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Le Tour du monde d'un gamin de Paris

De
544 pages

Terrible bataille sous l’équateur. — Les blancs et les noirs. — On fait connaissance entre des gueules de crocodiles et des mâchoires de cannibales. — Héroïsme d’un gamin de Paris. — Dévouement inutile. — Échec et mat. — A 1,200 lieues du faubourg Saint-Antoine. — L’envers de la Case de l’oncle Tom. — Un compatriote maigre et très peu vêtu.

— A moi !... s’écria d’une voix étouffée le timonier sans lâcher la barre, bien qu’il eût le col furieusement étreint par les deux griffes crochues d’un noir.


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Louis Boussenard
Le Tour du monde d'un gamin de Paris
Les mangeurs d'hommes - Les bandits de la mer - Le vaisseau de proie
PREMIÈRE PARTIE
LES MANGEURS D’HOMMES
CHAPITRE PREMIER
Terrible bataille sous l’équateur. — Les blancs et les noirs. — On fait connaissance entre des gueules de crocodiles et des mâchoires de cannibales. — Héroïsme d’un gamin de Paris. — Dévouement inutile. — Échec et mat. — A 1, 200 lieues du faubourg Saint-Antoine. — L’envers de laCase de l’oncle Tom.— Un compatriote maigre et très peu vêtu. — A moi !... s’écria d’une voix étouffée le timonier sans lâcher la barre, bien qu’il eût le col furieusement étreint par les deux griffes crochues d’un noir. « A moi !... hurla-t-il une seconde fois, les yeux blancs, la face violacée, la bouche tordue. — Tiens bon... Pierre !... On y va !... Et le timonier Pierre, défaillant, hors d’haleine, aperçoit, comme dans un brouillard, un petit bonhomme sortant on ne sait d’où, qui d’un bo nd s’élance vers lui. Le canon d’un revolver frôle son oreille. Le coup part. L’étreinte du noir se desserre aussitôt. La tête gr imaçante, que Pierre ne peut voir, éclate, fracassée par la balle de onze millimètres. Le féroce ennemi qui s’était hissé par la chaîne du gouvernail dégringole dans le fleuve ; un crocodile le happe au passage, et l’entraîne à travers les herbes. — Merci tout de même, Friquet, dit Pierre en avalant une vaste lampée d’air. — Y a pas d’quoi, va, mon vieux... à charge de revanche, pas vrai... « A pas peur !... Y va faire chaud tout à l’heure. » Friquet disait vrai. Il faisait doublement et terriblement chaud, sur le pont de la jolie chaloupe à vapeur qui remontait en ce moment, à grand’peine, le cours de l’Ogôoué. En dépit de l’excellence de sa machine, dont le pis ton battait comme le pouls d’un fiévreux, l’embarcation avançait lentement au milie u des rapides. Sa cheminée fumait comme celle d’un steamer, l’hélice faisait rage, la vapeur qui mugissait et hoquetait dans les conduits de métal, sifflait sous les soupapes empanachées de buées blanches. Par 9 degrés de longitude ouest, sous l’équateur, l es vingt hommes de l’équipage eussent pu, sans aucun doute, apprécier vivement le s bienfaits d’une carafe frappée et d’un éventail. Nul, parmi eux, ne semblait pourtant se préoccuper de ces raffinements de la vie civilisée, dont il était permis de déplorer la priv ation, sans être pour cela taxé de sybaritisme. Tous, le chassepot à la main, le revolver à la ceinture, la hache à portée, épiaient avec une sorte de vigilance inquiète les allures de tout un clan de noirs éparpillés des deux côtés du fleuve. L’enseigne de vaisseau commandant la chaloupe, char gé d’une mission toute pacifique par l’amiral en station navale au Gabon, avait recommandé de ne faire feu qu’à la dernière extrémité. Malheureusement, les tentatives de conciliation, opérées antérieurement, ayant toutes complètement échoué, il fallait rétrogarder ou avan cer par force. Reculer est un terme inconnu en marine. C’est pourquoi l’équipage tout entier se tenait à son poste de combat. On était en plein pays ennemi, au milieu des Osyébas anthropophages, que le regretté marquis de Compiègne, et son intrépide compagnon, A lfred Marche, ont les premiers visités, au milieu de périls inouïs, au commencement de l’année 1874. La sauvage agression qui avait failli être fatale a u timonier Pierre, prouvait que les
moyens pacifiques ne réussiraient pas. L’assaillant, victime du coup de revolver, était arrivé sournoisement à la nage, en nombreuse compagnie, à quelques mètres à peine de la chaloupe. Voyant que jusqu’alors les hommes blancs ne faisaient pas mine de résister, ils avaient cru, dans leur naïveté anthropophagique, à la réussite complète de leur projet. Aussi leur désillusion se traduisit-elle en clameurs furibondes, accompagnées d’une retraite rapide. Ceux qui étaient à terre, exaspérés de leur déconvenue, ouvrirent un feu violent sur les matelots qui ne se donnèrent même pas la peine de s’abriter derrière le bordage. Cette salve, exécutée avec les mauvaises patraques de fusils à pierre, fournis par les traitants, n’eut d’autre résultat qu’un peu de fumée, et beaucoup de bruit. Le jeune commandant, voyant les masses confuses des noirs échelonnés en quantité innombrables dans les lianes et les larges feuilles du rivage, fit charger la légère mitrailleuse placée à l’avant de son bâtiment. — Tout est paré ? interrogea-t-il d’une voix calme. — C’est paré, commandant, dit le maître canonnier. — Ça va bien. L’aspirant de première classe, faisant fonctions de second, était, en ce moment, en colloque animé avec un grand diable de matelot nomm é Yvon, qui, insoucieusement appuyé sur son chassepot, regardait venir les noirs. — Sauf vot’respect, capitaine, c’est donc ces particuliers-là qui ont croché not’docteur il y a quinze jours ? — Je crois, en effet, que ce sont eux.  — Mais, capitaine, comment diable le docteur, un vieux matelot, s’est-y laissé pincer par ces mauvais cabillauds ?  — Il est parti herboriser un jour, puis... il n’es t plus revenu. Je n’en sais pas davantage. Maintenant nous allons à sa recherche, un peu à l’aventure.  — Drôle d’idée, pour un homme si savant, de se met tre herboriste, à seule fin de ranger des boutures dans une boîte en fer-blanc !... « Et comme ça, continua Yvon, encouragé par la bien veillance de son chef, tous ces nègres-là sont des mangeurs de « monde » ? — Hélas ! oui. J’ai bien peur pour notre pauvre ami.  — Oh ! y a pas d’danger, capitaine. Voyez-vous, sa uf votre spect, le docteur est si maigre... et puis, il doit être si dur ! L’officier sourit sans répondre à cette boutade. Cinq minutes à peine s’étaient écoulées. La chaloup e remontait toujours vers les rapides qui mugissaient au loin. En face, à mille mètres à peine, une ligne noire interceptait la vue. Avec la lorgnette, on distinguait une cinquantaine de pirogues rangées côte à côte, comme les bateaux d’un pont dont le tablier n’est pas encore posé. Un long câble végétal, amarré à deux arbres, de cha que côté du fleuve, servait à les maintenir en ligne malgré le courant. A droite et à gauche, d’autres barques évoluaient silencieusement, escortant la chaloupe à distance respectueuse.  — Tonnerre à la toile ! y va grêler dur, grogna un vieux quartier-maître en glissant amoureusement sous sa joue une chique énorme qu’il tira de son béret. Il y eut tout à coup un grand silence, interrompu seulement par la toux saccadée de la machine. Puis, comme si tous les singes-hurleurs, tous les hérons-butors, toutes les grenouilles-taureaux du continent africain se fussent donné rendez-vous en cet endroit, éclata la plus épouvantable cacophonie qui ait jamais vibrer un tympan humain.
A ce signal, la ligne de pirogues amarrées en avant se brisa, et toutes les embarcations descendirent le courant, pendant que c elles qui suivaient formaient en arrière une ligne transversale destinée à couper la retraite à la chaloupe. Les Européens étaient pris entre deux feux. C’est fini de rire, les enfants ! fit le quartier-maître en mâchonnant son tabac. En un clin d’œil, les blancs sont cernés, tant la m anœuvre de l’ennemi est exécutée avec précision. — Feu ! tonne la voix du commandant. La chaloupe s’embrase comme un cratère. Au crépitem ent de la fusillade se mêle le déchirement strident de la mitrailleuse, qui, tiran t en éventail, coule trois ou quatre embarcations, et fracasse horriblement les corps de ceux qui les montent. Pendant que les servants rechargent la pièce, la fusillade continue, serrée, implacable, mortelle. Les eaux qui commencent à rougir, charrient, au milieu des débris de bois, des torses d’ébène, immobiles déjà, ou encore en proie à d’atroces convulsions. Le cercle se resserre. Les assaillants ripostent à peine. Ils ont le nombre pour eux et veulent prendre la chaloupe à l’abordage. La mitrailleuse tire sans relâche. Les canons des fusils sont brûlants. On remarque à ce moment, près du commandant, un jeu ne homme de haute taille, vêtu d’un costume civil, coiffé d’un casque blanc, qui, un fusil à la main, canarde les noirs avec l’aisance d’un vieux soldat. Le front de l’officier se rembrunit. C’est que la situation se corse. — Qu’en pensez-vous ? lui dit à voix basse l’homme au casque blanc. — Ma foi ! mon cher André, répond l’enseigne, je crains bien d’être forcé de battre en retraite. — Mais la route est barrée. — Nous passerons quand même. Ce qui me torture, c’est la pensée que notre pauvre docteur est peut-être là, à deux pas, entendant la bataille, et qu’il sent le salut lui échapper... Les cris atteignent une intensité inouïe. Quelques pirogues sont bord à bord avec la chaloupe. Les noirs bateliers s’accrochent des pieds, des mains, des dents, pour escalader les bastingages. De hideuses grappes d’êtres plus repoussants que les quadrumanes des fo rêts équatoriales se cramponnent de tous côtés. Les marins s’escriment de la hache, de la baïonnette, de la crosse ; piquant, trouant, martelant, taillant en pleine chair, noirs de poudr e, ruisselant de sueur et de sang, courbaturés de carnage. Impossible de tenir plus longtemps sans être débordés. Il faut virer. Au moment où le commandant va donner l’ordre au méc anicien, survient un terrible incident. Le mouvement de l’hélice, entravé par une cause inconnue, cesse tout à coup. Les plus braves se sentent frémir. Les cannibales bondissent à la rescousse. Une double surprise les attend. Le sifflet de la machine se met à hurler avec une force inouïe. A ce signal, un énorme jet de vapeur s’échappe transversalement de chaque côté de la coque du bâtiment. Le nuage épais et brûlant les échaude jusqu’au vif et leur fait lâcher prise. C’est une idée du mécanicien. Elle est excellente e t sauve momentanément la situation. La chaloupe s’en va à la dérive. Il faut précieusement conserver la vapeur qui a rendu les noirs plus circonspects.
Pendant cette minute d’accalmie, on recharge les armes. L’hélice est toujours arrêtée.  — Misère de misère ! grondait Yvon... pas seulemen t un chiffon de toile sur leur mauvaise boîte à charbon ! — Tiens, renchérit son voisin, m’parle pas d’ leur vapeur.  — Faudrait voir, les anciens, dit une voix grêle a vec un intraduisible accent faubourien.. Plaisantez pas la vapeur ; ça a quéquefois du bon. Le propriétaire de cet organe distingué, un petit chauffeur, nu jusqu’à la ceinture, gros comme rien, et pas plus haut que ça, sort en même temps du panneau, comme un diable d’une boîte à surprise, et vient se camper devant l ’enseigne, avec une attitude respectueuse et crâne tout à la fois. C’est le même qui tout à l’heure, abandonnant une s econde la chaufferie, a rendu au timonier Pierre le service que l’on sait. — Que voulez-vous ? — Commandant, je me fais vieux, là dedans. J’ai plus rien à y faire, à présent que le tournebroche est détraqué. — Après ? continua brusquement l’officier. — Eh ben ! répond le petit homme sans s’intimider, j’ voudrais de l’ouvrage. — Mais quoi ? — Pardi ! la belle malice ! J’voudrais piquer une tête, et aller dire deux mots à l’hélice, qui n’ bouge plus. — C’est bien ! vous êtes un brave. Allez. — Merci, commandant ! « Une ! deusse ! que le Dieu des bains à quatre sous me protège... et troisse ! » Il dit, s’élance d’un bond sur le bordage, allonge les mains, et pique une de ces têtes qui eût fait pâmer d’aise tout le clan des caleçons rouges des bains Ligny. — Crâne petit homme ! murmurent les matelots. Et ils s’y connaissent. Les noirs, un moment stupéfaits, reviennent à la charge. Le petit chauffeur est toujours sous l’eau. Sa tête falote, aux cheveux clairs, émerge enfin. — Ça y est, les enfants ! et vive la République ! Jetez-moi un grelin, n’importe quoi... allons-y ! L’hélice se remet en mouvement. Le brave gamin saisit une amarre et commence à se hisser. Par malheur, un lourd morceau de pirogue le heurte rudement au front. La violence du choc l’étourdit, il disparaît. Un cri d’angoisse échappe aux matelots. On entend aussitôt le bruit sourd d’un corps qui tombe à l’eau. C’est l’homme au casque blanc, celui que le commandant appelait tout à l’heure André. Il se dévoue pour tenter le sauvetage du brave garçon. Les noirs rétrécissent leur cercle menaçant. Le fle uve est couvert d’embarcations derrière lesquelles ils s’abritent, et qu’ils poussent comme des barricades mouvantes. Toutes ces péripéties se déroulent en moins de temps qu’il n’en faut pour les raconter. Les deux hommes tardent bien à reparaître. Les secondes semblent des heures. Pendant ce temps, la chaloupe commence à virer de bord. Son axe est perpendiculaire au courant. Enfin !... les voilà ! André soutient d’une main le gamin évanoui. On lui tend à son tour l’amarre. Il allonge l’autre main. — Courage ! lui crie-t-on de tous côtés. Hélas ! pourquoi l’aveugle fatalité stérilise-t-elle alors ces deux actes de dévouement ? Pourquoi ce double sacrifice devient-il non seuleme nt inutile à l’équipage, mais encore désastreux pour les deux intrépides sauveteurs ?
Pour la seconde fois, l’hélice ne fonctionne plus. Le choc l’a-t-il faussée ou bien encore les herbes longues et tenaces qui obstruent en cet endroit le lit du fleuve, empêchent-elles son mouvement en s’enchevêtrant autour d’elle. La chaloupe, prise par le travers, au moment précis où elle cesse de gouverner, est emportée comme une plume par le courant. Elle franc hit en un clin d’œil la ligne des pirogues qu’elle effondre, et disparaît, pendant qu e les noirs désappointés et furieux s’emparent des deux hommes dont l’un commence à rep rendre ses sens, pendant que l’autre défaille à son tour. S’ils n’ont pas été entraînés aussi, c’est que le fleuve forme un coude en cet endroit, et que le courant y est infiniment moins rapide qu’au point où l’avant de la chaloupe a dû pénétrer pour opérer la manœuvre. La bataille est finie. Quelle orgie de chair noire pour les crocodiles qui, un instant troublés par les balles et les coups de feu, s’en d onnent à gueule que veux-tu sur les morts et les blessés ! Les vivants ne peuvent se soustraire à leur atteint e qu’à force de mouvement ; et encore les deux Européens se sentent de temps à autre frôlés par la carapace rugeuse d’un saurien hideux, dont la gueule se referme avec le bruit d’un couvercle de malle sur le torse d’un noir à l’agonie. Le gamin est complètement revenu à lui. Il nage com me un poisson, entouré par la meute hurlante des Osyébas qui forment un cercle co mpact, et soutient André à demi suffoqué. — Eh ! là-bas, tas de mal blanchis, vous pourriez pas me donner un coup de main, au lieu de me regarder comme ça avec votre air vorace ?... « Eh ! m’sieu, m’sieu André, s’agit pas de tourner de l’œil... « Mâtin ! le bon bain ! Une vraie lessive... — Bicondo ! Bicondo ! hurlent les noirs. C’est-à-dire : « Manger ! manger ! » Le gamin, ignorant les subtilités du dialecte des Osyébas, se met alors à les invectiver en termes plus pittoresques que parlementaires. — Des imbéciles, quoi !... Ça n’a seulement pas vu l’obélisque ! « Dis donc, toi... le grand benêt, qui brailles si fort, si tu fermais un peu ton bec... aïe donc... dépêche-toi... tu vois bien que monsieur va boire un coup !... « Là... t’es gentil ; t’auras du sucre. « Dire que j’ai lu laCase de l’oncle Tom,et que j’ai cru que tous les moricauds étaient des bons nègres... Ben oui ! va-t’en voir... dans les livres... » Un des noirs, ahuri par ce flux de paroles, prêtait cependant son aide au gamin. Il était temps. Quelques minutes après, les deux naufragés abordaient. Ils étaient plus que jamais à la merci de leurs féroces ennemis. Ceux-ci, pourtant, ne se précipitèrent point sur eu x sinon pour les égorger, du moins pour les garrotter étroitement, afin de leur enleve r toute possibilité de fuite. Cette apparence de longanimité avait un motif culinaire très important. Si les Osyébas sont anthropophages, ce n’est pas à la façon des cannibales australiens, qui avalent gloutonnement la chair hum aine, parce que la faim leur tord les entrailles. Fi donc ! Ces messieurs sont des gourmets ; ils dévorent leurs prisonniers, mais après certains préparatifs essentiels. Ils dédaignent une viande battue, fatiguée et meurtrie par la lutte, ou émaciée par le besoin. Ce qu’il leur f aut, ce sont des muscles bien à point, parfaitement reposés, et entourés d’une couche de graisse suffisante. Ainsi font les veneurs européens, qui ne veulent pas pour leur table d’une bête forcée
par les chiens dans une chasse à courre. Certains désormais que les prisonniers ne leur écha pperaient pas, ils les entouraient déjà de toute sorte de ménagements. Ils voulaient l eur enlever tout motif d’inquiétude, afin que, leur esprit étant libre de tout souci, le ur corps pût acquérir, avec un régime approprié, ce moelleux, ce je ne sais quoi, constit uant pour un cuisinier habile un morceau bon pour la broche ou la casserole. Puis l’arrivée du gamin fut si drôle el son entrée en matière tellement burlesque, que toutes ces bedaines anthropophagiques furent secouées par un rire inextinguible :  — Bonjour, messieurs... Ça va bien ?... Pas mal, m erci... Un peu chaudement, pas vrai... C’est le temps qui veut ça... Vous ne comprenez pas le français... Ça se voit... Tant pis pour vous alors !... C’est comme ça chez nous.. . Il est vrai qu’à 1,200 lieues du faubourg Antoine, faut guère s’étonner d’ pas trouver d’école primaire. « Ben, voyons, m’sieu André, dites-leur donc quéque chose, à ces gens, vous qui savez le latin ! » Quoique terriblement inquiet du présent, et surtout de l’avenir, André riait franchement des saillies du gamin dont la gaieté était vraiment contagieuse. — Que j’ suis donc bête !... Mais je connais leur bonjour. C’est un particulier de chez eusseou des environs qui me l’a appris au Gabon. Et, s’inclinant avec grâce, il leur cria à droite, à gauche et en face : — Chica ! ah ! Chica ! Chica ! ah!Chica ! Ce qui veut dire :Vis ! ah ! vis ! C’est en effet par ces mots que s’abordent les Osyébas quand ils se rencontrent. L’effet de ce salamalec indigène est stupéfiant. To us les moricauds élèvent sur leurs têtes leurs mains en forme de coupe et répondent par unChica ! ah ! Chica !unanime. La connaissance est faite.  — Allons, ça va !... Mais c’est pas encore assez... Un peu de gymnastique ne ferait pas mal. Aussitôt dit, aussitôt fait. Notre petit bonhomme se met à cabrioler comme un enragé. Il exécute une série de sauts périlleux en avant, en arrière, de côté, comme les Indiens ; il fait la roue, marche sur les mains, et termine enfin par un grand écart étourdissant. Les noirs, grands amateurs de danse, et admirateurs passionnés de tous les exercices du corps, sont absolument renversés. Leur étonnement se traduit par une série de rires convulsifs. — Dites donc, si ça vous amuse, faut pas vous gêner... Moi, j’ prendrais bien quéque chose. Y fait rudement soif chez vous... Et puis, avec ça que j’ai laissé ma cotte dans la chaloupe, le soleil me rissole le dos. J’vas être rouge comme un homard. « Eh ! toi, mon vieux fils, — dit-il à un des guerr iers, d’aspect un peu moins farouche que la plupart de ses concitoyens, et qui avait les épaules couvertes d’un léger tissu de phormium, — prête-moi un peu ta chemise, dis, veux-tu ? T’as une bonne tête. T’es laid comme un singe, mais t’as pas l’air féroce... Allons ! fais une risette... Là ! c’est parfait ! » Et le petit diable lui chatouille les côtes, lui porte avec son doigt allongé de petits coups dans la poitrine, pendant qu’il lui décroche son vê tement et le jette sur ses propres épaules. L’autre ne peut plus se défendre ; il le laisse fai re et finit par se rouler sur le sol, en proie à une gaieté folle. Mais que signifie cette panique ? Pourquoi tous ces nègres, si joyeux, reprennent-ils aussitôt, avec la mobilité particulière à leur race, un sérieux d’écoliers en défaut, qui se donnent un air grave, et pincent la lèvre quand le maître arrive. C’est qu’en effet voici le maître, et un terrible !
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