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Le Train 17

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Ce n’était pas un cirque luxueux, doré, aux stalles garnies de velours ; c’était presque un cirque forain, et cette rotonde couverte de toile, poussée, en quelque sorte, en plein Paris, tout à coup, comme certaines végétations après la pluie, avait bien étonné les habitants du boulevard de Clichy. D’ordinaire, les baraques de saltimbanques se dressaient un peu plus loin, au pied de la butte Montmartre, et la place Saint-Pierre semblait tout exprès faite pour loger le grand cirque de bois qui portait, tracés sur sa porte d’entrée en grosses lettres rouges, ces deux mots : Cirque Elton.

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Jules Claretie

Le Train 17

A M. JULES GIREAUD

 

SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES CHEMINS DE FER DE L’OUEST

*
**

C’est à vous, Cher Monsieur, que je dois d’avoir pu vivre un moment de la noble vie laborieuse des personnages que je voulais étudier et peindre. Je suis heureux de vous dédier ce livre comme un cordial remerciement et comme un affectueux et tout dévoué souvenir.

 

JULES CLARETIE,

I

LE CIRQUE ELTON

Ce n’était pas un cirque luxueux, doré, aux stalles garnies de velours ; c’était presque un cirque forain, et cette rotonde couverte de toile, poussée, en quelque sorte, en plein Paris, tout à coup, comme certaines végétations après la pluie, avait bien étonné les habitants du boulevard de Clichy. D’ordinaire, les baraques de saltimbanques se dressaient un peu plus loin, au pied de la butte Montmartre, et la place Saint-Pierre semblait tout exprès faite pour loger le grand cirque de bois qui portait, tracés sur sa porte d’entrée en grosses lettres rouges, ces deux mots : Cirque Elton.

Le cirque Elton avait, en effet, essayé de se fixer place Saint-Pierre, mais on eût dit qu’il tenait à ne point se mêler à la foule des établissements en plein vent qui se coudoient là, les jours de fête.

Cette grande place Saint-Pierre, nue, déserte, bornée en bas par des maisons petites, des constructions de rencontre, des bazars, là-haut par les grandes battes aux flancs rayés de sentiers, semble d’ailleurs abandonnée et triste lorsque toutes ces baraques n’y sont plus. Des enfants y viennent jouer, des vieux s’y reposent sur les bancs qui forment cercle au milieu ; des montreurs de bêtes, des sauteurs de corde y font des tours. On y voit des gens qui cabriolent sur des chaises, d’autres qui, au bout d’une chaînette, montrent quelque singe ridé, quelque guenon phthisique coiffée d’une toque fanée, et qui grimace tout en dansant. Les curieux du quartier et les gamins font cercle. Les recettes sont maigres.

Au fond de la place, la butte se dresse ravinée, couverte d’une herbe lépreuse, fanée comme du velours râpé, jaunâtre ou plutôt incolore. On joue à courir là-dessus. Les enfants usent leurs pantalons à se laisser glisser le long des sentiers en riant ; des sociétés se promènent, lentement, en prenant l’air et en regardant Paris couché à l’horizon, et qui, les soirs d’été, s’endort dans un rouge coucher de soleil comme un grand seigneur dans un manteau de pourpre. Au pied du mamelon, l’hiver, quelque armature de tourniquets à chevaux de bois, peints en rouge, attend, sous la gelée ou sous la pluie, la belle saison qui reviendra. Au sommet, se détachant sur le fond du ciel, une tour de style bizarre lève son toit relevé à la chinoise, et à gauche de vieilles maisons, solides, carrées, aux toits d’ardoise, ressemblent, avec leurs volets verts hermétiquement fermés et leurs portes closes, à des découpures de carton.

C’est tout un quartier de province. La rue qui mène là est étroite, vieille, avec des maisons basses, les grilles en bois s’ouvrant sur de petits jardinets, des laiteries, des vacheries, des marchands de bric-à-brac, des bazars où l’on vend des poteries communes, des ustensiles de ménage, des bonnets ou des fichus de laine faits au crochet. De tout cela s’échappe un parfum rance, mêlé à une vague, bonne et saine odeur d’étable.

Le Cirque Elton, qui venait de faire, à la bonne aventure et au hasard des chemins et des villes, une tournée en Hollande et en Belgique, avait d’abord voulu s’établir là ; mais le directeur n’avait pas tardé à s’apercevoir que l’endroit était mal choisi. Ce directeur, ce manager, comme il s’appelait lui-même, était un homme habile, un Américain, et, — après s’être ruiné à New-York dans la construction d’une église ou plutôt d’un hall, qu’il louait tantôt à des prédications religieuses et tantôt à un entrepreneur de bals publics, ce qui avait à la fin mécontenté et les danseurs et les clergymen, si bien que quelqu’un de ces derniers, demeuré inconnu, avait mis le feu à l’établissement pour le purifier, — Francis Elton venait tenter de refaire sa fortune dans l’ancien monde. Il s’était embarqué seul pour le continent, se réservant de trouver là le moyen de remplir sa bourse vide. Il avait entendu dire autrefois, par quelque Français au courant des mœurs parisiennes et à l’affût d’une idée nouvelle, que Paris manquait d’un cirque populaire, d’un établissement où les ouvriers et les petits bourgeois de la banlieue pussent venir se reposer, le soir, en regardant des tours. Partant de cette idée, Francis Elton s’était dit que cette chose banale était peut-être tout simplement le filon du placer. Il avait déjà fait bien des métiers, tous honnêtement pratiqués ; il avait été professeur de mathématiques et débitant de peaux de bisons, banquier et soldat à la fois durant la guerre de la sécession ; directeur d’un café-concert et éditeur de livres moraux pour les enfants et de lectures du dimanche. Il s’était ruiné plus d’une fois, plus d’une fois il avait rebondi sous le coup dé fouet du sort. C’était une épreuve nouvelle à tenter, et, avec la ferme résolution du Yankee, il la tenterait vigoureusement.

Francis Elton ignorait d’ailleurs complètement les mœurs de cette grande tribu des bohémiens de l’art qui mènent au hasard la vie en plein vent des nomades ; pour se faire directeur de cirque, encore fallait-il connaître la partie. Francis Elton eût été riche, que l’objection ne l’eût pas embarrassé : il eût offert à tous les jongleurs, phénomènes ou monstres d’Amérique, un engagement en blanc, et il les eût embauchés en deux heures. Mais, pour une telle entreprise, les dollars manquaient ; il fallait tout faire avec rien et improviser l’impossible. M. Elton n’hésita pas.

A Londres, il ramassa dans quelque taverne un vieux clown usé, dont les music-halls de bas étage ne voulaient même plus, et il lui donna sur-le-champ le titre purement honorifique et la fonction de régisseur : — une sinécure. Après quoi, il s’embarqua avec lui pour Calais, et l’Anglais et l’Américain marchèrent ainsi à la conquête de la vieille Europe.

Francis Elton comprit, au surplus, qu’il ne pouvait, en si piètre équipage, se risquer tout d’abord à donner l’assaut à Paris. C’eût été se jeter, de gaieté de coeur, dans un gouffre. Il fallait attendre avant de se précipiter dans cette mer humaine. Le manager songea donc tout d’abord à se composer une troupe. Le clown Cox, avec ses soixante ans passés, ne suffisait pas.

Francis Elton connaissait assez la nature humaine pour n’hésiter pas longtemps.

 — Voyez-vous, monsieur Cox, dit-il tout nettement à son régisseur, le cirque Elton ne compte jusqu’à présent ni artistes, ni caisse, ni logement, ni public ; mais il faut bien vous mettre dans la cervelle que le cirque Elton existe. Tout sortira de là, vous entendez (et il se frappait le front de son index osseux). La foule est ainsi faite qu’elle s’en va payer, — et parfois très-cher, — pour admirer dans un théâtre ce qu’elle peut librement et à bon marché contempler dans la rue. Une ballerine qui, dans son maillot rose, danse sur la corde en place publique, et passe du blanc d’Espagne sur la semelle de ses souliers de mauvais satin, cette fille, qu’elle soit laide ou jolie, qu’elle ait du talent ou qu’elle n’en ait pas, personne ne la remarquera, monsieur Cox. Mais donnez-lui un costume élégant, au lieu de son casaquin de velours piqué de paillons, et tout aussitôt on ira porter ses schellings et ses livres pour la regarder de loin, au bout d’une lorgnette. Eh bien ! voilà mon plan, monsieur Cox, je n’en connais pas de plus simple : prendre des artistes dans la rue et même plus bas, dans la cave s’il le faut, et les mettre ensuite en lumière. En vérité, il y a assez de pauvres diables par les chemins et qui courent le monde à la recherche d’un morceau de pain, pour que ce soit œuvre pie que de les arracher à leur misère et de changer ces vagabonds en pensionnaires du cirque Elton ! N’est-ce pas votre avis, monsieur mon régisseur ?

Alors le régisseur hochait la tête et disait tout bas, avec l’accent très-humble de quelqu’un qui se sent devant une puissance :

 — C’est bien mon avis, sir ; mais encore faut-il de l’argent pour payer tous ces gens-là !

 — De l’argent ? Nous en trouverons, monsieur Cox. Il y a un principe victorieux et qui doit sauver le pauvre monde, ne l’oubliez pas ; ce principe, c’est l’association. En additionnant dix pauvretés on n’obtient pas un total de dix misères ; on obtient une force, monsieur Cox ! Et c’est avec cette force-là que j’aurai raison de Paris. Le cirque Elton n’a pas une poutre à lui pour soutenir le moindre morceau de toile : eh bien ! monsieur Cox, vous serez un jour, dans le cirque Elton, oui, vous ! habillé de soie de la tête aux pieds, avec un costume tout neuf et faisant des tours dans un monument de pierre.

 — De pierre, sir ? murmurait le vieux clown étonné.

 — Ne dites pas un mot de plus, monsieur Cox, ou je le fais construire en marbre !

Avec cette prodigieuse foi en soi-même, on arrive à réaliser tous ses rêves. Francis Elton savait assez bien le français pour déployer, avec d’autres que maître Cox, ses trésors d’éloquence entraînante. Il ne rencontrait point, sur la grande route, un saltimbanque isolé sans lui faire la proposition de s’associer et d’entrer avec armes et bagages, — le plus mince des bagages, — dans la compagnie Elton. La plupart refusaient. Les Français n’ont pas ces audaces de Yankees. Ces affamés se sentaient libres dans leur dénûment. Et puis l’aventure, la vie de hasard leur plaisaient ! Arriver le matin dans un village, sans savoir si l’on dînera le soir ! Quand on a du pain, le ronger au bord d’un fossé, en plein air, tandis que le maigre cheval qui traîne, poussif, la carriole branlante, tond un peu d’herbe sèche ou les frondaisons de quelque haie. Cette vie étrange vous tient au coeur ; il semble que ces amères privations mêmes vous soient nécessaires. On ne renonce pas facilement à ces chers et pittoresques hasards !

 — Les imbéciles ! disait alors Francis Elton, comme si l’imprévu n’était point partout et comme si, petits ou grands, nous n’appartenions pas tous au hasard ?

Le Roi Hasard, comme il l’appelait.

M. Elton devait d’ailleurs rencontrer bientôt des gens capables de le comprendre. Il avait enrôlé et associé une douzaine de collaborateurs, hommes ou femmes, lorsqu’il commença à exploiter le nord de la France, puis la Belgique, la Hollande, les bords du Rhin. La troupe était, chose curieuse, assez complète ; on eût dit que M. Elton l’avait choisie. Deux Andalous mariés, et dont les femmes dansaient la cachucha et la jota aragonese, avaient mis en commun les chevaux sur lesquels ils faisaient leurs exercices, et Francis Elton, de ses derniers deniers, avait acheté deux juments assez fines de race, élégantes de robe, et qu’il dressait, avec une volonté de gaucho mexicain, à faire valser autour de la piste et à se tenir droites sur le train de derrière.

Une des attractions de la troupe Elton, c’était aussi la femme-colosse, qui portait bravement sur ses épaules, sans faiblir, sans qu’un muscle de son gros visage trahît même un effort, son mari, ses deux enfants et ses deux frères, et qui se promenait ainsi en montrant ses dents blanches dans un sourire de ses lèvres énormes. Francis Elton avait dû plaider avec vivacité la cause de l’association pour décider cette famille tout entière à faire partie de la troupe. Six sujets à la fois de cette valeur pouvaient constituer en effet à eux seuls une compagnie distincte, — d’autant plus que le mari lui-même était un phénomène, quelque chose d’admirable et d’imprévu, un être maigre et sec autant que sa femme était colossale, un squelette ambulant formant la plus étrange des antithèses avec celle qu’il appelait sa moitié en ricanant d’une façon presque sinistre. Ce qui décida la famille Miche à se joindre à la troupe Elton, ce fut simplement une raison d’économie. Ce maigre M. Miche mangeait ou plutôt buvait avec une régularité féroce tout ce que gagnaient à se désosser ses deux beaux-frères, ses enfants, et — à porter le tout — la pauvre grosse madame Miche. On ne pouvait même très-facilement s’expliquer que tant de liquide passât dans une ossature pareille sans lui apporter au moins un semblant de muscles. Mais M. Miche ne tenait pas le moins du monde à engraisser ; sa maigreur, c’était son originalité. Il ne valait, aux yeux du public, que par ses yeux creux, sa face lugubre, son nez pincé, ses pommettes saillantes, tout ce qui lui donnait l’effroyable mais curieux aspect d’un crâne jaune fiché au bout d’un bâton. Il se montrait et on poussait des cris d’effroi. M. Miche avait vu des femmes s’évanouir lorsqu’il leur tirait la langue. C’était son succès. Un tel artiste devait faire nécessairement la fortune d’un cirque et la sienne propre. Mais le gosier de M. Miche, cet improbable gosier, était vraiment trop altéré ; tout ce que gagnait la famille se liquéfiait avec une rapidité stupéfiante, et, si M. Miche ne manquait jamais d’alcools, madame Miche, les deux petits Miche et les deux frères Graindor manquaient parfois de pain.

Les frères Graindor, doux jumeaux de vingt ans, et qui avaient bon appétit, se proposaient même parfois de faire entendre raison par la force à leur beau-frère, mais leur sœur s’interposait bien vite, toute tremblante. Toucher à M. Miche, irriter même M. Miche, lui paraissait purement et simplement un sacrilége. Cette femme énorme, herculéenne, ce beau colosse frais et rose, avec de grands yeux limpides et de magnifiques cheveux noirs, tremblait littéralement devant cet homme-squelette. Elle le redoutait et elle l’aimait ; elle avait pour lui le dévouement complet, absolu et absurde du chien de Terre-Neuve, dompté par un enfant chétif et méchant. Un coup de patte de la noble bête jetterait à terre le petit être hargneux, et voilà qu’un geste de l’enfant fait obéir, avec on ne sait quelle expression de crainte et d’amour, l’animal tremblant et martyrisé.

Madame Miche s’interposait donc, priait, suppliait. Les frères Graindor continuaient à jeûner quelquefois, les petits Miche à pleurer et M. Miche, entre deux verres d’eau-de-vie, voulait bien donner à entendre à madame Miche qu’elle était la matière, quelque chose d’épais et de grossier, et lui l’idéal, un être éthéré, privilégié, admirablement maigre, et — la maigreur étant la marque du génie, — visiblement fait pour dominer l’humanité.

Ce squelette était tout simplement un squelette de tyran. N’ayant à tyranniser que les siens, il s’en acquittait avec une conscience épouvantable, et c’était un spectacle inattendu que celui de cette force opulente, l’immense madame Miche, n’osant souffler mot et baissant ses longues paupières sur ses grosses joues quand ce spectre daignait parler.

Francis Elton devina rapidement où il fallait frapper pour embaucher la famille Miche. Il fit, aux yeux de la pauvre madame Miche, qui souhaitait bien aussi que ses petits fussent nourris quelquefois, reluire les économies futures. Il parla aux frères Graindor de retenues qu’il ferait sur les appointements ou plutôt sur la part de M. Miche, et il donna à entendre à l’homme-squelette qu’il recevrait, en outre, un certain nombre de fioles par semaine. En attendant, il le conquit tout à fait, corps et Ame, si une âme se logeait dans ces os, avec une rasade d’old Irish whisky, que M. Cox avait conservé depuis son départ de Londres.

La famille Miche une fois engagée, Francis Elton en avait tiré un parti imprévu. Il avait lui-même brossé à larges coups de pinceau barbares la vue des spécimens des exercices prodigieux que madame Miche, la femme-Atlas, daignait offrir au public, et il avait placé sur le dos de M. Cox deux de ces planches-affiches que les managers font promener dans le Strand ou dans Piccadilly et qui donnent à ceux qui les portent le vague aspect de coléoptères ou de tortues enfermées dans leurs carapaces. M. Cox, tout fier de son revêtement de planches, étonnait ainsi les rues de Lille, de Roubaix et de Gand, et les peintures de sir Francis attiraient chaque soir une foule considérable au cirque Elton, le grand cirque Elton, the celebrated Elton circus, the largest circus of whole America, le cirque le plus grand du Nouveau-Monde !

Les affaires allèrent ainsi tant et si bien que M. Elton jugea le moment venu de faire son entrée à Paris. Il se rendait au surplus parfaitement compte des difficultés qu’il allait y rencontrer. Ce Yankee avait un instinct singulier de toutes les civilisations diverses qu’il traversait sans y rien laisser de son originalité première ; il n’ignorait point qu’on ne stupéfierait pas aussi facilement Paris qu’une ville de Belgique, et il savait fort bien que la publicité y coûtait cher. Il eut donc le bon sens de s’y glisser plutôt que d’y pénétrer avec fracas, et il prit sans hésitation le sage parti de temporiser.

 — Plantons notre tonte à Paris, monsieur Cox, dit-il au régisseur, qui commençait maintenant à prendre son titre au sérieux ; plus tard, si cela nous fait plaisir, nous y bâtirons un palais grand comme l’Albert-Hall ! En attendant, l’important est d’y prendre pied !

C’est ainsi qu’un matin, les doux ou trois voitures qui portaient le cirque Elton et sa fortune s’étaient arrêtées sur la place Saint-Pierre, et y avaient débarqué la tribu de gens hâlés, aux vêtements bizarres et aux yeux curieux, qui formait la troupe recrutée par sir Francis. L’Américain n’avait pas été long à s’apercevoir que l’endroit était mal choisi, et, deux semaines après cette installation première, il louait, boulevard de Clichy, un terrain vague, à demi enclos de planches, dans lequel l’herbe poussait sur les cailloux, le propriétaire n’ayant point sans doute l’argent nécessaire pour faire bâtir et laissant à son terrain l’aspect mélancolique d’une steppe.

Au milieu de ce triste enclos, un montreur de bêtes avait déjà installé son établissement, et il s’agissait pour M. Elton de l’exproprier. Le directeur de l’Elton Circus s’en acquitta bien vite et, lorsque le propriétaire lui eut dit que la place était prise, il se fit fort d’obtenir du premier occupant une sous-location. Il alla donc voir le montreur de bêtes.

Dans la baraque ou plutôt sous la tente rayée de bleu du dompteur, un poêle en fonte, bourré de coke et chauffé à blanc brûlait, éclairant l’ombre déjà profonde qui venait avec le soir. Une bande de toile rapiécée formait le toit de ce théâtre en plein vent. On entrevoyait, dans les coins, des baguettes de tambour, des pinces, des tas de viande crue ; dans des cages étroites, qu’on pouvait distinguer au bout d’un moment, des chacals dormaient ou, debout, passaient à travers les barreaux leur museau pointu, rusé et cruel. Une espèce de loup-cervier grognait dans sa prison. Farouche, dressée, haineuse, une hyène regardait, hérissant son poil, et tranquille, le gardien, — un grand nègre aux cheveux crépus, drus comme une toison impénétrable, qui croisait ses gros bras aux muscles puissants, — souriait niaisement en ouvrant une bouche énorme à tous ceux qui entraient. La lumière du poêle donnait en plein sur cette face bestiale et enfantine à la fois, et en faisait saillir les lèvres noires, fendillées, les yeux à fleur de tête, rouges à la conjonctive, et le front basané, bronzé, entêté et solide.

 — Vous êtes le directeur ? demanda Francis Elton au nègre après l’avoir étudié un moment.

 — Non, répondit le nègre avec une sorte d’humeur et de regret bourru, comme si le bonheur d’être propriétaire de ce loup-cervier, de cette hyène et de ces chacals eût été sa suprême ambition.

 — Alors où est le directeur ?

 — Chez le marchand de vins ! Vous avez donc à lui parler ?

 — J’ai à lui proposer une affaire !

 — Je ne peux pas aller le prévenir, à cause des bêtes, dit le nègre.

 — Oh ! inutile ; j’attendrai.

Francis Elton n’eut pas longtemps à attendre. Un gros homme, robuste et roux, souleva bientôt la porte de toile rayée de la ménagerie et entra, fredonnant un air d’opéra avec un accent toulousain.

L’Américain l’eut bientôt toisé de la tête aux pieds, et jugé, jaugé et pesé en un coup d’œil.

 — Voilà un public qui vont vous parler, dit alors le nègre au nouveau venu.

 — Me parler ? à moi ? Tout à votre disposition, monsieur, fit le Toulousain en montrant ses dents blanches. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?

 — Monsieur, répondit flegmatiquement l’Américain, combien voulez-vous vendre votre ménagerie ?

Le Toulousain recula d’un pas et regarda Francis Elton bien en face :

 — Ouais ! dit-il. C’est un badinage, pas vrai ?

 — Combien voulez-vous vendre votre ménagerie ? répéta M. Elton avec son accent américain et en demeurant immobile comme la statue même des affaires.

Le montreur de hôtes comprit qu’il avait affaire à un amateur sérieux, et tandis que le nègre, visiblement inquiet pour sa place, grattait son épaisse toison et maugréait devant les propositions de ce quidam qui parlait ainsi d’acheter la baraque, le Toulousain se mit à vanter sa marchandise :

 — Des hyènes superbes, un loup qui avait fait partie de la ménagerie de Pezon (de la Lozère), des animaux solides, bien nourris, avec des voix effrayantes.

 — Bref, combien ? demanda M. Elton.

Le montreur dit un prix si élevé, que l’Américain ne put s’empêcher de sourire. Il eût volontiers acheté l’établissement tout entier, et le nègre avec, pour posséder le droit de bâtir un cirque dans le terrain désert ; mais les prétentions du Toulousain lui paraissaient parfaitement dérisoires.

 — Dix mille francs votre bout de toile et vos animaux ? fit-il. C’est trop cher. Combien gagnez-vous donc par jour ?

 — Trois francs cinquante, quatre francs ou cinq francs l’un dans l’autre.

 — C’est beaucoup, fit M. Elton. Il y a des bacheliers qui n’en encaisseront jamais autant et qui pourraient cependant écrire une pétition en six langues. Eh bien ! si, au lieu de vos cinq francs, je vous proposais d’en gagner dix ?

 — Dix francs ! dix francs par jour ? s’écria le Toulousain, dont l’œil s’anima.

Vous pouvez entrer dans la cage de vos bêtes ?

 — Si je peux y entrer ? j’y dormirais. Ces animaux-là, c’est doux comme des agneaux et ça m’aime comme des enfants !

 — Bon... Vous ôterez cette redingote et ce pantalon ; je vous procurerai un costume brillant, velours et argent. Comment vous appelez-vous ?

— Poujade.

 — Va pour Poujade ! le dompteur Poujade ! J’eusse préféré Cristoforo ou Zan-Dominighi, un nom à effet ; mais Poujade peut suffire. Voulez-vous faire partie du Cirque Elton ?

 — Le cirque Elton ? Qu’est-ce que c’est que ça, le cirque Elton ?

 — Le cirque le plus grand de l’Amérique transplanté en Europe par votre serviteur, et qui va causer la stupéfaction du public parisien, un cirque qui compte déjà parmi ses collaborateurs associés le fameux clown Cox, l’équilibriste le plus étonnant de la Grande-Bretagne ; un cirque qui peut montrer à la fois la Femme-Atlas et l’Homme-Squelette, un cirque inattendu qui a déjà charmé les capitales du Brabant et de la Flandre et qui serait complet s’il avait un montreur de bêtes et une ménagerie comme celle-ci.

 — Le cirque Elton ! le cirque Elton ! répétait Poujade, hésitant, troublé, évidemment attiré mais incrédule. Et où perche-t-il votre cirque Elton ?

 — Il perchera ici demain si vous voulez prendre une part de sa société et si vous voulez céder la location de ce terrain moyennant dix francs par jour assurés et tant pour cent au bout de l’an sur les bénéfices !

 — Ah ça ! mais, dit Poujade, vous ne vous moquez pas de moi, j’espère ?

 — Je ne me moque jamais de personne, dit Francis El ton ; tout ce qui est plaisanterie perd du temps.

 — Et pour ces dix francs-là je n’aurai qu’à montrer mes bêtes ?

— Absolument !

 — Et je serai associé avec vous ?

 — Go-propriétaire de l’Elton Circus, parfaitement !

 — Diable, diable ! c’est tentant, fit le Toulousain. Qu’en dis-tu, Dieudonné ?

Il se tournait vers le grand nègre, qui grommelait on ne savait quoi entre ses deux lèvres énormes.

 — Je t’interroge, Dieudonné, répéta Poujade. Ton avis, mon garçon ?

 — Ma foi ! fit Dieudonné, si on prend le gardien avec les bêtes, je suis d’avis que ce n’est déjà pas si mauvais.

 — Hyènes et nègre, je prends tout, j’engage tout, dit l’Américain froidement, je ferai de votre nègre un Californian minstrel. Je sais des chansons que je lui apprendrai ; en jouant du banjo, il sera superbe ; il fera courir tout Paris !

L’idée de faire « courir tout Paris » alluma dans les gros yeux du nègre un éclair d’orgueilleuse joie, et ses prunelles suppliantes cherchèrent bientôt le regard de Poujade pour le prier avec ardeur d’accepter les propositions de sir Francis. Le montreur de bêtes n’hésitait pas d’ailleurs beaucoup, et sa grosse main charnue tomba bientôt dans la main nerveuse de Francis Elton.

 — Tope là et va pour votre cirque ! Je m’apellerai comme vous voudrez, et Dieudonné dansera sur les mains si bon vous semble, pourvu que j’aie mes dix francs par jour ! Quand le traité marche-t-il ?

 — A partir d’aujourd’hui, et voici un à-compte, fit le Yankee en tendant un billet de cent francs que Poujade regarda, à la lueur du poêle, en riant d’un gros rire bête et satisfait.

Le soir même, les écuyers du cirque Elton s’occupaient de planter des piquets dans le terrain, et deux jours après le cirque apparaissait, déjà élevé, aux yeux des habitants du quartier qui s’informaient tout en flânant, de ce qu’on construisait là. A la porte des voitures dételées, madame Miche rapiéçait en soufflant les oripeaux de M. Miche, qui, les mains dans ses poches, regardait, du haut de sa taille grêle, les frères Graindor travailler.

Les chevaux du cirque mangeaient l’avoine et le fourrage dans une écurie improvisée, et M. Francis Elton, le pinceau à la main, un chapeau gris sur la tête et un habit noir sur le dos, s’occupait déjà de peindre en lettres hautes comme un enfant de dix ans, sur la palissade de planches qui avait entouré jusqu’ici la ménagerie de Poujade, ces mots tracés en caractères bleus sur fond blanc et aveuglant : Elton et, en plus petites lettres, cette fois, d’un rouge vif : Acrobates. Exercices Circus effrayants. Phénomènes. Ménagerie. Francis Elton tenait, selon la mode anglaise et américaine, à flatter le goût français en donnant à son enseigne les couleurs tricolores.

Deux mois après, dans cette banlieue parisienne, le cirque Elton était célèbre. La foule avait pris l’habitude de s’y rendre ; les hyènes du dompteur Poujade-Zan-Domenighi et les exercices du vieux clown Cox effrayaient et tour à tour amusaient le quartier. Cette gaieté de cirque forain implantée tout à coup en plein Paris avait séduit et attiré comme quelque chose de nouveau et d’exotique. Les jours de paye, les ouvriers s’y rendaient en famille, offrant le spectacle à la femme et aux enfants. Des artistes des environs, des peintres, entraient au cirque Elton, en vareuses de travail, éteignant leur pipe à la porte, et ils se plaisaient à regarder cette arène où s’agitaient, avec des contorsions presque macabres et qui pourtant faisaient rire la foule de ce gros rire brutal qui tonne comme un coup de canon, le vieux Cox, ridé, ratatiné, ankylosé, funèbre.

Ce Cox était même maintenant la préoccupation de Francis Elton. L’Américain trouvait avec raison que le vieux clown était usé jusqu’à la corde ; le pauvre diable était fini. On entendait dans sa poitrine amincie un râle de mauvais augure, lorsqu’il sautait avec effort d’un barreau d’une chaise à l’autre.

 — Ce qu’il nous faudrait, disait Elton en hochant la tête, c’est un clown. Un clown et une écuyère ! Oui, une jolie écuyère ! Quelque chose de fringant, d’élégant et d’inédit. Ces damnés Parisiens ! Ils aiment le joli plus que personne ! Ils sont bons là ! Avec cela que le joli court les rues !

Francis Elton ne fut cependant pas bien long à trouver la jolie fille qu’il cherchait et il se frottait les mains en disant un matin au vieux Cox :

 — Monsieur Cox, décidément le cirque Elton se fonde ! Nous pourrons annoncer demain que nos habitués auront la primeur d’une écuyère étonnante, destinée à devenir plus célèbre que les plus célèbres : — mademoiselle Lauriane !...

 — Ah ! ah ! fit maître Cox ; à la bonne heure ! Et sait-elle traverser les ronds de papier comme il faut, mademoiselle Lauriane ?

 — Mademoiselle Lauriane sait tout faire, monsieur Cox. Mademoiselle Lauriane est une perle, et la fortune du cirque est faite ! Ah ! si le bonheur voulait que nous eussions...

 — Quoi donc ? demanda Cox avec inquiétude en voyant que M. Elton s’arrêtait.

 — Quoi ? rien, je ne voulais rien dire. Eh bien ? êtes-vous tout à fait reposé ce matin, Cox ? Les exercices d’hier soir ne vous ont-ils pas trop fatigué ?

Cox fit claquer sa langue contre son palais et, fronçant assez tristement sa lèvre inférieure :

 — Je vois ce que c’est, dit-il. Mes vieilles jambes vous paraissent roides. C’est vrai ! On n’a plus vingt-cinq ans ! Elles en ont tant fait de ces sauts, ces pauvres flûtes amaigries ! Elles auraient besoin de repos. Ah ! tenez, si j’avais seulement autant de schellings aujourd’hui que j’ai bu sans soif de verres de brandy, je me retirerais dans quelque coin caché près de Londres, à Hammersmith ou à Putney, et je me laisserais mourir tout doucement en prenant le frais au bord de l’eau en été, en me chauffant à mon feu de coke en hiver et en me reposant toute la journée. Oui, oui, sir, je devine, je devine, allez ! Les jointures de mes os se mettent à crier maintenant comme des machines mal graissées. Ça veut tout simplement dire une chose, c’est que les vieilles gens doivent, à un moment donné, faire place aux jeunes. Mais pour ça il faut avoir le droit de ne pas mourir de faim, comme un vagabond. Après cela, pour ce qu’on s’amuse dans ce monde !

 — Voyons, voyons ! dit Francis Elton, pas d’émotion, mon vieux Cox. Comment donc ! Vous allez pleurer maintenant ? Etes-vous une petite fille ?

 — Oh ! j’ai passé l’âge ! fit le clown en essayant de sourire, et ce rictus, dans sa face jaune, avec sa bouche édentée, était navrant.

 — Eh bien ! du courage, maître Cox ! Et laissez-moi le soin de vous choisir un remplaçant. Après quoi, assis au bureau et comptant la recette, vous pourrez tout à votre aise vous reposer et laisser crier les jointures de vos jambes !

A ce mot de remplaçant le sourire attristé de Cox s’était changé en un sourire d’incrédulité ironique, doublée d’un visible sentiment d’orgueil. Ce pauvre vieux, courbé et sans force retrouvait un mouvement de fierté pour saluer d’un geste de tête négatif ce mot sinistre et meurtrier pour un artiste : un remplaçant.

Un remplaçant ! A lui ? Certes il pouvait être vieux et inutile, le pauvre Cox ; il pouvait souffler et siffler quand il voulait, comme jadis, faire ces pirouettes qui soulevaient les acclamations dans les cirques lorsqu’il les exécutait autrefois ; il pouvait n’être plus que l’ombre de lui-même, le spectre de son passé, le fantôme de Cox l’intrépide ; on pouvait assister à sa chute à sa ruine, à sa mort. Mais le remplacer ? Non, en vérité. Il est des hommes auxquels on succède, mais qu’on ne remplace pas.

 — Je suis de la grande race, voyez-vous, disait-il parfois avec sa petite voix de vieillard, et quand je mourrais, même inconnu, dans une mansarde de ce Paris où ils n’applaudissent que ma décrépitude, sans savoir que, chez moi, j’ai été une gloire et qu’on a imprimé mon portrait dans les magasines illustrés et sur les foulards, comme on le fait pour le vainqueur du Derby ; quand je disparaîtrais sans faire plus de bruit qu’un caillou que les gamins jettent dans la Tamise, je n’en aurais pas moins eu mon heure aussi comme Wellington. Tout le monde n’a pas son heure en ce monde, qu’on le sache bien. Il y a eu Auriol ici, et moi là-bas. Après quoi, rient Je me trompe, il faut être juste : il y a Kenwell. Mais où est Kenwell maintenant ? Disparu ! oublié ! perdu ! Ah ! celui-là était un homme !... On dit que les femmes sont cause de sa perte. Les femmes ? On devrait dire « une femme ». Pauvre Kenwell ! Lui seul au monde pouvait nous remplacer.

Et, en attendant le remplaçant improbable, impossible, le vieux Cox continuait à amuser les habitués du cirque Elton, multipliant les grimaces pour remplacer l’agilité absente ; imitant de sa triste voix cassée le cri du coq, le miaulement du chat ; se caricaturant lui-même, parodiant sa propre vieillesse, toussant, pour faire rire et toussant à pleurer, la poitrine déchirée, les conjonctives des yeux rouges et sanglantes, mais les lèvres écartées et, sous son blanc et son rouge, sous les zébrures grotesques du barbouillage de son masque de clown, laissant apercevoir ses dents rares dans sa bouche noire, bouche de vieillard faite pour baiser au front ses petits-enfants, et qui continuait à lancer des lazzis grotesques et des chansons stupides.

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