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Légende de Montfort-la-Cane

De
194 pages

Mais enfin, mon père, pourquoi ne voulez-vous pas consentir à mon mariage ? Qu’a donc fait mon fiancé ? Que lui reprochez-vous ?

— Ce qu’il a fait ? Vous me demandez ce qu’il a fait ? Mais rien du tout, et c’est précisément pour cela que je ne veux pas qu’il vous épouse. Si Alain avait couru le monde, s’il s’était distingué en quelque chose, ce serait différent : mais point. Il croit vous avoir méritée parce qu’il est votre fiancé.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Ludovic de Vaux

Légende de Montfort-la-Cane

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AVANT-PROPOS

Ceux qui connaissent Montfort-la-Cane et Saint-Gilles-des-Bois savent qu’on y trouve en abondance des fourrages et des blés superbes. ainsi que des vergers dont les fruits sont plus nombreux et plus savoureux qu’en aucun lieu du monde. « On y a le beurre pour le prix du lait, la poule pour le prix de l’œuf, la toile pour le prix du lin encore vert. » Aussi dans les fermes mange-t-on du porc salé plusieurs fois dans la semaine, et les bergers eux-mêmes ont-ils à leur repas du pain de méteil tant qu’ils en veulent. « Pour ce qui est des filles à marier, elles y sont toutes plus vertueuses et plus ménagères les unes que les autres... à ce que disent leurs parents. »

Dans le récit que je vais vous faire. chères gens, il n’est question ; ni des tours joués aux humains par l’ange qui porte une queue, ni des lavandières de nuit1 ni des fées des eaux, ni des follets malins ou des teuz bienveillants. Il s’agit dune chose plus rare, d’une pennérèz2 belle comme le jour, douce comme le miel, bonne et fidèle comme pas une, d’une fiancée enfin telle qu’on vous la souhaiterait pour vos étrennes.

Si je n’ai pas comme les tailleurs, sauf votre respect, »l’oreille longue, l’œil nuit et jour ouvert et la langue aiguë3 », du moins ma mémoire est-elle fidèle, et je veux essayer de faire reluire à vos yeux un rayon du passé, en soulevant, pour un moment, le voile du temps, afin de vous apprendre une des histoires sans nombre qu’il recouvre.

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CHAPITRE PREMIER

OÙ L’ON VERRA LE PÈRE DE NICOLE PEU D’ACCORD AVEC SA FILLE,

Mais enfin, mon père, pourquoi ne voulez-vous pas consentir à mon mariage ? Qu’a donc fait mon fiancé ? Que lui reprochez-vous ?

  •  — Ce qu’il a fait ? Vous me demandez ce qu’il a fait ? Mais rien du tout, et c’est précisément pour cela que je ne veux pas qu’il vous épouse. Si Alain avait couru le monde, s’il s’était distingué en quelque chose, ce serait différent : mais point. Il croit vous avoir méritée parce qu’il est votre fiancé. et cela ne me suffit pas. En vérité, il n’est pas honnête pour une pennérèz de passer tout son temps à causer derrière le pignon avec un jeune homme sans fortune, quand tant d’autres ne demanderaient qu’à lui donner l’anneau d’argent !
  •  — Vous êtes dur pour moi, mon père, et cela n’est pas bien, car Alain est un brave garçon qui
  • 1korrigan2
  •  !
  •  — Qu’est-ce que cela fait donc de ne pas être riche, quand on se porte bien, et que le bon Dieu lui-même peut lire dans le fond de nos cœurs ?
  •  — A quoi sert la richesse ? Mais, malheureuse, voilà que vous faites fi de ce que le Ciel nous donne ! Que saint Nicolas nous vienne en aide ! Il ne nous manquait plus que cela ! Je vous défends, entendez-vous, de me parler d’Alain. S’il ose encore se présenter ici, j’irai moi-même trouver le Recteur3, je lui raconterai tout ce que je sais, et il vous mettra à coup sûr dans son monitoire du Dimanche.
  •  — Sainte Marie ! vous n’oseriez pas...
  •  — Aussi vrai qu’il est grand jour, je le ferais. D’ailleurs, en voilà assez. Allez travailler, s’il vous plaît, car en vérité, depuis que vous avez votre mariage en tête, vous laissez tout en l’air dans la maison, et vos deux bras ne valent pas les cinq doigts d’un manchot. »
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Ainsi parlait Pierre Corhégal à sa fille Nicole, beauté merveilleuse, sur laquelle dix-sept printemps semblaient n’avoir passé que pour secouer leurs fleurs les plus belles et les plus suaves. Ses superbes cheveux noirs encadraient délicieusement son charmant visage ; ses yeux étaient clairs comme l’eau de roche et ses dents blanches comme des perles fines. Elle portait un corset brodé, avec un velours orné d’argent, cinq jupes élagées1 et des souliers si petits que le roi eût donné gros pour voir les pieds qui les chaussaient. Mais le roi était loin et avait beaucoup à faire, ce qui fut cause qu’il ne les vit jamais.

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Comme tête bretonne ne varie pas aisément, l’enfant sortit sans répliquer.

Pierre Corhégat avait épousé Annaïk Kirdrec lorsqu’il entrait dans sa vingtième année. Ce fut seulement après dix-neuf ans de mariage que Nicole vint au monde à Saint-Gilles-des-Bois, leur paroisse, quelques semaines après la naissance d’Alain Békouarn.

Une grande intimité existait entre les deux familles ; aussi, d’un commun accord, les enfants furent-ils fiancés dès leur bas âge, et, selon la coutume, couchés dans le même berceau. Aux jours de fête, on les plaçait à table comme des nouveaux mariés ; les parents riaient en les regardant s’embrasser, et il était bien certain aux yeux de tous qu’on les destinait l’un à l’autre. Peu à peu, en grandissant, ils avaient appris à se mieux connaître et à s’aimer davantage ; certes, ils auraient pu être heureux, si les amoureux ne ressemblaient pas à la mer qui se plaint sans cesse. Et puis, Nicole ne se désolait pas sans motif, car presque tous les jours la même scène se reproduisait entre son père et elle.

Ce n’était pas que Pierre Corhégat fût un mauvais homme. Oh ! non ! Sous des dehors rudes, il cachait un cœur excellent, et, malgré ses manières bourrues, malgré son obstination féroce, il était parfaitement bon. Toutefois, ni les instances de sa femme, ni les remontrances de ses amis n’avaient pu le faire varier au sujet d’Alain Békouarn. Dès qu’on insistait, il s’emportait ou décampait sans mot dire.

  •  — « Vous n’êtes pourtant pas raisonnable, Pierre, reprit doucement Annaïk, après le départ dé Nicole, car elle savait bien « que ce n’est pas en faisant claquer le fouet qu’on ramène un cheval échappé. » Puisque ces enfants sont fiancés et en âge de se marier, puisqu’Alain est un digne garçon et que rien ne s’oppose à cette union, pourquoi vous entêter dans un refus incompréhensible ? Croyez-moi : il ne faut jamais pousser les jeunes gens au désespoir !
  •  — Hum ! hum ! « le cœur des garçons est comme un brin de paille suspendu aux buissons, et la beauté des filles comme le vent qui les emporte à sa suite. » M’est avis que ceux qui commencent à aimer ressemblent à ceux qui vont se noyer : l’amour monte, comme l’eau, et finit par leur dépasser la tête...
  •  — Toujours est-il que notre fille est jolie, et personne ne peut dire qu’elle est une méchante cheville1 qui conduira son mari comme un cheval bridé. Consentez donc à cette union, je vous en prie. Quand on se fait vieux, il faut être bon, sans quoi l’on est malheureux, « car il ne reste aux vieillards que le bonheur des autres. »
  •  — Ah ! ça, me voulez-vous prendre pour un innocent baptisé avec de l’huile de lièvre2 ? Vous autres femmes, vous êtes toutes les mêmes : si un garçon est bien de sa personne, s’il a bonne façon et bonne renommée, tout est dit, et vous n’en demandez pas plus. S’il est fiancé à votre fille : vite, vite, il faut les marier, ces pauvres enfants. Mais, je vous le répète pour la centième fois, Nicole n’épousera que celui qui en sera digne, et j’en veux être seul juge. Je n’aime pas les gens qui n’ont de courage que pour ne rien faire, et j’estime qu’il en est d’un bon mari comme d’une bonne femme c’est chose plus facile à souhaiter qu’à trouver. »

Sur cette dernière réflexion, Pierre se leva et sortit, autant pour couper court à l’entretien qu’il ne savait plus trop comment continuer, que pour mettre fin à une discussion dans laquelle il n’était pas bien sûr d’avoir raison.

Une fois seule, Annaïk cessa de filer, et son air distrait témoignait assez que son esprit était ailleurs. Un léger coup frappé à la porte vint la tirer de ses rêveries ; elle n’eut pas plutôt répondu d’entrer qu’Alain était auprès d’elle.

  •  — « Quelle heureuse chance, mère, de pouvoir enfin causer en tête à tête avec vous ! Mais dites-moi d’abord où est Nicole ?
  •  — Soyez sans inquiétude, Alain ; elle ne doit pas être loin, car c’est l’heure où vous arrivez d’ordinaire.
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Nous venons encore d’avoir une discussion au sujet de votre mariage, et vous savez combien elle souffre de l’entêtement de son père. Pierre est toujours le même ; il veut que vous vous distinguiez avant de vous accorder la main de sa fille. Nous avons eu beau prier, conjurer, supplier, il est demeuré inflexible, et nous a déclaré que c’était à prendre ou à laisser : c’est à vous d’aviser, mon pauvre garçon.

  •  — Ah ! je ne m’étonne plus si depuis quelques jours j’éprouvais comme le pressentiment d’un malheur prochain. Souvent j’ai songé à la peine cruelle que je ressentirais s’il me fallait quitter ma chère fiancée ; mais, si je ne devais jamais obtenir sa main, j’en mourrais sûrement, et. puisque le père Corhégat l’exige, je vais aller quérir la gloire avec l’aide de Dieu et de monseigneur saint Michel. Adieu, mère ! Pensez souvent à celui qui laisse son cœur au milieu de vous. Adieu ! »
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CHAPITRE II

COMMENT ALAIN BÉKOUARN DIT ADIEU A SA FIANCÉE ET S’ENRÔLA SOUS LA BANNIÈRE DE JEHAN IV, DUC DE BRETAGNE

Le jour baissait rapidement et les ombres s’allongeaient de plus en plus sous les rayons du soleil couchant. Au loin, le laboureur traçait un dernier sillon en activant son attelage par ce sône du pays dont les clochettes du troupeau voisin semblaient marquer la mesure :

« Dimanche matin, en me levant pour aller conduire mes vaches dans les champs, j’entendis ma douce chanter et je la reconnus à sa voix ; j’entendis ma douce chanter, chanter gaiement sur la montagne, et moi de faire une chanson pour chanter avec elle aussi.

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Je lui donnerai un bouquet où je mettrai un souci dont j’aime la fleur, un souci tout flétri, car je suis bien affligé, car je n’ai pas encore eu d’elle un baiser d’un amour sincère...