Le Troupier Louis Latour, par Pierre Bion,...

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A. Bray (Paris). 1861. In-18, 291 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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LE TROUPIER
PIERRE BION
Ancien soldat d'Afrique.
PARIS
AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
4861
LE TROUPIER
LOUIS LATOUR
OUVRAGES DE M. LE C" ANATOLE DE SÉGCR,
M1ITRE DES REQUBTR9 AU COnSRIL-DET.iT.
Témoignages et Souvenirs, 2" édit. 1 vol. in-18 an-
glais. 2 fr. 30
Ce livre se compose de six chapitres d'un intérêt Tarie, mais
toujours pur et élevé. En voici les titres : La grande Trappe de
Mortagne — Une visite A l'hôpital militaire.—Nolre-Vame de
Paris. —Héhon de Vitleneuve-Trans.— Génère, Milan, le Tyrol.
— La chambre des Martyrs. I.'élégant écrivain a su toujours
conserver une heureuse harmonie entre la pensée et l'expression,
et sa foi fervente et sincère lui a souvent dicté des pages élo-
quentes. (Extrait de la Bibliogr. cathol).
Tic et mort d'un sergent de xouaves ( Hélion de Ville-
neuve-Trans), 3" édit. i vol. in-18. 40 c.
— 12/10, 25/20, 65/50, 140/100.
Il est impossible de lire ces pages simples et touchantes, sur la
mort héroïque et si chrétienne de ce jeune soldat, sans être at-
tendri jusqu'aux larmes.
I,es Derniers jours d'an soldat condamné a mort,
publiés par M. le comte À. DE SAGOR. in-18. Net. 25 c.
— 12/10, 25/20, 65/50, 140/100.
Jamais crime n'a été suivi de plus vifs regrets, eipié avec une
plus grande résignation Transformé, par la grâce divine, le cou-
pable devient en peu de jours un chrétien fervent, un apôtre zélé.
On ne lira pas sans fruit le récit touchant de celte admirable
conversion couronnéo par une sainte mort.
Mémoires d'un troupier, 7e édit. 1 vol. in-18. Net.
60 c —Remise exceptionnelle : 12/10, 25/20, 65/50,
140/100.
— Le même ouvrage. 1 vol. in-12. 1 fr. 50
Ces pages pleines de vie, de mouvement, d'entrain, s'adressent
a tous les sentiments généreux du soldat; elles remuent toutes
les libres patriotiques et religieuses de son âme; semées d'anec-
dotes attachantes, elles ont de ces détails qu'on ne peut lire sans
larmes; et jamais cette parole vive, alerte, pittoresque, ne faiblit.
C'est la rondeur et le ton militaires ; c'est aussi du talent et de
l'éloquence. (Bibliogr. calhol.)
la Cu-scrne et le Presbytère, 12e édit. 1 vol. in-18.
Mêmes conditions de prix que pour les Mémoires d'un
Troupier, in-18.
LE TROUPIER
LOUIS LATOUR
1>AR
PIERRE RION
Ancien soldat d'Afrique.
PARIS
AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Ill'F DES SAINTS-PÈRES, 6C
;Droilï do traduction et de reproduction réservés)
1801
LE TROUPIER
LOUIS LATOUR
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
LE DEPAHT
Si, le 3 août 18.., vous étiez entré, vers le soir,
dans l'hôtel Jary, à Clermont, vous auriez, sans
aucun cloute, fait connaissance avec Louis Latour,
car ce monsieur parlait à tout venant. Il causait
indifféremment avec le bourgeois, le paysan, le
vieillard, la femme, l'enfant Qu'importait à
Louis Latour que son interlocuteur fût en blouse,
en gants jaunes ou en sabots? Il ne voulait qu'une
chose : qu'on l'écoutât et qu'on lui répondit. Notre
ami, disons-le de suite, était, ce soir-là, de bonne
humeur. En voulez-vous la preuve? 11 eut cons-
1
2
tammenl le sourire sur les lèvres, et pourtant on
l'écoutait mal et on lui repondait à peine.
— Dites donc, l'ancien, avez-vous été militaire?
— Un peu !
— Avez-vous porté l'épaulette?
— Si quelqu'un vous le demande, vous lui ré-
pondrez oui ou non, à totre choix.
Et l'ancien allait à ses affaires.
— Et vous, la petite mère, n'avez-vous pas
quelque fils dans l'infanterie?
— Si, monsieur; il est en,garnison à Lille en
Flandre. Pauvre enfant! il y a bientôt trois ans
— A-t-il un grade?
— Oui, monsieur, il est maréchal-ferrant.
— Ah! oui, je comprends, il n'a pas d'ins-
truction
— Pas d'instruction ! il en a plus-dans son petit
doigt que vous n'en aurez jamais dans votre vi-
laine tète.
Et la petite mère passait en haussant les épaules.
— Bonjour, brave lancier, vous avez là une
belle paire de moustaches.
— Est-ce qu'elles vous gêneraient, par hasard,
mes moustaches?
— Non, assurément, mais je. ne serais pas fâ-
ché d'en avoir de semblables.
— Vous ! allons donc, vous n'auriez pas la force
de les porter, et puis, vous épouvanteriez votre
nourrice.
— Y a-t-il longtemps que vous les avez ?
— Fort longtemps; je les tiens de mon grand-
père.
3
— De votre grand-père! Comment cela?
— Par testament.
Et le lancier sifflait tranquillement l'air du
boute-selle.
Je l'ai dit, Louis Latour avait l'esprit bien
tourné ce jour-là. Les sarcasmes ne lui étaient
pas ménagés, et il les recevait à brûle-pourpoint
sans sourciller; il avalait, le sourire sur les lèvres,
les affronts par demi-douzaine.
Il était bien changé depuis quelques heures
ce bon monsieur Louis. La veille encore, l'ombre
seule d'un outrage l'eût rendu fou. Vous eussiez
vu son visage s'empourprer subitement, ses yeux
lancer des flammes, ses poings se serrer convul-
sivement : la veille, Latour se fût battu contre
vingt, trente, soixante lanciers; il eût, pour laver
un affront, provoqué la garnison tout entière.
D'où venait donc un si prodigieux changement?
Le voici :
Louis était vif, emporté, étourdi, mais ce n'é-
tait pas, comme vous pourriez le croire, un
mauvais sujet. 11 avait reçu une éducation reli-
gieuse. Jusque-là, il s'était abrité sous l'aile de la.
religion ; il avait grandi presque à l'ombre du
sanctuaire. Louis n'avait aucune connaissance du
monde, et s'il eût soupçonné sa malice, il eût été
épouvanté. Latour avait un coeur d'or et une tête
de fer. Donc, à la première épreuve qui s'était pré-
sentée, l'insensé, ne consultant que sa tête, avait
dit : Soyons libre, et nous serons heureux. Et,
après avoir reçu, au milieu de beaucoup de lar-
mes, la bénédiction de son vieux père et la nié-
4
daille de Marie que sa mère lui mit au cou en le
serrant dans ses bras, le pauvre enfant avait pris,
le coeur gros, la roule de Clermont. Arrivé sur le
sommet de la montagne qui devait bientôt lui ca-
cher la vue de son village, Louis s'arrêta. Ses yeux
se portèrent une dernière fois sur ces lieux pleins
pour lui de si tendres souvenirs. 11 aperçut encore
le toit paternel, berceau de son enfance; il crut
distinguer l'arbre séculaire qui avait prêté son
ombre à ses premiers jeux. Il ne voyait plus sa
mère, mais son coeur lui disait assez que ses lar-
mes coulaient toujours, et qu'elle, le saluait en-
core de la main alors que ses yeux ne pouvaient
plus l'apercevoir. Lui aussi, le pauvre Louis, il
pleurait en disant un dernier adieu à tant d'objets
chéris qu'il croyait ne revoir jamais. A ce mo-
ment, la cloche du village tinta ïAngélus. Latour
se mit à genoux et récita, en sanglotant, une
prière à Marie qui lui rappela les dernières pa-
roles de sa mère :
« Louis, lui avait dit la pauvre femme, sou-
« viens-toi toujours, mon enfant, que la vertu
« seule est sans repentir. Tu t'en vas malgré
« nous, mais le bon Dieu te le pardonnera, car
« tu emportes la bénédiction de ton père, et nos
« prières et nos voeux t'accompagneront partout.
«Pauvre enfant! que ne puis-je t'accompagner
« moi-même! mais je suis vieille, je ne pourrais
« te suivre bien loin. Promets-moi, Louis, si tu
« ne trouves pas ailleurs, le bonheur que tu goû-
« tais ici, de revenir bientôt. Je ne puis plus rien
« pour toi, cher enfant, mais je te donne une au-
5
« tre mère qui t'aime autant que moi, et qui veil-
« lera sur toi. Promets-moi de prier chaque jour
« la bonne Vierge, et tu me laisseras l'espoir, si-
ci non de l'embrasser encore, au moins de te voir
« prier un jour sur nia tombe. » Louis, les genoux
toujours en terre, renouvela, en face de son clo-
cher et de la maison de ses pères, les promesses
faites à sa mère. Puis, se relevant, il jeta un der-
nier et long regard sur son pays natal, le salua
de la main, prononça d'une voix étranglée le
mot : adieu! et s'élança, comme un homme saisi
de vertige, sur la roule de Clermont.
Les jambes sont dégagées à vingt ans. Le soleil
n'avait pas encore disparu à l'horizon quand Louis
arriva à Billom où il devait passer la nuit. Il en-
tra dans un modeste hôtel et se fit servir quel-
que nourriture. — Si je puis manger, se disait-il,
tout ira mieux : la nourriture me donnera les
forces dont j'ai besoin pour aller, demain, jus-
qu'à la grande ville, et le sommeil, il faut l'espé-
rer, me fera oublier la scène navrante dont j'ai
été aujourd'hui le principal acteur. Il se mit donc
à table, mais les mets qu'on lui servit demeurè-
rent intacts, et son pauvre coeur resta gros. La-
tour demanda sa chambre, fit sa prière, à la-
quelle il ajouta un Souvenez-vous pour sa famille,
et puis il se mit au lit. La fatigue et le sommeil
triomphèrent bien vite du chagrin; après quel-
ques larmes et quelques sanglots, Louis s'endor-
mit d'un profond sommeil.
La nuit et le sommeil arrangèrent si bien les
choses que Louis Latour arriva à Clermont, non
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pas joyeux, mais à peu près consolé. Le lendemain,
à huit heures, il se présentait, les yeux parfaite-
ment secs, chez le capitaine de recrutement, et
même il ne put comprimer un sourire, quand le
chirurgien, l'ayant visité, dit à l'officier : « Voilà
une solide charpente; envoyez-moi ce garçon là
chez les Bédouins, et, s'il a pour quatre sous de
coeur et deux liards d'instruction, il y fera son
chemin ou je ne m'y connais plus. » Latour avait
bien envie de crier : présent! mais il était trop
timide encore.
— Votre nom? lui demanda le capitaine.
— Louis Latour, monsieur.
— Ne dites pas : monsieur; dites : mon capi-
naine.
— Oui, mon capitaine.
— Le nom de votre père?
— Guillaume Latour, mon capitaine.
— Le nom de votre mère ?
— Catherine Lenoir, mon capitaine.
— Avez-vous été vacciné ?
— Non, mon capitaine.
— Pourquoi? 11 faut que vous le soyez.
La réponse de Latour se perdit dans les éclats
de rire de deux jeunes caporaux, occupés au bu-
reau du recrutement.
— Eh bien! dit l'officier en relevant la tète,
que signifie ce rire bruyant?
— Mon capitaine, dit le plus jeune des deux
lutins, ce monsieur n'a que faire de vaccin, le
burin l'a doté d'un cachet indélébile, voyez donc
comme il est bien gravé.
7
— Vous êtes variole? dit en souriant le capi-
taine à Louis.
— Oui, mons..., oui, mon capitaine.
— Quel était voire état, avant votre engage-
ment?
— Étudiant! mon capitaine.
— Étudiant! Et dans quels livres avez-vous
étudié? Dans l'Abécédaire? dans le Devoir? dans
la méthode Roland ?
— Mon capitaine, j'ai étudié dans l'Abécédaire
et dans le Devoir; je ne connais pas la méthode
de Roland, à moins cependant que vous ne don-
niez ce nom aux oeuvres littéraires des Jean Chry-
sostome, des Basile le Grand, des Ambroise el
des Jérôme; ou bien encore aux philosophies d'A-
ristoto et de Platon.
Latour accompagna sa réponse d'un hum de
poitrine, et d'un coup d'oeil majestueux à l'a-
dresse des deux caporaux. Ceux-ci déposèrent
leurs plumes, et regardant Louis dans les pru-
nelles des yeux, ils lui firent voir tout le blanc
des leurs.
Cependant l'officier, après un regard scruta-
teur jeté sur Latour, avait pris une feuille de
papier, et il écrivait en silence. Le pauvre con-
scrit attendait avec anxiété. Il ne savail guère ce
que faisait là le capitaine; néanmoins il sentait
comme les frissons d'une fièvre ardente; quelque
chose lui disait que sa dernière réponse avait
porté des fruits et que l'officier s'occupait de lui.
Quand il eut fini, le capitaine se leva; il jeta
sur Louis un nouveau regard accompagné d'un
8
sourire amico-protecteur, et lui dit en appuyant
fortement sur chaque syllabe.
— Latour, je vous envoie au 13e régiment d'in-
fanterie légère.
— Bien, mon capitaine.
— Les bataillons de guerre sont en Afrique.
— Bien, mon capitaine.
— Le dépôt est à Draguignan, dans le Var.
— Bien, mon capitaine.
— Vous y resterez deux mois, puis vous irez
rejoindre le gros du régiment.
— Oui, mon capitaine.
— Vous ne rentrerez pas en France sans avoir
gagné l'épaulette.
— Non, monsi..., non, mon capitaine.
L'officier prit alors la feuille sur laquelle il
avait tracé quelques lignes, et, faisant un pas
vers Louis, il lui dit : Vous remettrez cette lettre
au colonel Latore. C'est un monsieur qui a l'é-
corce dure, mais il y a sous cette écorce un coeur
bon, droit et noble. Fiez-vous à cet homme;
marchez sur ses traces, et vous serez un jour la
consolation de votre famille et l'orgueil de votre
pays. Voici ce que je dis au colonel :
« Mon colonel,
« Vous m'avez recommandé bien souvent de
« vous envoyer des hommes à la poitrine large et
«à l'intelligence développée: je n'ai trouvé que
« très-rarement des sujets réunissant ces deux
« conditions aussi parfaitement que Louis Latour
« que je m'empresse de diriger sur le 13e léger. »
9
Le capitaine signa, plia et cacheta la lettre; il si-
gna, plia, mais ne cacheta pas la feuille de route,
et remit tout à Louis en lui disant : « Allez et
« bonne chance. » Latour bégaya quelques mots
de remerciements et sortit.
Il était temps; le pauvre enfant avait grand
besoin de prendre l'air. Son coeur battait avec
force, ses yeux étincelaient comme ceux du sol-
dat au fort de la bataille. Louis ne pouvait por-
ter toute sa joie, et pas une personne amie n'é-
tait là pour partager son bonheur. 11 regardait
bien de tout côté, à droite, à gauche ; il saluait
bien tous les passants, mais ceux-ci lui ren-
daient son salut et continuaient tranquillement
leur chemin. Latour ne comprenait rien à cette
indifférence, à cette froideur. Eh quoi! se disait-
il à lui-même, je ne trouverai pas une seule per-
sonne qui comprenne mon bonheur? pas un
ami qui puisse, me recevoir dans ses bras? pas
un Auvergnat auquel je puisse dire : « Mon très-
« cher! j'ai là, tiens, là, dans la poche de mon
« paletot, un bâton de maréchal ! » Et Latour
marchait, le nez au vent et l'oeil au guet, sans
trop savoir où le conduiraient ses pas. Il arriva d'a-
bord sur la place Jaude où il vit beaucoup de
monde et ne distingua personne. Il monta en-
suite la rue des Gras qui le conduisit près de la
cathédrale. A la vue de l'église, Louis retrouva
ses sens; il se prit à réfléchir un instant, puis
entra dans le lieu saint pour adorer celui qui fait
croître les roses et les épines, qui distribue, à
son gré, les joies et les peines.
1.
10
Latour avait une foi vive ; le souvenir de Dieu
lui fit oublier, pour un moment, qu'il por-
tait dans sa poche la clé de la fortune. Il s'age-
nouilla dévotement sur la dalle, adora Jésus pré-
sent dans le tabernacle, et, son coeur s'échauf-
fant au contact de l'amour divin, il demanda par-
don à Dieu des larmes qu'on versait à cause de
lui dans un petit coin de l'Auvergne. Puis, cette
pensée lui rappelant la lettre du capitaine, il
promit à Dieu de ne se servir de son élévation
future que pour le bien de la religion. En se ren-
dant à l'autel de la Vierge, où sa reconnaissance
et son amour l'appelaient, il passa devant le
Christ. A la vue de l'homme-Dieu retenu par
quelques clous ou plutôt par son amour sur l'ar-
bre de la croix, il se souvint de cette belle pa-
role de Clovis : « que n'étais-je là avec mes
« Francs! » Et il se. promit bien d'aller un jour,
sur les traces de Godefroy et de saint Louis, à la
délivrance des pays qu'habitèrent Jésus et sa mère.
Dès que Latour aperçut l'image de la Vierge Ma-
rie, son coeur s'attendrit; des larmes douces et
abondantes s'échappèrent de ses yeux . « Soyez
« ma mère! s'écria-t-il en sanglotant; veillez sur
« votre enfant, et vous serez à tout jamais l'uni-
« que dame de ses pensées. Soyez ma mère! El,
« à la vie à la mort, je serai votre chevalier. »
Sorti de la cathédrale, Latour se retrouva bien-
tôt lui-même : mêmes illusions, même joie,
même folie. Il prit son portefeuille, chercha la
lettre merveilleuse, en lut l'adresse trois ou qua-
tre fois : « A monsieur Làtore, colonel du 13e ré-
li
« giment d'infanterie légère, à Draguignan, ou à la
« suite du régiment. » Il la remit ensuite soigneu-
sement en place, et revint, allègre et sautillant, à
l'hôtel Jary où, comme nous l'avons dit, il compta
les camouflets qu'il reçut par les questions qu'il
adressa.
Dix heures étaient venues. Le conscrit, qui de-
vait partir le lendemain de bonne heure pour
Issoire, s'aperçut qu'il était temps d'aller prendre
du repos. Les émotions de la journée l'avaient
tellement fatigué qu'il n'eut pas besoin d'ê-
tre bercé. A onze heures, il ronflait comme un
homme.
Voici comment Latour raconte un rêve qu'il fit
à Clermont : « Je voyageais sur la route de Dra-
« guignan. J'apercevais, dans le lointain, les tou-
te relies d'une ville inconnue. Plus j'approchais,
« et plus il me semblait qu'une foule immense se
« tenait en dehors de la porte par laquelle je de-
« vais entrer... Bientôt je pus distinguer des che-
« vaux avec leurs cavaliers... Un peu plus tard, je
« reconnus que ces cavaliers étaient des officiers
« qui allaient et venaient, parcourant les rangs de
« plusieurs bataillons d'infanterie. Quand je ne
« fus plus qu'à cent pas, j'entendis une voix vi-
« brante donner des ordres, et quelques autres
« voix répéter le commandement. Aussitôt les
« fantassins se formèrent en cinq groupes, qui vin-
« rent s'échelonner le long de la route. Le prê-
te mier, je veux dire le plus rapproché de moi,
« était commandé par un simple caporal; le sc-
« cond, par un sergent ; le troisième,par un sous-
n
« lieutenant; le quatrième, par un lieutenant;
« le cinquième enfin était commandé par un ca-
« pitaine. Au delà du cinquième groupe, jevis une
«estrade magnifique que, tout d'abord, j'avais
« prise pour un arc de triomphe. On arrivait sur
« cette estrade par sept à huit marches tapissées de
« velours rouge. Cinq colonnes, formées en hémi-
« cycle et richement pavoisées, soutenaient une
« couronne garnie de pierreries, au-dessus d'un
» siège d'or. De chaque côté de ce siège, qui était
« vide, se tenaient, debout et l'épée à la main, le
« colonel et quelques autres officiers supérieurs
« dont je ne connaissais pas le grade. Je donnai un
« coup d'oeil à droite et à gauche, afin d'entrer,
« s'il était possible, par un autre chemin, dans la
« ville. La route était bordée de fossés larges et
« profonds. J'avançai donc. Quand je fus à la hau-
« leur du premier groupe, le caporal vint à moi :
« — Bonjour, collègue, me dit-il, et, arrachant
« ses galons de laine, il les fixa, au moyen de
« quelques épingles, aux manches de mon pale-
« tôt. Quand j'arrivai près du deuxième groupe,
« le sergent qui le commandait arracha vivement
« mes sardines, les jeta avec mépris dans le fossé,
« et me galonna d'argent. Que dirai-je ? quand je
« je fus à la hauteur du dernier groupe, j'avais
« deux épaulettes d'argent et une épée d'honneur.
« Alors une compagnie entière se détacha du ba-
« taillon, et m'accompagna, tambours battants,
« jusqu'au pied de l'estrade, où le colonel vint me
« prendre par la main, et me conduisit au siège
« d'or qui m'était destiné. Quand je fus assis, les
13
« cinq groupes vinrent successivement me pré-
« senter les armes. Chaque chef, se faisant î'in-
« prête de sa troupe, me saluait profondément et
« me disait : « Louis Latour, nous sommes fiers
« de vous avoir à notre tète. » A ce moment, les
« tambours, par ordre du colonel, battirent aux
«.champs pour célébrer ma bienvenue, et... je
« me réveillai en sursaut. Les tambours du 10e lé-
« ger, passant devant l'hôtel Jary pour se rendre
« au lieu de leurs exercices, avaient fait cesser
« mon rêve. »
Revenons à la réalité.
CHAPITRE II
USE RENCONTRE
Latour s'était promis, la veille au soir, de se le-
ver avec l'aurore. Il se hâta donc de s'habiller,
car cinq heures allaient sonner. Après une courte
prière qu'il devait continuer eu marchant, Louis
prit la route d'Issoire.
Son rêve l'avait rendu joyeux et dispos. Il mar-
chait donc en repassant dans sa mémoire les
moindres particularités de ce beau songe. « C'est
« d'un bon augure, disait-il; sans doute ce n'est
14
« qu'un rêve, mais, comme le dit le proverbe,
« tout songe n'est pas mensonge, et puis, j'ai là (et
« Louis frappait de la main sur la poche de son
« paletot) une petite lettre qui n'est pas piquée
« des vers. Quel plaisir pour moi, quand, arrivé
« à Draguignan, il me sera donné de jouir de la
« stupéfaction de ces petits savants, qui gagnent
« des galons je ne sais trop comment, et dont le
« bagage scientifique se borne à quelques calem-
« bours. » Louis en était là de son monologue,
quand il aperçut, assis sur le bord de la route, un
gros et solide jeune homme, qui déchirait à
belles dents le dernier quartier d'un pain de deux
livres (vieux style). Le havresac rapetassé, sur le-
quel il était assis, indiquait un voyageur; le bâ-
ton noueux et garni du cuir traditionnel, qui
pendait à son bras, accusait l'Auvergnat de la
montagne. Latour avait besoin de babiller ; il
crut que l'occasion était bonne, et n'eût garde
de la laisser échapper.
— Bonjour, l'ami !
— Bouondzor, moussu !
— Est-ce que vous allez du côté d'Issolre?
— Que disez ?
— Vous ne connaissez donc pas la langue fran-
çaise ?
— Ouâ.
— Oui, quoi ? répondez-moi donc en français !
— Ouâ.
— Vous m'avez l'air bien épais, mon garçon.
— Ouâ.
Il était évident que le pauvre diable n'enten-
15
dait rien au langage de Louis. Celui-ci le comprit,
et se décida à descendre au niveau de son inter-
locuteur. Nous allons, pour ne pas faire un mys-
tère de ce qui va suivre à messieurs les Parisiens,
traduire le tout en français.
— Où allez-vous donc, mon gros ami ?
— Mon beau monsieur, je vais à Issoire.
— A Issoire ! Et moi aussi, je vais à Issoire ;
nous allons faire route ensemble.
Le gros garçon toisa de l'oeil Louis Latour,
puis, après quelques secondes d'hésitation, il se
leva, jeta avec prestesse son sac sur ses robustes
épaules, et, enjambant le fossé, il dit à Louis :
« Marchons, à la garde de Dieu. »
— Vous êtes d'Issoire, peut-être ?
— Oh ! que non.
— Vous y allez travailler, sans doute ?
— Oh ! que non.
— Vous êtes de ce pays-ci?
— Oh ! que non.
— Vous allez vous arrêter à Issoire?
— Oh! que non.
Latour ne savait trop s'il devait rire ou se fâ-
cher. «En voilà un, se dit-il, qui ne se compro-
« mettra pas par ses réponses. Il faut pourtant que
« j'aie raison de son mutisme, Essayons. >>
— Vous venez de loin?
— Comme ça.
— De Clermont?
— De plus loin que ça.
— Vous êtes enfant du Puy-de-Dôme !
L'Auvergnat s'arrêta court, et, regardant Louis
16
avec un sourire de pitié, il lui dit en haussant les
épaules :
— Me prendriez-vous pour un enfant?
— Je ne vous prends pas, repartit Latour avec
humeur, je n'ai que faire de vous; je ne vous
dis pas non plus que vous êtes un enfant; je
vous demande si vous êtes habitant du Puy-de-
Dôme?
— Me prendriez-vous pour un lapin?
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que les lapins, les aigles et les
vautours habitent seuls sur le Puy-de-Dôme.
Latour se prit à rire.
— Je ne parle pas de la montagne, dit-il, en
prenant familièrement la main de l'Auvergnat,
je vous demande si vous êtes du département du
Puy-de-Dôme?
— Oh ! que oui.
— De quelle commune ?
— Et vous? reprit vivement l'Auvergnat.
— Je suis de Fournols.
— Ah ! se contenta de dire le montagnard, et il
rentra dans son mutisme sans avoir nommé sa
commune.
Notre ami n'osa pas faire d'autres questions. Le
ah ! de son compagnon de voyage avait été pro-
noncé, lui semblait-il, d'un ton guttural et me-
naçant. Il fit quelques pas encore côte à côte avec
l'inconnu, puis, obliquant insensiblement à gau-
che, il gagna le bord de la route, et jeta à la
dérobée un coup d'oeil scrutateur sur le singu-
lier personnage auquel il venait de serrer la main.
17
Celui-ci suivait le milieu de la route et ne sem-
blait pas s'être aperçu de la retraite de Louis.
C'était, nous l'avons dit, un gros et robuste gar-
çon, qui pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans. Il
portait sur ses épaules un havresac, que les an-
nées, un long service et les mains calleuses de
ses maîtres avaient complètement dépouillé de son
poil roux. Il tenait de la main droite la canne de
voyage des montagnards : une courte trique en
bois de chêne, arme plus dangereuse, entre les
mains de l'Auvergnat, que ne l'est, dans la man-
che du Catalan, le mieux trempé des poignards de
Tolède. Ses larges épaules étaient à l'aise dans
une veste velours de couleur problématique. Un
pantalon de coutil rayé, soutenu par les hanches,
descendait à mi-mollets, et cachait à peu près les
genoux, les cuisses et la partie charnue où celles-
ci prenaient naissance; les tiges allongées des
brodequins tentaient, mais en vain, de remonter
jusqu'au pantalon : il y avait déficit de plusieurs
pouces de coutil ou de cuir. Le tout était recou-
vert par un chapeau à larges bords, que trois ou
quatre énormes trous rendaient incommode par la
pluie ou le soleil, mais que son antiquité recom-
mandait à la vénération des passants.
Louis était devenu sérieux. Chaque oeillade je-
tée sur l'étranger augmentait sa crainte ; il se re-
prochait de s'être imposé si légèrement ce mys-
térieux compagnon. « Quelle folie, se disait-il,
« de me lier ainsi avec le premier venu ! Où avais-
« je donc les yeux tout à l'heure, pour ne pas m'a-
« percevoir de la mine équivoque de ce hideux per-
18
n sonnage? » Puis, son trouble augmentant à me-
sure qu'il avançait, son imagination lui fit voir,
dans l'individu qu'il avait à sa droite et à quatre pas
de lui, un malfaiteur qui venait de s'échapper de
la maison de Riom. Tout, en effet, se réunissait
pour convaincre notre ami de cette terrible vé-
rité : quelques réponses où perçait la finesse et la
ruse semblaient indiquer que le montagnard ne
s'était servi de son patois que pour éviter une
conversation ; rien n'avait pu le décider à donner
à Louis le lieu de sa naissance; quand les de-
mandes pétaient devenues trop pressantes, il les
avait arrêtées par un regard et une parole; son
costume n'était pas celui d'un habitant du Puy-
de-Dôme. Cette veste de velours sortait certaine-
ment du Cantal; ce morceau de pantalon n'avait
pas été fait pour lui, et le chapeau ne pouvait
venir que de la boutique d'un chiffonnier ; et
puis cette hésitation avant de se mettre en
route en sa campagnie ! Pauvre Louis ! comme il
regrettait son imprudence; comme il eût voulu
retenir les questions indiscrètes que son besoin
de babiller lui avait fait adresser à cet inconnu.
« Il n'y a pas à en douter, pensait-il, c'est un
« évadé des prisons de Riom ; mes questions lui
« ont fait peur; il me prend assurément pour un
« gendarme déguisé qui doit demander main-
« forte, en arrivant à la ville, pour se saisir de sa
« personne; il n'attend qu'un moment propice,
« un endroit favorable pour se débarrasser de
« moi, ô mon Dieu! » Latour eût donné, je crois,
sa fameuse lettre pour sortir de ce mauvais pas.
19
Si du moins il avait aperçu quelque voyageur
sur la route; mais non, ses yeux inquiets cher-
chaient vainement un tiers; il était seul, bien
seul avec ce terrible antagoniste. Pauvre enfant!
voici bien de quoi l'épouvanter davantage. A force
de marcher, nos deux voyageurs étaient arrivés
à l'entrée de la gorge de l'Allier. Ils s'y engagè-
rent, et Louis sentit comme un frisson qui par-
courait ses membres. Cinq minutes plus tard, il
lui sembla qu'il n'y avait plus au monde que deux
hommes : son redoutable compagnon et lui. En
effet, rien de plus horriblement mystérieux et
imposant que la route qu'ils suivaient : à gauche,
des rochers à pic parsemés de fentes et de grottes
naturelles d'inégale dimension; à droite, et cinq
mètres au-dessous du niveau de la route, l'Allier,
qui s'élance, de roc en roc, se précipite de cascade
en cascade, et semble, par le fracas de ses flots,
défier les géants de granit, qui ne lui cèdent qu'à
regret un petit passage. De grosses gouttes de
sueur se succédaient rapidement sur le visage de
Latour. Il récitait, pour la vingtième fois, son
acte de contrition; la sainte Vierge et tous les
saints avaient été invoqués ; quelques larmes
avaient coulé à la pensée de l'affliction réservée à
sa famille : Louis était prêt ; il attendait le coup
de grâce.
Tout à coup l'Auvergnat s'arrêta; il porta ses
regards autour de lui ; puis, se tournant du côté
de Louis, il fit deux pas en avant et lui adressa
cette question :
— Dites-donc, bourgeois, savez-vous si nous
20
sommes encore loin des premières maisons ?
Latour s'était arrêté ; sa main droite serrait
convulsivement le modeste bâton qui lui ser-
vait de canne. « Faut-il prendre les devants et me
« jeter^ur lui, se demandait-il, ou bien faut-il
« essayer de lui échapper par la fuite ? » Il ne
savait quel parti prendre ; et pourtant il fallait tout
de suite se décider à quelque chose : l'Auvergnat,
nonchalamment appuyé sur sa trique, attendait
une réponse.
— Pourquoi me faites-vous cette question, dit
résolument Latour ?
— Ah ! voyez-vous, répondit avec flegme le
montagnard, c'est que si les maisons sont éloi-
gnées, ce serait peut-être ici l'endroit le plus con-
venable...
— L'endroit le plus convenable, dites-vous ?
— Eh ! oui, car ici ou ailleurs, il faudra bien
que vous receviez le bouillon, mon beau monsieur.
— Mais, nous sommes deux, ce me semble.
— Oh ! pour moi, dit l'Auvergnat en jetant un
regard distrait sur sa propre personne, je n'ai pas
grand chose à craindre : je suis depuis longtemps
accoutumé à ce métier, j'en ai vu de bien terri-
bles depuis l'âge de douze ans, et je n'ai jamais
reçu le moindre bobo ; pour vous, c'est bien dif-
férent, la chose pourrait tourner à mal...
L'Auvergnat n'eut pas le temps d'achever sa
phrase : un craquement... craquement épouvan-
table, lui couvrit la voix, ou plutôt glaça sa langue
dans sa bouche. Louis enfonça instinctivement sa
tête dans ses épaules pour recevoir sur son dos
21
les rochers qu'il croyait s'être détachés de la
montagne... Quel coup! dit l'inconnu revenu de
sa surprise, voilà qui me décide; croyez-moi,
bourgeois, remettez votre tête sur vos épaules, et
abritons-nous un instant sous ce rocher, car je
m'y connais un peu, et je vous annonce un orage
distingué.
— Un orage! dit Louis ouvrant de grands
yeux, ce n'est qu'un orage?
— Oui, mon beau monsieur, c'est un orage, et
un orage soigné : regardez plutôt. Et l'Auvergnat
montrait à notre ami la crête des montagnes fu-
mantes encore de la foudre qui venait de les frap-
per, et coiffées d'un nuage grisâtre, épais, qui
descendait lentement les rochers, portant la foudre
dans son sein, et la nuit sur le torrent. A ce mo-
ment, un éclair fend la nue dans toute sa lon-
gueur, et un épouvantable coup de tonnerre fait
tomber à genoux les deux compagnons qui se si-
gnent dévotement l'un et l'autre. Le montagnard
se relève le premier, et prenant Louis par la main,
il l'emmène sous la roche, le fait asseoir sur un
bloc de granit, et, le regardant fixement, il lui fit
cette question :
— Pourquoi avez-vous fait le signe de la croix?
— Et vous? demanda Latour, pourquoi vous
êtes-vous signé?
— Moi ! mais c'est tout naturel, je crois en Dieu,
je suis chrétien, je crains l'enfer, je me confesse :
je suis un paysan !
— Vous craignez l'enfer, vous vous confessez !
Dieu en soit béni! s'écria Louis en saisissant la
22
main libre de l'Auvergnat, et moi aussi, je crains
Dieu, je suis catholique, je me confesse.
— Vous vous confessez !
— Mais, oui, je me confesse, qu'y a-t-il là d'é-
tonnant, pourquoi ne me confesserais-je pas aussi
bien que vous?
— Vous n'êtes donc pas un bourgeois, un mon-
sieur ?
— Mais, mon cher, d'où sortez-vous donc? de-
puis quand est-il défendu aux bourgeois d'être
chrétiens !
— Je suis d'un pays où il n'y a pasde monsieur,
répondit l'Auvergnat. Mais on m'a dit qu'il en
était des bourgeois comme des voleurs, que les
meilleurs ne valaient rien; on m'a dit que dans
les grandes villes, où ces hommes sont en grand
nombre, les églises étaient désertes, les moeurs
dissolues, et les gens pauvres écrasés et malheu-
reux; j'ai, jusqu'à présent, regardé la classe bour-
geoise comme la peste de la société : je me signe
et recommande mon âme à Dieu en abordant un
bourgeois comme je me signerais à la vue de
Satan.
— Il y a du vrai clans ce que vous me dites,
mon ami, mais il y a aussi exagération : tous les
champignons ne sont pas vénéneux, tous les Cre-
tois ne sont pas menteurs, tous les Normands
n'ont pas les ongles crochus,et tous les bourgeois
ne sont pas non plus des impies.
— Je le vois bien maintenant, mais que vou-
lez-vous, on me l'avait toujours dit, et je lecroyais.
Vous ne m'en voudrez pas, monsieur, de m'être
23
tenu sur Ja réserve avec vous? Oh! c'est que,
voyez-vous, vos beaux habits m'avaient épouvanté;
je me rappelai, en voyageant à vos côtés, les his-
toires d'impiété et de scandale que l'on m'avait
racontées sur les bourgeois, dans la chaumière de
mes parents, et je vous avoue franchement que je
me croyais en très-mauvaise compagnie.
— Non, mon brave, je ne vous en veux pas, je
comprends que, vu l'éducation que vous avez
reçue, un bourgeois ne vous inspire pas assez de
confiance pour vous mettre à l'aise avec lui, mais
si nous voyageons quelques heures encore sur la
même route, je veux faire tomber vos préjugés,
et vous amener à croire qu'il y a d'honnêtes gens
dans toutes les classes de la société ; surtout, dé-
posez toute crainte, vous avez à faire à un franc
catholique, c'est Louis Latour qui vous le dit..
Ici, un éclair sillonne la nue, et Louis et son
compagnon se signent ensemble.
— Vous vous appelez Louis Latour ?
— Oui, mon camarade, Louis Latour de Four-
nols, canton de Saint-Germain-l'Herm. Et vous,
comment vous nommez-vous donc?
— Moi je me nomme Jacques Tixier ; je suis
de Notre-Dame de Mons, canton et arrondisse-
ment d'Ambert, département du Puy-de-Dôme.
— Mais nous sommes compatriotes ! Où allez-
vous donc?
Jacques leva les yeux vers les montagnes.
— L'orage touche à sa fin, dit-il, reprenons no-
tre route, et je vous raconterai mon histoire en
cheminant.
CHAPITRE III
LE REMPLAÇANT
Dès que nos voyageurs furent sur la route, Jac-
ques se tourna du côté de Louis, et lui dit en sou-
riant :
— Ce que c'est, pourtant, que de ne pas se
connaître, nous avions peur l'un de l'autre.
— Est-ce que vous auriez eu peur de moi?
— Un peu, et je crois que. vous-même, vous
n'étiez pas des plus rassurés.
— Moi?... Oh!... mais... non. Il est vrai que
votre tournure... Je veux dire votre costume...
Vous ne venez pas directement de Notre-Dame de
Mons?
— Si, monsieur.
— Ah !... C'est que... ce pantalon... cette
veste... ce chapeau... Je ne croyais pas que ce
fût là le costume de vos compatriotes... Enfin,
qu'importe? Vous allez me raconter tout cela,
mais, auparavant, chantons un petit couplet pour
égayer notre marche et réveiller les échos de ces
vieilles roches. Et Latour, fou de joie d'avoir
échappé à deux dangers à la fois, à l'évadé de
Riom et à l'orage de la montagne, fit trois à qua-
tre gambades et se prit à chanter, sur un diapa-
son à désespérer Y alto de l'Opéra :
25
Pour se mettre en route
Dans ce noble état,
Souvent il en coûte
Au jeune soldat.
Plan-plan, ran-tan-plan,
Ran-tan-plan, tan-plan,
Ran-tan-plan, etc.
Mais plus il s'avance
Et plus son chagrin
Cède à la cadence
De ce gai refrain :
Plan-plan, etc.
La joie de Latour avait gagné Tixier.
Jacques voulut faire entendre son couplet, et il
chanta sur un air inconnu et méconnaissable la
seule chanson qu'il eût apprise :
Ah ! bonjour donc, mon doucher !
Je te verrai pus jamais !
Ah! jamais! jamais! jamais!
Le gros Jacques n'en savait pas plus long ; sa
chanson n'avait qu'un couplet, mais il le répétait
tant de fois, il le redisait d'une voix si piteuse, qu'il
y avait de quoi arracher des larmes à toute la
tribu dont M. Louis Jourdan est le grand prêtre.
— Tixier, écoutez encore ce couplet, s'écria
Louis.
Vienne une bataille,
Ce soldat d'un jour,
Brave la mitraille
Au son du tambour.
Plan-plan, etc.
2
26
— Eh bien ! l'ami Jacques, qu'en dites-vous?
Tixier, répondit en chantant :
Ah! bonjour donc, mon doucher!
Je te verrai pus jamais!
Ah! jamais! jamais! jamais!
— Vous chantez toujours la même chose ; vous
n'avez donc rien de mieux? Voyons, mon chéri,
changez vos chalumeaux...
— Mes chats... !
— Vos chalumeaux, c'est-à-dire, l'air et la chan-
son.
Jacques gonfla ses poumons, et brailla plus
fort :
Ali! bonjour donc, mou doucher! etc.
— Quelle gueule ! s'exclama Latour.
— Vous avez dit, bourgeois ?
— Que c'étaitassez chaîné ; que vous feriez bien
de me raconter votre histoire.
— Oh! monsieur, puisque ça vous fait plaisir,
je ne demande pas mieux; elle est longue, mais
je l'abrégerai ; elle est triste, vous allez en juger :
<< Je me nomme Jacques Tixier, pour vous ser-
vir, monsieur, si j'en étais capable. Je sui; né
à Notre-Dame de Mons. Ma vie, jusqu'à l'âge de
douze ans, n'offre rien qui mérite de vous être
rapporté,; elle était, comme celle de tous mes petits
camarades, exempte de soucis; mes occupations
étaient toujours les mêmes : en été, je conduisais
sur la montagne deux vaches et une chèvre dont
la garde m'était confiée ; en hiver, j'allais au ca-
27
téchisme, je me chauffais un peu et je dormais
beaucoup. J'étais vraiment heureux : rien ne me
manquait : il y avait du pain, du lait, du beurre
et du fromage dans la maison de mon père. —
Hélas! ce bonheur devait être de courte durée :
une horrible catastrophe vint tout changer dans
la chaumière.
« Vous le savez, monsieur, l'hiver est long dans
nos montagnes; et, quand la famille est nom-
breuse, il faut, surtout si le grenier n'est que lé-
gèrement chargé, que ceux qui sont forts s'en ail-
lent au loin chercher la nourriture de ceux qui
sont faibles. Donc, quand les feuilles des cerisiers
commençaient à tomber, dès que la neige prenait
pied sur les roches de Pierre-sicr-Haute, mon père
nous quittait et ne revenait au pays que lorsque
le gros poirier de M. le curé avait déjà perdu tou-
tes ses fleurs. Après un jour de repos, mon père
coupait tout seul l'herbe de nos trois prés, et
nous rentrions tous ensemble la nourriture des
vaches qui nous donnaient du lait. Après la fau-
chaison venait la moisson : alors, mon cousin
Thomas venait aider mon père, et ma mère et
moi nous tournions et retournions la javelle :
quand tout était sec, mon père faisait des liens,
Thomas liait les gerbes, et Pierre et Joseph, mes
petits frères, me les apportaient en jouant au
lieu où je formais moi-même le plangeon l.
Heureux temps !... » Jacques s'arrêta pour essuyer
une larme, puis il reprit : « La neige ne se fon-
dait plus depuis trois jours à Saint-Pierre-sur-
1 Expression d'Auvergne.
28
Haute (il y a sept ans de cela), les chasseurs com-
mençaient à battre la campagne, les semailles
étaient à peu près finies; ma mère avait mis dans
le sac que vous voyez sur mes épaules un fro-
mage, un saucisson et une chemise : les larmes
coulaient de tous les yeux; mon père avait déjà
son bâton de voyage, il allait partir. A ce moment,
monsieur, il se fit un grand tapage dans notre petite
cour ; ma mère s'avança vers le seuil de la porte :
« Ce sont des chiens, dit-elle, qui donnent la
« chasse à nos poules. » Puis, elle rentra précipi-
tamment en disant à voix basse : « Mon Dieu,
« ayez pitié de nous ! M. Brigaut ' ! » Ma mère
était pâle, mon père se laissa tomber sur une
chaise de bois. Je n'y comprenais rien, et cepen-
dant je tremblais de tous mes membres. Un mon-
sieur parut à l'entrée de la chaumière; il était
grand et armé d'un fusil à deux coups. Mon père
se leva, fit deux pas en avant, et, étant son cha-
peau de voyage : « Ah ! bien le bonjour, mun-
ie sieur Brigaut, dit-il. » Cet homme de rien ne
répondit pas au salut de mon père, monsieur,
mais il posa lentement la crosse de son fusil
par terre, s'appuya sur le bout du canon, et allon-
geant sa vilaine figure, il commença ainsi :
— « Tixier, avez-vous oublié que vous me devez
neuf cents francs?
— « Neuf cents francs ! s'écrièrent à la fois mon
père et ma mère.
— « Oui, sans doute, neuf cents francs. Comp-
tons. Je vous ai prêté il y a quatre ans neuf cents
1 Les noms propres ne sont que d'emprunt.
29
francs, je vous réclame aujourd'hui neuf cents
francs, est-ce donc vous faire payer trop cher les
intérêts? J'ai là, dans mon portefeuille, votre
billet qui est parfaitement d'accord avec moi, et
que je vais vous échanger contre cent quatre-»
vingt pièces de cinq francs ou quarante-cinq louis
d'or, à votre choix.
— « Monsieur, s'écria mon père, pousseriez-vous
la scélératesse jusque-là?
— «Comment donc, scélératesse? Et le monstre
poussa un ricanement que durent lui envier les
démons de l'enfer : sa bouche était grimaçante;
ses doigts se promenaient lentement sur le canon
de son fusil; ses yeux, démesurément ouverts,
brillaient en regardant mon père, comme ceux du
malin qui vient de faire une nouvelle victime : je
crus voir le diable, et je me signai en tremblant.
« Mon père était pâle ; il serra convulsivement le
bâton qu'il avait à la main, et ses lèvres trem-
blaient,'quand il prononça lentement ces pa-
roles :
— « Monsieur Brigaut, vous m'avez prêté, il y a
quatre ans, cinq cents francs pour m'aider à payer
le pré du Couder que Charrier m'avait vendu.
Comme j'étais alors fort embarrassé, je vous pro-
mis vingt pour cent que vous me demandiez.
— « Eh bien ! cela ne fait-il pas neuf cents
francs?
— «Monsieur Brigaut, écoutez-moi jusqu'au
bout : vous avez exigé vous-même que quinze
pour cent vous fussent payés en nature, parce
que, disiez-vous, la justice \ous chercherait chi-
2.
cane, si un jour je refusais de vous payer selon
nos conventions. Or, monsieur, n'est-il pas vrai
que, chaque année, vous avez reçu en lait, oeufs,
poules et fromages les quinze francs pour cent
que vous réclamez aujourd'hui?
— « Tout ce que je sais, c'est que j'ai là un billet
de neuf cents francs signé de votre main ; et,
comme j'ai besoin d'argent, je viens vous avertir
que si dans les quarante-huit heures vous ne
m'avez pas payé intégralement la somme qui
m'est due, je me verrai dans la nécessité d'avoir
recours au ministère d'un huissier pour rentrer
dans mes fonds.
— « Écoutez-moi donc jusqu'au bout, dit encore
mon père : Je vous ai fait, depuis quatre ans,
pour trois cent cinquante francs d'ouvrage ; vous
savez bien que c'était à déduire sur les cinq cents
francs, puisque vous ne m'avez jamais donné un
sou pour mon travail. Résumons, monsieur Bri-
gaut : vous m'avez prèle cinq cents francs pour
quatre ans ; je vous ai fait un billet de neuf cents
francs pour vous fournir un moyen d'exiger vingt
pour cent; vous avez reçu en nature trois cents
francs; de main-d'oeuvre, trois cent cinquante;
déduisez des deux cent cinquante qui restent les
intérêts des sommes que vous avez reçues, et vous
verrez qu'il ne vous est dû que cent vingt-cinq
francs, somme qui vous sera remise dès que ma
femme aura vendu noire vache rouge.
« M. Brigaut mit son fusil sur son épaule, sil'ila
ses chiens, et dit en se retirant : « C'est aujour-
«d'hui jeudi, si samedi, à huit heures du matin.
31
« les neuf cents francs que je réclame ne sont pas
« entré mes mains, je fais saisir le pré du Couder. »
Mon père fit deux pas pour chasser ce misérable,
puis se laissa tomber sur sa chaise de bois : il
était à bout de forces. Ma mère, les mains jointes,
poussait des cris à fendre le coeur : « Mon Dieu !
« disait-elle Sans cesse, mon Dieu, ayez pitié de
« nous ! »
« Je vous l'ai dit, monsieur, je n'avais alors
que douze ans. Toutefois, aux cris de ma mère,
au désespoir de mon père, je me sentis grand de
cinq pieds, et je sortis de la maison les poirjgs
serrés et la rage dans le coeur. Je vis Brigaut qui
traversait tranquillement la petite place de l'É-
glise. Je m'élançai à la poursuite de ce coquin,
et me plaçant résolument devant lui, je criai de
toutes mes forces : « Monsieur, vous êtes un iïi-
« fàme ! un voleur ! un scélérat ! » Hélas ! mon-
sieur Latour, ce fut là, je crois, la cause de notre
perte. A mes cris, les gens du bourg accoururent ;
notre ennemi, qui m'avait semblé pâlir d'abord,
se rassura bientôt, et, se tournant vers ces braves
gens, il leur dit le sourire sur les lèvres : «J'étais
« venu demander à Tixier un peu d'argent qu'il
« me doit, et voilà que son petit garçon vient
« me dire que tout le monde est désolé chez lui,
« que son père se lamente, que sa mère pleure,
« que sais-je !... Je retourne bien vite les con-
« soler ; car, après tout, rien ne presse, et si
« Tixier se trouve gêné d'argent, je puis l'at-
« tendre encore quelques mois ; viens, mon en-
« faut, viens avec moi. » Et le scélérat prit ma
32
main, sans que j'osasse la lui refuser. Mon père
avait entendu mes cris; il courait à notre ren-
contre. Quand il vit M. Brigaut conduisant son fils
par la main, il s'arrêta court comme frappé par la
foudre. «Venez, lui dit le monstre, je veux arran-
« ger les choses de manière à vous contenter. »
Nous entrâmes dans la maison; Brigaut s'assit
sans façon sur la chaise de mon père, et aussitôt
commença ainsi :
— « Si le pré du Couder venait à vous échapper,
Tixier, vous seriez obligé de vendre, non pas seu-
lement votre Rouge, mais encore votre Blonde; vos
deux petits prés de Terre-Noire ne donneraient pas
assez de foin pour nourrir une vache ; si vous
vendez vos vaches, vous serez obligé de rester au
pays pour bêcher vos champs ; or, si vous restez
ici, c'est une bouche de plus à nourrir...; le chan-
leau diminuera rapidement... ; le prix de vos va-
ches sera bientôt épuisé... Qu'est-ce qui remplacera
cette petite poignée d'argent que vous rapportez,
chaque année, de la Franche-Comté ou de la Lor-
raine? Tixier, si le Couder vous échappe, vous
êtes un homme complètement ruiné.
— « Et puis ? dit mon père avec du sang dans
les yeux.
— Et puis, j'en serais désolé, car j'aime votre
famille, Tixier; j'en serais d'autant plus affligé
que vous pouvez, si vous le voulez, prévenir cette
ruine, et que ce sera parce que vous l'aurez voulu
si les vôtres sont un jour dans le besoin.
— « Je voudrais la ruine de ma famille! que
dites-vous là?
33
— « Je dis que vous pouvez, si vous le voulez,
d'un même coup conserver le pré du Couder,
garder vos deux vaches et vous libérer envers moi.
« Ma mère essuya ses larmes ; je me sentis res-
pirer librement; seul, mon père cligna des yeux,
en regardant le bourgeois. Il connaissait l'homme,
et s'attendait à quelque nouvelle fourberie.
— « Et que faut-il faire, dit-il, pour me libérer
envers vous ?
— « Il faut, dit M. Brigaut, que vous alliez abat-
tre les cinq sapins qui sont sur la roche de la
Vole-Pie.
« Ma mère poussa un cri ; mon père devint pâle
comme un mort; et moi je sentis qu'une sueur
froide se répandait sur tous mes membres. »
— Quel homme abominable ! s'écria Louis La-
tour, le nom de la Vole-Pie m'a toujours fait
frissonner. Et que lui a répondu votre père?
« Après avoir prononcé ces paroles, monsieur, ce
méchant homme se leva et prit tranquillement le
chemin de la porte en disant : « Maintenant, ré-
« fléchissez, et voyez ce que vous avez à faire; je
« vous donne jusqu'à samedi, à huit heures. »
— «Arrête, scélérat! s'écria mon père, et écoute-
moi encore une fois : Oui, j'irai à la Vole-Pie !
J'irai, non pas pour moi, mais pour ma famille ;
j'irai, pour n'avoir plus rien à démêler avec une
canaille qui a porté la gêne et l'épouvante dans
ma maison, et qui voudrait y porter la ruine et
le déshonneur; j'irai à la Vole-Pie; j'essayerai
d'atteindre ce rocher où quelques-uns déjà sont
montés, mais d'où personne encore n'est des-
cendu vivant ; j'irai, et si j'y meurs, c'est toi, in-
fâme! qui m'auras assassiné. Et maintenant, sors
de chez moi pour ne plus y rentrer, va, je le
maudis! »
— Et votre père alla couper les sapins? se hâta
de demander Latour.
— « Monsieur, reprit Jacques, mon père était
un bon chrétien ; il se repentit bien vite de s'èlre
mis en colère et d'avoir maudit ce démon de Bri-
gaut. Le soir même, il alla auprès de notre bon
curé chercher le pardon de sa faute, et, le len-
demain, armé de sa hache et d'une scie, il partit
pour la Vole-Pie. J'accompagnai mon père. La
première personne que nous rencontrâmes nous
regarda avec pilié, et dit en passant près de nous :
« Que Dieu vous assiste, brave homme! » Merci,
répondit mon père; puis, se tournant vers moi,
il me dit : M. Brigaut n'est venu hier à Notre-
Dame-de-Mons que pour me forcer à couper ses
sapins, et il avait tellement la certitude de réus-
sir auprès de moi, qu'il a fait annoncer aux alen-
tours, avant même de m'en avoir parlé, qu'il y
aurait demain une tentative à la Vole-Pie. Du
reste il s'y est bien pris, et a réussi selon ses
espérances. Resle à savoir si ses sapins seront
abattus.
« Mon père avait deviné juste : toutes les per-
sonnes que nous rencontrâmes connaissaient le
terme et le but de noire petit voyage : « Que Dieu
« vous garde ! que la Vierge Marie vous protège, pau-
« vre homme! » disaient les femmes. La plupart
des hommes se contentaient de hausser les épau-
35
les ; quelques-uns regardaient mon père avee une
pitié méprisante, et murmuraient en passant près
de lui : « L'insensé ! » Nous arrivâmes de bonne
heure dans un village éloigné de trois cents pas
seulement de la montagne. La nuit fut mauvaise.
Mon pauvre père ne ferma pas les yeux. Le lende-
main, à sept heures du matin, nous étions au pied
de la Vole-Pie. Là se trouvaient réunis tous les
curieux des environs : M. Brigaut était à leur tète.
Inutile de vous dire, monsieur, que ce méchant
homme était d'une avarice rare, et qu'il attendait
avec impatience l'issue de cette entreprise, qui
devait lui rapporter une somme assez ronde si tout
réussissait d'après ses désirs. Or, il fallait, pour
que les choses allassent au gré de Brigaut, que
mon père arrivât jusqu'au sommet du pic, qu'il
abattit les cinq sapins plusieurs fois centenaires
qui s'y trouvaient, et que ces arbres, destinés à
la mâture, arrivassent en roulant jusqu'au bas de
la montagne.
« Mon père était pâle ; il déposa sa hache et sa
scie, croisa ses bras sur sa poitrine, et, tournant
ses regards vers le pic, il resta quelques secondes
dans une morne contemplation : chacun avait les
yeux fixés sur lui. Tout à coup, détachant ses
regards de la montagne, il les dirigea sur moi, se
prit à pleurer comme un enfant, et, me prenant
dans ses bras, il me dit en sanglotant : « Jac-
« ques, si lu veux que le bon Dieu te pardonne
« un jour tes péchés, pardonne loi-même au
« bourreau de ton père; ne le souviens de M. Bri-
« gaut que pour prier pour lui ; il est plus à
36
«plaindre que nous. Adieu! mon enfant; si je
« meurs, console ta mère ; sois bon pour tes frè-
« res, et deviens le père de ta petite soeur Mar-
« guérite. Adieu, Jacques. »
« Je n'entendis pas les autres paroles de mon
père; mes larmes s'étaient subitement séchées, et
j'étais tombé sans connaissance
« Quand je revins à moi, j'ouvris de grands
yeux, et il y avait de quoi. J'étais étendu sur un
lit, dans une auberge de Job. Dix à douze hom-
mes, et peut-être vingt femmes entouraient, le
regard inquiet, le second lit qui se trouvait en
face de celui où l'on m'avait déposé. Je me
levai aussitôt, et sans qu'on fit attention à ma dé •
marche, je me glissai à travers les femmes jus-
qu'au pied du lit qu'entouraient tous ces braves
gens. Là je vis mon pauvre père, les yeux pres-
que éteints, le visage pâle, la poitrine couverte
de sang! Je poussai un cri et voulus me préci-
piter dans ses bras. Un homme me retint en me
disant : « Si tu cries ainsi, tu vas l'achever. »
« Je sus bientôt comment s'étaient passées
toutes choses. Mon père, après d'héroïques efforts,
avait atteint le sommet de la Vole-Pie ; les cinq
sapins avaient été abattus et avaient roulé, en su-
bissant quelques dégâts, jusqu'au pied du rocher.
Mon père alors s'était mis à descendre. Hélas ! la
chose n'était pas facile : beaucoup de pierres
ébranlées par la chute des arbres, ou n'offraient
plus un point d'appui assez solide, ou cachaient
un danger. Arrivé au milieu du rocher, son pied
avait glissé, et mon pauvre père avait roulé jus-
37
que sur les bords de la cascade. On était accouru
pour voir les restes de son cadavre. Mais la sainte
Vierge Marie le protégeait, monsieur; il vivait
encore. Ses mains étaient jointes, ses yeux levés
vers le ciel, et ses lèvres murmuraient une prière.
On avait mis le pauvre patient sur un brancard,
et il avait été transporté à Job dans la même au-
berge où, quelques heures auparavant, deux fem-
mes charitables m'avaient déposé moi-même sur
un lit.
« Le lendemain, arriva ma pauvre mère. Elle
faisait peine à voir. Elle avait pensé trouver un
cadavre. Je me jetai dans ses bras, et nous mêlâ-
mes nos larmes au sang de mon père. Le médecin
était là; ma mère l'interrogea des yeux, elle n'o-
sait pas le faire autrement ; elle craignait une
sentence de mort. « Votre mari, lui dit le doc-
« tour, peut être transporté à Notre-Dame de
« Mons; il vivra, je crois, très-longtemps encore,
« car aucune des' nombreuses blessures qu'il a
«reçues n'est mortelle; toutefois, je dois vous
« dire qu'il ne pourra plus désormais se servir
« de ses membres, et que vous serez obligée de
« lui donner les soins que vous donneriez à un
« enfant de six mois. » Ces paroles étaient terri-
bles. Eh bien! le croiriez-vous? elles répandirent
sur nos coeurs ulcérés un baume rafraîchissant,
elles nous laissèrent moins affligés; il est si doux
d'espérer !
« Le soir même le malade fut placé, le plus dou-
cement possible, dans un lit dressé sur une char-
rette, et nous primes le chemin de Notre-Dame
3
38
déMons, escortés par deux hommes et une femme
dont le souvenir ramène à chaque instant les
larmes à mes paupières. Puisse le bon Dieu me
fournir une occasion de leur prouver ma recon-
naissance ! »
— Et M. Brigaut, où était-il donc? demanda
Louis..
— M. Brigaut mesurait ses sapins.
— Comment ! il n'alla pas accompaguer votre
père ?
— Nous passâmes au pied de La Vole-Pie, tout
près de l'endroit où se trouvait l'auteur de tous
nos maux. Quand il vit arriver la charrette, Bri-
gaut quitta les hommes qui ébranchaient les ar-
bres, et, s'approchantde nous, il dit à ma mère :
«Si vous avez besoin d'argent, vous me ferez
signe. » Et il alla rejoindre ses ouvriers sans avoir
jeté un regard sur mon père qui lui présentait sa
main.
— L'infâme !
— Ne le maudissons pas, monsieur Latour, il
trouvera bientôt à qui parler, le malheureux ;
car il n'est plus jeune. Oh ! que son sort est à
plaindre !
— Bon Jacques! Mais, continuez.
— « Ce qui me reste à vous dire n'est pas long,
mais plus triste encore que ce que vous savez
déjà. Je fus obligé de rester au pays pour aider à
soigner mon père. Ce n'était pas chose facile que
de le tourner, le retourner, le lever, le coucher...
La Rouge et la Blonde quittèrent l'une après
l'autre l'étable pour ne plus y rentrer; le pré du
39
Couder passa, moyennant une somme bien mo-
dique, entre les mains de M. Brigaut; et à la pé-
nurie la plus complète vint se joindre la catas-
trophe la plus horrible : la mort entra chez
nous!
« Quelques heures avant de rendre sa belle âme
à Dieu, mon père nous fit approcher de ce lit où,
pendant sept ans, il avait enduré les plus affreuses
souffrances, sans laisser entendre une seule
plainte, sans laisser échapper le moindre geste
d'impatience : « Avant de mourir, nous dit-il,
« j'ai voulu vous parler une fois encore et vous
«adresser mes dernières recommandations...
« Oh! surtout, ne pleurez pas; ce n'est pas un
« adieu éternel que je viens vous dire : chaque
« pas que vous allez faire va vous rapprocher du
« terme où je suis arrivé ; bientôt vous viendrez
« me rejoindre, et la mort, qui nous sépare au-
« jourd'hui pour quelques instants, nous réunira
« pour toujours.... Je suis content.... content du
« bon Dieu qui a bien voulu me faire expier ici—
« bas, par de faibles souffrances, des péchés qui
« avaient mérité des peines éternelles; content
« de notre vénérable pasteur qui, depuis sept
« ans, est venu plusieurs fois chaque semaine
« m'apprendre à aimer le bon Dieu et à sanctifier
« mes douleurs;... content de vous tous qui vous
« êtes refusé le sommeil pour veiller sur moi.
« Dieu vous le rende, mes amis!.... Je sens que
« l'heure approche;.... écoutez-moi :.... Margue-
« rite, tu vas avoir bientôt quatorze ans; n'ou-
« blies jamais, mon enfant, que lu as un modèle
40
«à imiter dans ta mère; souviens-toi toujours,
« plus tard tu comprendras les craintes de ton
« père mourant, souviens-foi bien que les hom-
« mes en général, et les bourgeois en particulier,
« ne sont qu'un peu de corruption plus ou moin»
« bien parée;... Pierre, Joseph, aimez voire mère,
« obéissez à Jacques.... Jacques, je n'ai pas besoin
« de te recommander d'avoir soin de ta mère;
« mais, mon enfant, je t'en prie, je l'en conjure,
« protège Marguerite.... Et maintenant, mes en-
« fants, approchez encore, car l'heure est arri-
« vée... placez tous vos mains dans la mienne....
« Et puis, si vous voulez que je meure en paix,...
« si vous voulez que je vous bénisse, dites, du
« fond du coeur, dites à haute voix : Je jure de ne
« jamais chercher à me venger de M. Brigaut!»
Nous fîmes, en sanglotant, le serment que nous
demandait mon père. Alors, il éleva, par un der-
nier effort, sa main que nous laissâmes libre, et
il la laissa retomber avec cette parole : Je vous
bénis! Mon père était mort!
« Le lendemain, après avoir rendu les derniers
devoirs à mon père, je voulus me distraire en
prenant l'air dont j'avais grand besoin. Je dirigeai
mes pas du côté de Terre-Noire, et je trouvai....
M. Brigaut qui arpentait nos deux petits prés! La
rage nie saisit au coeur; je m'élançai comme un
furieux à la rencontre de cet homme; j'allais l'at-
teindre quand derrière moi j'entendis une voix
qui criait : Jacques! Jacques! et le serinent d'hier?
41
Je m'arrêtai court, ma colère avait disparu com-
me par miracle : ma soeur Marguerite venait
d'empêcher un malheur.
« La nuit suivante, ma mère, mes frères et mes
soeurs purent goûter quelque repos; pour moi,
je ne pensai pas même au sommeil : la présence
de Brigaut clans nos prés de Terre-Noire m'avait
suggéré une idée qui, mise à exécution, devait
sauver ma famille.
« Dès que le jour parut, je pris le bâton de mon
père, et me rendis à Amhert.... Le soir, je rentrai
à Notre-Dame de Mons avec nos deux vaches, la
Rouge et la Blonde.... Marguerite pleurait de
joie; ma mère ouvrait de grands yeux et n'osait
m'interroger. « Voilà, lui dis-je, pour vous pro-
« curer un autre Couder. » Et je déposai dans son
tablier quatorze cents francs.
— « D'où vient cet argent, Jacques? s'écria ma
mère.
— « Vous seriez morte de faim et Marguerite
aussi; je suis maintenant chef de famille, et je ne
pouvais voir souffrir ceux que mon père mourant
m'a recommandés : Je me suis vendu !....
« Je restai encore trois jours à Mons, monsieur,
et ce furent trois jours de cris et de larmes de la
part des miens. Enfin je quittai le pays avec mes
habits du dimanche, un scapiilairc, une médaille
de la Sainte Vierge , la bénédiction de ma mère,
et trente-deux sols dans ma poche. En roule, je
ne mangeai que du pain et ne bus que de l'eau;
néanmoins ma petite bourse était épuisée quand
j'arrivai à Clermont. J'avisai donc un marchand
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de guenilles (fripier) et lui échangeai mes habits
neufs contre douze francs et ces vieux haillons
que vous me voyez. »
— Et oii allez-vous?
— A Draguignan, au dépôt du 13e léger.
— Et moi aussi! s'écria Latour, et il se jeta
dans les bras de Tixier.
CHAPITRE IV
l.K I.I0N ET l.F. KKXAIU)
Je suppose que mes lecteurs connaissent Dra-
guignan, et s'il en est quelques-uns qui ne l'aient
pas encore visité, ce ne sera pas moi, certes, qui
les engagerai à se déranger, ne fût-ce que de
quelques pas, pour faire connaissance avec celle
ville. Je ne lui connais pas d'autre mérite que
celui d'être le chef-lieu du département. Aussi,
ne suis-je point disposé à perdre mon temps et
à dépenser mon encre à en faire une description
qui ne serait pas à son avantage.
Supposons donc que vous la connaissez, et
transportons-nous, si vous le voulez bien, dans
le quartier le moins triste de cette ville de dix
mille âmes , au milieu de ces gros arbres qui
43
prêtent leur ombre à quelques recrues qui ap-
prennent à emboîter le pas. C'est le lieu des pro-
menades publiques, le champ des manoeuvres
militaires. Les Draguignanais en sont fiers, com-
me, du reste, ils sont fiers de leur ville, et ils
donnent à ce mauvais quinconce les noms pré-
tentieux de champ de Mars, place Royale, Grandes
avenues; volontiers, ils vous diraient, comme les
Marseillais leur voisins : « Si Paris avait un
champ de Mars comme le nôtre, ce serait un
petit Draguignan. »
Mais laissons là, pour un instant du moins, et
les Draguignanais et leur champ de Mars; quit-
tons aussi, ou plutôt disons à revoir à ces jeunes
soldats qui prennent les premières leçons du rude
métier des armes, et allons visiter, si cela vous
est agréable, la caserne Saint-Félix. Elle n'est pas
loin, c'est cette maison à deux ailes et à un seul
étage qui se trouve en face de nous. Nous n'a-
vons pour y arriver que le cours à traverser. La
petite grille en fer est précisément ouverte, et la
sentinelle qui se promène l'arme aubras est beau-
coup plus occupée du dernier roulement do la
soupe que de nous. Entrons donc hardiment, et
voyons mi peu ce qui se passe de l'autre côté de
la grille. A voire droite, vous apercevez deux en-
trées; la première conduit à la chambre de l'ad-
judant, à la salle des rapports et aux cabinets de
travail des sous-ofliciers comptables; la seconde
conduit au cachot militaire. En face, vous avez
l'escalier qui mène à l'unique étage de la caserne.
A gauche, vous voyez trois portes, celle du corps-
44
de-garde, celle de la cantine (nous y reviendrons)
et celle de la salle de police. Si vous teniez à en-
trer dans cette dernière pièce, vous le pourriez
aisément, le caporal de garde vous en ouvrirait
volontiers la porte; mais h quoi bon? plusieurs
de nos lecteurs ne font peut-être que d'en sortir,
et ils y rentreront toujours trop tôt. Restons donc
à la porte; nous pourrons voir du reste ce qui se
passe dans l'intérieur par le Irou de la serrure, et
nous entendrons facilement ce qui s'y dit; les
deux hommes que le sergent de garde vient d'y
renfermer ne parlent pas à voix basse. Regardez
bien.
Le plus âgé des deux se promène à grands pas
dans cette obscure prison. Ses poings sont serrés,
son regard est animé, ses cheveux semblent vou-
loir poignarder la voûte ; il est. porteur d'une
énorme moustache, trois fois chevronné, et peut
avoir de quarante-cinq à cinquante ans. L'autre est
moitié assis, moitié couché sur le lit de camp. Il
regarde, d'un oeil àlafois indifférent et sournois,
les diverses évolutions de son compagnon de cap-
I ivité ; il peut avoir vingt-trois à vingt-quatre ans ;
ses cheveux, soignés comme ceux d'une femme,
tirent fortement sur le carmin ; son regard, obli-
que et incertain, l'ait mal à voir ; sa physionomie
dénote la ruse et la malice, et inspire le dégoût
et l'effroi ; deux galons en laine indiquent qu'il
est caporal. Écoulons maintenant.
— Milliard de milliards de bombes !... Mille
milliards de tremblements!... Dire qu'on traitera
un ancien absolument comme un pierrot qui ne
43
sait pas faire tète droite!... Triple butor que jesuis,
oùavais-je donc ma chienne de tête quand j'ai de-
mandé à venir en convalescence au milieu de ces
marsouins?... Tous m'en veulent, il n'y a pas
jusqu'au dernier freluquet qui a volé les sardines
qui ne tienne à me donner un coup de bec et à
frotter son jeune duvet contre ma vieille peau...
Fraisse par-ci, Fraisse par là, Fraisse, vous avez
bu, Fraisse, vous êtes gris, Fraisse, vous arrivez
trop tard à l'appel... vous êtes en ribote, vous
avez fait du bruit, vous avez insulté le capitaine,
vous avez fait un pied de nez au gros major, vous
avez donné un croc en jambe au lieutenant... Et
dire que c'est toujours la même chanson, et tou-
jours sur le même ton : Fraisse, dedans 1 Fraisse,
au losto ! Fraisse, au bloc! Fraisse, au clou!...
Mille milliards, il faut que ça finisse, ou ça finira
mal ; cette manière de manoeuvrer ne va pas à
mon tempérament...
— Fraisse, ne craignez-vous pas de vous com-
promettre en hurlant ainsi des injures contre vos
supérieurs? dit d'un ton calme et bienveillant
celui qui occupait le lit de camp.
— Me compromettre ! dit le vieux soldat en
s'approchant du caporal, mais que peuvent-ils donc
me faire de plus? Est-ce que depuis que je suis à
Draguignan ils ne me font pas mourir à petit feu?
Est-ce que depuis trois mois que j'ai quitté les
anciens de là-bas, ils m'ont laissé digérer un seul
verre de vin à l'aiV du temps!... Est-ce qu'une
vie cloîtrée comme celle à laquelle ils me forcent
peut cadrer avec mon humeur?
3.
4 fi
— Vous aurez beau faire, la raison du plus fort
sera toujours la meilleure.
— Vous dites qu'ils ont raison! En voilà une
sévère pour le quart-d'heure... Ah! ils ont rai-
son ; eh bien ! moi, je vous dis qu'ils ont tort,mille
milliards ; et le premier qui me mécanisera, que
ce soit un caporal ou un autre, je me charge de
lui tremper sa soupe.
— Le vin vous aveugle, vieux Fraisse ; TOUS
devriez au moins faire le discernement de ceux
qui vous font du mal et de ceux qui vous veulent
du bien.
— Ceux qui me veulent du bien ! parlons-en.
En connaissez-vous un seul qui voudrait don-
ner la moitié de son prêt (douze centimes), pour
empêcher Fraisse d'être fusillé?
— J'en connais plusieurs, sans me compter.
— Sans vous compter ! Ah ! vous faites-bien de
ne pas vous compter, caporal Vaudrot ; de tous
ceux que je crains et que je déteste le plus vous
avez l'honneur d'être le premier.
— Ètes-vous sous l'influence d'un mauvais
\in?
— four le vin, on sait choisir le bon quand il
y en a de deux qualités, quoique à vrai dire je ne
sois pas difficile sur l'article; mais l'influence est
totalement inconnue du vieux Fraisse ; un mot
d'explication, caporal Vaudrot, et si c'est encore
une insulte, ne la répétez pas, mille milliards !
— Une insulte! m'en en>iriez-\ous capable,
mon vieil ami ?
— Oh !... oui, parfaitement capable.

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