Le vieux tribunal de commerce d'Alençon et sa grille neuve, ou Les alençonnais vengés : poème dédié à ses concitoyens : précédé ou suivi de 47 autres pièces diverses / par Ch. Marchand

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Ch. Thomas (Alençon). 1875. 36 p. ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1875
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LE
VIEUX TRIBUNAL DE C0HHËRC1
D'ALENÇON
ET SA GRILLE NEUVE
ou
LES ALENÇONNAIS VENGÉS ',
POEHE
DÉDIÉ A SES CONCITOYENS
PAR • •
CH. MARCHAND, d'Alençon
PRÉCÉDÉ OU SUIVI DE 47 AUTRES PIÈCES DIVERSES*
Le rimeur, trop souvent, d'un fol espoir se berce ;
Mais, puisque la sottise injustement s'exerce
A dénigrer l'esprit de nos concitoyens,
Et qu'en plaidant pour toi, Tribunal de Commerce !
De les venger ma Muse a trouvé les moyens,
Ils répondront, peut-être, à ses voeui comme aux tie«
PRIX : I FRANC
ALENÇON
THOMAS , imprimeur de la Préfecture et de ];< Mairie.
18Ï8 .•
LE
VIII TRIBUNAL il COMMERCE
D'ALENÇON
ET SA GRILLE NEUVE
ou
LES ALENÇONNAIS VENGÉS
POEME
DÉDIÉ A SES CONCITOYENS
PAJt
CH. MARCHAND, d'Alençon
PRÉCÉDÉ OU SUIVI DE 47 AUTRES PIÈCES DIVERSES
Le rimeur, trop souvent, d'un fol espoir se berce ;
Mais, puisque la sottise injustement s'exerce
A dénigrer l'esprit de nos concitoyens,
Et qu'en plaidant pour toi, Tribunal de Commerce !
De les venger ma Muse a trouvé les moyens,
Ils répondront, peut-être, à ses voeux comme aux tien».
PRIX : I FRANC
Se trouve à Alençon chez CH. THOMAS, imp. de la Préf.
■1875
HORS D'OEUVRES
MA BIOGRAPHIE
(25 septembre 1874).
Le vingt-huitième jour d'octobre dix-huit cents
Je suis né, donc j'atteins soixante-quatorze ans,
Et, travaillant pour vivre, ou méditant pour croire,
Grâce a'Dieu, je fus gai sans fortune et sans gloire.
MA BIBLIOTHÈQUE
Pour tout homme, ici-bas, deux livres sont ouverts,
Où son esprit, pour guide ayant la conscience,
Découvre, à chaque instant, des trésors de science
Le premier est son coeur, le second l'univers.
MON ART POÉTIQUE '
Aux applaudissements si tu veux avoir droit,
Forge tes vers à chaud, et lime-les à froid.
A QUOI SERT L'ART DES VERS
L'art des vers, même au beau, sait faire une parure.
Plongeant dans l'idéal, il peint da la nature
Avec le Créateur l'harmonieux lien.
Pour nous rendre plus cher le saint amour du bien,
11 se plaît à flétrir, le vice et l'imposture;
S'il flattait les défauts, il vaudrait moins que rien.
L'OBSCURITÉ
Nul homme n'est jamais prophète en son pays,
A dit Jésus lui-même, en voyant ses avis
Rejetés par les Juifs qui, malgré cent miracles,
Loin de les respecter, méprisaient ses oracles.
On ne devrait donc pas s'affliger en tout lieu,
Comme on le fait, d'un sort qu'on partage avec Dieu.
L'obscurité, d'ailleurs, n'a pas, comme la gloire,
Une coupe où l'envie, en son perfide jeu,
Ywse pins d'un poison qu'elle nous force à boire.
— 3 —
LE VIEUX TRIBUNAL DE COMMERCE D'ALENÇON
ET SA GRILLE NEUVE
on
E,E8 AUBSNÇOHI1VAIB VEKGÉ8 (1).
(1852-1874.)
Le rimeur, trop souvent, d'un fol espoir se berce ;
Mais puisque la sottise injustement s'exerce
A dénigrer l'esprit de nos concitoyens,
Et qu'en plaidant pour toi, Tribunal de Commerce,
De les venger ma muse a trouvé les moyens,
Ils répondent, peut-être, a ses voeux comme aux tiens.
CH. M.
Eh quoi ! las de jouir du bonheur d'être obscur,
Vaniteux tribunal aux formes consulaires,
Tu fais imprudemment abattre le haut mur
Qui masquait à nos yeux tes laideurs séculaires !
— # Ce mur était hideux! ■»—«■ Te crois-tu donc plus beau?...
« T'imaginerais-tu qu'une peinture à l'eau,
« Fard ignoble appliqué sur tes parois arides,
« En a dissimulé la vieillesse et les rides,
« Et qu'elle t'a rendu moins repoussant à voir,
« Que ta rugueuse peau, par les ans teinte en noir >
(1) NOTE DE L'AUTEUR.
Les 360 premiers vers de cette pièce ont été composés en 1852, c'est-à-
dire peu de temps après qu'on eut remplacé, par la grille encore existante,
le vieux mur qui masquait notre tribunal de commerce, et qu'on eut badi-
geonné à l'ocre jaune la façade et la tour du bâtiment.
Quoique ce badigeon ait depuis longtemps disparu, je n'ai pas cessé de
croire qu'il serait honorable pour mes concitoyens de loger ce bon vieux
tribunal un peu plus somptueusement qu'il ne l'est, et c'est pour les engager
à faire cette dépense, que j'ai cru devoir terminer ce petit poème qui,
depuis 22 ans, dormait, avec plusieurs autres, du sommeil le plus paisible,
au fond d'un tiroir.
Là, sans doute, opposant à l'amour du progrès,
Ce beau proverbe : « Il est toujours temps de bien faire, »
Cet autre non moins beau : « Mieux vaut tard que jamais »
Et la froideur qu'en nous jette la peur des frais,
Il aura pu se dire : « Est-il donc nécessaire
« De se presser beaucoup pour rater un succès?»
« Va* du vieillard fardé la peine est immanquable !
« Sans paraître plus jeune, il est moins vénérable ;
« Il ravit à ses traits certaine majesté,' :.
« Que leur donnait le temps pour dernière beauté.
« Ton badigeon fait-il que, trop mesquines bouches,
« Tes portes cadrent mieux avec tes grands yeux louches ;
» Que ton front sans corniche ait un air moins teigneux
<• Sous son toît, laid ehapeaùqui-lui pend sur les yeux.
« Et que la tour massive où ton escalier rampe,
« Sans grâce et, comme toi, jaunie à la détrempe,
« N'ait l'aspect raide et lourd, sous son bonnet pointu,
« D'un chantre villageois d'un vieux surplis vêtu ?
« En un mot, tu m'as l'air, avec tes longues ailes,
« D'inégale épaisseur, sans harmonie entre elles,
« Et dont le noir enduit contraste avec ta peau,
<■' D'un serin affublé des ailes d'un corbeau.
«Sur tes difformités que ne pourrais-je dire,
« Si mon amour pour toi n'arrêtait ma satyre ?
« Je n'ai pas oublié qu'en ton prétoire admis,
« Comme agréé, cinq ans, je fus de tes amis;
« Mais te voyant ainsi tourner au ridicule,
« J'ai, pour t'en corriger, mis en jeu la férule. *
« Qu'un ami soit trop doux, on rit de sa leçon ;
« Toujours un bon enfant est traité sans façon.
« Je t'ai voulu tancer au travers de ta grille
« Où, singeant l'Andalouse à la fraîche mantille,
« Tu nous montres tes murs, d'ocre tout empâtés,
« En paraissant nous dire : « Admirez mes beautés !..»
« Tu fais sur moi l'effet d'une vieille coquette
« Qui, devant son miroir, contemplant sa toilette,
* Son teint où la céruse est unie au carmin,
« Et le gant qu'elle oppose aux rides de sa main,
«•.Maintient dans un corset et des remparts de gaze,
« Croyant que les galants vont tomber en extase,
« Et d'amour, à ses pieds, accourir haletants,
« Des charmes surannés et flétris par le temps. »
Je voulais mettre en vain un terme à ma satyre ;
Tenté par le démon qui nous pousse à médire,
J'allais frapper encor, lorsque des fondements
De l'antique palais, d'étranges hurlements
Vinrent glacer ma langue et suspendre ma phrase ;
Ses vieux murs en craquaient du toit jusqu'à la base.
— 5 —
C'était un bruit pareil au bruit que font les mers
Quand l'aile des autans fouette leurs flots amers,
Ou que font les volcans, en secouant la terre,
Quand leur lave qui bout, va jaillir du cratère.
A peine eut-il cessé, qu'un long jet de vapeur
S'élança de la tour, si nùir que j'en eus peur.
Par degrés il grandit, terrifiant fantôme,
Puis, par degrés baissant, il prit des formes d'homme ;
Plus je le contemplais, moins je le trouvais laid ;
Je finis par n'y voir qu'un juge au grand complet.
C'était du tribunal ou l'âme, ou le génie,
Qui, sans doule, évoqué par mon acrimonie,
Et voulant envers lui me démontrer mes torts,
D'un vieux juge avait pris le costume et le corps.
Comme un chien de berger, hardi sur mon domaine,
Je repris mon aplomb devant la forme humaine,
Et même, eussè-je vu mon juge furieux,
Qu'impassible, sur lui j'aurais fixé les yeux.
Mais je fus tout surpris de lé voir me sourire
Et, d'un ton amical, sournoisement me dire :
«. Si, visant à l'esprit, il tire à contre-sens,
« Un tribunal, au moins, doit avoir du bon sens .-
« Trop vite tu prends feu, cervelle de poète !
« Supposas-tu jamais qu'un vieux renard fût bête?
<• Eh bien ! un tribunal dont longtemps le regard
«. Sonda le coeur humain, est plus fin qu'un renard.
« Quoi! jugeant, tous les jours, dans ma retraite obscure,
* Depuis un siècle et plus, certains fils de Mercure,
« Gens trop nombreux hélas ! qui du dieu des voleurs
«. Sont les enfants gâtés et les imitateurs,
<■> Je n'aurais pas puisé dans leur sac cà malice*
« En tout bien, tout honneur, quelque honnête artifice.
« Et des mille couleurs dont ils font large emploi.
« Aucune, en y touchant, n'aurait déteint sur moi?
« Je déteste leurs vols ; mais, j'en conviens, leur ruse;
« Abonde en«traits d'esprit d'un piquant qui m'amuse^
« Le naturel, d'ailleurs, jamais ne se dément ;
« Je suis, et je m'en vante, un tribunal normand.
« Toi qui le sais, rimeur, peux-tu sottement croire,
« Que de ce badigeon j'ai voulu tirer gloire ?
« J'en veux tirer profit, et je me fais coquet,
« Bien moins pour m'embellir qu6 pour être plus laid.
— 6 —
* Tu ne m'as pas compris ; mais de ton algarade
« Va ! je ne t'en veux pas ; comme un bon camarade ,
« Tu t'es montré sévère, et, malgré sa vigueur,
« Je vois que ta satyre est le fruit d'un bon coeur.
« J'accepte d'autant mieux le blâme qu'elle exprime,
« Qu'il rentre dans mon plan ; tâche qu'on te l'imprime ;
« Si je m'en offensais je serais un grand sot 1
« Je te défends, ami, d'y changer un seul mot.
« Mon air trop décrépit et ma laideur extrême,
« Font tache, je le sens, dans ma ville que j'aime,
« Et, par mon élégance, au plus tôt, je voudrais,
« Loin de les déparer, rehausser ses attraits.
« Alençon est charmant ! laisse-moi t'en décrire
«Les nombreux agréments que le touriste admire :
« Monuments, gais manoirs, beau site, eau pure, air sain ;
« Se dressant sur laSarthe, au centre d'un bassin.
« A tous ses horisons, des forêts, des montagnes,
«. Vastes rideaux d'azur, protègent ses campagnes.
« Oh ! que ses alentours à contempler sont beaux,
« Quand Mai, doux enchanteur, riant sur les coteaux,
« Et rajeunissant tout par ses métamorphoses.
« Couronne nos pommiers de fleurs blanches et roses ;
« Change les noirs buissons, truands agenouillés
« Sur le bord des chemins, et de fange souillés,
« Qui', pour vous déchirer, ont cent.mains toujours prêtes,
« En fastueux seigneurs, vêtus d'habits de fêtes,
« Habits aux reflets d'or, d'argent et de saphirs,
« Exhalant des parfums qu'emportent les Zéphirs ;
<- Qu'à nos troupeaux qu'il tire, efflanqués, des étables,
* Il dresse dans les prés de verdoyantes tables,
« Où des millions de fleurs aux sucs appétissants,
« A la brise du soir livrent des flots d'encens,
« Qu'elle emporte, en suivant des roules inconnues,
« Vers les Cieux d'où ces fleurs semblent être venues ;
t. Que, repeuplant les airs d'innombrables oiseaux,
« 11 forme de leurs chants, mêlés au chant des eaux,
« Un ravissant orchestre à ces brillants théâtres,
« Pleins de joyeux acteurs, boeufs, moutons, chiens et pâtres,
« Et qu'on dirait, à voir sa merveilleuse ardeur,
« Qu'il est de l'univers le seul décorateur.
« Ou bien, encor après, quand, malgré les orages.
« Juin, Juillet, tour à tour, achevant ses ouvrages,
— 7 —
*■ Nous montrent, dans les champs, les seigles et les blés,
« A mille fleurs d'azur, de pourpre et d'or mêlés,
« Sous l'haleine des vents courbant leurs têtes blondes ,
« Semblables à des lacs aux frémissantes ondes,
« Ou quand on voit, des fruits, le coloris vermeil
« Eclater sous l'ardeur des baisers du soleil.
« Ami ! ne souris pas à ces traits bucoliques;
« Moi, je suis du vieux temps et j'ai des goûts antiques.
& En voyant, de ma tour, ce beau panorama,
« Que l'artiste divin pour nos plaisirs forma,
« Et qui, pour moi, toujours, abonde en nouveaux charmes,
« De mes yeux éraillés je sens couler des larmes ;
« Car j'aime mon pays du plus sincère amour, <
« Et son bonheur m'occupe et la nuit et le jour.
< Pour un vieux tribunal je te parais bien tendre ;
« Je puis l'être, en effet, et tu vas le comprendre :
« Sache bien qu'au civil pas plus qu'au criminel
« Je n'ai jamais jugé ; tout exceptionnel,
« Je suis expéditif, arrangeant, tutélaire,
« Etje hais les procès, n'en tirant pas salaire.
« L'orgueil d'un grand savoir rend souvent le coeur sec ;
« L'esprit le mieux bourré de latin et de grec,
« Ne vaut pas le bon sens et le coeur d'un brave homme ;
« Au nez des agréés je ne dors pas mon somme,
« Et je mets l'équité bien au-dessus du droit,
« Dont j'élargis le sens quand il me semble étroit.
<- Oui, j'adore nos champs, et bien que notre ville
« Semble avoir, pour patron, adopté saint Tranquille,
« Je l'aime et j'aime aussi nos bons Aleneonnais,
« D'amour d'autant pltfs vif que mieux je les connais.
« Les Révolutions, ces filles de la Haine,
« Qui vont, ravageant tout, les effleurent à peine,
« Aussi le Ciel les aime et semble éloigner'd'eux
« Bien des fléaux qu'il rend ailleurs très-désastreux.
<' Il est maint étranger que leur calme exaspère.
« Et qui, pour exercer sa langue de vipère,
<> Cherchant à travestir leurs vertus en défauts,
« Va débitant contre eux les discours les plus faux,
« Un quidam, l'autre jour, avant mon audience,
« D'un de mes agréés lassait la patience,
« Par d'absurdes brocards, puisés je ne sais où ;
« Mais le bravé agréé lui riva bien son clou.
— « Vos chers concitoyens, disait notre critique,
« Ont, ainsi que leur ville, un air soporifique ;
« Pour les gens du dehors ils sont peu bienveillants,
« Et se déchirent même entre eux à belles dents.
« Ennuyés, ennuyeux, au café leur jactance
« Peut rivaliser seule avec leur ignorance ;
« On voit là des phraseurs, sans savoir et sans goût,
« Avec un rare aplomb, affirmer, nier tout.
« Ce sont diseurs de riens, de peu faisant merveille ;
« Leur ardeur à médire, à peu près sans pareille ,
« Les tient seule en éveil et soutient leurs discours.
« S'ils ne médisaient pas, ils dormiraient toujours.
« Absorbant, à foison, du canard et de l'oie,
« Dans le jus de la pomme allant puiser leur joie,
« Cet aliment, je crois, les excite aux cancans,
« Et le cidre alourdit leur esprit et leur sens.
« Si puissamment, chez eux règne la zizanie,
« Qu'en leur musique même il est peu d'harmonie ;
« Aussi nul agrément n'enchante leurs loisirs ;
< Leur air seul fait loin d'eux s'envoler les plaisirs.
« La France entière, en vain, au progrès les appelle
« Aucun large projet n'entre dans leur cervelle ;
« Leur esprit sans portée, égoïste, indolent,
« Craignant d'avancer trop, ne va qu'en reculant.
« A la désunion, la peur de la dépense
« Se joint pour empêcher que rien chez eux n'avance.
« Loin qu'ils courent au bien, il faut les y traîner,
« Encor ne le font-ils jamais sans lésiner.
« De l'art ou de l'esprit les plus grandes merveilles
« Ne sauraient captiver leurs yeux ni leurs oreilles ;
« Dix souverains viendraient dans leurs murs, à la fois,
« Que, pour leur faire accueil, ils resteraient sans voix.
« Votre ville, en un mot, passèz-moi l'hyperbole,
« Est amusante à voir comme une nécropole
« Dont les habitants, las de leur morne repos,
« Seraient, pour cancaner, sortis de leurs tombeaux.
— « Votre discours, Monsieur, n'est pas parlementaire,
« Répondit l'agréé, mieux eût valu vous taire
« Que de nous reprocher, en mots peu mesurés,
« Des défauts méchamment par vous exagérés.
« Pour les gens du dehors, trop lestement, je pense,
* Vous blâmez notre air, froid -, on ne peut, sans démence.
« Sans s'exposer au moins à de graves dangers,
« Fraterniser très vite avec des étrangers.
« Sait-on si l'inconnu qui s'efforce a nous plaire,
« N'est pas un intrigant, un vil Robert-Macaire,
« Et n'est-il pas prudent, avant de s'y lier,
« De commencer, d'abord, par bien l'étudier?
« Mais, cet examen fait,si nous trouvons qu'en sommé
« Cet étranger, vraiment, n'est pas un méchant homme,
« Nous le traitons si bien, s'il se fixe chez nous,
« Que des concitoyens en sont parfois jaloux.
« Mieux que les gens du crû, ceux de race étrangère
« Chez nous, en tous états, se font un sort prospère ;
« Cet équitable aveu vous partirait du coeur
« Si vous ne jugiez pas en commis-voyageur.
<t Ignorant des cancans la source et la nature,
« Vous les attribuez à notre nourriture
«. Laissons ce trait plaisant que la raison proscrit ;
« Pour vous, comme pour moi, ce n'est qu'un jeu d'esprit.
« Autant qu'en notre ville, en tous lieux on cancane ;
« Du coeur humain, Monsieur, pénétrez mieux l'arcane,
« Et vous verrez que l'homme aux cancans s'est livré ,
«■ Du jour où le péôhé dans son coeur est entré.
« Voulant à tous les yeux dissimuler ses vices,
« Se les faire oublier, l'homme est plein d'artifices ,
« Et pour ceux du prochain il est d'autant plus dur,
« Qu'il croit prouver par là que lui s'en trouve pur.
< Des sept péchés mortels progéniture immonde,
<- Les cancans dureront jusqu'à là fin du monde.
« De notre déchéance ô déplorable effet !
« Tout le monde les blâmé et tout le monde en fait.
« Depuis dix-huit cents ans, c'est en vain que l'Eglise
« Blâme et proscrit ces traits que la malice aiguise,
« tes vrais saints exceptés, dévotes et dévots,
« Font, bien souvent hélas i les cancans les plus gros.
« Le démon des cancans sous qui l'homme succombe,
« Le saisit au berceau, le suit juqù'àla tombe ,
« Et, si vous êtes franc, vous n'oserez nier
« Que vous n'êtes vous-même un affreux cancanier.
« De nos hommes d'esprit, de goût et de science,
« Croyez-vous au café trouver la quintescence ?
* S'ils y von t, par hasard, c'est pour bien peu d'instants',
« Ils sont trop occupés pour perdre ainsi leur temps.
— 40 —
« Certes, dans les cafés on voit des gens honnêtes
« Et qui, moins paresseux, vous paraîtraient moins bêtes ;
«. Mais l'ennui les y mène et prend place auprès d'eux ;
« Or les gens ennuyés sont toujours ennuyeux.
« Si notre ville est loin de se montrer féconde
« En hommes d'un renom très-fameux dans le monde,
c Elle produit, parfois, de solides esprits ,
« Et des talents divers qui ne sont pas sans prix;
» Mais comme la louange aux auteurs départie,
* Peut les gonfler d'orgueil, gêner leur modestie,
« Le silence avec eux nous tire d'embarras.
«. Si nous les admirons nous ne le disons pas.
* Un bon tableau nous plaît, nous aimons un peëme
* Elégamment tourné; mais si l'auteur lui-même
«. Nous dit :— < Qu'en pensez-vous?» Lors, d'un ton glacial,
« On répond : — « C'est gentil » ou « ce n'est pas trop mal. »
— ♦ Nous savons cependant qu'un éloge encourage,
c st peut donner naissance à quelque bon ouvrage ;
« Mais mieux vaut qu'un chef-d'oeuvre, à naître, soit perdu,
« Que l'on ne flatte un vice on blesse une vertu.
« Si parfois, visités par les grands de la terre,
« Nous ne laissons jamais, dans nos soins pour leur plaire,
« Notre amour s'exalter jusques à l'engoûment,
« C'est un peu par système et par tempéramment.
« Chez les gens du midi, les clameurs délirantes,
« A jaillir des gosiers moins que chez nous sont lentes ;
* Mais leur fiévreuse ardeur s'épuise en peu d'instants ;
» S'ils sont plus chauds que nous , ils sont plus inconstants.
«■ Aimant avec fureur, haïssant avec rage,
< Et doués d'un esprit plus mobile que sage,
« L'aveugle passion qui les dirige en tout,
« Vous prodigue l'encens, ou vous traîne à l'égout.
« Nous aimons, s'ils sont bons, les chefs que Dieu nous donne
«. Et les plaignons aussi, sachant que la couronne ,
« Comme un aimant fatal, attire, à tous les moments,
«. Yers le front qui la porte, ennuis, dangers, tourments,
« Ils trouveraient chez nous, s'ils nous faisaient visite ,
« L'amour et les honneurs qu'on doit au vrai mérite ;
« Mais pour les aduler nous restions sans voix.
« En les déifiant on pervertit les reis.
« Quand formé d'éléments queTégoïsme isole,
« Tout le corps social en poussière s'envole,
— 41 —
« Au vent des passions, au souffle des partis,
« Quel lien peut unir les grands et les petits ?....
« Comme un sphinx au désert, de la noblesse antique
« Chaque débris, gardant son orgueil granitique,
« Vit boudeur solitaire... il croit qu'un tel effort
« Suffira pour lui rendre honneurs et château fort.
« Tous, même sous les rois que leur voix préconise,
« Ils boudaient le pouvoir, s'il n'allait à leur guise ;
« Ils bouderont toujours... leur éternel travers
« Est de croire que Dieu fit pour eux l'univers.
« L'union a contre elle encore d'autres hercules,
« De la vieille noblesse intrépides émules ;
« Mais qui ne sont hélas ! grands que par leurs écus !
« Ceux-là sont plus nombreux ; ce sont les parvenus ,
« Les vilains anoblis par vertu de cassette ,
« Qui font, à tour de bras, mousser leur savonnette,
« Et, singes maladroits, par des airs empesés , *
« Pensent s'assimiler aux vrais fils des croisés.
« Puis d'autres, dépourvus de tout signe héraldique,
« Qui, frottant leur orgueil d'un savon chimérique,
« Pour trancher, quelque jour, du comte où du baron,
« Par le nom d'un domaine ont remplacé leur nom.
« Pauvres gens qui, sans voir que la noblesse antique
« Tord le nez au parfum d'usure ou de boutique
i Qu'ils exhalent encor, vont, croyant se grandir , ■
« A ses pieds chancelants sottement s'applatir.
« Avec la dignité, vertu presque perdue,
« La fierté , trop souvent, est par eux confondue.
« L'une est toujours polie et se fait respecter;
« L'autre est impertinente et se fait détester.
« L'homme par la, superbe et par l'humeur brutale ,
« Se rabaisse au dessous de la race animale.
< L'air de fierté, qui sied à certains animaux,
« N'est dans le genre humain que le cachet des sots.
« Ces vaniteux, aussi, mettant toute leur joie
« A bouderie pouvoir et les gens qu'il emploie,
« Semblent, sous leur mépris croyant l'avoir courbé,
« Surpris , tous les matins, qu'il ne soit pas tombé.
« Oh ! qu'ils feraient bien mieux, leur oeil étant myope ,
« D'y mettre du bon sens l'utile télescope,
« Que d'y tenir, sans fin, bêtement ajusté ,
« Le risible lorgnon de la fatuité.
— 42 —
« Ils comprendraient alors, que jamais diadème
« Ne ceint longtemps un front sans l'aide de Dieu même,
« Qui, maître souverain de leurs prétendus droits,
« Peut par des rois nouveaux remplacer les vieux rois;
« Ils comprendraient aussi, qu'à l'union commune ,
« S'ils consacreraient, de coeur, talents., loisirs, fortune,
« Si, loin de désunir, il se faisaient lien,
« Ils y gagneraient tout au lieu d'y perdre rien ;
« Qu'ils atteindraient un but pour eux plus salutaire ,
« En marchant les premiers dans l'ordre prolétaire,
« Qu'en aidant les projets, pour le moins incertains,
« De gens dont ils n'auront jamais que les dédains,
« Et qu'ainsi le parti qu'en poursuivant son rêve ,
« L'utopiste contre eux incessamment soulève,
« Et qui peut, déchaîné, les écraser un jour,
« Changerait ses fureurs en vifs transports d'amour.
« Mais, las ! en attendant que dans les coeurs revive
« Le pur amour chrétien, pour que le jour arrive
« Où tous ils s'uniront, de ses feux embrasés,
« Comme partout, Monsieur, nous serons divisés.
« Votre acerbe critique, où domine la bile
« Beaucoup plus que l'esprit, est grossière et futile .
« Boileau d'estaminet, aristarque sans goût,
« Vos sarcasmes ne sont, de l'un à l'autre bout,
« Que fades lieux communs, épigrammes vulgaires,
« Usés par les laquais et les vieilles portières ;
« Nous nous garderons bien d'en prendre aucun souci,
« Applicables qu'ils sont à Pékin comme ici,
« On peut certes chez nous, découvrir, et sans peine,
« Des travers qu'en tous lieux offre l'espèce humaine ;
« Mais nous les reprocher, c'est agir en enfant,
« Et j'ai vraiment pitié de votre air triomphant.
— « Cette verte réponse enchanta l'auditoire.
« La logique en était tellement péremptoire,
« Que le pauvre critique, abasourdi, confus,
« Partit sans répliquer, et ne reparut plus.-
« Son air sombre et penaud, me sembla si risible,
« Que l'on eût pu me voir, si j'eusse été visible ,
« Applaudir des deux mains et rire de tout coeur,
« Quand il s'enfuit, honteux de n'être pas vainqueur.
« Nul lecteur ne pouvaut suspecter ma droiture
« Cette amusante histoire est, jecrois, de nature
13
« A plaire d'autant plus aux enfants d'Alençon,
« Que pour leurs détracteurs elle.'est une leçon.
« On dédaigne^un rimeur, à moins qu'il rie nous serve,
« Fais donc, pour qu'on t'estime, un appel à ta verve
« Et, fort de mon récit, prouve aux Alençonnais
« Qu'ils doivent me loger dans un plus beau palais ;
« Que s'ils accomplissaient cette oeuvre méritoire ,
« Ils en retireraient juste et durable gloire.
« Tous les hommes de goût trouvant qu'il est honleux
« De me voir relégué dans ce manoir hideux.
« Plus que le prosateur, le rimeur étant propre
« A tenir en éveil cet utile amour propre
« Qui nous force à courir sur les pas du progrès,
« Dis, bien haut, qu'une ville en offrant des attraits,
« De jour en jour plus grands, obtient en récompense ,
« Outre la gloire, un gain plus fort que sa dépense;
« Que bientôt un chef-lieu s'amoindrit et se perd ,
« S'il croupit comme au temps du bon roi Dagobert ;
« Qu'Alençon, qui possède église , préfecture,
« Mairie et monuments de belle architecture,
« Devrait rougir de voir siéger dans un taudis,
« Un tribunal qui rend ses jugements gratis.
<• Et que la foule, enfin, seule attirant la foule ,
« Ce pactole vivant qui vers les beaux lieux roule,
« Il n'en verra jamais dans ses murs briller l'or ,
« S'il ne risque aucuns frais pour s'embellir encor.
« Peut-être diras-tu : » —«■ Pour si forte dépense,
« Notre ville n'est pas assez riche, et je pense
« Que tout en désirant seconder ton projet,
« Elle en prononcera, pour longtemps, le rejet. »
— « Je conviens que trop lourd serait le sacrifice,
« S'il lui fallait payer seule un tel édifice ;
Ï Mais je vais t'indiquer un facile moyen ,
« De réduire, à peu près , ses dépenses à rien ,
« Qu'elle montre à ses fils, appelés pour souscrire ,
« Le plan d'un monument qui puisse les séduire,
« Et, de me bien loger, on les verra jaloux.
« Pour offrir leur argent, accourir presque tous.
« Si la souscription étaittrop faible en somme,
« La ville, en y joignant une légère somme,
« Obtiendrait, à coup sûr, pour l'intégral paiment,
« Des secours de l'Etat et du département,

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