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Lendemains d'amour

De
331 pages

Le vieux petit cahier, à la reliure couverte d’une soie passée, si passée, avec de larges déchirures ! Sur la première des pages pleines d’un griffonnage dont l’encre a jauni, une date : 1782.

Oh ! l’écriture laborieuse à déchiffrer, avec le beau dédain de l’orthographe qui caractérisait le temps, en une ronde grêle de plume d’oie ! Des mots échappent, par moment, et, durant ces périodes d’arrêt, des scrupules viennent de pénétrer dans ces très vieilles choses intimes.

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Paul Ginisty
Lendemains d'amour
EN GUISE DE PRÉFACE
L’AUBERGE DES AMANTS
Sur l’emplacement de l’auberge de Venise où Candide rencontra naguère les rois détrônés, s’éleva, avec le temps, un family-house. Mais une fatalité pesait sur cette maison, qui ne devait décidément abriter que des exilés et des parias. Candide y avait vu des souverains dépossédés de leurs États ; c’étaien t, maintenant, d’anciens amants, dépossédés de l’amour, qui s’étaient réunis sous le toit de la pension tenue par mistress Merry Hodge, laquelle, sans beaux restes, était une grosse dame, supportant mal le corset et généralement vêtue d’un peignoir de coule ur voyante où s’engloutissaient ses formes opulentes. C’était par un grisant après-midi de printemps, apr ès le déjeuner ; les convives s’étaient attardés à causer sur la terrasse délabrée qui dominait le canal. Ils évoquaient leurs souvenirs. La maîtresse de la maison parla la première, et elle dit : — Je n’avais pas rêvé cette fin de carrière. J’ai eu, jadis, d’heureux jours. J’étais une cantatrice célèbre, adulée, adorée. On était à mes pieds, on prévenait mes volontés tyranniques, je régnais véritablement sur les foules enthousiastes. J’ai épuisé toutes les joies du pouvoir de la Femme... Elle avisa sur la table le flacon de marasquin et s ’en versa un verre, qu’elle but d’un trait, en personne habituée aux conversations intimes avec une bouteille. Elle reprit :  — J’aurais dû demeurer libre, au milieu de mes sou pirants, sans cesse renouvelés, auxquels il suffisait d’accorder bien peu de moi po ur qu’ils fussent heureux et réconnaissants. Mon cœur se laissa prendre. Un tout jeune lord, qui était infiniment séduisant, m’enleva, m’arracha au théâtre et me con duisit en Italie, terre classique des réfugiés de l’amour. Ce fut une grande sottise. Apr ès deux ans d’une existence fastueuse, le lord fut menacé d’être déshérité par sa famille et rentra en Angleterre. C’est, aujourd’hui, un des pairs les plus graves du royaume. Il m’avait laissé une fortune. Un bel aventurier (car j’avais maintenant accoutumé d’avoir des faiblesses de cœur) se chargea de la dévorer. Je voulus rentrer au théâtre ; ma voix s’était altérée, on m’avait oubliée. Je connus les revers, tout en ne me pouvant plus passe r d’erreurs sentimentales. Du naufrage, je sauvai juste de quoi acheter cet hôtel , où je ne vous fais pas faire bonne chère, mais vous la payez fort irrégulièrement. L’a mour ne m’a menée qu’à la dégradation. Vanité de l’amour ! Un petit homme chauve, aux traits fatigués, qui, par une vieille habitude, frôlait de son pied le pied de mistress Hodge, dit à son tour :  — J’ai près de soixante ans. Après avoir occupé de grandes situations dans mon pays, je ne vis plus que de ressources chimériques : je vends aux gens naïfs les prétendus songes que j’ai eus, et qui doivent les faire gagner à la loterie. Je me méprise fort ; je ne suis plus qu’une loque humaine. C’est l’amour qui m’a conduit à cette abjection. J’ai aimé toutes les femmes, ardemment, follement. Elles m’ont trompé, ruiné, déshonoré. Je n’ai pas un souvenir qui aille sans dépit, sans honte ou sans remords. J’ai payé cher le droit d’être, aujourd’hui, philosophe : je l’ai payé de ma considération, de ma santé, de ce qui me restait d’honnêteté. Naguère, pour un caprice de femme, j’ai vendu des secrets d’Etat, et, n’étant plus digne d’avoir une patrie, je me suis exilé en Italie, terre
classique des réfugiés de l’amour, où j’ai continué tant que j’ai pu mon existence avide de sensations neuves et toujours décevantes. Tout est ruines autour de moi. L’amour ne m’a fait faire que du mal. Vanité de l’amour ! Une femme, qui avait été belle, et qui ne prenait p lus la peine de dissimuler les fils d’argent qui se mêlaient à une chevelure encore opulente, dit ensuite : — Je vivais tranquille ; j’avais un mari et des enfants. Un vertige s’empara de moi ; je cédai subitement à un homme que je connaissais peu, parce qu’il me dit un jour, à l’oreille, des paroles troublantes que je n’avais jamais entendues. Je quittai pour lui mon foyer et les miens (j’ignore ce qu’ils sont devenus ) et il m’emmena en Italie, terre classique des réfugiés de l’amour. Je connus les humiliations de la chute, la vie errante, la lassitude des lacs agaçants de sérénité et des s ites fameux qui ont trop souvent entendu les mêmes aveux et les mêmes regrets. Mon s éducteur avait été charmant ; il devint maussade ; il ne tarda à comprendre qu’il av ait embarrassé sa vie, il eut la nostalgie de ses ambitions et de son activité. Ce furent, entre nous, d’affreuses scènes, où nous nous jetions à la face la responsabilité de notre irréparable équipée. Il finit par s’enfuir, et, dégoûté de solitude à deux, alla retrouver la mêlée, l’aventure, le tumulte des grandes villes. Je demeurai accablée, n’osant’ implorer le pardon de ceux qui m’avaient donné la seule affection véritable, désenchantée, éperdue de mon isolement. Je traînai d’éternelles journées vides, vieillissant prématurément dans un implacable ennui, et je finis par échouer ici, où je ne pense plus, où j’attends la délivrance... J’ai fait le bilan de ma destinée : pour une existence brisée, je n’ai pas eu un mois entier de divines fièvres, de délires et d’extases. Et quel châtiment ! Celui qui m’a réduite à cet état misérable ne songe évidemment plus à moi, et, pour moi, tout s’est écroulé ! Vanité, vanité de l’amour ! Le quatrième convive, un homme au beau visage ravagé, creusé de rides, dit alors :  — Mon histoire est plus triste encore. Je fus à la fois victime et bourreau. J’abandonnai une vie facile pour suivre en Italie, terre classique des réfugiés de l’amour, une femme qui m’avait affolé. Je lui sacrifiai, car sa possession me semblait seule enviable au monde, ma liberté et mon avenir. Elle e ut d’infernales coquetteries, dont je m’exaspérai ; je souffris par elle tout ce qu’on peut souffrir. Puis ce fut une révolte subite, qui me rendit criminel. Torturé par la jalousie, da ns un moment d’aberration, je dirigeai sur elle mon revolver et je m’en servis après contre moi-même. Elle n’avait été blessée que légèrement ; elle disparut à jamais. Pour moi, la guérison fut lente, et je suis demeuré infirme. Ce sont d’intolérables douleurs physiques qui me rappellent, plus encore que mes remords, la maîtresse à qui j’ai tout donné de moi. Vanité de l’amour ! Une femme qui avait conservé, bien que ses traits s e fussent flétris, quelque dignité d’allures, parla aussi, avec un peu d’effort, cependant : — Je suis née princesse royale. On m’avait mariée, presque enfant encore, à l’héritier d’un grand-duché. Bien qu’il dût conduire un jour l es destinées d’un peuple, mon mari était une misérable brute. Je m’ennuyais mortelleme nt. J’aimai un bel officier qu’on m’avait imprudemment donné comme chevalier d’honneu r. Ce fut un grand scandale. Mais une Altesse ne doit pas être coupable. Tandis que mon pauvre amoureux était enfermé secrètement dans une forteresse, on me fit passer pour folle. J’ai vécu de longues années dans une maison de santé, qui était une manière de prison. Au dernier changement de règne, le souverain me fit grâce et m ’autorisa à aller finir mes jours en Italie, terre classique des meurtris de l’amour, so us un nom d’emprunt. Après une telle période de captivité et de privations, j’eus la fai blesse de consisidérer mon intendant comme un homme, et le drôle ne songea qu’à me voler . Bien que sortie d’un sang illustre, je n’ai pas toujours de quoi payer exactement ma pension. Vanité de l’amour ! Ces confidences faites, les hôtes de la maison, n’a yant nulle occupation qui les
sollicitât dans le vide de leurs lentes journées, d emeuraient sur la terrasse, se passant tour à tour le flacon de liqueur, qui s’épuisait. I ls se taisaient maintenant, méditant sur leurs aventures, chacun n’ayant d’ailleurs pitié que de soi-même. Et voici que, devant la porte de l’hôtel, s’arrêta un jeune couple, cherchant un gîte. Les amoureux, se serrant l’un contre l’autre, avaient a visé l’enseigne et se consultaient, en riant. Était-ce là qu’ils s’arrêteraient pour quelq ue temps, dans leur soif de tendre solitude, qui les avait conduits en cette molle Italie ? La passion mettait sa flamme dans leurs yeux, et ils étaient pleins de désirs. Ils étaient beaux, charmants, heureux ; ils ne pensaient qu’au présent, qui leur était divin. Et ceux qui les contemplaient, et qui venaient de maudire l’amour, furent secoués d’un frisson, jetèrent sur les insouciants amants des regards chargés d’envie. — Si on pouvait recommencer sa vie ! dirent-ils, d’un même élan. Mistress Hodge murmura, dans son double menton : — Je me ferais encore enlever. Le petit vieillard dit : — J’aimerais encore toutes les femmes. La femme, aux cheveux gris dit : — Pour le seul mois de fièvre et de folie que j’ai eu, je risquerais encore ma destinée. L’homme qui avait parlé après elle dit, entre deux tics nerveux qu’il devait à son ancienne blessure :  — Tourments délicieux que rien ne remplace ! Pour posséder une fois la si cruelle adorée, je redeviendrais criminel. Et la princesse soupira : — Je suis tombée bien bas. Mais mon chevalier d’honneur était un. bien bel homme, qui disait galamment des choses très douces, et je ne pouvais faire autrement que de les écouter... Il n’y a de vrai que l’amour, et, pour une heure sincère d’amour, on peut braver toutes les expiations !
I
AUTREFOIS
LES CONFESSIONS DE LA MARQUISE
* * *
I
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Le vieux petit cahier, à la reliure couverte d’une soie passée, si passée, avec de larges déchirures ! Sur la première des pages pleines d’un griffonnage dont l’encre a jauni, une date : 1782. Oh ! l’écriture laborieuse à déchiffrer, avec le be au dédain de l’orthographe qui caractérisait le temps, en une ronde grêle de plume d’oie ! Des mots échappent, par moment, et, durant ces périodes d’arrêt, des scrupu les viennent de pénétrer dans ces très vieilles choses intimes... Mais, bah ! c’est de l’histoire, un peu ! Ce n’était évidemment que pour elle-même que la mar quise de Champlay avait noté ses grands souvenirs, évoqué trois époques de son existence : l’histoire de son mariage, où il y eut du romanesque, sa défense héroïque, plu s tard, contre les assauts d’un soupirant très illustre ; enfin, à l’âge de l’apaisement, quelques traits de son amitié avec une vertueuse princesse qui voulut racheter, par un e volontaire expiation, les fautes du roi son père. Nulle prétention à la tenue du style. Elle se plaisait seulement à se rappeler. Lasse, âgée, veuve, à ce qu’il semble, à certaines tournures de phrases, elle berçait sa calme vieillesse en se contant le conte de sa vie. La première aventure a bien le piquant de son époqu e, sa grâce d’imagination, avec un brin de philosophie. En dépit de certaines lacunes, il est assez aisé d’ en reconstituer la préface. La marquise fut mariée sans qu’on eût consulté ses goû ts. Elle avait au cœur une passion pour un petit chevalier, et elle considéra d’abord comme le pire des malheurs ce mariage qui la séparait, en plein roman innocent, de cet am oureux qui avait fait naître en elle les premiers mouvements du cœur. Le marquis, homme d’expérience, jeune encore toutefois, et séduisant, s’était pris à l’aimer, bien que cette union n’eût été arrangée que pour des convenances de rang et de fortune. Cette jolie petite personne, fière jusqu’à être rebelle, l’intéressait. Après la cérémonie, il l’avait emmenée en ses terre s du Bugey, et, l’entourant de toutes les prévenances, de toutes les attentions de la plus ingénieuse amabilité, il avait vainement cherché à faire sa conquête. A la suite d’une explication très nette, la mutine marquise avait déclaré que mariée par force, elle ne serait jamais que de nom la femme de M. de Champlay, et elle ne lui avait même point dissimulé sa tendresse pour le chevalier, brusquement évincé, à qui elle avait juré de garder la plus belle fidélité. — Serments d’enfants ! dit le marquis. — Non, monsieur, serments éternels ! — Hélas ! madame, qu’est-il donc d’éternel en ce m onde ?... Soit, d’ailleurs, il n’entre point dans mon dessein de vous contrarier. J’attendrai, du temps et des circonstances, la faveur de vous inspirer quelque estime. Au demeuran t, vous souffrirez que je ne me néglige en rien dans l’espérance de vous donner bonne opinion de moi. Et, alors, une grande quinzaine de jours de soins p lus discrets, mais plus délicats aussi, d’égards plus recherchés, de galanterie plus enveloppante. Le marquis, qui s’était d’abord montré. un peu piqué, sans que sa courtoisi e trahît beaucoup, du reste, son
ennui, était maintenant d’humeur souriante. Claire de Champlay avait bien dû finir par convenir qu’il serait le plus charmant des amis, s’il n’était pas son époux. Ici, je laisse la parole à la marquise : « Je me souviendrai toujours de cette journée et de cette nuit qui décidèrent de mon sort... Il était, j’en ai la mémoire, trois heures de l’après-midi, lorsque le laquais Bourbonnais, me trouvant seule à parfiler, avec mélancolie, s’approcha de moi et toussa pour attirer mon attention. Puis il sortit un billet de la poche de son habit, le glissa avec précaution dans ma corbeille, et sortit. Je fus très surprise. Je faillis bientôt pousser un cri de joie, et il me fallut toute mon application pour le réprimer, car le marquis pouvait être dans une pièce voisine... C’était une lettre de mon chevalier ! Je fus si délicieusement émue que je demeurai quelques instants avant d’oser la lire, me bornant à la couvrir de baisers. Enfin, j’en rompis le cachet tous les mots de cette lettre me parurent les plus doux du monde : « J’ai enfin découvert, ma chère petite maîtresse, le lieu où vous êtes retenue. Si de puissantes raisons ne m’arrêtaient, je vous aurais déjà arrachée des bras de mon rival, mais j’espère y réussir sans employer la violence. Je travaille à vous rendre à vous-même et à l’amour. En attendant, ne me refusez pas la joie de vous voir. Vous pouvez vous fier au garçon qui vous remettra cette lettre : il est d’intelligence avec moi... Ayez soin de vous coucher de bonne heure et de faire éteindre toutes vos lumières... Dans le silence, nous n’aurons besoin que du flambeau de l’amour pour nous éclairer. » Oh ! qu’il me parut charmant, ce langage de la plus sensible passion ! Mais que les heures, jusqu’au soir, me furent longues, si tremblante que je fusse ! Et que de questions se posaient pour moi ! Comment garderions-nous le m ystère de sa sa visite ? Je savais les accointances lui donnant accès chez moi, mais l e marquis était vigilant !... Evidemment, la démarche du chevalier était osée, ma is ma situation et son amour, qu’avait avivé la séparation, justifiaient son audace. Et moi-même, malgré ma naturelle timidité, je me sentais capable de tout braver pour le recevoir. Elle vint enfin, l’obscurité tant souhaitée ! Je prétextai un malaise, et je me retirai dans ma chambre, après avoir renvoyé mes femmes, dont le s soins, comme on pense, ne laissaient pas de m’agacer furieusement. Je m’étais laissé déshabiller, puisqu’il n’y avait nul moyen de faire autrement et que la prudence l’e xigeait, mais j’avais, aussitôt après, revêtu un léger vêtement de soie et de dentelles, e t m’étais étendue sur mon lit. Huit heures, puis neuf heures et dix heures sonnèrent. E t, attentive au moindre bruit, je ne distinguais rien. Peu à peu, le calme complet s’était fait dans la maison. Cependant, dans une autre aile du château, où se trouvait le cabine t de mon mari, fort curieux de recherches d’histoire, une lumière persistait. Elle me faisait mourir de peur, encore qu’elle ne pût éclairer mon appartement. Enfin elle s’éteignit. La demie de dix heures retentit. Soudain, on frappa à ma porte ; elle s’ouvrit presque dans le même temps, et une voix douce, qui se faisa it très discrète, me dit : « Dormez-vous ? » Si je dormais !... Le chevalier s’approche avec mil le précautions, lentement, et, à tâtons, arrive près de moi qui, à ce moment, me sens défaillir et n’ose plus lui indiquer le chemin qui le sépare encore de ma main. Il sait bien la trouver sans secours. Il dit, retenant son souffle : — Point de paroles ! on pourrait nous entendre. Et il se jette dans mes bras, qui ne savent se refuser, et qui l’étreignent. Je murmure : — Oh ! mon cher chevalier !...  — Chut ! fait-il, la prudence exige le sacrifice d es mots qui exprimeraient noire
bonheur. Et, malgré sa défense, chaque fois que je le veux i nterroger, il me fait taire par un baiser que, bientôt, je lui rends. Il est éloquent, bien que muet, et je deviens moi-même loquace, de la même façon. Il me presse, en arguant , par quelques brèves recommandations, de la hâte où nous sommes. Je me d éfends, mais la peur me paralyse ; et je suis partagée entre l’effroi de ses entreprenants assauts et l’épouvante de trahir sa présence. Il abuse des avantages que lui donnent la jeunesse, l’amour partagé, la nécessité impérieuse du silence, l’ombre épaisse qui règne autour de nous. Dieu ! combien je frissonne et quels transports m’agitent ! Et cependant, à travers tant de difficultés, quand se retrouvera une pareille rencontre ? Mais il a des secrets merveilleux pour apaiser ma frayeur et la honte qui m’envahit... Hélas ! avant que j’aie pu lui opposer une sérieuse résistance, il m’a saisie dans ses bra s, je sens sa bouche contre ma bouche... Il ne peut voir ma rougeur, il entend mes soupirs... Le cruel, il n’en a point pitié, et peut-être m’affligerais-j’e qu’il fût plus cléme nt.., Naguère, il était timide, il ne se hasardait qu’à des caresses hésitantes, que mainten ait le respect. Le voici comme un lion ! Comme la douleur de l’absence l’a changé ! I l est vrai que, malgré notre attachement, nous nous connaissions peu, et que l’imagination était pour beaucoup dans l’idée que nous avions l’un de l’autre... Il devient plus hardi, et si charmant, pourtant ! Je ne me reconnais plus moi-même... Je cède à un vertige, mon cœur éclate dans ma poitrine , mon sang bout !... Je ferme les yeux, je m’abandonne, je ne sais si je rêve, et je tombe bientôt dans une langueur qui, malgré les circonstances périlleuses, se change en sommeil... Tout à coup, je me réveille... Les premières lueurs du jour pénètrent dans la chambre... Je rappelle mes souvenirs, lentement, et je crois m ourir de honte quand ils se précisent. Je tremble, autant de ma propre folie que pour le danger que court mon amant ; je jette, osant à peine le considérer, les yeux vers lui... A mes côtés, le chevalier dort, ou feint de dormir... Grands dieux ! Ce n’est pas le chevalier ! C’est le marquis, le marquis que je vois sourire, qui dégage doucement son bras de mon épaule et approche ses lèvres de mes lèvres. — Hélas ! dit-il, belle cruelle, c’est donc par ruse qu’il vous faut conquérir ! Je m’arrache à son étreinte, vivement : — Monsieur !... Mais il sourit toujours, il est aimable, ses regard s sont pleins de flamme, ils me dominent, ils ont une expression tendre et malicieuse de défi, je soupire à mon tour et je cache ma confusion sur son cœur... Que le marquis fut d’une sage et subtile philosophie ! Je l’adorai depuis cet inoubliable, jour, où il usa si spirituellement de ses droits, e n évitant de paraître les exiger. Pour les seuls remords qu’il m’épargnait, je l’eusse embrassé de bon cœur. J’ai revu le chevalier quelques années plus tard, sans le trouver encore joli homme. Il se souciait d’ailleurs plus alors d’un gros procès qu’il soutenait contre son parent le commandeur que de fleurettes à compter. Je lui ai n arré mon aventure, et comment, à son insu, je lui dus mon bonheur, et nous avons bie n ri de ce plaisant tour. Le marquis était présent. — Prenez garde, monsieur, lui dit-il avec enjouement, vous donnez trop aux femmes le goût du romanesque ! »
II
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