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Le Zambèze

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209 pages

— Deux heures seulement ! s’écriait, en arpentant les six pieds carrés qui formaient son cabinet de travail, un jeune rentier nommé Horace du Bellay. Décidément, les jours sont d’une longueur insupportable !... que faire pour tuer le temps ?... j’ai Paris en exécration, tout m’ennuie, tout me pèse, et les plaisirs que je cherchais hier m’énervent aujourd’hui... Oh ! je m’ennuie !...

Et, ce disant, du Bellay se jeta dans un fauteuil, la mâchoire contractée par un bâillement homérique.

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À propos de Collection XIX

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Eugène Parès

Le Zambèze

Les explorateurs français en Afrique

I

Monologue aussi instructif qu’intéressant. — Un monsieur qui s’ennuie. — Evariste, l’homme aux projets. — Deux amis. — Portraits. — Où il est parlé de l’isthme de Panama. — Evariste propose un nouveau plan. — Discussion. — Résurrection d’Horace. — En route pour la Bretagne

 — Deux heures seulement ! s’écriait, en arpentant les six pieds carrés qui formaient son cabinet de travail, un jeune rentier nommé Horace du Bellay. Décidément, les jours sont d’une longueur insupportable !... que faire pour tuer le temps ?... j’ai Paris en exécration, tout m’ennuie, tout me pèse, et les plaisirs que je cherchais hier m’énervent aujourd’hui... Oh ! je m’ennuie !...

Et, ce disant, du Bellay se jeta dans un fauteuil, la mâchoire contractée par un bâillement homérique.

L’infortuné disait vrai : il s’ennuyait. Agé de trente ans à peine, possesseur d’une fortune dont il ignorait lui-même le chiffre, il s’était lancé de bonne heure dans le tourbillon de la vie parisienne faisant bon marché de sa personne et de ses billets de banque, bien accueilli partout, parce qu’il était riche d’abord, et, ensuite, parce qu’il appartenait à une famille des plus honorables.

Mais cette existence factice le lassa bientôt : il fallait autre chose à son âme énergique.

Depuis plus de trois mois ses chevaux étonnés ne quittaient plus leur écurie ; ses amis les plus dévoués — du moins ceux qu’il croyait tels — se heurtaient vainement à sa porte, gardée par un cerbère bas Breton. Horace dédaignait les salles de gymnase, d’escrime, les premières de l’Opéra, les fêtes et les soirées qu’il recherchait tant autrefois. Le spleen le transformait rapidement en momie, et le bruit courait même qu’il allait se faire chartreux !

 — Est-ce une existence ? reprit-il. Tout me sourit, tous les plaisirs s’offrent à moi, et je les dédaigne... Heureux celui qui ne connaît pas l’ennui... Heureux l’ouvrier à qui une semaine de pénible labeur fait trouver délicieux les moindres amusements ! Je me demande parfois à quoi me sert ma fortune, puisque je n’en jouis pas...

Il en était là de son monologue, lorsqu’il entendit la sonnette s’agiter violemment, et une voix aiguë s’écrier :

 — Postik ! mon brave Postik, je te dis que j’entrerai...

 — Impossible, monsieur Evariste ! monsieur a consigné sa porte.

Pas pour moi.

 — Pour tout le monde.

 — C’est ce que nous verrons, entêté Breton...

Horace du Bellay avait relevé la tête.

 — Evariste ! murmura-t-il, Evariste Mignard, l’homme aux projets !.... Qu’il entre, il dissipera peut-être mes humeurs noires...

Et se levant précipitamment, il alla ouvrir.

 — Ouf ! s’écria celui qu’on nommait Evariste Mignard en posant son chapeau sur une table, une volumineuse serviette en cuir noir bourrée de papiers au pied du fauteuil dans lequel il se laissa tomber ; sais-tu qu’il m’a presque fallu prendre ta porte d’assaut ? Ah ça, que deviens-tu ?

 — Je m’ennuie ! répondit Horace avec un nouveau bâillement.

Evariste Mignard haussa les épaules.

 — La maladie des oisifs ! fit-il. Comment, malheureux, tu es riche, bien posé dans le monde, assez intelligent pour pouvoir t’occuper de tout et de tous, et tu t’ennuies !...

 — C’est comme cela, ami, la fortune et l’intelligence n’y peuvent rien...

 — Heureusement, je t’apporte un remède.

 — Oh ! des projets, encore des projets ! s’écria du Bellay effrayé ; dispense-moi de les entendre.

Un sourire énigmatique passa sur les lèvres d’Evariste. Il posa la main sur la redoutable serviette ; Horace pensa s’évanouir de terreur.

Il existait une grande différence tant morale que physique entre les deux amis. Horace, nous l’avons dit, avait trente ans à peine : beau, grand, admirablement constitué, c’était un vrai gentilhomme dans toute l’acception du mot. Bien qu’il fût Angevin, la riche carnation de son visage, la couleur foncée de sa chevelure, l’éclair de ses grands yeux noirs lui donnaient l’apparence d’un méridional.

Evariste Mignard, au contraire, était un petit bonhomme de vingt-six ans, aux cheveux roux, à l’œil un peu louche, sec comme parchemin, parlant et gesticulant toujours.

Horace l’avait bien nommé l’« homme aux projets. » Il ne connaissait que les projets, ne vivait que de projets ; — sa fortune, assez belle pourtant, avait été gaspillée en projets plus insensés les uns que les autres ; — mais il s’en consolait facilement, comptant pour la reconstruire sur les mille projets qui, chaque matin, éclosaient dans son imagination fertile.

Sa serviette de cuir, inséparable de sa personne, en était farcie autant que sa cervelle. Il y avait là plus de vingt plans de tunnels sous-marins, de ponts gigantesques qui devaient unir la France à l’Angleterre ; — les devis d’un câble immense au moyen duquel les moindres îlots, les moindres rochers de l’Atlantique et du Pacifique pouvaient communiquer avec les continents ; — des éludes sur un chemin de fer destiné à graviter jusqu’au sommet du mont Blanc ; — quarante projets de canaux interocéaniques, etc., etc.

Il était auteur d’une brochure sur la possibilité de franchir en ballon le point mystérieux du Pôle-Nord ; — d’un livre sur la question africaine, que sais-je encore !

Et tout cela, comme il le disait, pour le bonheur de l’humanité.

C’était sa marotte.

Ses amis, quand ils l’apercevaient à l’extrémité d’une rue, se hâtaient bien vite de disparaître pal l’autre. Malheur à celui qui se laissait pincer ! il en avait pour plus d’une demi-journée de débats et de discussions. A part ces légers défauts, le meilleur homme du monde.

Ajoutons, pour terminer cette rapide esquisse, que du Bellay et Evariste n’étaient pas amis de collége, que jamais l’un n’avait prêté un centime à l’autre ; mais que, malgré cela, ou plutôt à cause de cela, ils ne s’en aimaient pas moins.

 — Eh bien ! monsieur l’ennuyé, reprit Evariste en dépliant sur la table trois ou quatre cartes et autant de plans, êtes-vous décidé à m’entendre ?

 — Je vous écoute, murmura Horace du Bellay d’un air résigné, en s’enfonçant dans son fauteuil.

 — Savez-vous ce que je viens vous proposer ?

 — Quelque projet impossible, sans doute... N’importe ! allez toujours.

 — Mêlez-vous donc de guérir vos amis ! Non, c’est tout simplement un petit voyage.

 — En Suisse, pour ton projet de chemin de fer alpestre.

 — Mon cher, continua Evariste sans paraître remarquer l’ironie de son ami, tu n’as pas été sans t’occuper de cette noble, de cette grande question, qui, aujourd’hui, passionne le monde entier : le percement de l’isthme de Panama ?

 — Une question pendante depuis des éternilés...

 — Mais qui, bientôt, va recevoir sa solution : Ecoute-moi bien, que te semblerait d’un petit voyage à travers l’Atlantique jusqu’au golfe de Darien ? Crois-tu qu’un habitué du boulevard des Italiens ne trouverait pas là, au milieu de cette nature vierge, de plus puissantes émotions, des sites plus magnifiques, des types plus étranges que les décors, les costumes et les sauvages du « Tour du Monde » à la Porte-Saint-Martin ?

 — Peut-être ! dit Horace, qui subitement avait prêté l’oreille.

 — Et puis, qui sait ? Bien des projets ont été proposés, mais tous ne sont pas satisfaisants ; sur l’examen des lieux allait nous suggérer quelque idée sublime, si notre plan était le bon...

 — Oh ! s’écria Horace en se tordant de rire, j’en étais sûr ! Voyons notre plan...

 — Quelle gloire ! continua Evariste.

 — Oui, quelle gloire !

Et les deux mains se confondirent dans une fraternelle étreinte.

Horace disait : « Notre plan ; » il ne s’ennuyait plus...

 — Ainsi, c’est décidé ? reprit Evariste ; nous partons ?...

 — Diable ! il nous faut le temps de la réflexion... Un voyage dans l’Amérique centrale ne s’improvise pas comme une promenade en Suisse ou en Belgique.

 — Pas de réflexion ! s’écria Evariste en se levant. Une réponse nette et formelle ou je file sur-le-champ, et te laisse te faire chartreux !

Horace eut peur de retomber dans son isolément, c’est-à-dire dans son spleen.

 — Soit ! dit-il. Mais avant tout, il faut trouver un navire du commerce qui mette à la voile pour ses parages.

 — Pas de navire du commerce.

 — As-tu la prétention d’obtenir un vaisseau de l’Etat ?

 — Non, mais j’ai calculé qu’une petite goëlette à vapeur, jaugeant de deux à trois cents tonneaux, et marchant parfaitement à la voile, nous conviendrait bien mieux ; car nous pouvons avoir besoin de passer de l’autre côté de l’Atlantique.

 — Mais ce sont des frais énormes.

 — Tout compte fait, une expédition bien montée, abondamment fournie, nous reviendrait à trois ou quatre cent mille francs.

 — Jolie somme.

 — De ma fortune passée, il me reste cent ou cent vingt mille francs ; je les sacrifierai de bon cœur, car les résultats seront immenses.

 — Non pas, ami. C’est moi qui ferai tous les frais. Qui sait ? cette heure est peut-être décisive : au lieu d’un oisif, d’un désœuvré, elle peut faire de moi un homme capable et utile à son pays ; je t’accompagnerai donc.

 — Bravo ! s’écria Evariste en pressant la main de son généreux ami. Dans six mois nous mettons à la voile, et dans deux ans nous revenons chargés de gloire et de lauriers.

Et ramassant précipitamment son volumineux portefeuille, il sortit en s’écriant :

 — A ce soir.

Horace l’accompagna jusqu’à la porte.

 — Postik, dit-il à son domestique, un jeune gars de Pluvigner, qui, en dépit des railleries de ses camarades, n’avait pas quitté le costume si pittoresque de son pays ; nous allons prochainement faire un petit voyage ; je n’ai pas besoin de te dire de tout préparer.

 — Nous allons en Bretagne, peut-être ! s’écria le Breton que l’idée de revoir son pays rendait fou de joie.

 — Et plus loin, sans doute.

 — Monsieur peut compter sur moi.

A dater de ce jour, Evariste et Horace eurent de fréquents et secrets entretiens ; puis l’homme aux projets disparut. On vit alors Horace courir les magasins de la capitale, depuis les étalages des libraires jusqu’à ceux des armuriers les plus en vogue, achetant partout et faisant expédier ses commandes au chemin de fer d’Orléans. Ses amis étaient réellement stupéfaits : c’était une résurrection,

 — Mais enfin, lui disait-on, à quoi bon tous ces achats qui suffiraient à équiper une armée ? Vous n’allez pas ce me semble à la découverte du Pôle-Nord ?

 — Je prépare un petit voyage d’agrément ! répondait-il en riant.

Comme nous l’avons dit, Evariste avait pris les devants. Horace semblait se dessécher d’impatience, et ne vivait plus, lorsqu’un jour, il reçut un télégramme daté de Lorient.

« Tout est prêt — viens. »

 — Allons, Postik, dit-il joyeusement, l’heure du départ est sonnée.

 — En route, alors, monsieur, répondit le Breton en prenant la valise de son maître.

Une heure après, la locomotive, lançant par son étroite cheminée des torrents de fumée, et entraînant une vingtaine de wagons à sa suite, glissait avec une rapidité vertigineuse sur les rails polis.

II

 — Lorient. — Ce que faisait Evariste à Nantes. — Le yacht l’Isthme de Panama — Capitaine et équipage. — Ce qu’était le capitaine Kerpewen. — En route. — La pleine mer. — Premiers jours de voyage. — Le tribut à Neptune. — Symptômes d’orage. — A toute vapeur. — La tempête se déchaîne. — Les fourneaux noyés

Nous ne nous appesantirons pas sur l’arrivée de nos héros à Lorient ; nous décrirons encore moins cette petite ville maritime que les matelots appellent un « Brest en miniature ; » cela n’entre pas dans le cadre que nous nous sommes tracés et nous entraînerait trop loin.

Evariste n’avait pas perdu son temps. Il s’était installé à l’Hôtel des Etrangers, mais il s’en absentait souvent et faisait de fréquents voyages à Nantes, où, par ses soins, un charmant petit yacht à vapeur, mâté en goëlette, se construisait rapidement.

Le yacht devait porter deux petits canons du dernier système, car il ne fallait pas marchander les précautions ; en outre, il était porteur d’une petite chaloupe à vapeur pour l’exploration des fleuves et des rivières.

Au moment où Horace et Postik arrivaient à Lorient, le yacht, l’Isthme de Panama, se balançait gracieusement à l’embouchure du Blavet.

Evariste avait donné tous ses soins à la composition de l’équipage, comprenant vingt hommes, tous Bretons, tous braves et énergiques. Le capitaine, Louis Kerpewen, était un vrai loup de mer qui avait parcouru tous les coins du globe et fait naufrage un peu partout. Il en était à son troisième sinistre, aussi était-il généralement regardé comme un « porte malheur. » La superstition maritime est sans borne : qu’un capitaine fasse naufrage, rien de plus naturel, l’homme ne peut commander aux éléments ; mais s’il perd son navire une deuxième fois, son crédit reçoit une rude atteinte et finit de s’écrouler à la troisième catastrophe.

C’est, un « porte malheur ! » sa présence seule sur le pont d’un navire est l’indice certain du plus grand malheur ; aussi trouve-t-il rarement un armateur assez hardi pour lui confier un commaudemeut.

Le capitaine Kerpewen ne s’en était pas caché !

 — Qu’importe ! avait répondu Evariste. La superstition est le partage des âmes faibles et timorées ; un vrai chrétien se rappelle que tout vient de Dieu bonheur comme malheur et se confie entièrement en lui. Vous êtes brave, énergique, excellent marin, que faut-il de plus ?

Quand Postik et Horace arrivèrent à Lorient ; il les conduisit à bord du yacht.

 — Qu’en dites-vous ? fit-il avec un orgueil caché.

 — Ça doit être superbe, répondit Horace en souriant ; malheureusement je ne m’y connais pas.

 — Voici le capitaine qui vous dira que tout est pour le mieux. Je ne suis pas enchanté pourtant de la machine ; l’avais même dans mes cartons quelques projets pour substituer l’électricité à la vapeur ; mais cela nous aurait pris du temps, et le temps vaut de l’argent, comme disent les John Bull1.

 — Tu as bien fait, répondit Horace, qui ne se souciait pas d’entendre son ami développer ses interminables projets.

Tant qu’à Postik, le brave garçon, en reconnaissant les visages froids et énergiques de ses compatriotes, ne se possédait pas de joie. Dans de pareilles conditions, un voyage autour du monde ne l’aurait pas effrayé.

 — Quand partirons-nous ? reprit Horace après un moment de silence.

 — Il nous faut encore huit jours pour compléter nos provisions, embarquer de l’eau et du charbon et arrimer à fond de cale les caisses qui ne cessent d’arriver de Paris, répondit le capitaine.

 — Soit, fixez un jour.

 — Lundi en huit, si cela vous convient.

 — Nous sommes à vos ordres.

Et Evariste, Horace et Postik quittèrent le navire pour retourner à Lorient où ils avaient encore des préparatifs à faire.

Le lundi suivant, le yacht largua ses dernières amarres, et, favorisé par le vent et la marée, descendit le scorff. Il dépassa bientôt l’île Saint-Michel, passa sous les canons de la citadelle, doubla la pointe et la batterie du Gavre avant de prendre sa volée sur l’Atlantique immense.

Il faisait un temps superbe. Au loin le soleil levant se réfléchissait sur les flots, perçant les brumes que la brise chassait et déployait comme une immense draperie. Puis ville, citadelle, rivière se noyèrent peu à peu dans les brouillards bleuâtres : la côte elle-même n’apparaissait plus que comme une ligne à peine estompée et qui, bientôt, se fondit dans le vague.

Horace était ému.

 — C’est bien beau la mer, dit-il, c’est encore plus sublime de se dévouer sans aucune chance de succès peut-être, de risquer sa vie et sa liberté pour l’accomplissement de quelque grand dessein ; mais tout cela ne vaut pas ce petit coin de terre bretonne que nos regards viennent de saluer pour la dernière fois...

 — Oui ! ajouta Evariste. Aussi je comprends maintenant les paroles de ce marin qui me disait avoir fait deux parts de son coeur : l’une pour son pays, l’autre pour son navire.

 — Vous vous y ferez, messieurs, dit le capitaine qui passait.

 — Il le faut bien ! riposta Postik. Heureusement, en allant embrasser ma vieille mère, j’ai pris le biniou de mon défunt père, qui pouvait se dire un fameux « sonneur »2, allez ! Pauvre biniou ! grâce à lui, les pays et moi, nous pourrons encore nous croire aux danses de nos paroisses...

Ces paroles naïves arrachèrent un sourire aux deux amis : les préoccupations du moment, les souvenirs du passé, les craintes de l’avenir étaient oubliées.

Le yacht, Evariste ne s’était pas trompé, était un brave et charmant petit navire. Comme le vent était favorable, il avait éteint ses fourneaux et marchait à la voile seulement, ce qui permettait de remarquer ses excellentes qualités. L’aménagement intérieur était aussi confortable que possible sur le pont, un souffle immense contenait les cuisines et les chambres de l’équipage ; à l’arrière étaient un grand sallon, les cabines des deux amis, du capitaine et de Georges le Bihan, le premier lieutenant.

Ce dernier était un jeune homme de vingt-cinq ans, marin intrépide et intelligent, formé à la rude école du capitaine Kerpewen.

Les premiers jours du voyage furent calmes et paisibles. Le yacht, laissant à bâbord la côte de France et d’Espagne, doubla le cap Finistère, passa au large des colonnes d’Hercule, et, obliquant légèrement à l’ouest, se dirigea vers les Canaries.

Huit jours après il saluait en passant le pic de Ténériffe couvert d’une neige éternelle, et, s’enfonçant de plus en plus dans l’Atlantique, sillait résolûment vers le Nouveau-Monde.

Postik et son biniou obtenaient chaque soir un succès prodigieux.

Malheureusement, Horace e Evariste durent payer leur tribut à Neptune. Ce mal étrange, inexplicable qui ne laisse aux malheureux qui en sont atteint ni trève ni répit, les empêchait de saisir les beautés sans cesse nouvelles qui s’offraient à leurs yeux ; car, quoique le spectacle de l’immensité soit considéré comme souverainement monotone, pour le marin, tout change, tout s’anime, et les aspects de la veille ne sont jamais ceux du lendemain.

Mais le moral reprit bien vite le dessus.

 — Vois, disait souvent Horace, que cette mer est belle ! ne dirait-on pas, lorsqu’elle s’offre ainsi à nos yeux, toute bleue, toute scintillante, un de ces beaux lacs si souvent décrits par les poètes ? L’illusion est tellement grande que — au pied de ces roches bizarres que les nuages dessinent à l’horizon — il me semble apercevoir des gondoles rapides, et la brise murmure sans cesse à mon oreille le refrain de quelque vieille chanson.

 — Oui, répondit Evariste, c’est beau, c’est poétique, je n’en disconviens pas. Mais tu oublies ces affreuses tempêtes, ces chaleurs accablantes qui, sous la zone torride, guettent sans cesse le marin. Ah ! s’il était possible de diriger les ballons, on obtiendrait un service de navigation aérienne qui supprimerait net les bourrasques et le mal de mer ; j’y songerai.

 — Tu oublies, à ton tour, que les orages sont aussi à craindre dans les airs que sur les flots !

 — Sans doute ; mais un aéronaute habile sait en faire son profit. D’ailleurs, de même que les rafales qui bouleversent la surface de la mer n’ont aucune puissance à une certaine profondeur, on peut rencontrer dans les couches supérieures de l’atmosphère la sécurité qui fait défaut dans les couches inférieures, et vice versa : tout est contraste dans la nature, ne l’oublie pas.

 — Toujours les utopies !

 — Ne valent-elles pas tes rêves ?

C’est ainsi que ces deux grands génies discutaient entre eux.

Le temps était toujours beau, mais le vent variait sans cesse, ce qui obligeait le yacht à ne plus marcher qu’à la vapeur. Des nuages noirs ou lavés d’un gris sinistre se montraient fréquemment à l’horizon.

Pour un marin exercé, la stabilité des éléments était sérieusement menacée.

 — Chauffez !... chauffez ! disait le capitaine au mécanicien ; je prévois un coup de tangage...

Toutes les précautions furent prises pour cette éventualité ; les perroquets furent dépassés, les voiles soigneusement assujélies par de solides « jarretières »3 sur leurs vergues, et l’Isthme de Panama, à son maximum de pression, glissait avec une rapidité fantastique sur les eaux calmes encore, que son hélice couvrait d’écume argentée.

Mais toutes ces précautions devaient rester stériles.

Depuis la veille, le yacht avait coupé le tropique du Cancer et naviguait résolûment — comme si lui aussi connaissait le prix des temps — vers les Antilles. Le vent venait du nord-ouest et soufflait à emporter les mâts, et les manœuvres du petit navire, et la mer, se soulevait en vagues énormes qui montaient le long des murailles et s’abattaient avec fracas sur le pont, couvrant d’embruns matelots et passagers.

La cheminée lançait au ciel de noires volutes de fumée aussitôt dissipées par la rafale ; on sentait le pont tressaillir sous les trépidations de la machine.

 — Chauffe ! chauffe ! répétait le capitaine.

Au risque de faire sauter la chaudière, les chauffeurs ne cessaient de jeter du charbon dans les fourneaux : la marche du navire avait quelque chose d’effroyable.

Il sortait de la cheminée autant de flamme que de fumée.

 — Messieurs, dit le capitaine aux deux passagers, retirez-vous dans vos cabines. La Gavotte que nous allons danser n’est pas faite pour vous.

 — Capitaine, répondit Horace avec calme, si la tempête vient, elle nous trouvera ensemble.

 — A votre aise.

Déjà le capitaine était remonté sur la passerelle, d’où ses ordres tombaient brefs, vibrants, dominant la clameur des éléments déchaînés ; les hommes se tenaient prêts.

Horace et Evariste, troublés, émus, se serrèrent silencieusement la main.

 — Si c’est la mort, murmura Horace, Dieu, je l’espère nous fera miséricorde.

 — Amen ! répondit Evariste.

 — Espérons, reprit-il un moment après, quoique les chances de salut me semblent bien minimes.

En effet, la situation était devenue effroyable. Le vent soufflait avec une violence telle que les manœuvres en fil métallique se tordaient en grinçant et vibraient comme les cordes d’une lyre, que les mâts ployaient comme de faibles roseaux, et à chaque instant des torrents d’eau balayaient le pont, emportant tout ce qui s’opposait à leur passage. Les hommes, cramponnés aux manœuvres, n’osaient faire aucun mouvement.

Ballotté comme un tronc mort, soulevé parfois au sommet de vagues hautes comme des collines, jeté de droite et de gauche, l’Isthme de Panama ne pouvait conserver une direction constante. Par moment, il plongeait de l’avant dans la lame et l’hélice, alors, soulevée au-dessus des, eaux tournait vainement dans le vide ; il était impossible de se diriger.

 — Chauffe ! chauffe ! criait toujours Kerpewen.

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