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Le Visiteur du soir

De
238 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de B. Traven. Il y a dans l'œuvre de Traven un noyau d'anarchisme philosophique non sans quelque rapport avec celui d'un autre solitaire, Henry David Thoreau. Individualiste convaincu, il s'attaque aux aspects inhumains du pouvoir sous toutes ses formes et le credo de tous ses livres est: ni races ni pays, seulement des individus: telle est l'essence de son anarchisme bienveillant. Bien sûr, le lecteur n'a pas besoin d'être averti de la vie mouvementée de Traven ni de sa philosophie et de son engagement politique pour goûter les histoires exceptionnelles qui composent ce recueil de nouvelles ayant pour cadre le Mexique, sa patrie d'adoption, où se cotoient des descendants d'indiens Aztèques, des paysans espagnols et des "gringos" (Américains du Nord) tentant d'imposer leurs croyances. L'auteur du "Trésor de la Sierra Madre" (rendu célèbre par l'adaptation cinématographique de John Huston) y explore le folklore et les légendes de l'Amérique centrale, visitant les ruines mayas, conduisant du bétail à travers le pays, aidant un révolutionnaire clandestin blessé, faisant la connaissance d'un conteur que tout inspire et qui parle à la manière d'un Indien tressant ses rêves sous la forme de paniers. Dans la longue nouvelle intitulée "Macario", il propose une version mexicaine du vieux thème faustien: Macario l'affamé, qui gagne à peine de quoi manger en coupant du bois, est un personnage universel affrontant la Mort. Les histoires de B. Traven, comme ses romans, sont typiquement américaines par leurs décors et leurs thèmes: l'éternelle poursuite, par l'homme, de sa vérité, de sa dignité et de la liberté individuelle.


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B. TRAVEN
Le Visiteur du soir
et autres histoires
Nouvelles traduites de l'anglais (américain) par Claude
Elsen
La République des LettresLE VISITEUR DU SOIR
1
Un Mexicain m'avait vendu cinquante acres de terre inculte et envahie par la
brousse tropicale. Je lui avais versé vingt-cinq pesos comptant, le reste devant
lui être payé lorsque je recevrais le titre de propriété.
Je me construisis une espèce de hutte indienne et commençai à cultiver le
sol. Ce n'était pas une tâche facile, au milieu de la jungle, mais je m'y attaquai
quand même.
J'appris bientôt que je n'étais pas le seul Blanc de la région: une heure de
cheval me conduisit chez mon plus proche voisin, un certain Docteur Cranwell.
Le village, habité par des paysans indiens, était à dix-huit kilomètres et la
gare de ravitaillement à vingt-sept. Près de celle-ci, deux familles américaines
tentaient leur chance: chacune cultivait la terre, achetait et convoyait le charbon
de bois et le bois de chauffage produits par les Indiens, chacune aussi tenait un
bazar d'aspect plutôt minable.
Le petit ranch de Doc Cranwell était situé sur une hauteur, au coeur des
fourrés, comme ma propre demeure. Il vivait seul dans un bungalow de trois
pièces, assez sommairement bâti. Je ne savais pas pourquoi il s'était enterré
dans cette jungle, et je n'ai jamais essayé de le savoir. Ce n'était pas mon
affaire.
Il faisait, à l'en croire, un peu d'élevage. Il avait deux vaches, deux chevaux,
trois mules et quelques ruches. Les oiseaux s'attaquant sans cesse aux
abeilles, le miel que Doc récoltait suffisait tout juste à assurer de temps à autre
son petit déjeuner.
Ses plus proches voisins étaient deux familles indiennes qui vivaient à
quelque huit cents mètres de son ranchito. Il employait les hommes comme
ouvriers agricoles et les femmes s'occupaient de sa petite maison.Il passait le plus clair de son temps à lire. Lorsqu'il ne lisait pas, il s'asseyait
sur le seuil de son bungalow et regardait les milliers de kilomètres carrés de
jungle qui s'étendaient à perte de vue sous ses yeux. Cette jungle était d'un vert
triste et poussiéreux, qui ne s'éclairait que pendant quatre mois de l'année,
après la fin de la saison des pluies.
Quelques agglomérations indiennes, dont aucune ne comptait plus de trois
familles, étaient disséminées dans cette vaste région, mais le seul indice de leur
présence était la fumée qui, à certaines heures du jour, s'élevait au-dessus de
ces jacalitos ( 1 ) bien cachés.
Un homme ordinaire aurait pu perdre le goût de vivre, voire la raison, à
n'avoir rien d'autre à regarder que cet immense espace de jungle sinistre. Le
docteur, lui, aimait ce spectacle.
Moi aussi. Je pouvais passer des heures à le contempler sans jamais me
lasser. Ce n'était pas ce que je voyais qui m'intéressait, mais d'imaginer les
grandes et les petites choses qui se passaient dans ces fourrés épineux, où pas
une minute ne s'interrompait l'éternelle bataille pour la vie, pour l'amour.
Création et desmiction... Je n'en étais pas sûr, mais je devinais que le docteur
éprouvait la même chose. Seulement, lui, il n'en parlait jamais.
Ma demeure se trouvait sur la même crête que la sienne, bien qu'un peu plus
bas. J'étais plus éloigné que lui de mes voisins. Très rarement ma solitude me
pesait, mais lorsque cela m'arrivait, je sellais mon poney et j'allais rendre visite
au docteur, à seule fin de voir un visage humain et d'entendre une voix humaine.
La jungle tropicale est d'une vie si riche qu'il est impossible d'y connaître la
tristesse, si l'on est sensible à la présence de l'univers tout entier dans chaque
insecte, chaque lézard, dans chaque cri d'oiseau, dans chaque bruissement de
feuilles, dans chaque fleur. Mais de loin en loin je ressentais une espèce de
frayeur, une défaillance du cœur. J'avais alors un peu l'impression d'être seul en
avion, entouré par les nuages, avec un moteur tournant au ralenti et sans
instruments pour me guider, ou encore d'être assis dans une petite embarcation,très loin de tout rivage, sur une mer calme, au crépuscule.
Le docteur n'était pas très bavard. Vivre seul dans la jungle rend silencieux,
même si l'on n'en pense pas moins. Il n'y a pas une seconde du jour ou de la
nuit où la jungle ne vous parle, que ce soit de ses innombrables voix ou de son
perpétuel mouvement de croissance et de pourrissement. On en vient
inévitablement à la conclusion que la vie n'a qu'une seule signification: il faut la
savourer tant qu'elle dure et en tirer le plus possible, car la mort est en nous
depuis l'instant de notre naissance.
Le docteur et moi, nous passions souvent deux ou trois heures assis dans
nos fauteuils à bascule sans échanger un seul mot. Et pourtant nous goûtions,
alors, une espèce de bonheur.
2
Il arrivait au docteur de me dire par exemple:
"Vous connaissez cette petite mare de pluie, de l'autre côté de la crête, près
d'une prairie ? Il y a, près d'elle, une hutte de palmier primitive qui est en train de
tomber en morceaux. Je me demande qui l'a construite, qui a bien pu choisir
d'aller vivre là, tout seul, un criminel en fuite, peut-être... Un après-midi, j'y suis
allé à cheval. Je me suis approché de la hutte, j'ai regardé par l'ouverture qui
était censée servir de porte et j'ai vu... j'ai vu..."
A ce point de son récit, la voix du docteur devenait un murmure confus,
presque inaudible, et pourtant je me rendais compte qu'il continuait à raconter
son étrange aventure, mais comme pour lui seul. Il pensait, j'en suis sûr, que je
le suivais, et je me gardais de lui dire que je ne comprenais pas un mot de ce
qu'il disait. Une histoire n'a de sens, à vrai dire, que si vous l'avez vécue
vousmême.
Une autre fois, il se lançait à brûle-pourpoint dans un autre récit:
"... et, comme je vous le disais, il y eut ce jour où je me retrouvai dans unerégion particulièrement épaisse de la jungle. Le soleil brillait au-dessus des
arbres, mais il faisait très sombre dans les fourrés et il fallait attendre plus d'une
demi-heure pour voir ou entendre quelque chose. Je remarquai une tarentule qui
avançait prudemment sur le tronc pourri d'un ébénier. C'était un petit monstre
brun foncé, très velu, de la taille d'une main. Sur le sol, près de l'arbre, deux
gros scorpions noirs se déplaçaient encore plus prudemment. Ils n'avaient
apparemment pas vu la tarentule, pas plus d'ailleurs qu'elle ne les avait vus: les
scorpions sortent rarement pendant la journée. Tous les trois avançaient dans la
même direction et tous les trois avaient les yeux fixés sur un... sur un..."
Là-dessus, une fois encore, la suite du récit se perdait dans un murmure
incompréhensible.
Parfois, en observant le docteur, j'avais l'impression qu'il était mort, mort
depuis plusieurs années déjà, et qu'il ne continuait à vivre que parce qu'il avait
oublié qu'il était mort, parce que personne ne l'avait remarqué et ne le lui avait
dit. A ce moment-là, je me disais que si je pouvais faire imprimer dans un journal
un avis nécrologique et le lui montrer, il tomberait effectivement mort
sur-lechamp et, une demi-heure plus tard, aurait l'apparence d'un homme enterré
depuis cinquante ans. Ces idées ne me venaient pas souvent, mais seulement
lorsque je le voyais assis dans son fauteuil, silencieux, immobile, regardant
l'océan gris de la jungle avec des yeux qui cillaient à peine et semblaient
euxmêmes vides et morts.
Et puis, d'autres jours, je le trouvais bien vivant et alerte, parlant
d'abondance des petits faits de sa vie quotidienne, de la rossée qu'un des
hommes qu'il employait avait flanquée à sa femme et de l'œil poché que celle-ci
en avait gardé.
Un jour qu'il était ainsi d'humeur bavarde, je lui demandai s'il n'avait jamais
écrit un livre. Il me paraissait avoir une manière de raconter qui eût pu faire de
lui un grand écrivain s'il s'en était donné la peine.
"Un livre ? dit-il. Un seul livre ? Non: quinze... ou plus exactement dix-huit, sije ne me trompe. Oui, j'ai écrit dix-huit livres.
— Ils ont été publiés ?
— Non, jamais. A quoi bon ?
— Pour que les gens les lisent !
— Ridicule ! Il y a des milliers de livres, de grands livres, que les gens n'ont
jamais lus. Pourquoi leur en donner d'autres, s'ils ne lisent pas ceux qui existent
déjà ?
— Vous auriez pu les publier pour devenir célèbre, ou pour gagner de
l'argent.
— De l'argent ? Avec les livres que j'écris ? Ne me faites pas rire... D'ailleurs
j'ai assez d'argent pour vivre comme je l'entends. Pourquoi en voudrais-je
davantage ? Pour quoi faire ? Quant à la gloire... ne soyez pas stupide, Gales.
La gloire, qu'est-ce que c'est, en fin de compte ? Elle pue, la gloire. Aujourd'hui,
vous êtes célèbre, votre nom apparaît à la première page de tous les journaux,
demain, c'est tout juste si cinquante personnes seront encore capables de
l'écrire correctement — et après-demain, si vous mourez de faim, personne ne
s'en souciera: voilà ce qu'on appelle la gloire. Vous ne devriez pas employer un
tel mot, pas vous. Bien sûr, il existe une autre gloire, la vraie, celle qu'on connaît
après sa mort, quand plus personne ne sait même où on est enterré. A quoi ça
sert, d'être célèbre après qu'on a cassé sa pipe ? Le simple fait de parler de
gloire me rend malade. Quelle blague !
— Okay, Doc. N'y pensez plus... Je crois pourtant qu'un bon livre est toujours
le bienvenu pour ceux qui savent l'apprécier.
— Pour autant qu'il les atteigne... Ça arrive peut-être, mais très rarement.
— Vous avez sans doute raison, Doc. Je n'ai jamais vraiment pensé à la
question. En tout cas, j'aimerais lire les livres que vous avez écrits.
Pourriezvous m'en confier au moins un ou deux ?— Si je les avais encore, je crois que je répondrais non... De toute manière,
je ne les ai plus. Ils sont retournés là d'où ils sont venus: l'éternité... J'ai tiré
d'eux tout le plaisir possible en les écrivant. En fait, je crois en avoir éprouvé
plus de satisfaction qu'aucun écrivain n'en connaîtra jamais en voyant ses
oeuvres publiées.
— Excusez-moi, Doc, mais je ne comprends pas...
— Ce n'est pas difficile: une fois qu'un livre est publié, le plaisir de l'écrivain
s'il est un véritable artiste et pas seulement un commerçant est gâché par un tas
de choses qui n'ont rien à voir avec les fondements de l'univers. Pour moi,
voyez-vous, les livres sont les fondements de l'univers. Si un livre est vraiment
votre création, vous souffrez mille morts à la pensée d'avoir à l'envoyer à un
éditeur, c'est du moins ce que j'ai ressenti et ce que je ressens toujours. Chaque
fois que j'ai eu terminé un livre, je l'ai relu, corrigé, j'y ai apporté des
modifications pour le rendre aussi proche que possible de l'idée que je me
faisais de la perfection, et cela fait, je me suis senti heureux, totalement comblé.
Après quoi, je l'ai détruit...
— Vous avez fait quoi, Doc ? m'écriai-je. Vous ne voulez pas dire que...
— Si. C'est exactement ce que j'ai fait. Je me dis parfois que notre erreur,
aujourd'hui, c'est que nous ne détruisons pas assez de choses et de systèmes
que nous croyons parfaits, pour faire place à des choses et à des systèmes
absolument nouveaux et différents, infiniment plus parfaits que ceux que nous
avons détruits. Avez-vous jamais détruit quelque chose que vous aimiez, que
vous teniez pour la chose la plus belle et la plus parfaite de l'univers ?
— Non, Doc, du moins pas que je sache."
Ses propos me faisaient froid dans le dos.
"Eh bien, essayez un jour ou l'autre, au moins une fois. Si vous êtes un
homme de bonne race, un homme capable de faire cela sans remords, vous
verrez quelle satisfaction vous en tirerez, quel bonheur. Vous vous sentirezpareil à un nouveau-né. Soyez l'égal de Dieu, qui détruit de Sa main gauche ce
qu'Il a créé de Sa droite...
— Qui peut vouloir être pareil à Dieu ? Pas moi, en tout cas.
— C'est à voir. Je pense souvent combien différents seraient notre art, nos
écrits, nos techniques, nos architectures, nos actions, si par exemple en 1650
tout ce que l'homme avait fait jusqu'alors avait été détruit, détruit si
complètement qu'aucun être humain ne fût capable de se rappeler ce qu'était
une roue de charrette, si la Vénus de Milo était une peinture, un poème ou un
nom de navire, si démocratie et monarchie étaient des noms d'aliments ou de
cloches d'église... En ce qui me concerne, je suis convaincu que le monde serait
probablement cent fois plus agréable à habiter aujourd'hui si l'humanité avait de
temps à autre la possibilité de rejeter toute Histoire, toute tradition et de repartir
de zéro, sans idées éculées, sans lieux communs, sans opinions empêchant la
naissance d'un monde entièrement nouveau..."
3
Un matin, à mon arrivée, le docteur me dit:
"Je suis content de vous voir, Gales. J'allais justement vous faire prévenir: je
dois retourner aux Etats-Unis aujourd'hui même pour régler une affaire qui
traînait depuis longtemps. Je pourrais laisser tomber, bien sûr, et en fait, le
résultat m'importe assez peu. Mais il y a des années que je recherche un certain
nombre de livres très rares, et je crois avoir la possibilité de mettre la main
dessus. Je voudrais donc faire d'une pierre deux coups. Je suis convaincu que
je reviendrai avant deux mois, mais je me fais quand même du souci pour ma
maison. Ces Indiens ne sont pas vraiment voleurs mais, quand on s'en va, ils
ont tendance à croire qu'on abandonne les choses à qui se donnera la peine de
les prendre... Cela vous ennuierait-il de vous installer ici pendant mon absence
?
— Volontiers, Doc. Huit semaines, ce n'est pas le diable. D'ailleurs, le tempscompte-t-il, ici ? Je m'installerai chez vous et je tiendrai les lions et les tigres à
distance...
— C'est la saison sèche, dit-il. Vous ne pouvez donc pas faire grand-chose
chez vous, à part nettoyer deux ou trois arpents de terre, ce qui peut attendre
sans grand inconvénient. Je vais dire à Ambrosio de vous accompagner avec
deux mules, pour rapporter vos affaires. Personne ne volera votre toit..."
Il eut un petit rire. Ses aides avaient dû lui dire que mon toit n'avait rien à
craindre des maraudeurs: aucun Indien n'en aurait voulu.
"Je dois vous avertir, reprit-il, que vous serez absolument seul, ici, pendant
mon absence. Les deux familles qui travaillent pour moi voudraient en profiter
pour rendre visite à leurs parents et célébrer quelques mariages et une douzaine
de baptêmes, si j'ai bien compris. Elles ne reviendront pas avant dix semaines. Il
n'y a aucun travail important à faire, ici, en raison de la saison; je les ai donc
laissés prendre leurs vacances, ils les auraient d'ailleurs prises de toute façon,
avec ou sans ma permission... Les bêtes ne vous donneront pas beaucoup de
soucis: il vous suffira de leur donner un peu de maïs trois ou quatre fois par
semaine, et de les examiner, à l'occasion, pour voir si elles ne sont pas
blessées et s'il n'y a pas de vers dans leurs blessures. Vous trouverez deux
bidons de créosote dans l'appentis et tout ce qu'il vous faudra pour les soigner,
en cas de besoin.
— Ne vous tracassez pas, Doc, tout se passera bien et je me débrouillerai
parfaitement tout seul. Je m'occuperai des bêtes. Vous pouvez me faire
confiance."
Lorsque je revins avec mes outils, mes casseroles, mes couvertures, ma
moustiquaire et mon lit de camp, le docteur était prêt à partir.
"Servez-vous de tout ce que vous trouverez dans la maison, me dit-il. Quand
vous aurez besoin de quelque chose, cherchez dans les placards, les malles,
les tiroirs, sur les rayons, et servez-vous. Vous aurez plus de lait et d'oeufs que
vous n'en pourrez consommer."Pour tout bagage, il emportait deux valises dont il chargea une mule avant
de monter à cheval. Il comptait laisser les deux bêtes à l'un des fermiers
américains, près de la gare.
"Hasta luego" me cria-t-il en s'éloignant.
4
Je restai assis devant la maison pendant près d'une heure, suivant le
docteur en pensée. Vers la fin de l'après-midi je verrais une mince volute de
fumée s'élever au-dessus des arbres, près de l'horizon, et je saurais que c'était
le train du docteur, l'emportant au pays.
Au pays... Quelle blaque ! Le pays, c'était où j'étais, nulle part ailleurs.
Pour la première fois, j'entrai dans la maison du docteur. Nous avions,
jusqu'alors, toujours pris le café ou le thé sous le porche, que je n'avais jamais
franchi.
Je trouvai assez de conserves et d'épicerie pour tenir pendant six mois si
nécessaire. Pendant la saison des pluies, le magasin le plus proche ne pouvait
souvent être atteint pendant deux mois, ni un homme ni une mule ne pouvant
s'engager dans les sentiers marécageux sans s'y enfoncer au moins jusqu'aux
genoux.
Doc m'avait dit de reconnaître les lieux afin de savoir où trouver ce dont
j'aurais besoin. Je commençai par les tiroirs de la table, espérant y trouver de
vieux magazines. Ils ne contenaient que de vieilles factures et des papiers sans
intérêt.
Je retournai sous le porche et poussai le fauteuil à bascule jusqu'au coin le
plus éloigné. Je m'y assis et recommençai à contempler l'océan gris-vert de la
jungle, sans penser à rien. Un merveilleux sentiment de paix prit possession de
mon esprit et de mon corps. J'oubliai la terre et le ciel.
L'éternelle chanson de la jungle, si apaisante pour les nerfs une fois qu'ons'y est habitué, me fit l'effet d'une berceuse. Je ne me réveillai qu'en entendant
le cri rauque et déchirant d'un animal capturé par son ennemi dans les
profondeurs de la jungle.
5
C'est le lendemain matin que je découvris la bibliothèque du docteur.
Les livres étaient soigneusement rangés sur des rayons tapissés de feuilles
d'étain pour les protéger contre les insectes, l'humidité et la moisissure pendant
la saison des pluies. Doc avait apparemment découvert le meilleur moyen de
conserver des livres sous les tropiques, car ils étaient en excellent état.
Cette bibliothèque était un trésor. La plupart des volumes traitaient des
anciennes civilisations qui s'étaient succédé au Mexique, en Amérique centrale,
au Pérou, en Equateur et en Bolivie, de l'histoire, des traditions, de la religion,
des langues, des arts et de l'architecture indiens. Certains étaient abondamment
illustrés d'antiques hiéroglyphes et de vieilles peintures indiennes. Il y avait là
des livres et des manuscrits datant de la première moitié du XVIe siècle. Autant
que je pusse en juger, presque tous les livres étaient des éditions originales, et
certains n'avaient été imprimés qu'à quelque cinquante exemplaires. Ils dataient
d'un temps où certains ouvrages scientifiques ou historiques étaient édités à la
demande de bibliophiles qui en achetaient d'avance tout le tirage, d'ailleurs
limité. Certains des manuscrits, des documents et des parchemins étaient
peutêtre les seuls exemplaires existant encore au monde. Cette bibliothèque était
d'une valeur inestimable.
Comme je l'appris plus tard par d'autres personnes, le docteur l'avait
constituée en parcourant toute la République, en visitant des monastères, des
couvents, de vieilles églises, des haciendas et des ranches perdus. Il avait
acheté livres et manuscrits à de vieilles familles, à des paysans indiens, à des
prêtres, à des maîtres d'école de village, ou à des soldats et à des officiers qui
se les étaient appropriés pendant la longue révolution au cours de laquelle
couvents, églises et haciendas avaient été pillés.Il devait avoir passé de très nombreuses années à rassembler autant de
merveilles — et j'avais l'impression qu'une fois sa collection constituée, il s'était
lui-même enterré dans cette jungle pour rester seul avec son trésor et le
savourer en paix. Le fait qu'il m'avait laissé seul avec lui sans même en
mentionner l'existence montrait la confiance qu'il avait en moi.
Je n'avais pas vu un livre depuis plus d'un an. J'avais eu faim de lecture
comme un homme vivant dans une grande ville peut avoir faim de forêts vertes,
de lacs bleus, de ruisseaux murmurants et de ciels sans nuages. Et voilà que
j'étais au milieu de ces livres mêmes que j'avais tant souhaité pouvoir lire depuis
le jour où, pour la première fois, j'avais entendu parler de la grande et
mystérieuse civilisation qui existait et florissait au Sud, longtemps avant que
Christophe Colomb ait pensé à partir à la découverte de ce qu'il croyait être un
nouveau monde...
6
Je fus bientôt complètement sous le charme des histoires et des
mythologies. J'oubliais le présent. J'oubliais de préparer mes repas. Je n'avais
pas faim. Je trayais les vaches comme en rêve, je buvais leur lait et gobais des
oeufs crus pour ne pas perdre une seule de ces heures précieuses. Je lisais du
lever du soleil à minuit, chaque jour. Je ne disposais que d'une méchante lampe
de cuisine qui éclairait mal, mais cela m'était égal.
Il faisait si chaud que les journées semblaient enveloppées de feu et,
lorsqu'il m'arrivait de prêter attention à l'éternelle chanson de la jungle, tout cela
me semblait irréel, comme si ce n'eût été qu'un aspect de ce que je lisais. Car
tout ce que je lisais était arrivé dans ce pays où j'étais ou à proximité de lui,
sous le même soleil ardent, avec les mêmes insectes et le même chant de la
jungle.
Les histoires, le temps, les bruits et les piqûres des moustiques, le constant
tourbillon des papillons de nuit autour de la lampe, un regard occasionnel jeté àl'océan de la jungle, tout cela ne faisait qu'un. Souvent je me demandais si
j'avais lu tel épisode, telle description, si je les avais vécus, ou vus, ou rêvés. Je
ne savais pas si le furieux soleil tropical brillait réellement au-dessus du toit de
fer rouillé du bungalow ou si je ne faisais que l'imaginer, en lisant le récit d'une
bataille des Aztèques contre les Chichimèques.
Il m'arrivait de ne pas me rendre compte que la nuit était tombée. Je lisais à
la lumière de la petite lampe, mais je ne me rappelais pas l'avoir allumée. Elle
était pourtant là, et elle m'éclairait tant bien que mal. Je l'avais posée sur la
table, remplie de pétrole, et j'en avais allumé la mèche inconsciemment, sans
cesser de penser aux événements de l'histoire des Tarascans, des Otomis, des
Toltèques, des Totonacas...
Ma seule crainte était que le docteur ne revînt avant que j'eusse achevé ma
lecture. Bien qu'il m'eût laissé son trésor sans en dire un mot, j'étais certain
qu'après son retour il ne me laisserait plus toucher à un seul livre. Je savais qu'il
en serait jaloux et craindrait de le perdre s'il me le prêtait. Je lisais donc sans
trêve, émerveillé par le fait que des cultures aussi diverses et d'aussi hautes
civilisations avaient existé en Amérique au temps où les Romains étaient encore
presque des sauvages et où les Bretons mangeaient la cervelle des plus braves
de leurs ennemis tués au combat...
Tout cela ressemblait à un conte de fées, mais en même temps c'était d'une
logique et d'une clarté irréfutables, comme un bon roman. Certains des livres
étaient écrits en anglais, quelques-uns en français, la majorité en espagnol.
Quelle que fût la langue, le style en était si vivant que le bungalow, la ferme, la
petite prairie et même les fourrés environnants semblaient se peupler de ces
êtres dont je lisais l'histoire. Je ne me sentais jamais seul. J'avais sans cesse
l'impression que les personnages des livres m'entouraient.
Je commençai à voir d'un œil différent le pays et les indigènes. Jusqu'alors,
j'avais regardé ceux-ci comme des paysans ordinaires, mais à présent, lorsque
l'un d'eux s'arrêtait au ranch pour me demander un verre d'eau, j'examinais son
visage, y cherchant quelque ressemblance avec les anciens rois, les anciensseigneurs dont j'avais vu les portraits sur les vieilles peintures et les
hiéroglyphes. Je ne me bornais d'ailleurs pas à regarder les visages: j'étudiais
les gestes, la manière de marcher, j'écoutais la voix de ces gens lorsqu'ils me
parlaient.
J'en avais malheureusement peu d'occasions. Il s'écoulait trois, quatre, voire
six jours parfois sans qu'un seul passant s'arrêtât au petit ranch, pour la simple
raison que la principale piste reliant entre eux les hameaux de la région ne
passait pas à proximité de la maison du docteur.
7
Un matin, après avoir mal dormi, je décidai d'interrompre un peu mes
lectures, de crainte de perdre tout contact avec le monde réel. Je pris un solide
petit déjeuner et entrepris de faire une promenade.
Après avoir suivi pendant deux heures une piste que personne,
apparemment, n'avait empruntée depuis des mois, je me rendis soudain compte
que je m'étais égaré dans les profondeurs de la jungle, que je croyais pourtant
bien connaître.
Je m'arrêtai un moment pour reprendre souffle, me demandant si je devais
continuer ou revenir sur mes pas — et je fus brusquement saisi par le sentiment
de désolation qui se dégageait de cette jungle épaisse qui m'entourait comme
par l'horreur d'un cauchemar. Et si je m'étais vraiment perdu ? S'il allait me falloir
passer la nuit dans ces fourrés ?
En regardant autour de moi pour essayer de retrouver mes propres traces, je
vis un mince ruban de fumée s'élever au-dessus des arbres à moins de quatre
cents mètres d'où j'étais. J'entrepris de me tailler un chemin dans les fourrés à
coups de machette, et je finis par atteindre une clairière.
Un Indien y était accroupi devant son four primitif à charbon de bois — un
monticule de copeaux d'acajou couverts de terre. Il regardait la fumée s'élever
d'un air méditatif. Il ne paraissait pas m'avoir entendu approcher, et pourtant jesavais qu'il avait conscience de ma présence. S'il avait cru que j'étais un animal
sauvage, il aurait sans nul doute eu une attitude différente. Sortant du feuillage
épais qui me cachait encore, je m'avançai vers lui. Il ne manifesta aucune
surprise.
"Buenos tardes, señor, lui dis-je.
— Bonsoir, señor. Soyez le bienvenu. Asseyez-vous... Les visiteurs sont
rares, par ici."
Je lui offris du tabac, des feuilles de maïs, et nous roulâmes des cigarettes.
Je remarquai qu'il le faisait d'une manière curieuse, que je n'avais encore jamais
vue, mais j'imagine qu'il y a cent façons de rouler une cigarette.
Sa peau brune avait une teinte cuivrée qui faisait songer à un mélange de
bronze et d'or. Il était maigre mais robuste. Les traits de son visage étaient fins,
d'une noblesse qui exprimait l'intelligence, même s'il était peut-être analphabète.
Il y avait pourtant dans son apparence deux détails qui me parurent curieux.
D'abord, il avait une barbe. Les barbes sont peu fréquentes chez les Indiens.
Plus pur est le sang, chez eux, plus rare est la barbe. Un Blanc, bien sûr, n'eût
pas qualifié de barbe ces minces poils soyeux, mais pour un Indien ce maigre
duvet devait lui valoir d'être surnommé "le Barbu". Si insignifiante qu'elle fût,
cette barbe donnait non seulement à son visage mais à toute sa personne une
certaine dignité dont manquaient la plupart des Indiens de la région — une
dignité qui devait le distinguer de ses congénères.
La seconde chose insolite qui me frappa fut ses mains. En général les
Indiens, hommes ou femmes, ont des mains et des pieds plus petits et plus fins
que les Blancs. Mais, en dépit du travail rebutant auquel il se livrait, cet homme
avait des mains plus fines et d'une forme plus pure que je n'en avais jamais
vues — du moins dans la réalité. On trouvait peut-être de telles mains dans de
vieilles peintures, mais aucun artiste d'aujourd'hui n'eût osé les peindre ou les
sculpter, car elles avaient quelque chose de presque surhumain.Ces mains m'irritaient. Elles me faisaient me sentir inférieur à cet Indien. Je
ne pouvais croire qu'un homme, n'importe quel homme, pût fabriquer du charbon
de bois et garder de telles mains...
"Oui, señor, vous avez raison, me dit-il au cours de notre conversation. Il est
exact que mes ancêtres étaient des princes. Dans la plaine que couvre
aujourd'hui cette jungle, il y avait jadis plus de cent vingt villes et villages. Il y
avait aussi des cités sacrées, des temples et des pyramides par dizaines, à
présent recouverts par une terre pitoyable qui les protège contre la profanation.
Les villes et les villages ont été détruits. Leurs habitants ont été assassinés par
les Espagnols quand ils ont conquis nos terres. Notre peuple voulait la paix. Il
avait signé un traité avec les conquistadores, mais ces hommes qui n'avaient
pas un vrai dieu pour guider leur coeur ont renié leur parole et notre peuple a
pris les armes pour secouer le joug de la torture, de la terreur et de l'esclavage.
La première armée envoyée contre nous a été défaite. Alors le général est venu
avec ses troupes spéciales et ils ont amené avec eux vingt mille mercenaires
indiens, traîtres à leur propre race, des chevaux et des canons qui ont craché le
feu sur nos guerriers. Les hommes, les femmes et les enfants ont été
massacrés sans pitié, nos villes, nos villages et nos temples réduits en cendre.
En six jours, cinq cents princes, nobles et chefs capturés ont été pendus par les
Espagnols. Trois fois autant ont péri au combat. Si des serviteurs fidèles
n'avaient pas emmené les enfants de six ou sept de nos rois pour les cacher
dans les montagnes, je ne serais très vraisemblablement pas ici..."
Il parlait sans me regarder, continuant de suivre des yeux la fumée qui
montait de son four. C'est seulement lorsqu'il eut achevé son récit qu'il tourna la
tête vers moi et que je vis ses yeux de près. C'étaient des yeux d'un brun foncé,
chaud et velouté. Ils avaient une expression un peu rêveuse, leurs paupières
couvrant un tiers de l'iris. J'éprouvai le curieux sentiment qu'aucun mortel ne
pouvait avoir de tels yeux, à la fois luisants et brumeux. Avec ces yeux-là, un
homme, s'il l'eût voulu, aurait pu asservir le monde.
"Vous connaissez bien l'histoire de votre peuple, señor, lui dis-je. L'avez-vous lue quelque part ou apprise à l'école ?
— Non, señor, je ne l'ai jamais lue. Ce sont mon père et mon oncle qui me
l'ont racontée comme ils l'avaient eux-mêmes entendue raconter par leurs
pères, et ainsi de suite...
— Abattre ces arbres durs comme le fer, les hacher et en faire du charbon de
bois, ce doit être un rude travail ?
— Assurément, señor, et pourtant je l'aime. C'est surtout un travail honnête,
que nous avons fait pendant des milliers d'années, depuis que notre dieu nous a
donné le feu. Je peux travailler seul, sans un maître qui me commande — cela,
je ne l'aimerais pas. Ici, je passe des jours, des mois, des années à regarder
ces petits serpents de fumée qui me font penser à une musique lointaine.
Chacun a sa propre manière de s'élever et de disparaître dans l'air, sa propre
vie, sa propre histoire à raconter — comme un homme. Mais chacun aussi a sa
propre personnalité, ce qui n'est pas souvent le cas pour les hommes, ne
pensez-vous pas, señor ?
— Vous avez raison, dis-je. Et je suis convaincu aussi que votre travail, si
dur soit-il, est un travail honorable.
— Je suis très heureux de vous l'entendre dire, señor... Vous m'aviez
demandé de vous indiquer le chemin pour rentrer chez vous, n'est-ce pas ?"
En fait, je ne lui avais rien demandé de semblable, même si je n'avais cessé
d'y penser.
"Vous vous êtes beaucoup écarté de votre route, señor, reprit-il, mais je vais
vous aider. Vous voyez ce buisson vert ? Tournez à droite et lorsque vous y
serez, comptez deux cents pas. Vous trouverez alors un sentier que vous
suivrez sur votre gauche... Bonne chance et mille fois merci de m'avoir si
aimablement tenu compagnie. Mil gracias, señor, adios."
Je suivis les indications de l'Indien et retrouvai ma route. Quand je fus
certain de ne plus me perdre, je me retournai pour m'assurer que je pourraisrevenir à cet endroit, si l'envie m'en prenais j'en fus incapable: plus je regardais
autour de moi, moins je m'y retrouvais...
8
J'arrivai au bungalow à la fin de l'après-midi. Après avoir dîné, je me
replongeai dans les livres, plus désireux que jamais de les avoir tous lus lorsque
le docteur reviendrait. Il était minuit passé lorsque je me couchai. J'étais fourbu
— et je savais que je le serais toujours à mon réveil, le lendemain matin.
Mon sommeil était devenu médiocre. J'avais souvent mal à la tête. Chaque
jour, il me semblait que les veines de mes bras et de mes jambes saillaient
davantage. La nuit, j'avais l'impression d'avoir le cerveau en feu. Tout cela,
pourtant, était purement physique. Mentalement, je me sentais en pleine forme.
Je ne vivais plus dans le présent, mais dans le passé lointain des livres. Je
partageais passionnément la vie de ce peuple dont je lisais l'histoire et, comme
je n'avais la possibilité de parler à personne — sauf, en de rares occasions, à
quelque paysan de passage — c'était aux personnages des livres que je parlais.
Peu à peu, j'en venais à penser que je pouvais parler comme ils parlaient
eux-mêmes, partager leurs pensées et leur conception de la vie. Ce sentiment
de vivre dans le passé était particulièrement fort la nuit, tandis que je lisais à la
faible lumière de la petite lampe à pétrole, toutes portes ouvertes.
9
Une nuit, alors que je lisais un livre sur l'histoire et la civilisation du peuple de
Texcoco, je levai les yeux. Je ne l'avais pas fait, je m'en rendis compte, de ma
propre volonté, mais comme si quelqu'un d'autre eût été avec moi dans la pièce
et m'eût regardé depuis un long moment.
Je compris presque aussitôt d'où m'était venue cette étrange sensation.
Tandis que mon esprit était tout occupé par ma lecture, mon subconscient
n'avait pas cessé d'enregistrer ce qui se passait autour de moi — et c'étaitcomme s'il eût essayé de m'avertir de quelque danger. Au cours de mes
voyages dans les jungles tropicales, ce sixième sens s'était lentement
développé en moi, comme une sorte d'instinct. Il m'avait souvent fait me
réveiller, dans ma hutte ou sous une tente, et lorsque cela se produisait je
découvrais généralement quelque chose d'anormal à proximité. Un jour, ç'avait
été un serpent à sonnettes, à deux mètres de moi; une autre fois, un tigre attiré
par la viande que j'avais suspendue près de la hutte pour la faire sécher; une
autre fois encore, je m'étais avisé que ma tente commençait à brûler, une brise
imprévue ayant soufflé sur les braises du feu que je croyais mort.
Cette fois encore, tandis que je lisais, mon subconscient m'avait alerté parce
que quelque chose d'insolite se passait et, pourtant, si étrange que cela puisse
paraître, j'étais certain qu'aucun danger ne me menaçait. Je me sentais calme et
rassuré, bien que légèrement irrité. C'était cette irritation qui m'avait forcé à lever
les yeux.
Je tournai la tête.
Au milieu de la pièce se tenait un Indien. J'eus l'impression qu'il était là
depuis un long moment, au moins dix minutes, et, chose curieuse, à l'instant
même où je le regardai, j'aurais pu dire exactement la page et la ligne que je
lisais quand il était entré sans que je m'en sois avisé.
Il me regardait fixement, attendant avec patience et tact que je lui parle. La
coutume du pays voulait qu'avant d'entrer dans une maison on demandât: "Avec
votre permission..." J'étais certain qu'il l'avait dit et que, tout en lisant, j'avais dû
marmonner quelque chose qui lui avait paru ressembler à: "Je vous en prie,
entrez..." Quoi qu'il en fût, il était là, immobile comme une...

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