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couverture

Jeanne Faivre d’Arcier

Le Vampire de Bacalan

LE PRINCE NOIR – TOME 1

Chapitre premier

— On va rater le début du concert, rouspète Cornélia.

Frissonnante sous l’orage qui déverse sa violente mitraille d’éclairs et de grêle sur les quartiers nord de Bordeaux en cette soirée de novembre, elle braque sur son jumeau un regard accusateur. Ses grands yeux gris sont dissimulés sous une épaisse frange brune.

— Ne t’inquiète pas, on est presque arrivés, répond l’adolescent.

Il désigne d’un geste nonchalant les bassins à flots, vastes installations portuaires où s’amarrent les navires circulant sur la Garonne.

— Regarde, on aperçoit la base sous-marine de l’autre côté du plan d’eau, on n’est plus qu’à quelques centaines de mètres.

— Moi, je te dis qu’on est en retard. Si les costauds de la sécurité nous refoulent à l’entrée, je t’arrache les tripes !

Il la saisit affectueusement par l’épaule et persifle :

— Rien que ça ! Tu as le béguin pour Corneille, ma parole !

Elle braque un regard ironique sur les tortillons de cheveux noirs poissés de gel qui se dressent sur la tête de son frère et riposte :

— Toi et tes rencards, je te jure ! Dire qu’on est obligés de courir comme des dératés parce que tu t’es pomponné des heures devant la glace pour plaire à je ne sais quelle bécasse du bahut !

— Ben dis donc, tu le kiffes grave, le Corneille, c’est plus de l’amour, c’est de la rage !

Elle hausse les épaules. Une expression douloureuse assombrit sa frimousse triangulaire de chatte vagabonde ; elle avoue se sentir très proche du chanteur africain dont la famille a été massacrée devant lui, lors des guerres meurtrières qui ont opposé diverses peuplades du Rwanda, un pays d’Afrique Centrale, à la fin du siècle dernier.

— Tu dramatises, nos parents n’ont pas été assassinés sous nos yeux !

— Sans grand-mère, on croupirait dans un orphelinat, Niko.

— Arrête de ruminer ces vieilles histoires, c’est malsain.

Il la guide vers une grande esplanade où se presse une foule de jeunes. Courbant le dos sous la bourrasque, les premiers arrivés s’engouffrent dans le hall d’un hideux bunker en béton armé dont la masse imposante illuminée par des néons rougeâtres se dresse au milieu du paysage urbain.

— C’est sinistre, frémit Cornélia.

Elle observe le vaste édifice percé d’ouvertures sombres par lesquelles s’engouffre l’eau du port. Elle ajoute que ça ressemble à la gueule béante d’un ogre qui guette ses proies, tapi dans l’ombre…

— C’en était un au sens figuré ! D’après Mamie, de nombreux prisonniers français et espagnols sont morts d’épuisement sous les coups des Nazis pendant la construction de cette base qui allait servir à abriter une douzaine de sous-marins.

Cornélia hoche la tête :

— Oui, je sais, grand-mère m’a expliqué qu’ils remontaient la Garonne jusqu’à l’estuaire de la Gironde. Ils torpillaient les navires anglais qui s’approchaient de la côte, pendant la Seconde Guerre mondiale. Quand je pense que ce bidule est devenu un centre culturel…

— Moi, je le trouve d’une laideur fascinante, il ne ressemble à rien d’autre, réplique Nicolas. Tiens, je vois Jules et Simon, leurs parents les ont laissés venir seuls au concert, c’était pas gagné d’avance !

Jouant des coudes, deux collégiens de quatorze-quinze ans remontent le flot de spectateurs qui se pressent devant les barrières de contrôle. Le premier, un blond aux épaules d’ailier de rugby, saisit Nicolas par le bras et le guide vers les agents chargés de l’accueil du public.

— Salut, Cornélia ! Dépêche-toi, on a réservé des chaises proches de la scène.

— C’est pas Cornélia, c’est Niko, Simon ! glousse Jules, un petit brun à la mine futée de musaraigne.

Dépité, Simon grimace et observe les jumeaux qui se plaisent à jouer d’une ressemblance troublante. Leurs proches s’y laissent souvent prendre : teint très pâle, paupières légèrement tombantes, sourire mélancolique contrastant avec des mâchoires volontaires, profil aigu de rôdeurs et silhouettes androgynes vêtues de jeans et de pulls sombres qu’ils ne cessent de s’échanger.

— Bon sang, j’hallucine, marmonne-t-il. Comment tu fais pour les distinguer, Jules ?

— Niko, il se coiffe les tifs en pétard quand il a une fille dans le viseur, explique Jules, sentencieux.

— Ah oui, il veut pécho ? qui ça ? relève le blond, intéressé, avec un clin d’œil à Nicolas.

— Non mais de quoi je me mêle, espèce de fouine ? élude ce dernier.

—  Vu ses goûts, je crains le pire, renifle Cornélia, dédaigneuse.

— Tu ne serais pas jalouse ? se moque son frère.

— Jalouse, moi ? N’importe quoi !

Chahutant, les quatre copains arpentent un interminable couloir aux parois saturées d’humidité qui dessert d’immenses pièces vides. Autrefois, les Allemands y avaient aménagé des ateliers où des milliers d’ouvriers réquisitionnés de force travaillaient sous la surveillance de soldats en armes et de chiens. Désormais, les locaux sont déserts. Seuls des projecteurs posés sur le sol de terre battue éclairent cette énorme ruche militaire désaffectée de lueurs fantomatiques.

— Vite, vite, presse Jules, les musiciens se sont installés dans la dernière salle, tout au fond du blockhaus !

— Il y a trop de monde, on n’y arrivera jamais, se désole Cornélia.

Jouant des coudes, elle se faufile entre les groupes qui la précèdent. Indifférente aux cris indignés de ses voisins, elle se glisse jusqu’à l’entrée de l’auditorium. Elle reconnaît le caban de Jules et le bonnet de Simon sur des sièges situés au deuxième rang ; elle s’installe à côté et jette sa besace sur le fauteuil voisin du sien.

— C’est bondé, déclare Nicolas qui surgit à côté d’elle. J’ai vu des meufs s’asseoir par terre, faute de place.

— Au fait, elle est où, ton amoureuse ? rebondit Cornélia.

Il lui jette un regard torve et marmonne qu’elle n’a pas dû avoir l’autorisation de sortir.

— Elle t’a envoyé un texto pour se décommander, j’espère, l’asticote-t-elle.

— Chut, tais-toi, ça va commencer, les lumières baissent…

 

Le brouhaha décroît, des protestations bourdonnent d’un rang à l’autre afin de réduire au silence les retardataires qui chuchotent, ricanent ou se plaignent d’être obligés de rester debout derrière les autres.

Balayés par un halo de clarté bleuâtre, les musiciens montent sur les planches. Ils s’inclinent et, égrenant quelques notes, accordent leur tempo. Puis Corneille apparaît, en costume gris anthracite et cravate crème, une casquette à damiers coiffant ses cheveux crépus, des anneaux en argent fixés à ses oreilles. Un large sourire découvre ses dents d’une blancheur éclatante. Il caresse le fin duvet de barbe noire qui orne son menton et lance de sa voix chaude :

— Bonsoir les amis, merci d’être venus si nombreux, ça me va droit au cœur, moi qui viens de très loin.

Cornélia identifie l’un des grands succès de l’Africain. Elle est l’une des premières à se dresser et à scander les paroles qu’elle fredonne la nuit, allongée en travers de son lit, son iPhone connecté sur YouTube :

D’où je viens ?

De très loin.

Où je vais ?

Personne ne sait…

Surexcitées par une longue attente, des grappes d’admiratrices crient et psalmodient le nom de l’artiste. Il leur adresse un baiser, fait un signe à ses deux guitaristes et murmure, le micro collé à ses lèvres :

Alors on vit chaque jour comme le dernier,

Parce qu’on vient de loin

Jour après jour,

On voit combien tout est éphémère,

Alors vivons pendant qu’on peut encore le faire…

Étreints par l’émotion, les spectateurs retiennent leur souffle. Cornélia, fascinée, ne quitte pas son idole du regard. Le chanteur virevolte sur la scène avec la légèreté d’un elfe alors qu’il est resté prostré des jours derrière un canapé, au même âge qu’elle, dans la maison où tous les siens gisaient sans vie, à deux mètres de lui.

Comment a-t-il trouvé le courage de surmonter cette tragédie atroce ? s’interroge-t-elle. Et de devenir une star internationale ? Elle songe à sa maman. Ses yeux s’embuent de larmes. Elle se tourne vers son frère qui se mordille les lèvres, le visage bouleversé. Elle s’empare de sa main, lui écrase les doigts entre les siens. Nous, on est deux, nous, on est forts, plus rien ne nous atteindra, plus jamais, se répète-t-elle.

Lorsqu’elle capte les premiers vers de sa chanson préférée,Les marchands de rêves, elle répète avec ferveur :

Dis-leur que le ciel les entend

Dis-leur que la chance les attend

Pour qu’ils rêvent encore…

Dis-leur qu’ils ont le droit de rêver

Dis-le aux petits comme aux grands

Pour qu’ils rêvent plus fort…

Un moment féérique se déroule : les jumeaux, en transe, écoutent Corneille, le rescapé d’une guerre civile, leur parler de deuil et de renaissance, de chagrin, d’amour et d’espoir. Ils mémorisent la moindre de ses paroles, ils s’imaginent que c’est à eux seuls qu’il déclare que des anges les protègent, que l’avenir leur sourit, même si le sort s’est acharné sur eux dans le passé.

À la fin du concert, une marée d’applaudissements submerge la salle, les « hola », les « hourra » et les « youyou » s’élèvent jusqu’à la voûte. Le public, chauffé à blanc, enchaîne les ovations, Cornélia et Niko scandent à l’unisson avec ceux qui s’égosillent à en perdre le souffle : «  Corneille ! Corneille, encore ! Encore ! Corneille ! »

Chapitre 2

Une voix lugubre se mêle soudain à celles du public qui supplie l’artiste d’entonner une autre chanson. Elle se détache du tohu-bohu ambiant et redescend vers la jeune fille :

— Cornélia, approche, petit corbeau, viens, susurre-t-elle.

L’adolescente tressaille, dodeline de la tête, presse les paumes sur ses tympans – peine perdue, les mots résonnent à l’intérieur de son crâne :

— Petit corbeau, tu m’entends ? Viens…

Irritée, elle donne un coup de poing à son frère qui s’amuse parfois à lui parler sans desserrer les lèvres :

— Arrête de m’appeler « petit corbeau », ça m’énerve !

Il la toise, éberlué, visse l’index sur sa tempe :

— Tu débloques, Cornélia…

Apercevant une jolie métisse aux yeux clairs qui s’est perchée sur une chaise et siffle entre ses doigts dans l’espoir de dominer le vacarme, il annonce d’un ton triomphal :

— Amélie est venue finalement, je te laisse, on se verra plus tard…

— Waouh, c’est sa copine ? admire Jules. Une vraie bombe, cette nana, d’où elle sort ?

Cornélia ne répond pas, elle balaie d’un regard perçant le flot humain qui se dirige vers la sortie. Elle cherche à savoir où se cache l’inconnu dont les chuchotements envoûtants se fraient un chemin à travers les méandres de son esprit :

— Viens vite, viens là, petit oiseau de nuit…

— Qui… qui êtes-vous ? bégaie-t-elle.

— Mon oison, mon poussin, mon moineau, suis-moi…

— Vous suivre ? Où ? Et qui vous a donné mon nom, d’abord ?

— Les garçons qui t’ont gardé un siège. J’ai l’ouïe fine, petit corbeau.

— Jules et Simon ? Vous nous espionnez, ma parole !

— Tu parles toute seule ? glousse ce dernier. T’es comme ton frangin, un peu zarbi, la miss…

— C’est toi qui m’intéresses, pas Jules ni Simon, module la voix.

Hésitant entre l’agacement et la panique, l’adolescente se demande si elle n’est pas en train de recevoir un message d’outre-tombe. Un rire sardonique résonne derrière son dos. Elle se tourne, elle est seule, Jules a rejoint Nicolas qui a enlacé la métisse et la pousse vers l’enfilade de salles menant hors du blockhaus. Simon s’est éclipsé, l’auditorium est vide. Cornélia se retrouve face à la scène déserte sur laquelle traîne une écharpe oubliée par l’un des guitaristes.

Soudain, les lumières s’éteignent une à une. « Plop, plop, plop ! »

— Hé, s’il vous plaît, attendez, je suis là, crie-t-elle.

Il y a belle lurette que les éclairagistes sont partis. Une nuit glaciale s’abat sur la jeune fille. Comme un linceul, « flouff » ! Affolée, elle se frotte les paupières, en vain : elle n’y voit rien, elle est aussi démunie qu’une aveugle qu’on aurait abandonnée au fond d’un labyrinthe.

Elle mouline l’espace des deux bras, elle cherche à s’orienter vers le couloir. Boxant le vide, elle progresse de quelques mètres et repère la lueur intermittente d’une lanterne qui vacille au loin.

— Génial, je n’ai pas perdu la vue !

Elle zigzague au hasard, heurte une chaise qui s’effondre, en renverse une deuxième dans sa chute, puis une troisième et une quatrième. Les échos du fracas, qui rebondissent d’une paroi de béton à l’autre, la clouent sur place :

— Il y a quelqu’un ? frissonne-t-elle.

— Tss, tss, tss, de quoi as-tu peur, petit corbeau ?

À peine audible, le chuintement provient du pli d’un rideau de velours pourpre devant lequel Corneille dansait et chantait quelques minutes – quelques heures ou quelques jours ? – auparavant.

Sauf qu’il n’y avait pas de rideau durant le concert.

Et qu’elle ne devrait pas la voir, cette tenture, il fait un noir d’encre dans ce satané bunker.

Bizarre, bizarre…

Tremblante, Cornélia s’avance vers les lambeaux de tissus qu’agite un souffle humide et nauséabond. Elle sent un regard la transpercer à travers les draperies. Un courant d’air soulève l’étoffe, elle distingue deux prunelles rougeâtres qui flottent devant elle, à un mètre trente du sol environ, puis s’éteignent d’un seul coup. On dirait deux chandelles mouchées par le blizzard.

L’adolescente réprime la peur qui lui noue les entrailles. D’un geste brusque, elle attrape la tapisserie dont les volants grenat se désagrègent entre ses doigts pour former une colonne de poussière à l’odeur suffocante. Elle éternue, chasse d’un revers de main le nuage grisâtre qui l’environne et aperçoit l’ombre d’un animal, sur le mur situé en arrière la scène.

Elle l’entend grogner ; il griffe le parquet ; il semble prêt à bondir.

Cornélia se met à hurler – d’un saut, la bête s’élance…

— Blacky, no ! mugit la voix depuis la pénombre.

Le monstre se fige, une patte en l’air.

La jeune fille se ressaisit et fonce vers la lampe qui se trouve à l’entrée du corridor. Celui-ci dessert la base sur toute sa longueur et la ramènera à l’extérieur, en sécurité, dans la vie réelle, loin de ce tombeau hanté au sein duquel elle erre misérablement comme si elle était prisonnière d’un cauchemar.

L’obscurité l’engloutit à nouveau. Le lumignon qui brillait au loin a disparu. À croire qu’elle a rêvé. L’électricité a bel et bien été coupée, elle ne retrouvera jamais la sortie de ce foutu blockhaus.

Effrayée, elle se rend compte qu’il n’y a plus un chat dans le bâtiment. Tout le monde s’est carapaté, les spectateurs, les techniciens de la sono, les employés de la billetterie et les gros bras du service d’ordre.

Il se pourrait même que les portes de la base marine soient closes.

Il n’y a plus personne à l’intérieur de cette saleté de sarcophage !

Personne d’humain, en tout cas…

Cornélia refoule cette pensée terrifiante et braille, éperdue :

— S’il vous plaît, vous êtes là ? Niko, qu’est-ce que tu fiches ? C’est encore ouvert ? Ho ! Répondez, bon sang !

Silence de mort. Qu’un grondement prolongé dissipe tout à coup…

Cornélia se plaque contre la muraille et, la palpant comme s’il s’agissait d’un garde-fou, marche à tâtons vers l’extérieur.

C’est ouvert, c’est ouvert, je sais que c’est ouvert, se répète-t-elle.

Ses doigts rencontrent le vide, la paroi s’interrompt.

— Où ? Où je suis, moi ? coasse-t-elle.

Ses mains brassent l’air humide, l’obscurité est si épaisse qu’elle ne les voit même pas.

Elle avance un pied devant elle, puis l’autre. Elle répète la manœuvre, un pas, deux pas, trois pas, et quatre et cinq… Elle se dirige au jugé tout en soliloquant afin de se rassurer.

— Ce machin, c’est comme les pyramides des pharaons en Égypte, un piège fatal pour ceux qui ont la bêtise de s’y aventurer. Heureusement que j’ai la baraka, moi, sinon je ne m’en tirerais pas…

La chance, psalmodiait Corneille, la chance est avec vous…

Sauf qu’elle n’est pas vraiment venue à son secours, la chance.

L’extrémité de sa botte heurte un obstacle, elle trébuche, s’effondre, se traîne sur les coudes, touche une tige de métal glacé.

— C’est quoi, ça, une barre de fer ? Ah ! tiens, il y a une latte de bois et des cailloux aussi…

Elle se souvient avoir lu dans un livre sur l’histoire de Bordeaux que la base comporte des voies ferrées. Pendant l’Occupation allemande, des trains y charriaient les dizaines de milliers de tonnes de sable, de ciment et de gravier qui ont servi à construire l’édifice.

En suivant les rails, elle arrivera bien quelque part.

Elle crapahute sur les genoux, mètre après mètre.

Elle perd la notion du temps, un voile de sueur lui pique la peau, elle a chaud, elle étouffe, elle est mal, elle avance, elle avance, elle avance sans savoir où elle va…

Elle capte des couinements, le remue-ménage de bestioles affairées dont elle a troublé les activités nocturnes.

— Quelle horreur, ça doit grouiller de rats, ici !

Ses doigts rencontrent un dos poilu, elle pousse un rugissement, le rongeur détale, elle se relève, trottine au hasard, se cogne à une passerelle… La voix devenue familière siffle à ses oreilles :

— No, no, stop ! Reviens, c’est très glissant !

Elle fait volte-face, reconnaît les deux yeux rouges du monstre sur sa gauche. Saisie d’horreur, elle s’avance sur la passerelle. Elle perçoit le glougloutement d’un clapot fétide. À ce bruit, elle devine qu’elle a atteint l’une des cales remplies d’eau où les Allemands amarraient leurs sous-marins. Inoccupées de nos jours, ces cales communiquent avec les bassins à flots dont elle voit briller faiblement la surface, au loin, à la lueur d’un rayon de lune. Le peu de lumière naturelle qui pénètre par l’ouverture béante de la cale lui permet de distinguer un quai, sous ses pieds. Et si elle l’empruntait pour sortir du blockhaus ?

Elle enjambe la rambarde de la passerelle, se retrouve coincée sur une étroite plateforme qui domine les remous.

— No, no, no, ne bouge pas, tu vas tomber ! grince la voix avec un léger accent britannique.

Cornélia dérape sur une flaque d’huile, bascule dans le courant glacé. Le froid la paralyse, elle ouvre la bouche, avale une grosse gorgée de flotte croupie, la recrache et, à moitié asphyxiée, cherche sa respiration. Une crampe lui vrille les nerfs, ses jambes s’engourdissent, elle cesse de nager et boit une deuxième tasse. Elle se débat, elle essaie de maintenir sa tête hors de l’eau, mais les vagues la giflent et la blackboulent d’un côté et de l’autre. Épuisée, elle se laisse flotter sur le dos. Ses bottes pleines de vase l’aspirent vers le fond, elle coule lentement, inexorablement, son crâne heurte le sol en ciment…

Assourdi par la masse liquide qui la sépare de la surface, un ordre lui parvient avant qu’elle ne perde conscience :

— Blacky, hurry up, go, go, go !

 

Une douleur aiguë la ranime, de larges mâchoires lui broient l’épaule. Elle est remontée à l’air libre, mais une bête sauvage s’est ruée sur elle et la mord jusqu’au sang. Elle hoquette, respire à fond et plante ses ongles dans la truffe noire du monstre. Il émet un grognement furieux et lui balance un grand coup de tête au menton. Sonnée, elle s’abandonne au tourbillon mortel qui la ramène vers le fond de la cale. Le mastodonte resserre sa prise et, battant des quatre pattes dans l’onde noire, la tire vers quelques marches en haut desquelles se dresse une paire de cuissardes. Les pans d’une redingote brune à la coupe militaire bruissent le long de ces bottes. Le haut du manteau se perd dans un brouillard opaque d’où émerge une voix étouffée :

— Come on, Blacky, yes, good boy, all right. C’est bien, oui, continue, viens là…

L’inconnu s’exprime en un mélange de français et d’anglais quand il s’adresse au molosse.

Ce maudit bestiau ne doit pas maîtriser notre langue… Non, mais ça va pas, espèce d’idiote, il n’y a que dans les bandes dessinées que les animaux possèdent le don de la parole ! T’as les méninges pleines de purin, ça doit être le choc.

Cornélia s’agrippe au cou du mastodonte et, levant les yeux vers la balustrade, cherche à discerner les traits du personnage qui se tient en retrait. Le vertige lui donne la nausée. Elle ferme les paupières et, dans une sorte de rêve éveillé, entend le maître féliciter l’animal :

— OK, Blacky, OK, my son, OK fiston, hisse-la bien au sec, mon petit…

Les dents s’enfoncent plus fermement dans le bras de la jeune fille. Le quadrupède la tire sur une vingtaine de mètres, la dépose sur le sol et promène son museau puant autour de ses lèvres.

Il la renifle avec soin.

Il s’assure qu’elle est toujours en vie.

Elle se recroqueville contre la terre froide, frissonnante, à bout de forces et glisse dans une torpeur hébétée.

Il lui aboie en pleine figure pour l’empêcher de sombrer. Puis il la roule entre ses grosses patoches, recule en se dandinant et braque sur elle le regard rusé d’une créature issue d’un autre monde.

Un monde ancien et révolu.

Avec ses yeux rouges et sa gueule écrasée, il n’a rien du terre-neuve, ce brave toutou que l’on dresse à récupérer les gens qui se noient en mer.

Il a la démarche pataude d’un ours, la carrure puissante d’un lion, le mufle large d’un chien de guerre et sa férocité implacable.

Et pourtant, il ne l’a pas tuée.

Enfin, pas encore, nuance-t-elle.

Le talon d’une cuissarde racle la plate-forme. Cornélia se redresse sur un coude et s’aperçoit que l’homme en redingote militaire a bougé. Il se dirige vers elle. Il est immense. Il porte un masque en métal. Elle l’entend respirer à travers la grille noire aménagée à la hauteur de ses narines.

Hou là là, on dirait Dark Vador !

Elle s’évanouit.

Chapitre 3

— Cornélia, réveille-toi ! Cornélia, ça va ?

Les sons, déformés, lui parviennent au travers d’un coussin neigeux qui ouate son cerveau.

Ses oreilles sifflent. Elle a des acouphènes.

Une main lui effleure la joue, elle attrape les doigts qui caressent son visage. Elle identifie Nicolas à l’odeur familière de foin et de laine rêche qui monte à ses narines.

— Malade, articule-t-elle.

— Tu m’étonnes, avec la gadoue et les saletés que tu as avalées !

Il presse un flacon sur ses lèvres, elle se dérobe.

— Ah non, je vais vomir…

— C’est déjà fait. Deux litres de flotte pourrie additionnée de kérosène, au moins ! Bois, c’est du cognac, cadeau de Jim, l’électricien en chef qui t’a retrouvée à l’entrée de la base marine il y a quelques minutes.

— La figure bleue, en hypothermie, maculée de goudron et trempée jusqu’aux os, précise Jim, un trentenaire roux et joufflu en combinaison de cuir et rangers. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— Tombée dans une cale à bateaux, énonce Cornélia avec difficulté.

— Dans une cale ! Les sauveteurs les ont toutes sondées, c’est incroyable qu’ils ne t’aient pas repêchée !

Elle s’avise qu’elle est allongée sur une civière ; des silhouettes en uniforme s’affairent autour d’un camion de pompiers garé quelques mètres plus loin.

— Quelle heure ? ânonne-t-elle.

— Minuit et des poussières. Il y a longtemps que le concert est fini, tu peux te flatter d’avoir foutu le dawa ! soupire Nicolas.

— Ah ça oui, une sacrée pagaille, renchérit le chef électro. Une cinquantaine de personnes, entre les professionnels et les bénévoles, ont ratissé la base au peigne fin, en pure perte, et toi, tu réapparais toute seule devant la porte, comme une miraculée au sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes, alors qu’on craignait le pire.

— On t’a cherchée partout ! On t’a appelée à s’en péter les cordes vocales, s’exclame Jules, prenant ses camarades à témoin. Tu nous as pas entendus ?

Cornélia bégaye que non et remonte jusqu’à son visage la couverture de survie dans laquelle on l’a emmitouflée.

Ses vêtements, mouillés et empestant la fange et le diesel, ont été pliés et placés sous ses pieds. Elle s’empourpre, son frère devine les motifs de sa gêne et s’esclaffe que c’est Amélie, sa copine, qui l’a déshabillée.

— Ouf, je croyais que c’était Lui, marmonne Cornélia qui adresse un sourire de gratitude à la Réunionnaise.

Cette dernière fronce les sourcils et relève :

— Lui ? De qui parles-tu ?

Cornélia hausse les épaules – « bah, peu importe », signifie-t-elle d’une mimique évasive. Elle serait bien incapable de transcrire en propos cohérents les images énigmatiques qui remontent par flashes de sa mémoire : un géant coiffé d’un lourd casque de bronze et flanqué d’un mastodonte aux yeux de feu qui l’a ensorcelée, attirée dans un guet-apens, perdue dans les entrailles fétides du bunker – et, contre toute attente, sauvée de la noyade. Qui la croirait ? Personne à part Niko. Déjà qu’on chuchote derrière son dos qu’elle a un grain parce qu’il lui arrive de s’adresser aux esprits, la nuit, quand elle souffre d’insomnie, inutile d’en rajouter une couche ! Sinon elle va se retrouver catapultée en ambulance dans un service de psychiatrie où des types revêtus de blouses blanches la forceront à ingurgiter une dose de médocs assez puissante pour trucider un bœuf.

Nicolas plisse les yeux ; il considère sa jumelle avec intensité. Il murmure qu’il y avait quelqu’un avec elle, près de la cale.

— Ah oui ? tique l’électricien. Qui ça ?

— Ne l’écoutez pas, monsieur, il regarde trop de films d’épouvante, ça lui tape sur le ciboulot, râle Cornélia qui lorgne son frère d’un air furax.

— Quelqu’un t’a poussée ? insiste Jim. Un cinglé ? Un drogué ? Dis-le, la police ouvrira une enquête et…

— Non, non, j’étais seule ! Comme vous aviez éteint les lumières, je me suis étalée de tout mon long sur la passerelle, c’est aussi bête que ça.

Jim sursaute et s’écrie qu’il ne coupe jamais l’électricité les soirs de concert, tant que l’équipe de sécurité n’a pas terminé sa ronde et récupéré les brebis égarées ou les petits plaisantins qui jugent du dernier chic de se faire enfermer jusqu’au lendemain dans la base sous-marine.

— Ton frère m’ayant signalé que tu avais quitté l’auditorium dès le départ de Corneille, tu penses bien que j’ai illuminé les moindres recoins du bunker comme le château de Versailles une nuit de gala, et appelé les secours dare-dare !

Ahurie, elle s’adresse à Nicolas :

— Mais je suis restée seule dans la salle, je t’ai aperçu à l’extérieur avec Amélie et Jules, au milieu des gens qui s’en allaient !

— Pas du tout, on a fait le pied de grue un bon moment devant la scène avant de courir donner l’alerte, hein, Simon ? rectifie Niko.

Encore choqué par l’épreuve qu’ils viennent tous de vivre, le grand balèze approuve d’un ton rauque :

— Tu nous as flanqué une de ces trouilles, à te volatiliser d’un claquement de doigts !

— Pourtant je suis certaine…

Cornélia s’interrompt. Elle a été le jouet d’une série d’hallucinations visuelles et auditives. Le léger grain de folie dont elle se prétend affligée (non sans complaisance) est devenu un typhon qui ravage ses neurones. Elle perd la tête, elle va finir ses jours en psychiatrie, bouclée dans une cellule capitonnée. À moins que Dark Vador n’ait pris plaisir à la leurrer : les gros matous adorent se distraire avec les petites souris qu’ils ont attrapées, avant de les manger toutes crues. Pourtant, sans l’intervention de son chien, elle se noyait…

Une légère brûlure lui tiraille la peau. Elle soulève un coin de la couverture, effleure sa nuque, appelle son frère.

— Viens voir…

Il se penche et s’exclame :

— Bon sang, tu parles d’une morsure ! Qui…

— Je t’expliquerai, coupe-t-elle.

— Tu es blessée ? s’interpose Jim. Les pompiers vont t’emmener aux urgences et…

— Ah non, ce n’est rien, juste un hématome !

Le chef électro s’approche de la civière, Cornélia le fusille du regard.

— Qui t’a agressée ? reprend-il en se tenant à distance.

— Personne, je vous l’ai déjà dit. Il faut que je vous le répète en langue des signes ? s’énerve la jeune fille.

— Il y a des psychologues à l’hôpital, ils sont compétents et d’une discrétion absolue, s’obstine l’électricien.

— Vous êtes bouché, ma parole ! Aucun détraqué ne m’a sauté dessus, laissez-moi tranquille ! Quand j’aurai besoin d’une nounou, je vous sifflerai !

— Pas la peine, j’ai horreur des gamines caractérielles, lui renvoie Jim, agacé.

Nicolas l’entraîne à l’écart et le prie d’excuser l’agressivité de sa jumelle qui est d’un caractère sociable, d’ordinaire.

— Là, elle craque, elle n’a qu’une idée en tête : rentrer à la maison et hiberner sous sa couette.

Indécis, Jim maugrée qu’il serait préférable qu’elle fasse l’objet d’une surveillance médicale un jour ou deux.

— Imagine qu’elle ait encore de l’eau dans les poumons, elle risque l’œdème pulmonaire sans soins appropriés…

Nicolas blêmit et esquive la discussion d’une remarque sarcastique :

— Vous êtes un incurable optimiste, vous alors !

— Tu n’as pas l’air de mesurer la gravité des faits, mon garçon.

— Si. Elle a failli se noyer. Mais elle s’en est tirée, donc tout baigne…

L’électricien riposte qu’au vu des circonstances, le jeu de mots lui paraît déplacé.

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