Légendes de nos jours / par L. de C.-L.

De
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impr. Chauvin (Toulouse). 1870. In-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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LÉGENDES
DE NOS JOURS
PAR
M. L. de C.-L.
TOULOUSE,
IMPRIMERIE A. CHAUVIN ET FILS,
3 , R UE M IR E POIX , 3.
1870
LÉGENDES
DE NOS JOURS
PAR
M. L. de C.-L.
TOULOUSE,
IMPRIMERIE A. CHAUVIN ET FILS,
3, RUE MIREPOIX, 3.
1870
LEGENDES DE NOS JOURS.
MADELEINE.
De douloureux devoirs m'appelèrent un jour dans
l'asile où sont recueillies les tristes victimes que
de cruels malheurs, de subits accidents, ou une
fatalité native ont privées de la raison.
Jamais je n'avais pénétré au milieu de ces in-
fortunés, et le sentiment que j'éprouvai, en appro-
chant de leur lugubre demeure, entourée de grilles
et de murs comme une prison , fut mêlé d'effroi,
de curiosité et de douleur. Quelques verrous grin-
cèrent, de lourdes portes s'ouvrirent, pour se re-
fermer aussitôt, et après avoir parcouru un dédale
de cours et de corridors, je me trouvai introduit
tout à coup dans un grand et magnifique jardin ,
clos par de hautes murailles , mais aéré, frais, em-
baumé et sillonné par de larges allées, formant de
_ 6 —
longs berceaux de verdure. Çà et là erraient ou
étaient assis des êtres à l'aspect singulier, aux
allures bizarres, aux costumes fantastiques. Les
uns étaient seuls, et semblaient absorbés dans une
profonde rêverie ; d'autres , les yeux levés au ciel,
marchaient rapidement en faisant des gestes étran-
ges ; plusieurs, réunis en groupe, conversaient tous
à la fois et s'agitaient ridiculement ; trois ou quatre,
les plus rapprochés de moi, traçaient sur le sable
des signes et des dessins confus, qu'ils considéraient
ensuite avec une attention et une admiration comi-
ques. J'entendais des cris incohérents, des éclats
de rire convulsifs, des plaintes douloureuses , des
appels monotonement répétés, de subites exclama-
tions , des chants confus ; et si ce n'eût été les figu-
res ridées, les cheveux grisonnants, la démarche
chancelante de la plupart des malheureux que je
voyais, je me serais cru dans une cour de collège,
au moment de la sortie bruyante de la classe.
Mon conducteur, remarquant l'émotion qui
m'agitait, me dit en souriant :
« Oh! ne craignez rien... Je vous abandonne;
circulez, sans crainte aucune, parmi ces vieux
enfants. Ne vous étonnez de rien; ne vous fâ-
chez de rien. Promenez-vous ; causez avec eux ;
ne les contrariez pas trop cependant, et vous trou-
verez chez ces pauvres insensés des éclairs lumi-
neux de raison, de sentiment et de sagesse.
Ceux-ci d'ailleurs sont les raisonnables. »
... Au même moment et comme pour justifier
— 7 —
ce que venait de me dire mon guide, je distinguai
au loin , et sortant du brouhaha qui m'entourait,
des cris lugubres, d'horribles imprécations, des
rugissements humains. C'était les vociférations
désespérées des malheureux, que leur folie furieuse
condamnait à une dure et perpétuelle réclusion.
Mon coeur, douloureusement ému, se serra encore
davantage ; mais je surmontai cette émotion , et,
faisant un violent effort sur moi-même , je m'en-
gageai dans la première allée qui se présenta. Quel-
ques fous m'avaient déjà remarqué, et lançaient
vers moi des regards singuliers, où la curiosité, la
surprise, la crainte, une joie naïve et la douceur
se peignaient tour à tour. Deux ou trois s'enfuirent
à mon approche en poussant des cris d'effroi ; plu-
sieurs s'avancèrent et me regardèrent un instant
avec une attention importune, puis ils s'éloignèrent
en riant d'une façon extravagante, et en me lan-
çant des propos décousus et moqueurs. D'autres
me débitèrent tous à la fois, avec une volubilité
monotone, des discours confus, auxquels je ne pus
rien comprendre. Un seul vint énergiquement à
moi, et, me saluant avec les manières et les usages
de la bonne compagnie :
— Vous êtes donc enfin venu? me dit-il. Je vous
attendais depuis longtemps : vous m'apportez sans
doute ma nomination aux charges qui me sont pro-
mises? Vous n'avez pas oublié, je l'espère, mes
costumes et mes décorations.
— Oh ! non, non, me hâtai-je de lui répondre ;
j'ai tout déposé en entrant pour que cela vous soit
remis.
— C'est bien, me répondit-il ; merci... Je ne vous
oublierai pas. Je cours me revêtir de mes ordres.
Derrière lui, attendant qu'il eût fini, se tenait
un autre pauvre fou, le sourire sur les lèvres.
— Le bonhomme, me dit-il, est ambitieux et
maladroit; il veut des honneurs et il a recours à
vous, qui me paraissez assez peu de chose, et il ne
songe pas à s'adresser à moi... Ne sait-il pas que je
suis l'Empereur?... Et il se retira majestueuse-
ment.
A quelques pas de là marchait un vieillard, à la
figure austère, élevant avec respect une croix faite
de deux petits morceaux de bois ; un autre petit
vieillard le suivait dévotement, armé d'un énorme
gourdin qu'il portait en guise de cierge. Ils passè-
rent lentement à côté de moi, psalmodiant quelques
mots latins, et me donnèrent leur bénédiction ; je
me détournai pour cacher un triste sourire, et je vis,
assis au pied d'un arbre, un être bizarre, au type
castillan, qui, les cheveux au vent, l'air follement
inspiré, agitait avec vivacité un débris de mandoline,
et croyait s'accompagner sur ses cordes absentes;
il chantait d'une voix traînante et mélancolique des
lambeaux de vers incohérents , qu'il mêlait brus-
quement entre eux ; je distinguai cependant, et pus
saisis dans leur entier , ces quatre vers d'une ro-
mance espagnole, qui revenaient souvent comme
un refrain favori :
— 9 —
Es la muger pajarito
Muy dificil de guardar :
A. penas se ve en la jaula,
Que se quiere jà volar (1).
Quand je passai devant lui, l'hidalgo me fixa
avec ardeur, et répéta plus vivement encore son
refrain accusateur.
A quelques pas du Castillan, et soumis comme
lui à l'exaltation de la poésie et de l'amour , je
rencontrai un beau jeune homme, qui, la main sur
le coeur, les yeux levés au ciel, récitait lentement
et d'une voix mélodieuse, des vers empreints d'un
sentiment triste et résigné. Un doux nom de femme
revenait sans cesse, incrusté comme une pierre
précieuse, dans leurs hémistiches amoureux; et
quand il le prononçait avec attendrissement et
respect, le poëte soupirait et s'arrêtait quelquefois
pour essuyer une larme.
Je traversai ainsi bien des groupes, en butte aux
moqueries des uns , à l'examen importun des au-
tres , aux questions saugrenues de la plupart, et
quelquefois aux compliments et aux caresses de
certains. Je vis de folles joies, de navrantes tristes-
ses, de touchantes mélancolies, de douces erreurs ;
j'entendis des plaintes déchirantes, de tendres
(1) La femme est un oiseau
Très-difficile à garder :
A peine se voit-elle en cage
Qu'elle veut s'envoler,
__ 10 —
reproches, des chants bizarres, des récits pleins
d'amers et d'amoureux souvenirs. Le coeur brisé,
l'âme bouleversée, je me hâtai de gagner un endroit
solitaire, où je pusse me recueillir et retrouver
pour moi-même le calme qui me fuyait au milieu
de ce vertigineux chaos.
Enfin , je me trouvai seul au bout d'une longue
allée, et il me sembla sortir d'un rêve fantastique.
Dans mon cerveau troublé flottait l'image vacil-
lante des scènes confuses que je venais de traver-
ser. J'apercevais encore sous les berceaux lointains
les pauvres insensés s'agiter en désordre; j'enten-
dais le murmure étrange de leurs cris, de leurs
chants, de leurs propos ; mais j'étais seul : je res-
pirais. Je me calmai enfin, et j'allais me retirer,
en gagnant la porte, par une allée que je voyais
solitaire, quand j'aperçus, assis sous un chèvre-
feuille touffu, un beau vieillard à la figure mélan-
colique, et dont les yeux étaient ardemment fixés
vers un seul point de l'horizon. Ses traits, large-
ment dessinés, respiraient la douceur et la noblesse,
et conservaient un fraîcheur juvénile qui contras-
tait singulièrement avec les longs cheveux blancs
dont ils étaient entourés. A mon approche, au bruit
que je fis en m'arrêtant auprès de lui, il ne dé-
tourna pas les yeux, et resta toujours absorbé dans
sa contemplation. J'eus tout le loisir de l'examiner
et d'observer de près sa physionomie empreinte
d'une touchante tristesse : ses mains étaient join-
tes comme pour une prière; sa tête, portée en
— 11 —
avant, semblait vouloir s'élancer vers le point
unique de l'horizon, que ses grands yeux bleus
interrogeaient avec une vive anxiété. L'air de pro-
fonde douleur répandu sur son visage m'avait
ému ; mais la persistance étrange de son regard
excita ma curiosité; je m'approchai, ému, et je
lui dis de ma voix la plus sympathique :
— Que faites-vous donc là, seul et loin de vos
compagnons? Vous paraissez inquiet et triste?
Le vieillard tourna un instant vers moi son regard
mélancolique, et me répondit d'une voix douce :
— J'attends le soir...
Et il retomba dans sa persistante et muette con-
templation.
— Vous n'aimez donc pas le soleil et ses chauds
rayons , le jour et sa lumière dorée?
— J'attends le soir, me dit encore le vieillard dé
sa voix plaintive ; et à chaque nouvelle interroga-
tion , il répétait avec ardeur et tristesse : « J'attends
le soir... j'attends le soir... »
Je m'éloignai le coeur douloureusement ému et
l'âme pleine d'un tendre intérêt pour ce pauvre in-
sensé , dont l'air malheureux et résigné, et le mys-
térieux refrain devaient sans doute cacher une
grande infortune. Je revis ses bruyants compa-
gnons , j'essuyai de nouveau leurs lazzi , leur
curiosité et leur tumulte ; mais rien ne put arra-
cher de mon esprit son image touchante.
Quand je rejoignis mon guide, je le pressai
vivement de questions :
— 12 —
« Hélas ! » me répondit-il, « je ne puis vous donner
que peu de renseignements : ce triste vieillard qui
vous a tant ému est notre doyen à tous dans l'éta-
blissement; j'ai seulement entendu dire qu'il y a
de longues années, il fut conduit ici, bien jeune
encore, à la suite d'une triste aventure d'amour,
dont on a oublié les détails ; depuis cette époque ,
toujours doux et résigné, il répète sans cesse les
mystérieuses paroles que vous lui. avez entendu
prononcer : c'est le plus docile de nos .pension-
naires , et dès que nous lui donnons la liberté, il
va s'asseoir sous le berceau où vous l'avez ren-
contré , fixe ses regards vers l'horizon lointain, et
redit douloureusement, comme se parlant à lui-
même : «. J'attends le soir... j'attends le soir... »
Ces mystères ne faisaient qu'exciter davantage
ma curiosité et ma sympathie ; je demandai à re-
venir , à revoir encore l'intéressant vieillard, per-
mission qui me fut facilement accordée: il était
de ceux à qui les visites ne peuvent faire aucun
mal. Au sentiment de tendre intérêt qui m'attirait
vers lui se joignait un ardent désir de pénétrer
dans les secrets de ce triste coeur, et de connaître
le drame mystérieux qui avait enlevé la raison à
un être aussi doux et aussi mélancolique.
Je devais essayer de tout apprendre de lui ; car
on m'avait dit que depuis longtemps il n'avait plus
ni parents ni amis. Pourrais-je arracher au pauvre
fou d'autres paroles que celles qu'il répétait sans
cesse? je voulus le tenter, :
— 13 —
Quelques jours après ma première visite, je re-
pris , le coeur palpitant, le chemin de l'asile des
aliénés ; j'avais choisi l'heure où le soleil allait dis-
paraître à l'horizon; je voulais revoir le vieillard
au moment où apparaîtrait le soir qu'il semblait
désirer avec tant d'impatience. Je le retrouvai assis
à la même place , et dans la même pose ardente et
triste. Me reconnut-il? Peut-être; car avant que je
lui eusse adressé la parole, il tourna les yeux vers
moi, et me dit avec une espèce de douce intimité :
« J'attends le soir... » et cependant la nuit appro-
chait déjà ; les berceaux de verdure étaient de-
venus sombres; j'entendais au loin la voix des gar-
diens qui criaient l'heure de la retraite.
— Mais voyez, dis-je au fou toujours absorbé, le
soleil a depuis longtemps disparu; le crépuscule
s'étend, le soir est arrivé.
Il releva sur moi ses grands yeux étonnés.
— Oh ! oui, me dit-il, je vois l'ombre descendre,
la nuit s'avancer ; mais ce n'est pas le soir que j'at-
tends... ce n'est pas le soir de Madeleine... L'avez-
vous jamais vu, ce soir merveilleux et enchanteur !...
ce soir que j'attends depuis si longtemps!... Oh!
quand il arrivait, avec l'heure si impatiemment
attendue de notre douce réunion, son ombre se
changeait en lumière, ses terreurs en joie. Made-
leine, comme un fantôme léger, se glissait dans
le bois mystérieux, et aussitôt la brise murmurait
d'amoureuses paroles; les fleurs exhalaient leurs
plus suaves parfums ; les oiseaux gazouillaient leurs
— 14 —
chants les plus tendres, et mon coeur tressaillait
de bonheur et d'amour... Ah ! voilà le soir que j'at-
tends... Il arrivera, ce soir que j'aimais tant, et avec
lui reviendra ma bien-aimée ; car elle m'a dit de sa
voix si douce et.si chère : « Attends le soir... »
Et le vieillard retomba dans sa triste rêverie ; son
regard reprit sa fixité habituelle, et sa voix plain-
tive répétait doucement : « J'attends le soir... j'at-
tends le soir... » et dans ce cerveau défaillant, dans
ce vieux coeur bouleversé, le souvenir et l'amour
étaient aussi vivants et aussi tendres que dans un
coeur de vingt ans.
— Elle était donc bien aimante et bien belle, cette
Madeleine que vous aimiez tant? dis-je doucement
au vieillard.
— Avez-vous vu les anges? me répondit-il aus-
sitôt; et son regard se tourna vers le ciel où appa-
raissait la première étoile.
— Mais elle reviendra, ajoutai-je à l'instant;
elle sait que votre coeur l'attend, qu'il n'attend
qu'elle.
— Oh ! oui... oui... elle reviendra, murmura le
pauvre fou ; elle reviendra avec le soir que nous
aimions tant, avec le soir qu'elle m'a dit d'atten-
dre. Oh ! je me souviens... je me souviens...
Et la tête de l'insensé s'exaltait, sa voix devenait
plus plaintive et plus vibrante : « Je me souviens...
Elle était tous les jours assise à sa petite fenêtre,
plus belle et plus fraîche que les fleurs dont elle
était entourée; et quand, palpitant d'amour, je
— 15 —
m'arrêtais pour lui dire que ma vie et mon bon-
heur étaient en elle, elle me regardait avec ten-
dresse, et me disait doucement : « Attends le
soir... »
» Un jour —oh! que d'années ont dû s'écouler
depuis ce jour ! — le soir était venu ; j'accourus à sa
fenêtre. Hélas! elle était solitaire et fermée; les
fleurs avaient disparu... J'entendis des sanglots dans
la chambre de Madeleine : ses jeunes amies me re-
gardaient d'un air effaré, et semblaient vouloir me
repousser. « Je veux voir Madeleine, » leur dis-je ;
« le soir est arrivé, je veux voir Madeleine. » Elles
me prirent par la main et me dirent tristement :
« Venez voir Madeleine. » Oh ! qu'elle était belle
ma bien-aimée ! qu'elle était belle et triste ! et ce-
pendant sa bouche souriait... Mais elle n'ouvrit
pas les yeux quand je l'appelai doucement... elle
ne répondit pas aux tendres paroles que je lui
adressai. Pourquoi? pourquoi? personne ne me
le dit. Oh ! alors une flèche acérée traversa mon
cerveau ; une douleur inconnue ébranla tout mon
être ; mais elle se changea bientôt en douceur in-
finie, en charme ineffable. Madeleine me souriait,
et elle devenait toujours plus belle, au milieu des
fleurs sur lesquelles elle était couchée. Mais pour-
quoi ses amies pleuraient-elles ? pourquoi ces san-
glots? pourquoi ce désespoir? quand Madeleine
semblait si heureuse et me souriait toujours.
« Embrassez votre fiancée, » me dit l'une d'elles en
me prenant doucement la main. Je la suivis palpi-
— 16 —
tant, heureux : c'était le premier baiser que j'allais
lui donner. Qu'elle était belle, mafiancée!... qu'elle
était belle et pure!... une auréole divine entourait
son front ; un parfum virginal s'exhalait autour
d'elle ; et quand, frémissant d'amour, j'approchai
mes lèvres des siennes, j'entendis un murmure
céleste s'échapper de sa bouche , et elle dit douce-
ment à mon oreille : « Attends le soir... »
La nuit était presque tombée ; le silence du jar-
din n'était interrompu que par les accents de la
voix mélancolique du vieillard, ou par le cri plain-
tif de quelque oiseau attardé. A quelques pas de
nous , le gardien attentif et ému, n'avait osé in-
terrompre le pauvre insensé ; mais dès qu'il eut
fini son touchant récit, il lui fit un signe amical,
et le docile vieillard alla avec résignation prendre
son bras, en jetant un dernier regard à l'horizon.
Quand il passa devant moi, il me tendit la main et
me répéta de sa voix douce et plaintive : « J'at-
tends le soir. »
LES DEUX FORÇATS.
Vers la fin de l'année 18** arrivait au bagne de
Toulon un convoi de galériens composé d'êtres hi-
deux , harassés de fatigue, couverts de meurtris-
sures , sanglants, ahuris, effarés. C'était pour la
plupart des repris de justice ou d'infâmes crimi-
nels tombés enfin sous le 'coup de la loi. Aussi
leurs figures farouches avaient-elles cette expres-
sion de rage furieuse de la bête féroce tombée dans
un piège qu'elle ne peut briser. Des grognements
confus, des blasphèmes, des malédictions s'échap-
paient à chaque instant de leurs bouches écuman-
tes ; et quand le bâton d'un garde-chiourme s'abat-
tait sur les épaules d'un récalcitrant, un hurlement
sourd et terrible retentissait dans toute la chaîné ,
mêlé au grincement des fers et au bruit des pas
chancelants.
C'était un affreux, mais peut-être un salutaire
spectacle, que ces longs et douloureux voyages, à
travers la France, de ces hommes, l'écume de la
— 18 —
société, qui commençaient ainsi par l'humiliation
et par d'atroces fatigues l'expiation de leurs cri-
mes. Les mères s'empressaient d'accourir sur leur
passage, entraînant leurs enfants épouvantés et
leur montrant d'un doigt tremblant cet horrible
convoi, auquel le vice pouvait un jour les atta-
cher. Des parents plongés dans le désespoir, des
épouses éplorées, des amis consternés, des fiancées
en larmes, d'ignobles complices suivaient quel-
quefois pendant de longues heures, sur le bord
des routes, les malheureux qu'ils ne devaient peut-
être plus revoir. Ils échangeaient avec eux, à la
dérobée, des regards inquiets et désolés, des signes
furtifs de pitié et de douleur, des mots mystérieux
d'encouragement et d'espérance; et quand, terrassé
par la fatigue, rappelé par le devoir, ou repoussé
brutalement par la méfiance des gardiens, quel-
qu'un de ces derniers amis fidèles s'arrêtait ou re-
venait tristement en arrière, alors retentissaient
des sanglots déchirants, des adieux désespérés, des
imprécations féroces, des menaces furieuses, et la
chaîne fatale , comme un serpent monstrueux, aux
anneaux meurtris et retentissants, continuait sa
marche, toujours plus isolée, toujours plus lu-
gubre.
Du milieu des êtres hideux composant le convoi
qui allait faire son entrée au bagne se détachait un
grand et beau jeune homme, à la tournure distin-
guée , aux traits délicats, et dont le type aristocra-
tique faisait un singulier contraste avec les mons-
— 19 —
très humains qui l'entouraient. Ses pieds étaient
ensanglantés, ses mains meurtries ; ses traits
exprimaient la plus vive souffrance, et cepen-
dant pas une plainte ne s'était échappée de sa.
bouche , pas un soupir n'avait soulevé sa poitrine ,
pas une larme n'avait mouillé ses yeux. Morne,
atterré, comme étranger à tout ce qui se passait
autour de lui, il marchait avec une ardeur fié-
vreuse, ne répondant ni par un signe ni par un
mot aux provocations cruelles de ses compagnons
et aux plaisanteries cyniques des gardiens. Les
yeux constamment fixés sur la terre, il n'avait ja-
mais jeté un regard en arrière ni sur les bords de
la route, où sans doute personne ne le suivait. Et
quand la chaîne s'arrêtait, il restait debout et im-
mobile , paraissant aussi insensible au repos qu'il
semblait l'être à la fatigue. Une seule fois, il tres-
saillit; une vive rougeur couvrit son visage ; ses bras
chargés de chaînes se levèrent convulsivement...
Il venait de recevoir un coup injuste, porté par la
main distraite d'un garde-chiourme ; mais retom-
bant aussitôt dans sa morne atonie, il continua sa
marche résignée. Aucun de ses compagnons ne
connaissait ni son crime ni son nom ; et n'ayant pu
arracher de sa bouche un mot de réponse ou quel-
qu'une de ces ignobles confidences qu'ils échan-
geaient entre eux , ils tournaient en dérision sa
sombre fierté, l'accablaient de cruelles persécu-
tions, de honteux quolibets, et lui avaient donné le
surnom de « Marquis. » C'est sous ce sobriquet
— 20 —
ridicule que le galérien inconnu fit son entrée au
bagne de Toulon.
Après la marche terrible que venaient de faire
depuis plusieurs jours les condamnés , un supplice
plus cruel encore les attendait à leur arrivée dans
le triste lieu de leur expiation. Leurs fers furent
visités , frappés , rivés , et leur toilette infamante
accomplie. Chacun d'eux, perdant son nom, devint
un numéro de cette horrible masse de criminels.
Les portes de la société qu'ils venaient d'ensan-
glanter et de déshonorer se fermèrent sur eux, et
leur flot impur se mêla aux flots plus immondes en-
core de leurs compagnons de peine.
Alors d'effrayantes reconnaissances eurent lieu,
des joies sinistres éclatèrent, des haines furieuses
rugirent, des menaces sanglantes retentirent. Des
complices, de vieux camarades de boulet se sou-
haitaient la bienvenue, dans un ignoble argot,
avec des hurlements de bête fauve. Des ennemis ,
des faux frères, des délateurs écumaient de rage de
ne pouvoir encore s'abreuver du sang les uns des
autres ; mais leurs regards féroces disaient assez
combien étaient implacables leurs haines et ardente
leur soif de vengeance. Enfin , de cet amas hideux
de faussaires, d'assassins, d'incendiaires, de mons-
tres humains , s'élevait un immense et sinistre
murmure de hourras lugubres , d'atroces impréca-
tions, d'épouvantables blasphèmes.
Pendant les premiers instants de ce tumulte in-
fernal, le Marquis sembla tressaillir et s'émouvoir ;
- 21 -
mais bientôt il reprit son calme morne, son regard
terne et sa froide impassibilité. A l'expression pas-
sagère de dégoût et d'indignation qui avait animé
son visage succéda celle d'un profond mépris et
d'une amère résignation. Seul, debout, dans le
coin le plus obscur du bagne, il assistait comme un
fantôme inanimé à ce vertigineux spectacle, dont
il semblait ne comprendre ni l'ignoble langage ni
la triste réalité.
Un peu de calme se fit cependant parmi la hi-
deuse cohue. Ses compagnons de chaîne remar-
quèrent alors le Marquis et le désignèrent à leurs
nouveaux camarades. Ils l'accablèrent tous ensem-
ble d'horribles injures , de furieuses provocations ,
lui jetant, dans leur dégoûtant langage, tout ce que
le vice a de plus cynique et de plus révoltant, tan-
dis que, froid et insensible en apparence, il sem-
blait ne rien entendre , ne rien sentir, et être ab-
sorbé par un sentiment profond et amer, comme
un cruel remords, un souvenir fatal, une inconso-
lable douleur.
De longs mois s'écoulèrent, et le mystérieux
Marquis, de jour en jour plus silencieux et plus
morne, subissait avec une sombre résignation les
durs travaux de sa peine et les persécutions barba-
res de ses compagnons. Peu à peu, cependant, ces
derniers l'avaient pris en méprisante pitié et lui
laissaient quelque repos, se contentant de rejeter
sur lui les poids les plus lourds, les charges les
plus dégoûtantes et les plus pénibles, et de lui ré-
— 2-2 —
péter leurs cyniques insultes. Le marquis baissait
la tête, travaillait et souffrait avec cette patience
étrange qui ne l'abandonnait jamais, sans qu'une
plainte ou un soupir arrivassent à ses lèvres cris-
pées. Mais quand venaient les heures du repos,
alors il semblait par moments s'attendrir et re-
trouver quelques éclairs passagers d'énergie et de
sensibilité. Il jetait de longs regards pensifs vers
les horizons lointains, mettait parfois la main sur
son coeur, et de grosses larmes coulaient de ses
yeux-sur ses chaînes. Il prononçait alors des mots
confus, un nom toujours le même s'échappait de sa
bouche, sa rêverie devenait plus douloureuse, son
regard s'attachait avec une fixité effrayante sur les
flots, et un sourire amer plissait ses lèvres, quand
il considérait ainsi leur obscurité et leur profon-
deur. Peut-être entrevoyait-il dans leur abîme l'ou-
bli et la fin de ses peines ; et cependant, au moin-
dre signal, il se levait le premier, toujours le plus
résigné, toujours le plus docile aux durs travaux de
sa peine.
Sur ces entrefaites arriva au bagne un second
convoi de condamnés. Gomme le premier, il était
recruté parmi les plus farouches et les plus infâmes
criminels. Ils furent accueillis avec les transports
frénétiques d'une joie féroce par leurs anciens com-
plices et par leurs nouveaux compagnons. Au mi-
lieu d'eux se trouvait un jeune condamné qui,
comme le Marquis, paraissait étranger et déplacé
dans cet ignoble cortège. C'était un bon paysan aux
formes robustes, à la figure honnête , au regard
doux et inoffensif, et qui ahuri, tremblant, s'aban-
donnait à une vive douleur. Ce n'était ni la lâcheté
ni la souffrance qui lui faisaient verser d'abondan-
tes larmes , mais la honte et un désespoir profond
dont l'expression navrante était empreinte sur son
pâle visage. Ses compagnons riaient de son abat-
tement , comme ils avaient ri de la fierté du Mar-
quis ; et pendant le long voyage de la chaîne, ils
l'avaient persécuté de leurs injures, de leurs mau-
vais traitements, et l'avaient malignement sur-
nommé Jeannot.
Jeannot fit son entrée dans le bagne au milieu
dés hurlements moqueurs de tous les galériens.
Etranger à leur ignoble langage, à leurs moeurs
infâmes, à leurs honteuses traditions, il ne ré-
pondait que par des larmes aux lâches persécutions
qui l'accablaient de tous côtés. Ainsi que le Mar-
quis, il recherchait avec une ardente tristesse le si-
lence et la solitude, et il s'enfuyait au plus loin
quand arrivait l'heure du repos. Alors, lui aussi, il
considérait douloureusement les horizons lointains,
la vaste mer ; mais sa poitrine se gonflait de san-
glots; il murmurait des noms chéris, et son regard
restait enfin fixé sur le ciel avec une expression
étrange de remords, d'amour et d'espérance.
Les grandes douleurs se comprennent et se re-
cherchent ; elles trouvent une amère consolation à
se découvrir et à se rencontrer. Le Marquis et
Jeannot se devinèrent ; peu à peu ils se rapprochée
— 24 —
rent, et bientôt ils se trouvaient toujours ensemble
dans les mêmes lieux isolés, aussi loin que possible
de leurs hideux compagnons. Ils ne s'étaient pas
encore parlé, mais ils se regardaient avec étonne-
ment et pitié. Une espèce d'intimité silencieuse
s'établit entre eux. Un jour, Jeannot, emporté par
sa bonne nature, se hasarda à dire au Marquis :
— Vous paraissez bien malheureux et bien triste.
Oh! sans doute, les hommes vous ont injustement
frappé; car certainement vous n'appartenez pas à
la classe des monstres parmi lesquels nous sommes
jetés.
— Les hommes, répondit après un instant d'hé-
sitation le Marquis, frappent en aveugles ; mais ils
ne peuvent frapper que le corps : le coeur et l'es-
prit restent libres, et la mort qu'ils ont dédaigné
d'infliger à leur victime, celle-ci peut la trouver
quand elle croit le moment venu de tout terminer,
de tout oublier.
En disant ces paroles, il regardait avec un amer
sourire les flots menaçants qui venaient se briser à
ses pieds.
— Mais vous, pauvre jeune homme, vous êtes
peut-être la victime d'une erreur de la justice des
hommes ? Votre figure est douce et honnête, votre
regard bienveillant et généreux ; vous ne pouvez
avoir commis un crime.
Jeannot soupira profondément ; de grosses lar-
mes jaillirent de ses yeux ; un trouble profond
l'agita un instant.
— 25 —
— Hélas ! répondit-il en tremblant, je ne suis que
trop coupable. Oui, j'ai commis un crime ; mais
s'il y a une excuse pour le sang versé, je dois trou-
ver la mienne dans les tourments d'un amour
brisé et dans la soif de la vengeance.
— La vengeance, l'amour, répéta d'une voix vi-
brante le marquis ; ils sont aussi les tourments de
mon âme, et leur souvenir cruel me torture bien
plus que les maux que j'endure. Ah ! vous avez
aimé , et vous avez été abandonné, dédaigné ,
trahi ?
— Oh ! non, non , soupirait en sanglotant Jean-
not; je fus encore plus malheureux. Vous qui pa-
raissez avoir tant souffert, écoutez ma lamentable
histoire :
a Je suis né dans une pauvre chaumière, bien
loin d'ici, au pays des grandes forêts et des vastes
prairies. J'ai laissé là-bas un père et une mère qui
pleurent tous les jours leur unique enfant et qui
mourront bientôt de douleur. Malgré notre misère,
nous étions heureux, parce que nous nous aimions
et que nous n'enviions pas le sort de ceux que la
fortune avait favorisés. Mon enfance s'est écoulée
dans les bois, sur les hautes montagnes, où j'allais,
en compagnie d'autres bergers de mon âge, con-
duire le troupeau qui nourrissait ma famille. Mon
père était bûcheron , et ma bonne mère , que nous
laissions seule pendant tout le jour, venait le soir
nous attendre impatiemmeut sur la limite de notre
héritage. Cette réunion, après chaque journée, était
! 2
— 26 —
aussi douce et aussi tendre que si nous eussions
été séparés depuis de longues années. Que notre
bonheur était grand alors! qu'elles étaient bonnes
et gaies, les veillées que nous passions ensemble
autour de notre cher foyer! Ma mère filait en
nous chantant d'une voix mélodieuse de vieux
noëls attendrissants, ou quelque joyeuse chanson
du pays dont nous répétions en choeur le refrain.
Mon père, tout en aiguisant ses scies, l'écoutait
avec tendresse et admiration , et l'interrompait
quelquefois pour nous conter une effrayante lé- .
gende de la forêt ou l'histoire des batailles auxquelles
il avait assisté ; et pendant ce temps, moi, haletant
de curiosité et d'émotion, je caressais mon chien
favori, sans perdre un mot de ces récits et de ces
chants. Et puis, après avoir tous ensemble récité
une fervente prière, nous nous couchions sur un
lit de feuilles sèches , plus heureux que les rois
sous leurs lambris dorés.
» Un jour (j'avais quinze ans), au fond d'une
fraîche vallée, je rencontrai une jeune fille de mon
âge, si belle , si belle, qu'à sa vue je sentis mon
coeur tressaillir, et que je compris que je n'aimerais
qu'elle toujours. Elle habitait le versant opposé de
notre montagne, et chaque jour elle venait comme
moi faire paître son troupeau sous les hautes fu-
taies de la forêt, et cependant je ne l'avais jamais
rencontrée. Le lendemain, je revins aux mêmes
pâturages. La petite bergère m'y attendait. Elle
sourit en me voyant arriver; je lui souris aussi, et
— 27 —
bientôt nous nous avouâmes notre mutuel amour,
et nous jurâmes, sur une fleur de jasmin que nous
partageâmes, d'être l'un à l'autre. Le soir, à la
veillée, je racontai naïvement à mon père et à ma
mère mon amour et mes promesses. Ils se regardè-
rent avec émotion et tendresse, et me promirent,
qu'un jour celle que j'aimais serait leur fille. Puis ,
un dimanche, au sortir de l'église, je trouvai dans
notre chaumière un vieux bûcheron en habits de
fête ; il tenait par la main ma petite bergère , dont
il était l'aïeul et le seul soutien. On nous fiança se-
lon les usages solennels du pays, et pour la pre-
mière fois j'embrassai ma promise. Alors commença
pour moi une vie pleine de bonheur et de joie. Dès
l'aurore je gagnais la forêt, où m'attendait ma
douce fiancée, et nous passions nos heureuses jour-
nées à parler sans cesse de notre amour et de notre
avenir.
» Bientôt cependant je dus quitter mon troupeau :
j'étais grand et fort, et j'accompagnai mon père
dans les coupes de la forêt; ma fiancée, alors la
plus belle fille de la vallée, restait auprès de son
aïeul devenu infirme et aveugle. Mais dès qu'un
instant de liberté m'était donné , je franchissais la
montagne, et j'allais répéter à ma bien-aimée les
doux serments de notre première entrevue.
» Un soir , après des assemblées tumultueuses,
auxquelles je ne comprenais rien, tenues dans la
ville voisine, où j'allais pour la première fois , je
revins dans notre chaumière , le désespoir dans le
— 28 —
coeur; j'étais soldat, et je devais aller au loin payer
ma dette à la patrie. Je devins fou de douleur, et
quand on m'arracha des bras de mon père, de ma
mère et de ma fiancée, baigné de leurs larmes, brisé
par leurs cris déchirants, je crus que j'allais mou-
rir. Mon père, en vieux soldat, releva un peu mon
courage. Alors nous échangeâmes les plus tristes
adieux , et je partis , abandonnant tout ce que j'ai-
mais.
» Le tumulte des camps , les dangers, les fati-
gues de la vie militaire ne purent me distraire de
ma douleur : j'assistai à des batailles, je souffris ,
je fus blessé ; mais je pensais toujours à ma chau-
mière , à ceux que j'y avais laissés , et à celle qui
remplissait mon coeur.
» De temps en temps je recevais une lettre de
ma bien-aimée , qui, par un miracle de volonté,
avait, en peu de jours, appris à écrire. J'allais me
cacher au loin pour l'arroser de mes larmes. Bien-
tôt de longs mois s'écoulèrent sans qu'il me vînt
aucune nouvelle de ceux que j'aimais tant. J'écrivis
lettre sur lettre , et jamais il ne m'arrivait un seul
mot de réponse. Alors ma tête se troubla, une ter-
reur folle s'empara de moi, j'oubliai mes devoirs
de soldat, l'honneur peut-être, et je m'enfuis à
travers les lieux les plus solitaires , me dirigeant
toujours avec une ardeur vertigineuse vers les hautes
montagnes de mon pays. Oh! combien je souffris
pendant les jours de cette course désespérée ! que
de transes ! que d'alertes ! que d'atteintes cruelles
— 29 —
de faim , de soif et de fatigue! Mais qu'étaient ces
souffrances, en comparaison de la douleur qui dé-
chirait mon âme ?
» Enfin , un soir , après m'être caché pendant
tout le jour dans notre vieille forêt, j'arrivai exté-
nué , défaillant, sur le seuil de notre chaumière :
un aboiement joyeux m'accueillit : mon chien fidèle
me léchait les mains, et aussitôt des sanglots dé-
chirants , des larmes de joie vinrent me ranimer :
mon père, ma mère me serraient dans leurs bras ,
et me prodiguaient avec amour et terreur les plus
tendres caresses. — Où est-elle? m'écriai-je, et je
ne pus prononcer son nom. Un cri d'effroi et de
désespoir me répondit : — Sois fort, mon fils ! me
dit mon père, en me serrant énergiquement la
main, et sa voix s'éteignit dans les larmes. — Elle
est morte! m'écriai-je avec désespoir; oh! con-
duisez-moi près d'elle ; je veux embrasser sa tombe.
Ma voix était impérative ; ma triste résolution in-
flexible. Nous partîmes tous les trois, moi chance-
lant , brisé, eux me soutenant de leurs bras trem-
blants , et me couvrant de leurs baisers et de leurs
larmes.
» Dans un coin obscur de notre vieux cimetière,
une petite croix de bois s'élevait sur une tombe où
l'herbe avait déjà poussé; une couronne de fleurs
blanches y avait été depuis peu pieusement dé-
posée. — Elle est là ! me dit mon père d'une voix
tremblante ; et il tomba à genoux auprès de ma
mère, qui me pressait sur son sein en poussant des
— 30 —
sanglots. Mon coeur allait éclater : des pleurs jail-
lirent enfin de mes yeux; je me jetai sur cette
tombe chérie , et j'appelai ma fiancée des noms les
plus tendres , lui répétant mes douces promesses
d'autrefois, et jurant de ne pas lui survivre. On
m'arracha de ce triste lieu, et nous reprîmes en
silence le chemin de notre chaumière.
» La nuit était obscure ; pas une étoile ne bril-
lait au ciel, et de lourdes rafales de vent faisaient
mugir au loin la forêt. Je m'arrêtai dans une clai-
rière, et, prenant doucement les mains de mon père :
— Oh ! dites-moi ! m'écriai-je en pleurant, comment
est-elle morte ? A-t-elle prononcé mon nom ? Mon
souvenir a-t-il consolé sa dernière heure ? A cette
triste demande mon père tressaillit et trembla ; ses
mains, que je tenais entre les miennes, devinrent
glacées. — Fils chéri ! me répondit-il, ne m'inter-
roge pas ; oh ! pourquoi es - tu venu ? pourquoi
veux-tu savoir l'horrible histoire de notre mal-
heur? Oh! ne frémis pas; elle te fut toujours
fidèle, et c'est pour te conserver son coeur qu'elle
n'est plus. — Oh! père! parlez... parlez... je suis
fort à présent, puisque je sais qu'elle m'aimait
toujours. — Il le faut, dit-il alors d'un ton lugubre.
Ecoute donc, mon fils ; et toi, femme, presse encore
sur ton sein notre pauvre enfant, pendant que je
vais lui déchirer le coeur. Il se tut un instant; puis,
d'une voix basse et effarée, il continua ainsi :
« Ta fiancée , mon fils, était belle et sage ; elle
était la fleur de la forêt, l'honneur du pays ; cha-
— 31 -
cun enviait ton bonheur. Nous l'aimions plus
qu'une fille, nous l'aimions comme le coeur de
notre enfant, comme la joie future de nos vieux
ans. Aussi, comme elle était heureuse, quand le
dimanche, au sortir de l'église, nous l'amenions
entre nous deux jusque dans notre chaumière, où
nous passions tous les trois la journée à parler de
toi, de notre heureux avenir, de nos rêves de bon-
heur , qui, hélas ! ne devaient pas se réaliser !
» Un jour, un tumulte inusité agita notre forêt :
un jeune châtelain du pays, de retour de lointains
voyages, donnait à ses amis le plaisir d'une chasse
princière ; nos vieux halliers furent battus, et la
contrée retentit pendant toute la journée du bruit
du cor, des cris des chiens et de chants joyeux.
Sur le soir , en s'en retournant, la bande de chas-
seurs rencontra, sur la lisière du bois ta pauvre
fiancée, qui ramenait au logis son aïeul chancelant.
Un cri d'admiration s'échappa de toutes les bou-
ches , devant tant de beauté et tant de grâce, et
chacun lui fit, en passant, un compliment flatteur ;
mais celui qui parut le plus enthousiasmé à sa vue
fut le jeune châtelain, qui lui dit, d'un air imper-
tinent et vainqueur, combien il la trouvait belle ,
et que certainement il la reverrait, puisqu'il allait
habiter le pays. Il la revit, hélas ! et il commença
dès lors une poursuite furieuse , aussi lâche qu'in-
fâme. Ta fiancée fuyait, pleurait avec nous, et
réclamait notre protection impuissante; et lui, tou-
jours plus acharné, découvrait sa retraite , lui ten-
— 32 —
dait des embûches et se livrait à des actes insensés :
son fol amour avait, égaré sa raison. Un soir, aux
abords de la forêt, rendu furieux par la résistance
vertueuse de la jeune fille , il lui plongea son cou-
teau de chasse dans le coeur! — Son nom!... son
nom!... m'écriai-je; et à peine l'eus-je appris,
qu'emporté par une nouvelle force, la soif de la
vengeance , j'échappai aux étreintes de mon père
et de ma mère : je dévorai l'espace, et, ne pouvant
atteindre mon infâme ennemi que la loi avait déjà
frappé, j'allai jeter dans son château maudit une
torche allumée ; et, caché dans un profond ravin ,
je jouis avec une joie féroce du spectacle lugubre
de ma vengeance : tout fut anéanti, et le vieux
baron de Z*** périt dans les flammes. J'étais plus
que vengé. »
Depuis quelques instants, une pâleur livide cou-
vrait le visage du Marquis ; un tremblement ner-
veux agitait tous ses membres ; une sueur froide
découlait de son front ; enfin, un cri rauque et
strident s'échappa de sa poitrine. — Malédiction !
malédiction! s'écria-t-il. Tues l'assassin de mon
père!
A cette exclamation Jeannot avait bondi con-
vulsivement : ses muscles s'étaient contractés ;
ses yeux, injectés de sang, roulaient dans leurs
orbites ; il put enfin s'écrier à son tour : — Haine
et mort sur toi! tu es le baron de Z***, le bourreau
de Geneviève!...
Alors , comme deux bêtes sauvages qui viennent
— 33-
de rompre leurs chaînes, les deux forçats se préci-
pitèrent l'un sur l'autre en poussant des hurle-
ments de rage : de leurs bras chargés de fers, ils
s'étreignirent avec fureur, et commencèrent une
lutte désespérée, implacable ; on entendait le cra-
quement de leurs os, le sifflement aigu de leurs
poitrines et le déchirement de leurs chairs. Des
flots d'un sang noir jaillissaient de leurs membres
lacérés, et de leurs bouches écumantes sortaient,
avec des blasphèmes et d'horribles imprécations,
une bave impure et livide.
Au bruit lugubre de ce combat sinistre, leurs
compagnons de fers étaient accourus, ivres d'une
joie féroce : ils les entouraient en poussant de fré-
nétiques exclamations , et battaient des mains à ce
spectacle sanglant.
Les gardes-chiourmes accoururent aussi, et de
toute la force de leurs bras robustes et impitoyables
ils frappaient avec leur bâton ferré sur ce groupe
hideux, enlacé dans un embrassement mortel.
C'était en vain , et leurs coups, au contraire, sem-
blaient ranimer cette lutte funèbre.
Enfin, après un effort suprême et désespéré,
leurs bras se détendirent, et les deux forçats, dé-
chirés , hideux, inanimés , restèrent étendus dans
une boue livide de chairs broyées et de sang :
un râle rauque, saccadé et menaçant annonçait
seul que la haine et la vie n'avaient pas encore
quitté leurs corps meurtris et leurs âmes impla-
cables !
- 34 —
Le lendemain , une fosse commune reçut les dé-
bris broyés et infects des cadavres de Jeannot et
du Marquis.
NAMOUNA.
Rien n'est plus triste, après la mort d'un vieil-
lard , resté seul en ce bas monde, que la vente
publique qui la suit ordinairement ; ce froid étalage
des objets les plus intimes, des papiers les plus
secrets, me navre le coeur, et quand je vois la
main distraite du commissaire-priseur agiter, re-
tourner sans respect des meubles préférés , des
portraits chéris ; quand j'entends son organe criard
et moqueur, lancer au public égayé de malignes
allusions, de cyniques plaisanteries, d'inconve-
nants appels, il me semble que la voix du défunt
sort indignée du fond de sa tombe, et crie au pro-
fanateur : « Misérable! tu souilles le berceau de
mon enfant, l'image vénérée de ma mère, les vête-
ments sacrés de celle que j'aimais! les pieux et
chers souvenirs de tous les êtres dont l'amour avait
rempli mon existence ! »
Et cependant, je suis assidûment ces ventes im-
pies : une ardeur singulière, des espérances
— 36 —
fiévreuses m'entraînent,vers ces bazars de la mort,
et j'en rapporte en frémissant quelque objet
mystérieux , qui flatte mon amour propre de
collectionneur , quelques papiers poudreux, qui
intriguent ma curiosité d'antiquaire ou de chroni-
queur.
J'assistais un jour à une de ces lugubres enchè-
res ; elle avait lieu à la suite du décès d'un vieux
docteur , mort sans parents, et qui avait laissé aux
pauvres qu'il soignait depuis longtemps avec le dé-
vouement le plus désintéressé, la totalité de son
modeste héritage. Trouvant que ce n'était pas en-
core assez, on fit vendre publiquement jusqu'à sa
dernière dépouille.
Dans cette vente, toute composée d'ouvrages
savants et d'instruments médicaux, rien ne pouvait
intéresser mes goûts ; mais, afin de ne pas revenir
les mains vides, j'acquis, pour quelques centimes,
une liasse de vieilles brochures, qu'en arrivant
chez moi, je dépliai avec indifférence. Tout à coup
du milieu d'elles, s'échappa un petit cahier cou-
vert d'un parchemin jauni, sur lequel étaient écrits
ces mots : Mes souvenirs. Je le dépliai vivement, et
aux premières lignes que je lus , ma curiosité fut
excitée au dernier degré. Voici quelques fragments
de ce qu'il contenait :
« Quand le voyageur épuisé, haletant, est arrivé
au bout de sa course , il s'arrête au sommet d'une
haute montagne, et de là, jetant les yeux sur les
contrées qu'il a parcourues , sur les mers qu'il a
-37 —
franchies, il repasse dans sa mémoire les aven-
tares de son voyage, et' repose ses regards fati-
gués sur les déserts , les oasis , les plaines ver-
doyantes, les lieux sauvages où il planta sa tente.
Alors sa tête s'exalte., son coeur s'attendrit, son
esprit tressaille ; il rêve., il s'émeut ; des larmes
montent à ses yeux, quelques rares sourires
agitent ses lèvres, et il soupire au souvenir des
douleurs et des joies qu'il trouva semées sur sa
route.
» Je suis ce voyageur, et déjà parvenu aux
limites de ma longue carrière, je m'arrête, et je
veux aussi jeter un dernier regard sur les peines
et sur les bonheurs de mon existence. Comme il
est lointain et Sombre, l'horizon de mon départ!
Comme il est profond, dur et stérile, le sillon que
j'ai tracé ! Comme il est triste et solitaire, le terme
où je me suis arrêté ! Comme il est vide et désolé,
le coeur qui me servit de boussole dans ce long
voyage ! Quelles sont rares et à jamais perdues, les
quelques joies qui parfois éclairèrent ma route !
» Pour qui vais-je fixer ces souvenirs? Je n'ai
ni parents ni amis : le seul coeur qui m'aima est
glacé par l'éternelle mort ; et cependant j'éprouve
une amère douceur à me rappeler mon triste passé ;
j'aime à me redire à moi-même les plaisirs et les
peines de mon existence si agitée ; et maintenant
que tout est fini pour moi : espoir, déception,
amour et larmes, je ressens une étrange satisfac-
tion à me souvenir ce que je fus, à songer à ce
— 38 —
que j'aurais pu être , et à retrouver, épars tout le
long de ma route, les débris déjà refroidis de mes
illusions et de mes douleurs.
» Je ne sais où reposa mon premier berceau.
Sans doute, il dut être abrité sur les genoux d'une
mère opulente et tendre, puisqu'il était couvert de
rubans et de riches étoffes, quand il fut déposé à
la porte d'un hospice, avec ces mots touchants,
qu'avait tracés la main d'une mourante : « Pauvre
enfant! que Dieu, auquel je te laisse , te serve de
mère , et ne te fasse jamais expier la faute de celle
qui eût consacré toute sa vie à t'aimer et à réparer
le moment d'égarement auquel tu dois l'exis-
tence! »
" Quelques pièces d'or, une longue tresse de che-
veux noirs, un bijou qui ne m'a jamais quitté, un
seul nom, Marie, accompagnaient ces tristes etten-
dres mots, et le mystère le plus profond enveloppa
la vie , la mort, et le secret de celle qui m'avait
donné le jour. Mais mon coeur, quand il commença
à battre, pensa toujours à elle ; ma langue, quand
elle bégaya ses premiers sons, répéta son nom
chéri, et sans cesse, avec une sainte et douce émo-
tion, pendant toute ma longue existence, sont ve-
nus de mon coeur à ma bouche, ces mots que je
répétais comme une prière : « Pauvre maman
Marie ! » et alors mon imagination attendrie don-
nait un corps, une image à celle que je n'avais ja-
mais connue. Je me la figurais belle et mélancoli-
que, tendre, caressante et résignée, et mon rêve
— 39 —
ne finissait jamais sans que ce fantôme aimé et
charmant ne s'abaissât vers moi et ne déposât sur
mon front un de ces doux baisers maternels que je
n'avais jamais reçus. A cette émotion illusoire , je
me réveillais attendri, et, retombant dans ma triste
réalité, je répétais plus amèrement encore :
« Pauvre maman Marie !... Pauvre maman Ma-
rie !! »
» Mon enfance se passa calme et innocente, au
milieu des soins affectueux, presque maternels, que
la charité chrétienne donne aux enfants abandon-
nés. Le petit trésor trouvé dans mon berceau, était
doublé par les soins de ceux qui m'avaient recueilli.
Il servit à payer mon éducation dans un froid col-
lège. N'ayant rien à aimer ici-bas, j'aimai l'étude,
et quand la période de mes cours fut finie, quand
mon temps de classe, qui ne fut jamais égayé par
une visite amie, par une caresse affectueuse, se
trouva terminé, je songeai à prendre une carrière :
il me la fallait pleine d'occasions d'affection et de
dévouement ; mon coeur débordait d'ardeur inoc-
cupée, de tendresses stériles. D'autres choisirent de
brillants théâtres ; ils volèrent aux armes; ils mon-
tèrent aux honneurs : moi j'avais besoin d'aimer et
de me dévouer. Je me fis médecin. Je savais que
dans cette rude carrière , j'aurais des malheureux
à secourir, des affligés à consoler, et j'espérais qu'en
retour dénies soins charitables, je trouverais peut-
être la reconnaissance, l'amour, un coeur enfin
qui remplît le vide du mien.
— 40 —
" Mais je n'avais pas un lieu que je pusse ap-
peller ma patrie, pas un Français qui me nommât
son voisin ou son frère , pas une famille qui me
tendît les bras. Je choisis l'armée , cette grande
famille , où là gloire fait tant de frères, ou l'hon-
neur et le dévouement unissent indissolublement
tant de coeurs. Je devins chirurgien militaire, et
je partis pour cette glorieuse terre d'Afrique, sur
laquelle le sang journellement versé me promet-
tait des souffrances à soulager, des malheureux à
arracher peut-être à la mort
» Blidah! voluptueuse Blidah!... ville enchan-
tée, aux horizons riants , au ciel d'azur, aux féeri-
ques jardins ! que ton air est doux et pur! que tes
fleurs sont embaumées ! que tes fruits sont savou-
reux! Mais combien tous tes charmes sont pour moi
enivrants et plus chers; car c'est sous tes orangers, à
l'abri de tes lauriers-roses et de tes palmiers, sur le
bord de tes eaux, dans le voile de tes nuits mysté-
rieuses, que j'ai respiré pour la première fois le
parfum de cette fleur si suave et si belle : l'amour...
» Oui, l'amour est une fleur aux couleurs sé-
duisantes , aux enivrantes senteurs, bien souvent,
hélas ! cueillie sur une tige languissante et qui va
mourir
— 41 —
» Que Namouna était belle ! Comme à sa vue le
coeur tressaillait d'admiration et d'amour ! Sa taille
avait la souplesse du palmier, ses yeux la langueur
de ceux de la gazelle, ses cheveux la couleur brune
de la nuit, ses dents la blancheur des perles, et ses
lèvres le vermeil du corail ; sa voix était douce
comme le roucoulement de la colombe, pure et ca-
ressante comme le murmure de la source; et quand
ses pieds d'enfants, perdus dans ses riches babou-
ches , glissaient nonchalamment, sur le sable des
jardins, elle semblait tracer après elle un sillon
. empreigne de poésie et d'amour.
» Un soir je l'aperçus suivie d'une vieille duè-
gne, sortant, rougissante et parfumée, des bains
mjrstérieux consacrés aux femmes. Quoique une
gaze légère voilât à moitié ses traits, je devinai
leur pureté et leur fraîcheur. Ses yeux de feu me
fixèrent un instant, et soudain leur expression
brûlante se changea en un long regard de tendresse
et de pitié. Sans doute, mon regard timide et mé-
lancolique , et la tristesse habituelle répandue sur
mes traits touchèrent son coeur ; ses yeux me sui-
virent longtemps , caressants et sympathiques,
comme voulant adoucir et guérir mes blessures
qu'elle semblait deviner. Un bien-être encore in-
connu envahit mon âme ; un voile sombre tomba
de mes yeux ; un prisme nouveau rendit aussitôt,
autour de moi, tout plus beau et plus riant. La na-
ture me parut plus merveilleuse, le soleil plus ra-
dieux, l'air plus embaumé, les hommes me sem-
— 42 —
blèrent meilleurs, et je crus entendre dans mon
coeur un oiseau céleste gazouiller un chant inconnu
et enchanteur. La vision avait disparu , mais le
dernier regard de Namouna avait été si doux et si
tendre, que je me sentis aussitôt envahi par une
joie ardente et étrange dont je n'avais encore
jamais connu l'enivrante volupté.
» Namouna , la douce Namouna , était la fille
d'un cheik puissant, qui s'était soumis à nous;
depuis longtemps elle était promise en mariage à
un jeune chef encore rebelle, qu'elle n'avait jamais
vu, et dont elle ne connaissait que les richesses
et la férocité .......
» Namouna m'aima, et son coeur tendre et naïf
m'ouvrit le paradis de l'amour vers lequel mon
pauvre coeur déshérité soupirait si ardemment.
Qu'ils furent doux et enchanteurs, ces jours heureux
où nos coeurs unirent leurs premières flammes,
confondirent leurs jeunes ardeurs ! Quels char-
mants mystères de tendresse nous nous révélâmes
l'un à l'autre ! quels palpitants secrets nos bouches
tremblantes murmurèrent! quels serments sacrés
nous échangions, et dans quelle ivresse délicieuse
nous restions plongés après ces scènes palpitantes
d'un amour presque enfantin ! Namouna frémis-
sante s'exaltait âmes protestations chevaleresques;
sa belle âme comprenait l'amour, l'amour avec le
dévouement: et moi, ému, fier, tremblant j'écoutais
— 43 -
les accents passionnés de ce coeur généreux, les
élans de cette âme aimante, et j'embrassais ses
mains, ses bras, dont elle m'enlaçait avec une lan-
guissante ardeur.
» Qu'elles étaient enchantées, les nuits que nous
passions ensemble, sous les sombres orangers de
son jardin , pendant que sa duègne fidèle veillait
sur nous avec une vigilance et un courage prêts à
tout braver I
» Un soir, l'air était tiède et embaumé , les
étoiles brillantes et pures semblaient sourire à no-
tre bonheur. Namouna, languissamment étendue
à mes pieds, me répétait, dans son brûlant lan-
gage, ses doux serments, ses tendres rêves, et quel-
que vieille légende de son pays , chantant les ro-
manesques aventures d'un chrétien et d'un infidèle;
et moi, palpitant d'amour, je versais dans son âme
tous les trésors de tendresse qui débordaient de la
mienne. Soudain un bruit strident, un cri rauque,
une plainte étouffée retentirent et se mêlèrent avec
la rapidité d'un sinistre éclair. Je vis étinceller,
dans l'obscurité, la flamme d'un glaive; et avant
que j'eusse pu m'élancer et couvrir de mon corps
ma bien-aimée, je sentis le tranchant d'une épée
me percer la poitrine. Un cri de joie sauvage ré-
pondit au bruit de ma chute; mais, en tombant,
j'entendis encore une plainte faible et douloureuse,
à laquelle se joignit un autre cri de triomphe et
de rage; puis les pas précipités et déjà lointains
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d'un rapide coursier. Une nuit épaisse m'enveloppa,
mon coeur, sans doute, cessa de battre, puisque je
ne vis, je n'entendis plus rien : pas même l'image
chérie de Namouna et sa voix bien-aimée...
» Je ne sais combien de temps je restai ainsi,
mais quand je repris mes sens, la lune brillait mol-
lement à travers les orangers. Je sentis aussitôt en
moi une douleur froide et acérée ; cependant mon
énergie se réveillait, mon coeur recommençait à
battre, je murmurai le nom de Namouna! Elle
était à quelques pas de moi, la tête renversée, les
cheveux épars, la poitrine nue et sanglante, immo-
bile, glacée ; à ses pieds était venu expirer la fidèle
duègne, et son bras étendu et menaçant semblait
encore indiquer par où avait fui le meurtrier.
» Je me traînai défaillant auprès de Namouna,
et collant mes lèvres tremblantes sur ses lèvres
glacées, je la pressai doucement contre mon coeur,
je l'appelai des noms les plus tandres; et comme
elle restait insensible et froide sous mes caresses,
je lui adressai des reproches insensés , des appels
désespérés. Tout à coup, un souffle imperceptible,
un léger mouvement effleurèrent mes lèvres palpi-
tantes, ma main crut sentir un frisson, mon oreille
saisit un soupir ; était-ce le dernier? était-ce le re-
tour à la vie? Eperdu, haletant, j'oubliai et mon
sang qui coulait, et ma blessure qui brûlait ;
j'éprouvai, dans tout mon être , l'ardeur et l'éner-
gie d'une force surnaturelle, et pressant dans mes
bras le corps inanimé de Namouna, je l'arrosais de
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mes larmes, je le réchauffais de mes baisers. 0
bonheur 1 ô prodige ! elle vivait encore. Son coeur
battait faiblement; de sa poitrine s'exhalaient de
légers soupirs : elle vivait ! Oh! alors, avec une vi-
gueur fébrile , je l'enlaçai de mes bras ensanglan-
tés, et comme une mère effarée emporte loin du
péril son enfant tremblant, je m'enfuis vers ma
demeure, chargé de mon précieux fardeau ; là, in-
sensible à ma douleur, je cherchai à ranimer ma
bien-aimée, lui prodiguant mes plus tendres ca-
resses, et les soins les plus efficaces de mon art.
Elle ouvrit enfin les yeux, et ses lèvres tremblan-
tes prononcèrent languissamment ces mots : « Oh !
qu'il m'avait été doux de mourir avec toi! ». . .
» J'avais caché Namouna à tous les yeux. On
croyait qu'à la suite de son crime, son fiancé l'avait
emportée dans les montagnes, et la mort de la
duègne laissait dans un mystère impénétrable la
cause et la suite de ce terrible drame. Personne ne
se doutait de notre amour. Aussi me fut-il facile de
dérober aux regards de tous ceux qui m'entouraient
celle qui était deux fois à moi, puisque je la tenais
d'elle-même et de la mort ; mais la fureur du chef
kabyle pouvait nous retrouver encore; la jalousie
et la soif de la vengeance pouvaient lui faire braver
de nouveau -la vigilance de nos avant-postes :
échapperions-nous une seconde fois à la perfidie de
ses embûches? Je l'avoue, je connus alors la peur,
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et je tremblai pour ce trésor chéri, qu'un miracle
venait de me faire retrouver
» Au bout de quelques jours Namouna, toujours
plus tendre et plus belle, s'était ranimée sur mon
coeur. — Etoile de ma vie, lui dis-je alors, veux-tu
fuir avec moi ? veux-tu venir au loin cacher notre
amour et notre bonheur à tous les yeux ? — Va ,
me répondit-elle, je te suis : ta patrie sera ma pa-
trie, ton Dieu sera mon Dieu : ton coeur n'est-il pas
mon coeur?.
» Sur les bords du golfe de Nice, dans une baie
solitaire, en face de sa patrie, sous un massif em-
baumé d'orangers, de palmiers.et de jasmins, je
bâtis à Namouna un abri mystérieux, et dans cette
retraite ignorée, loin des regards indifférents ou
indiscrets, nous cachâmes notre bonheur ; il dura
pur, céleste, mais quelques jours à peine. . . .
» Après deux années écoulées rapidement comme
■un rêve, Namouna telle qu'une fleur exotique trans-
plantée sous un climat lointain, languit, s'étiola, se
flétrit et tomba. Son dernier soupir s'exhala sous un
de mes baisers, et mon amour, qui l'avait sauvée
du fer de son fiancé, ne put l'arracher au mal im-
pitoyable qui me la ravissait.
» Pendant plusieurs jours je ne voulus pas me sé-
parer de sa dépouille chérie. Enfin quand je vis que
mes caresses ne la réchauffaient plus; que son
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coeur restait froid et immobile contre le mien ; que
sa voix était à jamais éteinte, ses yeux fermés pour
toujours, je la déposai sur un lit de fleurs , sous un
berceau d'orangers, et j'ensevelis avec elle la vie de
mon âme.
» Ma douleur était calme et comme parfumée
-d'une douce amertume. Je passai plusieurs jours,
sur cette chère tombe, en proie à une folie rêveuse
et résignée. Tant que le soleil l'éclairait de ses
rayons, je parlais à Namouna, lui répétant les mots
d'amour qu'elle aimait tant à entendre, effeuillant
les fleurs qu'elle préférait, et lui chantant douce-
ment les refrains mélancoliques de son pays. La
nuit venue, je m'endormais sur le gazon qui la re-
couvrait, et dans des rêves insensés, il me semblait
entendre et sentir le coeur de Namouna battre en-
core contre le mien. Il m'eût été doux de mourir
dans un de ces rêves ; mais je devais vivre, vivre
longtemps encore. Il m'était réservé de souffrir,
mais je ne pouvais plus aimer : mon premier, mon
seul amour s'était éteint sur le coeur glacé de
Namouna
» De longs mois passèrent, et ma douleur, tou-
jours inconsolable, s'était changée en une tendre
mélancolie.. J'errais sans cesse autour de la tombe
de mon amie, et dans le parfum des fleurs qui
croissaient autour d'elle, dans leurs riches couleurs,
dans les gémissements de la brise, dans le chant
mystérieux des oiseaux, il me semblait retrouver la
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beauté, la grâce et la voix mélodieuse de ma douce
Namouna..
» La patrie jeta un cri d'alarme, et mon coeur,
mort à l'amour, tressaillit à l'appel de l'honneur.
Mes vieux camarades allaient traverser les mers; ils
volaient au loin sur l'autre hémisphère pour ven-
ger l'honneur du drapeau de la France. Ne pouvant
mourir de douleur auprès de la tombe de mon
amie, j'allai chercher, au delà des mers, cette mort
si lente à venir et si désirée. Je dis un dernier
adieu au cher mausolée qui renfermait tout ce que
j'avais aimé dans ce monde ; je l'entourai de ces
précautions multipliées et prudentes qui mettent
ici-bas les tombeaux à l'abri des profanations et de
l'oubli, et je partis répétant, à l'ombre de Namouna,
les tendres paroles, les douces promesses des pre-
miers jours de notre amour
» Vingt ans ont passé sur ma tête, depuis le
jour ou je t'ai quittée, tombe chérie de Namouna !
la neige couvre mon front, et de sombres rides,

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