Le Visiteur du soir

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de B. Traven. Il y a dans l'œuvre de Traven un noyau d'anarchisme philosophique non sans quelque rapport avec celui d'un autre solitaire, Henry David Thoreau. Individualiste convaincu, il s'attaque aux aspects inhumains du pouvoir sous toutes ses formes et le credo de tous ses livres est: ni races ni pays, seulement des individus: telle est l'essence de son anarchisme bienveillant. Bien sûr, le lecteur n'a pas besoin d'être averti de la vie mouvementée de Traven ni de sa philosophie et de son engagement politique pour goûter les histoires exceptionnelles qui composent ce recueil de nouvelles ayant pour cadre le Mexique, sa patrie d'adoption, où se cotoient des descendants d'indiens Aztèques, des paysans espagnols et des "gringos" (Américains du Nord) tentant d'imposer leurs croyances. L'auteur du "Trésor de la Sierra Madre" (rendu célèbre par l'adaptation cinématographique de John Huston) y explore le folklore et les légendes de l'Amérique centrale, visitant les ruines mayas, conduisant du bétail à travers le pays, aidant un révolutionnaire clandestin blessé, faisant la connaissance d'un conteur que tout inspire et qui parle à la manière d'un Indien tressant ses rêves sous la forme de paniers. Dans la longue nouvelle intitulée "Macario", il propose une version mexicaine du vieux thème faustien: Macario l'affamé, qui gagne à peine de quoi manger en coupant du bois, est un personnage universel affrontant la Mort. Les histoires de B. Traven, comme ses romans, sont typiquement américaines par leurs décors et leurs thèmes: l'éternelle poursuite, par l'homme, de sa vérité, de sa dignité et de la liberté individuelle.


Publié le : mardi 2 février 2016
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EAN13 : 9782824902937
Nombre de pages : 238
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B. Traven
Le Visiteur du soir
et autres histoires
Nouvelles traduites de l'anglais (américain) par Claude Elsen
La République des Lettres
Le Visiteur du soir
1
Un Mexicain m'avait vendu cinquante acres de terre inculte et envahie par la brousse tropicale. Je lui avais versé vingt-cinq pesos comptant, le reste devant lui être payé lorsque je recevrais le titre de propriété.
Je me construisis une espèce de hutte indienne et commençai à cultiver le sol. Ce n'était pas une tâche facile, au milieu de la jungle, mais je m'y attaquai quand même.
J'appris bientôt que je n'étais pas le seul Blanc de la région: une heure de cheval me conduisit chez mon plus proche voisin, un certain Docteur Cranwell.
Le village, habité par des paysans indiens, était à dix-huit kilomètres et la gare de ravitaillement à vingt-sept. Près de celle-ci, deux familles américaines tentaient leur chance: chacune cultivait la terre, achetait et convoyait le charbon de bois et le bois de chauffage produits par les Indiens, chacune aussi tenait un bazar d'aspect plutôt minable.
Le petit ranch de Doc Cranwell était situé sur une hauteur, au coeur des fourrés, comme ma propre demeure. Il vivait seul dans un bungalow de trois pièces, assez sommairement bâti. Je ne savais pas pourquoi il s'était enterré dans cette jungle, et je n'ai jamais essayé de le savoir. Ce n'était pas mon affaire.
Il faisait, à l'en croire, un peu d'élevage. Il avait deux vaches, deux chevaux, trois mules et quelques ruches. Les oiseaux s'attaquant sans cesse aux abeilles, le miel que Doc récoltait suffisait tout juste à assurer de temps à autre son petit déjeuner.
Ses plus proches voisins étaient deux familles indiennes qui vivaient à quelque huit cents mètres de sonranchito. Il employait les hommes comme ouvriers agricoles et les femmes s'occupaient de sa petite maison.
Il passait le plus clair de son temps à lire. Lorsqu'il ne lisait pas, il s'asseyait sur le seuil de son bungalow et regardait les milliers de kilomètres carrés de jungle qui s'étendaient à perte de vue sous ses yeux. Cette jungle était d'un vert triste et poussiéreux, qui ne s'éclairait que pendant quatre mois de l'année, après la fin de la saison des pluies.
Quelques agglomérations indiennes, dont aucune ne comptait plus de trois familles, étaient disséminées dans cette vaste région, mais le seul indice de leur présence était la fumée qui, à certaines heures du jour, s'élevait au-dessus de cesjacalitos(1) bien cachés.
Un homme ordinaire aurait pu perdre le goût de vivre, voire la raison, à n'avoir rien d'autre à regarder que cet immense espace de jungle sinistre. Le docteur, lui, aimait ce spectacle.
Moi aussi. Je pouvais passer des heures à le contempler sans jamais me lasser. Ce n'était pas ce que je voyais qui m'intéressait, mais d'imaginer les grandes et les petites choses qui se passaient dans ces fourrés épineux, où pas une minute ne s'interrompait l'éternelle bataille pour la vie, pour l'amour. Création et desmiction... Je n'en étais pas sûr, mais je devinais que le docteur éprouvait la même chose. Seulement, lui, il n'en parlait jamais.
Ma demeure se trouvait sur la même crête que la sienne, bien qu'un peu plus bas. J'étais plus éloigné que lui de mes voisins. Très rarement ma solitude me pesait, mais lorsque cela m'arrivait, je sellais mon poney et j'allais rendre visite au docteur, à seule fin de voir un visage humain et d'entendre une voix humaine.
La jungle tropicale est d'une vie si riche qu'il est impossible d'y connaître la tristesse, si l'on est sensible à la présence de l'univers tout entier dans chaque insecte, chaque lézard, dans chaque cri d'oiseau, dans chaque bruissement de feuilles, dans chaque fleur. Mais de loin en loin je ressentais une espèce de frayeur, une défaillance du cœur. J'avais alors un peu l'impression d'être seul en avion, entouré par les nuages, avec un moteur tournant au ralenti et sans instruments pour me guider, ou encore d'être assis dans une petite embarcation, très loin de tout rivage, sur une mer calme, au crépuscule.
Le docteur n'était pas très bavard. Vivre seul dans la jungle rend silencieux, même si l'on n'en pense pas moins. Il n'y a pas une seconde du jour ou de la nuit où la jungle ne vous parle, que ce soit de ses innombrables voix ou de son perpétuel mouvement de croissance et de pourrissement. On en vient inévitablement à la conclusion que la vie n'a qu'une seule signification: il faut la savourer tant qu'elle dure et en tirer le plus possible, car la mort est en nous depuis l'instant de notre naissance.
Le docteur et moi, nous passions souvent deux ou trois heures assis dans nos fauteuils à bascule sans échanger un seul mot. Et pourtant nous goûtions, alors, une espèce de bonheur.
2
Il arrivait au docteur de me dire par exemple:
"Vous connaissez cette petite mare de pluie, de l'autre côté de la crête, près d'une prairie ? Il y a, près d'elle, une hutte de palmier primitive qui est en train de tomber en morceaux. Je me demande qui l'a construite, qui a bien pu choisir d'aller vivre là, tout seul, un criminel en fuite, peut-être... Un après-midi, j'y suis allé à cheval. Je me suis approché de la hutte, j'ai regardé par l'ouverture qui était censée servir de porte et j'ai vu... j'ai vu..."
A ce point de son récit, la voix du docteur devenait un murmure confus, presque inaudible, et pourtant je me rendais compte qu'il continuait à raconter son étrange aventure, mais comme pour lui seul. Il pensait, j'en suis sûr, que je le suivais, et je me gardais de lui dire que je ne comprenais pas un mot de ce qu'il disait. Une histoire n'a de sens, à vrai dire, que si vous l'avez vécue vous-même.
Une autre fois, il se lançait à brûle-pourpoint dans un autre récit:
"... et, comme je vous le disais, il y eut ce jour où je me retrouvai dans une région particulièrement épaisse de la jungle. Le soleil brillait au-dessus des arbres, mais il faisait très sombre dans les fourrés et il fallait attendre plus d'une demi-heure pour voir ou entendre quelque chose. Je remarquai une tarentule qui avançait prudemment sur le tronc pourri d'un ébénier. C'était un petit monstre brun foncé, très velu, de la taille d'une main. Sur le sol, près de l'arbre, deux gros scorpions noirs se déplaçaient encore plus prudemment. Ils n'avaient apparemment pas vu la tarentule, pas plus d'ailleurs qu'elle ne les avait vus: les scorpions sortent rarement pendant la journée. Tous les trois avançaient dans la même direction et tous les trois avaient les yeux fixés sur un... sur un..."
Là-dessus, une fois encore, la suite du récit se perdait dans un murmure incompréhensible.
Parfois, en observant le docteur, j'avais l'impression qu'il était mort, mort depuis plusieurs années déjà, et qu'il ne continuait à vivre que parce qu'il avait oublié qu'il était mort, parce que personne ne l'avait remarqué et ne le lui avait dit. A ce moment-là, je me disais que si je pouvais faire imprimer dans un journal un avis nécrologique et le lui montrer, il tomberait effectivement mort sur-le-champ et, une demi-heure plus tard, aurait l'apparence d'un homme enterré depuis cinquante ans. Ces idées ne me venaient pas souvent, mais seulement lorsque
je le voyais assis dans son fauteuil, silencieux, immobile, regardant l'océan gris de la jungle avec des yeux qui cillaient à peine et semblaient eux-mêmes vides et morts.
Et puis, d'autres jours, je le trouvais bien vivant et alerte, parlant d'abondance des petits faits de sa vie quotidienne, de la rossée qu'un des hommes qu'il employait avait flanquée à sa femme et de l'œil poché que celle-ci en avait gardé.
Un jour qu'il était ainsi d'humeur bavarde, je lui demandai s'il n'avait jamais écrit un livre. Il me paraissait avoir une manière de raconter qui eût pu faire de lui un grand écrivain s'il s'en était donné la peine.
"Un livre ? dit-il. Un seul livre ? Non: quinze... ou plus exactement dix-huit, si je ne me trompe. Oui, j'ai écrit dix-huit livres.
— Ils ont été publiés ?
— Non, jamais. A quoi bon ?
— Pour que les gens les lisent !
— Ridicule ! Il y a des milliers de livres, de grands livres, que les gens n'ont jamais lus. Pourquoi leur en donner d'autres, s'ils ne lisent pas ceux qui existent déjà ?
— Vous auriez pu les publier pour devenir célèbre, ou pour gagner de l'argent.
— De l'argent ? Avec les livres que j'écris ? Ne me faites pas rire... D'ailleurs j'ai assez d'argent pour vivre comme je l'entends. Pourquoi en voudrais-je davantage ? Pour quoi faire ? Quant à la gloire... ne soyez pas stupide, Gales. La gloire, qu'est-ce que c'est, en fin de compte ? Elle pue, la gloire. Aujourd'hui, vous êtes célèbre, votre nom apparaît à la première page de tous les journaux, demain, c'est tout juste si cinquante personnes seront encore capables de l'écrire correctement — et après-demain, si vous mourez de faim, personne ne s'en souciera: voilà ce qu'on appelle la gloire. Vous ne devriez pas employer un tel mot, pas vous. Bien sûr, il existe une autre gloire, la vraie, celle qu'on connaît après sa mort, quand plus personne ne sait même où on est enterré. A quoi ça sert, d'être célèbre après qu'on a cassé sa pipe ? Le simple fait de parler de gloire me rend malade. Quelle blague !
— Okay, Doc. N'y pensez plus... Je crois pourtant qu'un bon livre est toujours le bienvenu pour ceux qui savent l'apprécier.
— Pour autant qu'il les atteigne... Ça arrive peut-être, mais très rarement.
— Vous avez sans doute raison, Doc. Je n'ai jamais vraiment pensé à la question. En tout cas, j'aimerais lire les livres que vous avez écrits. Pourriez-vous m'en confier au moins un ou deux ?
— Si je les avais encore, je crois que je répondrais non... De toute manière, je ne les ai plus. Ils sont retournés là d'où ils sont venus: l'éternité... J'ai tiré d'eux tout le plaisir possible en les écrivant. En fait, je crois en avoir éprouvé plus de satisfaction qu'aucun écrivain n'en connaîtra jamais en voyant ses oeuvres publiées.
— Excusez-moi, Doc, mais je ne comprends pas...
— Ce n'est pas difficile: une fois qu'un livre est publié, le plaisir de l'écrivain s'il est un véritable artiste et pas seulement un commerçant est gâché par un tas de choses qui n'ont rien à voir avec les fondements de l'univers. Pour moi, voyez-vous, les livres sont les fondements de
l'univers. Si un livre est vraiment votre création, vous souffrez mille morts à la pensée d'avoir à l'envoyer à un éditeur, c'est du moins ce que j'ai ressenti et ce que je ressens toujours. Chaque fois que j'ai eu terminé un livre, je l'ai relu, corrigé, j'y ai apporté des modifications pour le rendre aussi proche que possible de l'idée que je me faisais de la perfection, et cela fait, je me suis senti heureux, totalement comblé. Après quoi, je l'ai détruit...
— Vous avez faitquoi, Doc ? m'écriai-je. Vous ne voulez pas dire que...
— Si. C'est exactement ce que j'ai fait. Je me dis parfois que notre erreur, aujourd'hui, c'est que nous ne détruisons pas assez de choses et de systèmes que nous croyons parfaits, pour faire place à des choses et à des systèmes absolument nouveaux et différents, infiniment plus parfaits que ceux que nous avons détruits. Avez-vous jamais détruit quelque chose que vous aimiez, que vous teniez pour la chose la plus belle et la plus parfaite de l'univers ?
— Non, Doc, du moins pas que je sache."
Ses propos me faisaient froid dans le dos.
"Eh bien, essayez un jour ou l'autre, au moins une fois. Si vous êtes un homme de bonne race, un homme capable de faire cela sans remords, vous verrez quelle satisfaction vous en tirerez, quel bonheur. Vous vous sentirez pareil à un nouveau-né. Soyez l'égal de Dieu, qui détruit de Sa main gauche ce qu'Il a créé de Sa droite...
— Qui peut vouloir être pareil à Dieu ? Pas moi, en tout cas.
— C'est à voir. Je pense souvent combien différents seraient notre art, nos écrits, nos techniques, nos architectures, nos actions, si par exemple en 1650 tout ce que l'homme avait fait jusqu'alors avait été détruit, détruit si complètement qu'aucun être humain ne fût capable de se rappeler ce qu'était une roue de charrette, si la Vénus de Milo était une peinture, un poème ou un nom de navire, si démocratie et monarchie étaient des noms d'aliments ou de cloches d'église... En ce qui me concerne, je suis convaincu que le monde serait probablement cent fois plus agréable à habiter aujourd'hui si l'humanité avait de temps à autre la possibilité de rejeter toute Histoire, toute tradition et de repartir de zéro, sans idées éculées, sans lieux communs, sans opinions empêchant la naissance d'un monde entièrement nouveau..."
3
Un matin, à mon arrivée, le docteur me dit:
"Je suis content de vous voir, Gales. J'allais justement vous faire prévenir: je dois retourner aux Etats-Unis aujourd'hui même pour régler une affaire qui traînait depuis longtemps. Je pourrais laisser tomber, bien sûr, et en fait, le résultat m'importe assez peu. Mais il y a des années que je recherche un certain nombre de livres très rares, et je crois avoir la possibilité de mettre la main dessus. Je voudrais donc faire d'une pierre deux coups. Je suis convaincu que je reviendrai avant deux mois, mais je me fais quand même du souci pour ma maison. Ces Indiens ne sont pas vraiment voleurs mais, quand on s'en va, ils ont tendance à croire qu'on abandonne les choses à qui se donnera la peine de les prendre... Cela vous ennuierait-il de vous installer ici pendant mon absence ?
— Volontiers, Doc. Huit semaines, ce n'est pas le diable. D'ailleurs, le temps compte-t-il, ici ? Je m'installerai chez vous et je tiendrai les lions et les tigres à distance...
— C'est la saison sèche, dit-il. Vous ne pouvez donc pas faire grand-chose chez vous, à part nettoyer deux ou trois arpents de terre, ce qui peut attendre sans grand inconvénient. Je vais
dire à Ambrosio de vous accompagner avec deux mules, pour rapporter vos affaires. Personne ne volera votre toit..."
Il eut un petit rire. Ses aides avaient dû lui dire que mon toit n'avait rien à craindre des maraudeurs: aucun Indien n'en aurait voulu.
"Je dois vous avertir, reprit-il, que vous serez absolument seul, ici, pendant mon absence. Les deux familles qui travaillent pour moi voudraient en profiter pour rendre visite à leurs parents et célébrer quelques mariages et une douzaine de baptêmes, si j'ai bien compris. Elles ne reviendront pas avant dix semaines. Il n'y a aucun travail important à faire, ici, en raison de la saison; je les ai donc laissés prendre leurs vacances, ils les auraient d'ailleurs prises de toute façon, avec ou sans ma permission... Les bêtes ne vous donneront pas beaucoup de soucis: il vous suffira de leur donner un peu de maïs trois ou quatre fois par semaine, et de les examiner, à l'occasion, pour voir si elles ne sont pas blessées et s'il n'y a pas de vers dans leurs blessures. Vous trouverez deux bidons de créosote dans l'appentis et tout ce qu'il vous faudra pour les soigner, en cas de besoin.
— Ne vous tracassez pas, Doc, tout se passera bien et je me débrouillerai parfaitement tout seul. Je m'occuperai des bêtes. Vous pouvez me faire confiance."
Lorsque je revins avec mes outils, mes casseroles, mes couvertures, ma moustiquaire et mon lit de camp, le docteur était prêt à partir.
"Servez-vous de tout ce que vous trouverez dans la maison, me dit-il. Quand vous aurez besoin de quelque chose, cherchez dans les placards, les malles, les tiroirs, sur les rayons, et servez-vous. Vous aurez plus de lait et d'oeufs que vous n'en pourrez consommer."
Pour tout bagage, il emportait deux valises dont il chargea une mule avant de monter à cheval. Il comptait laisser les deux bêtes à l'un des fermiers américains, près de la gare.
"Hasta luego" me cria-t-il en s'éloignant.
4
Je restai assis devant la maison pendant près d'une heure, suivant le docteur en pensée. Vers la fin de l'après-midi je verrais une mince volute de fumée s'élever au-dessus des arbres, près de l'horizon, et je saurais que c'était le train du docteur, l'emportant au pays.
Au pays... Quelle blaque ! Le pays, c'était où j'étais, nulle part ailleurs.
Pour la première fois, j'entrai dans la maison du docteur. Nous avions, jusqu'alors, toujours pris le café ou le thé sous le porche, que je n'avais jamais franchi.
Je trouvai assez de conserves et d'épicerie pour tenir pendant six mois si nécessaire. Pendant la saison des pluies, le magasin le plus proche ne pouvait souvent être atteint pendant deux mois, ni un homme ni une mule ne pouvant s'engager dans les sentiers marécageux sans s'y enfoncer au moins jusqu'aux genoux.
Doc m'avait dit de reconnaître les lieux afin de savoir où trouver ce dont j'aurais besoin. Je commençai par les tiroirs de la table, espérant y trouver de vieux magazines. Ils ne contenaient que de vieilles factures et des papiers sans intérêt.
Je retournai sous le porche et poussai le fauteuil à bascule jusqu'au coin le plus éloigné. Je m'y assis et recommençai à contempler l'océan gris-vert de la jungle, sans penser à rien. Un merveilleux sentiment de paix prit possession de mon esprit et de mon corps. J'oubliai la terre
et le ciel.
L'éternelle chanson de la jungle, si apaisante pour les nerfs une fois qu'on s'y est habitué, me fit l'effet d'une berceuse. Je ne me réveillai qu'en entendant le cri rauque et déchirant d'un animal capturé par son ennemi dans les profondeurs de la jungle.
5
C'est le lendemain matin que je découvris la bibliothèque du docteur.
Les livres étaient soigneusement rangés sur des rayons tapissés de feuilles d'étain pour les protéger contre les insectes, l'humidité et la moisissure pendant la saison des pluies. Doc avait apparemment découvert le meilleur moyen de conserver des livres sous les tropiques, car ils étaient en excellent état.
Cette bibliothèque était un trésor. La plupart des volumes traitaient des anciennes civilisations qui s'étaient succédé au Mexique, en Amérique centrale, au Pérou, en Equateur et en Bolivie, de l'histoire, des traditions, de la religion, des langues, des arts et de l'architecture indiens. Certains étaient abondamment illustrés d'antiques hiéroglyphes et de vieilles peintures indiennes. Il y avait là des livres et des manuscrits datant de la première moitié du XVIe siècle. Autant que je pusse en juger, presque tous les livres étaient des éditions originales, et certains n'avaient été imprimés qu'à quelque cinquante exemplaires. Ils dataient d'un temps où certains ouvrages scientifiques ou historiques étaient édités à la demande de bibliophiles qui en achetaient d'avance tout le tirage, d'ailleurs limité. Certains des manuscrits, des documents et des parchemins étaient peut-être les seuls exemplaires existant encore au monde. Cette bibliothèque était d'une valeur inestimable.
Comme je l'appris plus tard par d'autres personnes, le docteur l'avait constituée en parcourant toute la République, en visitant des monastères, des couvents, de vieilles églises, des haciendas et des ranches perdus. Il avait acheté livres et manuscrits à de vieilles familles, à des paysans indiens, à des prêtres, à des maîtres d'école de village, ou à des soldats et à des officiers qui se les étaient appropriés pendant la longue révolution au cours de laquelle couvents, églises et haciendas avaient été pillés.
Il devait avoir passé de très nombreuses années à rassembler autant de merveilles — et j'avais l'impression qu'une fois sa collection constituée, il s'était lui-même enterré dans cette jungle pour rester seul avec son trésor et le savourer en paix. Le fait qu'il m'avait laissé seul avec lui sans même en mentionner l'existence montrait la confiance qu'il avait en moi.
Je n'avais pas vu un livre depuis plus d'un an. J'avais eu faim de lecture comme un homme vivant dans une grande ville peut avoir faim de forêts vertes, de lacs bleus, de ruisseaux murmurants et de ciels sans nuages. Et voilà que j'étais au milieu de ces livres mêmes que j'avais tant souhaité pouvoir lire depuis le jour où, pour la première fois, j'avais entendu parler de la grande et mystérieuse civilisation qui existait et florissait au Sud, longtemps avant que Christophe Colomb ait pensé à partir à la découverte de ce qu'il croyait être un nouveau monde...
6
Je fus bientôt complètement sous le charme des histoires et des mythologies. J'oubliais le présent. J'oubliais de préparer mes repas. Je n'avais pas faim. Je trayais les vaches comme en rêve, je buvais leur lait et gobais des oeufs crus pour ne pas perdre une seule de ces heures précieuses. Je lisais du lever du soleil à minuit, chaque jour. Je ne disposais que d'une méchante lampe de cuisine qui éclairait mal, mais cela m'était égal.
Il faisait si chaud que les journées semblaient enveloppées de feu et, lorsqu'il m'arrivait de prêter attention à l'éternelle chanson de la jungle, tout cela me semblait irréel, comme si ce n'eût été qu'un aspect de ce que je lisais. Car tout ce que je lisais était arrivé dans ce pays où j'étais ou à proximité de lui, sous le même soleil ardent, avec les mêmes insectes et le même chant de la jungle.
Les histoires, le temps, les bruits et les piqûres des moustiques, le constant tourbillon des papillons de nuit autour de la lampe, un regard occasionnel jeté à l'océan de la jungle, tout cela ne faisait qu'un. Souvent je me demandais si j'avais lu tel épisode, telle description, si je les avais vécus, ou vus, ou rêvés. Je ne savais pas si le furieux soleil tropical brillait réellement au-dessus du toit de fer rouillé du bungalow ou si je ne faisais que l'imaginer, en lisant le récit d'une bataille des Aztèques contre les Chichimèques.
Il m'arrivait de ne pas me rendre compte que la nuit était tombée. Je lisais à la lumière de la petite lampe, mais je ne me rappelais pas l'avoir allumée. Elle était pourtant là, et elle m'éclairait tant bien que mal. Je l'avais posée sur la table, remplie de pétrole, et j'en avais allumé la mèche inconsciemment, sans cesser de penser aux événements de l'histoire des Tarascans, des Otomis, des Toltèques, des Totonacas...
Ma seule crainte était que le docteur ne revînt avant que j'eusse achevé ma lecture. Bien qu'il m'eût laissé son trésor sans en dire un mot, j'étais certain qu'après son retour il ne me laisserait plus toucher à un seul livre. Je savais qu'il en serait jaloux et craindrait de le perdre s'il me le prêtait. Je lisais donc sans trêve, émerveillé par le fait que des cultures aussi diverses et d'aussi hautes civilisations avaient existé en Amérique au temps où les Romains étaient encore presque des sauvages et où les Bretons mangeaient la cervelle des plus braves de leurs ennemis tués au combat...
Tout cela ressemblait à un conte de fées, mais en même temps c'était d'une logique et d'une clarté irréfutables, comme un bon roman. Certains des livres étaient écrits en anglais, quelques-uns en français, la majorité en espagnol. Quelle que fût la langue, le style en était si vivant que le bungalow, la ferme, la petite prairie et même les fourrés environnants semblaient se peupler de ces êtres dont je lisais l'histoire. Je ne me sentais jamais seul. J'avais sans cesse l'impression que les personnages des livres m'entouraient.
Je commençai à voir d'un œil différent le pays et les indigènes. Jusqu'alors, j'avais regardé ceux-ci comme des paysans ordinaires, mais à présent, lorsque l'un d'eux s'arrêtait au ranch pour me demander un verre d'eau, j'examinais son visage, y cherchant quelque ressemblance avec les anciens rois, les anciens seigneurs dont j'avais vu les portraits sur les vieilles peintures et les hiéroglyphes. Je ne me bornais d'ailleurs pas à regarder les visages: j'étudiais les gestes, la manière de marcher, j'écoutais la voix de ces gens lorsqu'ils me parlaient.
J'en avais malheureusement peu d'occasions. Il s'écoulait trois, quatre, voire six jours parfois sans qu'un seul passant s'arrêtât au petit ranch, pour la simple raison que la principale piste reliant entre eux les hameaux de la région ne passait pas à proximité de la maison du docteur.
7
Un matin, après avoir mal dormi, je décidai d'interrompre un peu mes lectures, de crainte de perdre tout contact avec le monde réel. Je pris un solide petit déjeuner et entrepris de faire une promenade.
Après avoir suivi pendant deux heures une piste que personne, apparemment, n'avait empruntée depuis des mois, je me rendis soudain compte que je m'étais égaré dans les
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