui que des fac-
tieux, qui, plus d'une fois, avoient souille par
leur présence son auguste asile, et même ensan-
glanté les marches du trône ; abandonné par ses
troupes, que l'or et les caresses avoient séduites,
et se trouvant dans l'impuissance d'arrêter les
progrès du mal, il voulut s'éloigner de ce théâtre
de tous les crimes, et se jeter dans, les bras de ses
sujets fidèles et des souverains généreux qui
s'étoient armés pour sa défense. Ah ! pourquoi
falloit-il que des mains criminelles s'opposassent
à sa fuite, et pourquoi le ciel ne l'avoit-il élevé
au-dèssus des autres que pour lui refuser ce qu'il
accordoit au dernier de ses sujets? Ils connurent
bien mal sa grande âme, ceux qui, le croyant
accessible à la vengeance, ne l'accusèrent d'avoir
médité son evasion que pour venir déchirer le
sein de ses enfans, et punir du dernier supplice
tous ceux qui l'avoient outragé ! Digne fils de
Henri IV, il l'auroit pris pour modèle; il aurait
désarmé ses enfans acharnés à s'entre-détruire,
( 16 )
et tari peut-être la source des maux qui, pendant
vingt années, ont désolé la terre. Mais si le ciel
n'eût pas permis qu'il retirât la France des bords
de l'abîme où elle étoit prête à descendre; si la
rage des factieux, et surtout le fanatisme de la
liberté, qui enfante tant de crimes et tant d'ac-
tions héroïques, eussent opposé une insurmon-
table barrière aux vues bienfaisantes du mo-
narque, il nous auroit du moins épargné le plus
grand des attentats, et la France, revenue à elle-
même après tant d'orages, n'auroit pas à déplorer
à la fois ses funestes erreurs et à rougir du sang
illustre qu'elle a versé.
Mais. Dieu, qui vouloit donner aux Rois et
aux peuples une grande et terrible leçon,, le
, ramena captif dans cette ville ensanglaptée, où
l'attendoient ses bourreaux trarnsformés en repré-
sentai de la nation. Tout ce que la France avoit
de plus impur, formoit alors cette immortelle
assemblée, qui, toute fumante encore du sang
de ses innombrables victimes, alloit apprendre
au Monde étonné à quels effroyables excès peut
se porter un peuple quand il a franchi toutes
les barrières; quand la corruption des moeurs,
le mépris de la religion et le fanatisme de la
liberté ont pris la place de la sagesse, de la
modération et du respect pour le trône et l'autel.
Elle alloit apprendre aux Rois de quels dangers
ils sont environnés, à quels malheurs ils sont
condamnés, et quelle effrayante responsabilité
pèse sur leurs têtes quand ils laissent flotter les
( 17 )
rênes de l'Etat, et qu'ils ne se servent pas de la
puissance que l'Eternel a mise entre leurs mains,
pour enchaîner les passions et arrêter dans leur-
source ces épouvantables débordemens : sem-
blables à ces nautonniers inexpérimentés qui,
ne prévoyant pas la tempête, voient leurs vais-
seaux s'engloutir au milieu des ondes, ou se
briser en éclats contre des écueils.
Dieu qui destinoit à l'infortuné Louis une
couronne impérissable, se servoit de la main
de l'impie pour sanctifier son âme. Il vouloit,
en l'arrachant à tous les. souvenirs terrestres, en
le dépouillant de toutes les marques de sa gran-
deur, en le faisant passer de la condition la plus
élevée, à un état de dénûrnent et de misère,
le convaincre du néant et de la fragilité des
choses humaines, et le rendre digne de s'asseoir
à côté des martyrs. Il vouloit le conduire par
des routes semées d'épines, à cette gloire im-
mortelle devant laquelle toutes les gloires ter-
restres se taisent et se confondent : aussi de
quelles amertumes son coeur n'est-il pas abreuvé?
Quelles cruelles privations ne lui impose-t-on
pas ? On le traîne dans les cachots, on lui refuse
toutes les douceurs de la vie; on fui ôte même
la douce consolation de s'entretenir avec les
tendres objets de son affection. Des gardes impi-
toyables ajoutent l'insulte à l'outrage. Il ne com-
munique avec ses semblables, que pour les en-
tendre proférer des blasphêmes; et, si quelque-
fois on lui parle de ses amis les plus chers , c'est
2
( 18 )
pour lui. apprendre leur supplice , ou pour lui
présenter leurs têtes ensanglantées. S'il demande
à soulager ses ennuis, à fortifier son âme par
la lecture des livres saints, on lui offre avec dé-
rision les ouvrages les plus impurs qui soient
sortis de la main des hommes. Mais avec quelle
héroïque patience , avec quelle sainte résigna-
tion ne se soumet-il pas à la volonté divine ? Il
ne profère jamais ni plaintes ni murmures ; il
craint encore de ne pouvoir pas expier par ses
souffrances les fautes de sa vie. Il en fait le sin-
cère aveu à l'Eternel qui lui sourit. S'il pense à
sa grandeur passée, ce n'est que pour s'en faire
un titre aux yeux de son juge qui lui tiendra
compte du mépris qu'il a pour elle. Il ne voit
plus le, monde que comme un,dangereux écueil
que sa chute lui a fait éviter, et il se réjouit
d'éprouver les coups de l'adversité qui lui ap-
prend, à se connaître , et qui lui rappelle sans
cesse ce que l'éclat du trône fait si souvent ou-
blier. Il se console de l'ingratitude des hommes,
par l'inébranlable constance, par les soins com-
plaisans d'un serviteur fidèle qui arrose de ses
larmes le sein d'un Roi devenu son ami. Son
corps tient encore à la terre, mais son âme est
toute dans les cieux. Il est prêt à paroître de-
vant le Roi des Rois. Il peut défier sans crainte
ses juges implacables. Que dis-je? L'excès de sa
douleur et la pureté de son âme le rendent im-
patient de leur jugement. Mais ils ont entendît
ses saintes provocations. Ils viennent, avides
de son sang, l'appeler à leur sanglant tribu-
nal.
loi la plume me tombe des mains ; elle se re-
fuse à retracer cette scène d'horreur. Les pleurs
inondent mon visage; mon âme est déchirée
par la douleur; je recule à l'aspect des régi-
cides; je n'ose entrer dans ce repaire du crime,
je tremble de rouvrir les plaies de mon coeur ;
et comment l'expression ne serait-elle pas ab-
sorbée par la pensée ? Comment d'aussi effroya-
bles tableaux ne seroient-ils au-dessus de la
puissance de la parole ? Ce n'est qu'en traits de
sang qu'on peut peindre des tigres prêts à dé-
vorer leur innocente proie.
Je vois encore leurs yeux étinceler d'une joie
féroce ; je vois sortir de leurs bouches impures ce
trop fameux interrogatoire, monument éternel
d'audace et de perfidie; je les vois encore mena-
cer, d'un regard farouche, ceux que retiennent
la crainte et l'énormité du crime; je vois leurs
satellites sanguinaires, armés de piques et de
poignards, parcourant les tribunes, et cherchant
des victimes parmi ceux dont les larmes trahi-
raient le secret. Il sembloit que, jaloux du droit
que s'arrogeoit l'assemblée, ils voulussent aussi
signaler leur puissance par quelque acte nouveau
de férocité, et faire couler, avec le sang de l'il-
lustre victime, celui de ses sujets qui luirestoient
fidèles. Cependant, au milieu de tant d'horribles
vociférations, et de tout cet effrayant appareil
de l'intrigue et du crime, on entend s'élever
2.

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