Léonie, ou la Confiance en Dieu, par F. Villars

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Mégard (Rouen). 1866. In-8° , 192 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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BIBLIOTHÈQUE MORALE
DE
LA JEUNESSE
PUBLIÉE
AVEC APPROBATION
LÉ0NIE
ou
LA CONFIANCE EN DIEU
PAR F. VILLÀRS
ROUEN
MÉGARD ET Cie LIBRAIRES-EDITEURS
1866
Les Ouvrages composant la Bibliothèque mo-
rale de la Jeunesse ont été revus et ADMIS
par un Comité d'Ecclésiastiques nommé par SON
ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE
DE ROUEN.
L'Ouvrage ayant pour titre : Léonie , a été lu et
admis.
Le Président du Comité,
Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la
Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux le titre qu'ils
ont choisi pour le donner à cette collection de bons livres.
Ils regardent comme une obligation rigoureuse de ne rien
négliger pour le justifier dans toute sa signification et toute
son étendue.
Aucun livre ne sortira de leurs presses , pour entrer
dans cette collection, qu'il n'ait été au préalable lu et
examiné attentivement, non-seulement par les Éditeurs,
mais encore par les personnes les plus compétentes et les
plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours parti-
culièrement à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant tout,
.qu'est confié le salut de l'Enfance, et, plus que qui que ce
soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du
monde, pourrait offrir quelque danger dans les publica-
tions destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.
Aussi tous les Ouvrages composant la Bibliothèque
morale de la Jennesse sont-ils revus et approuvés
par un Comité d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par
SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE
DE ROUEN. C'est assez dire que les écoles et les familles
chrétiennes trouveront dans notre collection toutes les
garanties désirables, et que nous ferons tout pour justi-
fier et accroître la confiance dont elle est déjà l'objet.
LÉONIE
ou
LA CONFIANCE EN DIEU.
UNE VENTE AUX ENCHÈRES.
— A mettre à prix la pendule, une pendule de petit
salon, avec un socle d'un seul morceau de marbre blanc
et un sujet de bronze.
— Je la connais, dit à son voisin une des personnes
qui remplissaient la salle. C'est le dénicheur d'oiseaux,
un bronze très-bien traité. La pendule est de Lepaute;
Mme Delys l'avait payée trois cents francs.-
Pendant ce court aparté, l'objet en question était en-
touré , admiré ou critiqué par les acheteurs, suivant leur
8 LÉONIE.
désir de le mettre au rabais pour l'obtenir à meilleur
compte, ou selon la portée de leurs connaissances artis-
tiques.
— Cinquante francs la pendule, dit tout à coup le com-
missaire-priseur, à qui un gros monsieur venait de dire
bas quelques mots.
— Cinquante-cinq, fit entendre un des assistants.
— A cinquante-cinq francs la pendule, reprit de sa voix
de basse-taille l'officier public. Personne ne dit mol? A
cinquante-cinq francs....
— Soixante.
— A soixante francs la pendule.... Elle vaut quatre fois
ce prix
— Soixante et dix.
— Soixante et quinze.
— Quatre-vingts.
— Cent francs.
A ce chiffre énoncé par l'un des enchérisseurs, les autres
firent entendre un murmure de découragement et sem-
blèrent se retirer de la lutte.
—■ A cent francs la pendule, reprit le eommissaire-
priseur. A cent francs, continua-t-il en jetant un regard in-
terrogateur autour de lui. Personne ne dit mot? Personne
ne dit plus rien? Une fois.... deux fois.... trois fois....
Adjugé.
Le,gros monsieur emporta triomphalement sa pendule.
Un meuble de salon, en velours grenat, fut ensuite mis
en vente, débattu, et laissé au quart de sa valeur. On passa
à d'autres objets de luxe qui témoignaient de la fortune et
du bon goût de leur ancien propriétaire.
Pendant que la vente s'achevait, diverses conversations
s'établissaient entre ceux qui, n'ayant plus dessein de rien
acheter, restaient néanmoins là par curiosité et comme à
un spectacle où les places sont gratis.
LÉ0NIE. 9
— Par ma foi, dit l'un d'eux, à face débonnaire, com-
merçant en droguerie retiré des affaires, je plains ces
pauvres Delys ! Ils n'ont pas dû être à la noce depuis dix
jours que dure cette vente !
— On ne les voit plus, répondit son interlocuteur,
dont la figure commune indiquait un mélange de bêtise
et d'astuce. Les voisins m'ont dit qu!ils ne sortaient plus.
Ça leur apprendra à porter le nez plus haut que les
autres.
— Voulez-vous dire qu'ils étaient orgueilleux? Je ne
l'ai jamais trouvé. Feu Mme Delys la jeune se servait chez
nous et elle accompagnait quelquefois la domestique,
. quand elle venait aux provisions ; eh bien! elle avait tou-
jours un ton poli et gracieux. Je me rappelle qu'une fois
elle trouva ma petite, qu'on venait d'endimancher pour
la promenade ; elle l'arrêta très-bien pour l'embrasser,
et me dit : ce Vous avez là, monsieur Borayons, une jolie
enfant. Ce sera une belle fille un jour. » Eh ! eh ! ma Lo-
lotte n'a pas fait mentir la prédiction !
— Je ne dis pas pour Mme Delys, mais
— Eh bien! quoi? La vieille, Delys est encore plus
abordable. Celle-là s'est assise plus d'une fois dans mon
magasin, me traitant de pair à compagnon. Elle a connu
de mauvais jours, et elle s'en souvenait,pour être bonne
avec le pauvre 'et bienveillante aux gens. C'est une sainte
femme, allez! et une mère prudente et bien avisée aussi;
et si son fils avait écouté ses conseils, il n'en serait pas où
il en est.
— Je ne dis pas non, mais il n'en est pas moins dur
pour moi de voir mes pauvres économies perdues, et qui
n'ont servi qu'à faire coucher ces gens-là dans la plume
pendant que j'étais sur la paille, et à donner une éduca-
tion de princesse a ses enfants, pendant que je refusais à
ma fille Dorothée les leçons de piano dont elle avait envie.
10 LÉONIE.
— Mais on dit que nous perdrons peu de chose. -
— Bah! bah! ce sont des contes; vous verrez que
nous Saurons pas seulement moitié de nos créances.
Pauvre Dorothée, va! elle n'en a pas dormi de huit
jours que je n'ai pas voulu lui donner un maître !
— Bon ! vous auriez bien trouvé quelques sacs d'écus
cachés quelque part chez vous, si vous aviez voulu....
— Qu'est-ce à dire? interrompit le petit homme d'un
ton à la fois colérique et craintif. Croyez-vous, par hasard,
que j'aie des monts d'or, moi qui vis au jour le jour, et
qui suis obligé de me priver de tout?
— Vous êtes juge de votre conduite. Tant pis pour
vous, si, ayant de l'aisance, vous n'en jouissez pas. C'est
absolument comme si vous ne l'aviez pas. Mais pour en
revenir à la famille Delys, il est bien vrai, par exemple,
que les demoiselles ne sont pas toutes deux méritantes,
comme leur mère et leur grand mère. Mlle Léonie est
une bonne fille ; mais Mlle Caroline, dit-on, est fière et
capricieuse.
— Oui, répondit le petit homme au regard de fouine,
charmé de trouver enfin de l'écho dans son voisin, elle
est glorieuse et malhonnête comme tout! Dorothée lui
fait ses robes; eh bien ! elle n'est jamais contente. Le
dos est trop large.... La ceinture ne me serre pas assez; les
épaules ne tombent pas. Ou bien : On voit les pointes; cousez
cela plus adroitement.... Vous travaillez comme une sotte.
Je vous demande un peu ! ma fille qui, dans sa classe, n'a
jamais eu que des prix de couture !
— Et Mlle Léonie?
— Oh! Mlle Léonie prend les choses comme elles
viennent. Celle-là ne dit rien, l'autre en dit trop.... Mais
suffit! ces jours-ci ont dû rabattre son caquet, et mon-
sieur son père me lèvera peut-être son chapeau, quand il
me rencontrera.
LÉONIE. 11
— S'il ne le faisait pas, c'est qu'il ne vous connaissait
pas; car il n'est pas du tout fier, je vous assure. Si au-
jourd'hui il est forcé de vendre, s'il a ruiné sa famille,
vous savez bien d'où cela provient; il ne faut pas lui en
faire un crime, ce n'est qu'un malheur.
— Oui ! et sa belle maison de campagne qu'il faisait
bâtir avec .les capitaux que, comme des imbéciles, nous
placions chez lui? La pierre n'était pas assez belle, il fal-
lait à monsieur .des marbres qu'il faisait venir de loin.
Est-ce là un malheur?
Quant à ça, vous avez bien un peu raison M. De-
lys a été trop vite. Sa fortune était en bon train , mais
elle n'était pas faite, et il l'a oublié. Il a été imprudent
et léger; mais, à tout prendre, ce n'est pas un mal-
honnête homme. S'il fait perdre à ses créanciers, il livre
tout ce qu'il possède et se ruine tout le premier. Enfin,
j'ai fait comme les autres pour ravoir quelque chose de
ma créance, mais ce n'est pas moi qui aurais attaché le
grelot ! Comme ça doit leur saigner le coeur de voir leur
beau mobilier vendu ainsi pièce à pièce pour un morceau
de pain !
Et la figure de l'honnête épicier exprimait la sympa-
thie qu'il ressentait pour ce malheur. Au contraire, celle
de son voisin témoignait une intime satisfaction. Ses in-
stincts envieux et jaloux étaient apaisés, et il allait de tous
côtés, se frottant les mains et dénigrant les objets au fur et
à mesure qu'on les mettait en vente.
IL
LA FAMILLE BELYS.
M,me Delys la mère, que l'épicier débonnaire appelait
une sainte femme, avait, en effet, quelque droit à celte
dénomination. Aimer et servir Dieu faisaient sa grande
et sa principale affaire ; tout le reste était accessoire. Elle
avait coutume de dire qu'avec Paide de Dieu, rien de ce
qui est bien n'est impossible, et sa vie avait été l'applica-
tion de ces paroles ; car, née dans le luxe et habituée a
toutes les aisances qu'il peut donner, un jour était venu
où elle'avait perdu toute sa fortune, et, à dater de ce jour-
là, elle avait divorcé sans peine avec toutes ses chères
habitudes de bien-être.
Mme Delys était veuve d'un receveur principal des
droits réunis, à Schelestadt. Encore jeune, belle et riche,
lorsqu'il mourut, elle fut plusieurs fois sollicitée de se
remarier ; mais une tendre affection l'avait unie à celui
qui n'était plus ; elle avait foi en leur réunion dans le
. LÉONIE. 13
ciel, et aucun des avantages terrestres qu'on lui offrait
ne pouvait, à ses yeux,, compenser cette espérance cé-
leste. Elle resta donc veuve à trente ans, avec deux fils
et une fille en bas âge.
Résignée à sa perte, M* 8 Delys vécut quelques années
calme et paisible auprès de ses enfants, qu'elle entourait
de toute sa sollicitude maternelle, lorsque deux malheurs
l'atteignirent le même jour : sa fille mourut de la rou-
geole, et le notaire chez lequel toute sa fortune était dé-
posée s'enfuit avec elle en Amérique.
L'enfant venait d'expirer, quand on apprit à Mme Delys
qu'elle était ruinée. Le chagrin du coeur l'empêcha de
sentir cet autre chagrin qui ne s'adressait qu'à sa vie
extérieure. Mais le malheur n'avait pas fini de compter
avec la pauvre femme. Bientôt les symptômes de la ma-
ladie qui avait emporté sa petite Blanche se déclarèrent
chez ses fils. Elle sauva l'aîné; quant au second, il alla
rejoindre sa soeur; et de cinq personnes qu'on avait vues
naguère heureuses et bien portantes, il ne resta plus
qu'une pauvre veuve et un enfant qui, chaque jour,
allaient porter quelques fleurs sur trois tombes.
Néanmoins, Mme Delys était trop sincèrement reli-
gieuse pour ne pas accepter courageusement toutes les
épreuves que lui envoyait la Providence ; et, après les
premiers et véritables moments d'angoisse et de déses-
poir, elle essuya ses yeux et organisa sa vie nouvelle.
Jugeant qu'elle trouverait dans une grande ville plus de
moyens d'éducation pour celui qui était maintenant son
seul enfant, et aussi plus de débouchés pour vendre les
petits ouvrages de femme qu'elle se proposait de faire,
Mme Delys résolut de quitter Schelestadt et d'aller habi-
ter Strasbourg. Il y avait un bon collège où elle pourrait
mettre son fils. Son seul désir, son seul but maintenant
était de faire du jeune Anselme un homme instruit, un
14 LÉONIE.
esprit distingué, un coeur chrétien. Peu lui importerait,
quand elle l'aurait atteint, de mourir et de ne point
laisser d'héritage à l'orphelin. Le meilleur héritage ne
consiste-t-il pas dans une bonne éducation qui rend un
jeune homme apte à toutes les carrières ?
Mme Delys souhaitait que son fils entrât dans la même
administration que son père ; elle supposait avec raison
qu'il aurait là plus de chances de parvenir qu'ailleurs, en
raison des amis qu'y avait M. Delys, et dont la veuve in-
voquerait le patronage. Mais avant l'emploi, il y avait le
surnumérariat ; avant un gain quelconque, une dépense
certaine, et qui dépassait de beaucoup les moyens de
Mm 8 Delys, réduite à une pension de 600 fr. comme
veuve de receveur.
Mais, confiante dans la Providence, pleine de courage,
résolue dans l'action comme prompte dans la pensée, la
veuve vendit sur-le-champ à Schelestadt tout ce qu'elle
possédait en meubles et choses de luxe, et vint à Stras-
bourg, où, moyennant 200 fr., elle trouva, à proximité
du collège, un petit logement composé de deux chambres
seulement et d'une cuisine. Mme Delys préparait elle-
même sa nourriture. Une fois qu'elle eut mis son fils au
collège, il lui resta beaucoup de temps qu'elle employa à
broder. Elle vendait ensuite ces broderies à un marchand
qui demeurait dans son voisinage.
C'est ainsi qu'en mettant à profit tous ses instants, en
économisant sou à sou, et passant souvent une partie de
ses nuits au travail, Mme Delys put fournir aux dépenses
que nécessitait l'éducation du jeune Anselme. Ce dé-
vouement, ces sacrifices, il ne s'en doutait pas — on
réfléchit si peu aux choses d'argent, quand on est
jeune ! — mais la tendresse., qui les dictait, il la voyait,
il la comprenait et la récompensait de la meilleure ma-
nière possible, c'est-à-dire en aimant et respectant sa
LÉONIE. 15
mère de tout son coeur, et en apportant à ses études toute
sa juvénile ardeur.
Tous les ans, et c'était là un beau jour pour Mme De-
lys, un jour dont l'attente préoccupait longtemps d'a-
vance sa pensée, elle se rendait à la distribution des
prix du collège. Là, chaque fois, elle entendait nommer
son fils à plusieurs reprises , et les acclamations des
élèves , d'accord avec le jugement des professeurs , prou-
vaient que leur condisciple était digne de tous les
prix qu'il remportait. Et son heureuse mère, oh ! ce
moment solennel la payait amplement de tous ses sa-
crifices ! Lorsqu'elle rapportait dans son modeste logis
la moisson de couronnes, et lorsqu'elle les suspendait
de chaque côté du buis bénit qui surmontait le chevet de
son lit, elle se trouvait si fière, si glorieuse, qu'elle n'eût
voulu changer son sort contre aucun.
A dix-sept ans, les études d'Anselme étaient terminées.
Il fallait en avoir dix-huit pour subir les examens qui
devaient lui ouvrir les portes delà carrière, administra-
tive. Il fut donc convenu qu'il passerait un an auprès de
sa mère à étudier certaines matières où il avait moins
bien réussi que dans d'autres, et à se perfectionner au
dessin.
Mme Delys était bien heureuse d'avoir son fils tout à
elle ; cependant elle ne songeait pas sans un certain ef-
froi que le surnumérariat de l'année suivante pourrait
envoyer Anselme bien loin d'elle, et que, par conséquent,
ses dépenses seraient plus que doublées. Elle se remit
avec plus (l'ardeur que jamais à ses broderies. Quelque-
fois son fils, qui ne se doutait nullement de la vérité, lui
disait :
— Mais, chère maman, vous êtes terriblement co-
quette ! C'est un véritable trousseau de broderies que vous
faites là. A qui donc est-ce destiné ?
46 LÉONIE.
— Tu es bien curieux, répondait Mm« Delys en riant.
Qui sait? je travaille peut-être au cadeau de noces de ta
fiancée. C'est une surprise que je te ménage. ...
— Apparemment, disait le jeune homme sur le même
ton de plaisanterie.
Il s'en fallait encore de six mois pour que l'année fût
écoulée, lorsque Mme-Delys, fatiguée par le travail forcé
qu'elle s'imposait, tomba malade. D'abord bénigne, sa
maladie ne tarda pas à devenir grave ; une fièvre typhoïde
se déclara, et pendant bieu des jours le pauvre Anselme
craignit pour la vie de sa mère. Il avait pris une garde,
mais il la soignait et la veillait lui-même avec amour et
sollicitude. Ce fut alors qu'il sut tout ce qu'il lui devait
et les privations dé toute, espèce qu'elle s'était imposées
pour lui; car, dans son délire, elle dit ce qu'elle avait
si bien caché jusque-là. Il sut que, quand au dîner elle
refusait tel ou tel mets, ce n'était pas parce qu'elle ne
l'aimait pas, mais bien parce «qu'elle voulait le laisser en
entier à son fils. Il comprit que le vin et la viande lui
étaient donnés , à lui, à discrétion; mais que leur usage
étant coûteux, elle s'en sevrait sous prétexte qu'ils irri-
taient son estomac, qui ne supportait que l'eau. Dans son
délire, la préoccupation constante de cette mère dévouée
était cette année de surnumérariat à laquelle elle voulait
parer en amassant, à l'aide d'un travail forcé, quelques
économies.
A ces révélations inattendues , Anselme, indigné,
attendri, tomba à genoux devant le lit de sa mère.
— Et tu as pu me tromper ainsi ! lui disait-il, comme
si elle eût pu l'entendre. Tu t'es cru le droit de disposer
de la sorte de nos destinées, gardant pour toi tous les
chagrins, toute la fatigue, me laissant tout le plaisir !
Je dissipais quelquefois follement ce que tu amassais
avec tant de peine, et tu ne me disais rien ! Tu ne me
LÉONIE. 17
jugeais pas digne de partager tes labeurs; pour me lais-
ser les joies et l'insouciance de mon âge, tu as fait de moi
un fils ingrat..., peut-être, grand Dieu, un parricide !
Et, à cette pensée que peut-être sa mère mourrait par
suite de ses veilles et de la mauvaise nourriture qu'elle
avait prise, le malheureux Anselme cacha sa tête dans
la, couverture et poussa un si douloureux gémissement,
que la malade, quoiqu'en délire, en fut frappée et se
tut. Elle sembla un peu plus tranquille à dater de ce
moment et se laissa arranger sur son lit par son fils. Il
ramena avec soin la couverture sur ses épaules, puis il
la regarda longtemps ; ses larmes coulaient en contem-
plant ce doux et pâle visage qui lui avait toujours été si
bienveillant. Il se remit à genoux; toute la foi que sa
mère s'était efforcée de lui donner, et qui s'était un peu
effacée au contact de sa vie de collège, lui revenait de-
vant l'irréparable malheur dont il était menacé; mais en
même temps elle lui inspirait une pensée courageuse qui
fit briller son regard d'une joyeuse espérance,
Seigneur, dit-il, rendez-moi ma mère, accordez sa
vie à mes instantes prières ; en récompense de ce bien-
fait, je promets, je jure que je renoncerai à la carrière
qu'elle m'avait trop généreusement tracée, et que je
n'aurai plus qu'un seul but : gagner ma vie, la sienne,
subvenir à ses besoins, dussé-je me mettre ouvrier ou
manoeuvre !»
Après cette prière, Anselme se sentit infiniment plus
tranquille. Il lui semblait que Dieu ne pouvait pas faire
autrement que de l'écouter, et que son sacrifice était
accepté. En effet, depuis ce jour, le nul diminua insen-
siblement de gravité, et la semaine suivante, Mme Delys,
en pleine convalescence, pouvait se lever plusieurs
heures dans la journée et écouter la lecture de livres
attachants que son fils s'était procurés pour la distraire.
2
18 LÉONIE.
Anselme avait un coeur excellent, il avait acquis une
instruction solide; sa physionomie franche et ouverte
prévenait en sa faveur; quelque chose de doux et de
conciliant dans son esprit et dans" ses manières le faisait
généralement aimer. On aurait pu lui reprocher' un peu
de légèreté et d'imprévoyance; sa vive imagination l'en-
traînait souvent dans le pays des chimères, et il se dé-
courageait trop vite quand tout n'allait pas suivant ses
désirs ; mais, au total, c'était un bon et aimable jeune
homme, susceptible de dévouement pour ceux qu'il
aimait. Aussitôt qu'il vit sa mère bien rétablie et pouvant
se passer de ses soins, il lui dit le changement de ses
projets.
En vain, Mme Delys, consternée dé celte résolution,
voulut-elle l'ébranler, elle n'y put réussir et fut forcée de
céder.
— Accomplis donc ton voeu, dit-elle en pleurant et en
embrassant son fils. Dieu nous viendra en aide et ne lais-
sera pas sans;récompense une telle preuve d'amour filial.
Mme Delys ne se trompait pas. Cette résolution devint
le fondement de la fortune d'Anselme ; car, étant entré
comme clerc chez un riche notaire, celui-ci s'attacha a
lui, augmenta progressivement ses appointements, et lui
donna, après quelques années, le premier rang dans son
étude, qu'il finit par lui offrir avec sa fille unique, dont
c'était la dot.
Ce mariage fut heureux, mais pas de bien longue
durée. Au bout de dix ans, M. Delys resta veuf. Le
père et la mère de sa femme étaient morts dans cet in-
tervalle. La jeune femme n'avait jamais eu d'enfants. Ce
fut probablement ce qui décida M. Delys à se remarier.
D'après le conseil de sa mère, il choisit. cette fois une
jeune orpheline sans fortune, mais douée des plus ai
mables qualités. Elle le rendit père dé deux filles.
LÉONIE. 19
Mais il était dit que le bonheur conjugal de M. Delys ne
l'accompagnerait pas dans sa vieillesse. Il resta veuf une
seconde fois, quand Léonie, la seconde de ses filles,
atteignait à peine quinze ans. Elle annonçait la douceur
et la bonté de sa mère, unies à la fermeté et au. sens
droit de son aïeule. Caroline, l'aînée, était grande:,
élancée, et ressemblait beaucoup à son père de figure;
mais son air était plus décidé, trop décidé, disait-on,
pour une jeune personne de son âge. On l'accusait d'être
vaine et orgueilleuse. Cela venait peut-être de ce qu'elle
avait été plus gâtée que sa soeur. Sa jolie figure, la faci-
lité avec laquelle elle apprenait tout ce qu'elle voulait,
flattaient l'amour-propre de ses parents, et ils avaient eu
le tort de faire d'elle, quand elle était enfant, une sorte
d'exhibition dans le monde, qui la portait à se croire un
personnage.
Quand il y avait réunion chez Mmc Delys la jeune, les
petites filles restaient levées jusqu'à dix ou onze heures.
Léonie prenait un livre d'images et ne bougeait guère du
coin de la table où elle se plaçait; mais en revanche,
la petite Caroline allait, venait, s'immisçait dans les
conversations, et forçait chacun à s'occuper d'elle.
Après le thé, où ouvrait le piano, et Caroline était priée de
chanter. On l'accompagnait bien doucement, et, sans au-
cun embarras, le sourire sur les lèvres , elle disait une
Tomance ou une chansonnette, qui était couverte d'applau-
dissements flatteurs.
— La charmante voix ! Quelle jolie enfant! Est-elle
gentille ! est-elle mignonne Si fine et spirituelle à six ans,
que sera-ce plus tard? Comme elle sera séduisante !
Ou bien, c'était une fable qu'on lui faisait réciter et
qui lui valait encore les compliments de toute la société.
Pas une parole de toutes ces douces paroles n'était per-
due pour l'enfant, et, beaucoup mieux que tout le
20- LÉONIE.
monde, elle savait parfaitement qu'elle était jolie, qu'elle
était gentille et avait de l'esprit à revendre; aussi regar-
dait-elle avec une espèce de dédain, tempéré cependant
par la bonté réelle de son coeur, ses petites compagnes
moins bien douées qu'elle. A mesure qu'elle avançait en
âge, la bonne opinion qu'elle avait d'elle-même s'accrut
par la facilité qu'elle avait à apprendre les leçons qui coû-
taient tant de peine à sa soeur.
En effet, l'intelligence de celle-ci, moins vive, sa mé-
moiré peu heureuse la forçaient à un.travail assidu dans ces
mêmes études que Caroline semblait faire en se jouant.
Les maîtres qui étaient appelés près des deux soeurs,
entraînés en avant par la vivacité de l'imagination de
l'une, ^'occupaient peu de l'autre et la laissaient en ar-
rière. Ils secondaient les succès de Caroline, parce que
ces succès, ils les obtenaient sans beaucoup de peine,
et en tiraient les honneurs ; et cependant, malgré les
apparences, si l'on avait pu juger de l'instruction réelle des
deux soeurs, il eut été difficile de décider laquelle, à l'âge
de quatorze ou quinze ans, était le plus en retard.
Léonie apprenait lentement et avec difficulté ; mais ce
qu'elle savait, elle le savait bien. Conseillée par sa
grand'mère , qu'elle aimait beaucoup et allait voir sou-
vent, elle avait pris l'excellente habitude de ne pas s'en-
dormir sans avoir fait une revue de quelque branche
d'étude. Ainsi, un soir, elle cherchait à se rappeler et à
nommer les rois de France l'un après l'autre, depuis le
premier jusqu'au dernier; le lendemain, elle repassait,
toujours de mémoire et dans son lit, les dates princi-
pales et les événements mémorables de cette histoire.
Une autre fois, c'était Rome ou la Grèce qui l'occupait ;
ou bien, elle essayait de se remémorer quelque belle
page de poésie. Par cet exercice répété, elle parvint à
; savoir passablement de choses, et à les bien savoir. Si
LÉONIE. 21
elle eût été seule, elle aurait fait plus de progrès ; mais
sa soeur, qui avait le bonheur d'apprendre une leçon en
la lisant deux fois, ne souffrait pas d'être retardée et
voulait qu'on continuât plus loin, bien que Léonie ne
sût que la moitié de la leçon précédente.
Malgré ses efforts, son instruction ne pouvait donc
être qu'imparfaite; mais celle de Caroline était plus im-
parfaite encore, car elle apprenait tout et ne se souve-
nait de rien. Toujours avide de nouvelles études, elle
ne prenait pas le temps de repasser les anciennes; ainsi,
son éducation se faisait vite et mal. Elle retenait cepen-
dant par-ci par-là quelque fait mémorable, quelque ac-
tion retentissante qui avait parlé à son imagination, et '
elle savait avec beaucoup d'à-propos semer dans l'oc-
casion quelques citations qui lui faisaient grand honneur,
et empêchaient qu'on ne découvrît la portée réelle de son
instruction. Là où elle brillait, c'était dans les oeuvres
d'imagination. Elle faisait de charmantes compositions
littéraires. Si parfois quelque faute de français y
venait choquer les oreilles, en revanche le style en était
facile, élégant; les images y abondaient; le sentiment, le
pathétique et parfois l'éloquence s'y rencontraient. Là
encore, Léonie ne pouvait lutter contre elle ; car ses com-,
positions ne se distinguaient que par la correction, la
simplicité et la clarté du style.
Les deux soeurs avaient eu des maîtres de musique et
de dessin. La vivacité de Caroline, son imagination
exaltée, son amour du beau visible, si l'on peut s'ex-
primer ainsi, la portaient irrésistiblement vers les arts ;
mais là encore, cette funeste manie d'effleurer sans ap-
prendre vint s'opposer à des progrès réels. Elle com-
mençait les plus jolis dessins; mais dès qu'elle trouvait
quelque difficulté sérieuse, elle les laissait là. Le dessin
s'achevait cependant, grâce à la trop grande complaisance
22 LÉONIE.
du maître, et valait à l'écolière des éloges qu'elle acceptait
sans les avoir mérités. .
Il en était de même pour la musique, Caroline déchif-
frait vite, et assez bien, elle jouait avec goût une valse,
une mélodie facile; mais, manquant de courage et de ,
persévérance, elle ne savait jamais réellement une page
qui offrait des difficultés. Au lieu de chercher à les sur-
monter par des études consciencieuses, elle s'exerçait
à les escamoter en jouant à la place tel ou tel autre pas-
sage facile que sa mémoire lui suggérait.
Quanta Léonie, elle se sentait si peu de goût pour la
musique et le dessin, qu'on lui permit de ne pas les
continuer. En revanche, lorsque la mort de leur mère,
leur grand'mère, Mme Delys, vint demeurer auprès de ses
petites-filles, Léonie apprît d'elle, à faire parfaitement
toutes sortes de travaux â l'aiguille. Quoique bien jeune
encore, elle put aussi, sous la surveillance de son aïeule,
remplacer sa mère dans la tenue de la maison ; et si la
vivacité de son intelligence n'égalait pas celle de sa soeur,
si l'on n'admirait pas ses reparties fines et spirituelles,
bien des gens pensaient que sa raison précoce, le bon sens
qui dirigeait ses actions, et la grâce modeste qui accom-
pagnait ses paroles, valaient mieux que l'esprit parfois
trop peu retenu et piquant de Caroline.
Un des traits les plus saillants du caractère de celle-
ci était de m s'élancer en dehors de la réalité, de vivre de
chimères et de jeter son enthousiasme à tort et à tra-
vers. Exagérée dans toutes ses impressions, elle, ne, savait
rien sentir à demi. Si on lui plaisait, elle adorait les gens;
si l'on n'avait pas le bonheur de conquérir du premier'
coup d'oeil sa sympathie, elle vous détestait. Un trait
de grandeur d'âme enflammait son imagination, le récit
d'une infortune mouillait ses yeux. Toujours prête à se
passionner, elle aurait au premier moment été capable
LÉONIE. 23
de tous les sacrifices, excepté de celui qui eût exigé d'elle
une continuité de sentiments ou une , persévérance
d'action; Bonne et sensible au fond, elle faisait néan-
moins peu de bien, parce que, après l'avoir conçu, elle
oubliait de l'exécuter. Elle rêvait de dévouement, re-
grettait de ne pas être appelée à de grands actes de
générosité ; mais quand à l'occasion elle pouvait faire le
sacrifice d'un désir, d'une espérance, elle reculait et .at-
tendait mieux.
La mère de Caroline, un peu faible, un peu aveugle,
lui évitait autant qu'elle pouvait toute espèce de chagrins.
Elle disait que contrarier un enfant, c'est le rendre pleu-
rard ; qu'il faut d'abord lui donner l'habitude dé sourire, et
que, quand ce pli gracieux est imprimé à sa physionomie,
quand la jeunesse a succédé à l'enfance, il est bien temps
de lui faire voir que la vie a de mauvais aspects.
Ainsi, Caroline, habituée à voir s'accomplir tous ses
désirs, avait une peine infinie à se résigner à la moindre
contrariété, elle en contractait une-maussaderie qui du-
rait jusqu'à ce qu'un nouvel accident vînt en faire oublier
l'objet.
Les deux soeurs, déjà dissemblables de caractère, dif-
féraient encore sur une chose bien importante : sur la
religion.
La piété de Léonie était profonde, sincère; elle y su-
bordonnait sans éclat tous les sentiments de : son coeur,
tous les actes de sa vie; celle de Caroline était tout.ex-
térieure, superficielle; elle existait dans ses habitudes,
mais elle n'avait pas pénétré jusque dans son âme; par
conséquent, elle ne pouvait lui servir à rien; Ce n'est
pas qu'elle méconnût les beautés du christianisme; elle
les voyait, elle était même susceptible de les admirer;
mais elle n'en était point touchée; son esprit s'exaltait,
et son.coeur restait froid.
24 LÉONIE.
Malgré leur peu de ressemblance au moral, les deux
soeurs s'aimaient tendrement et chérissaient leurs pa-
rents. A là mort de sa mère, Caroline, se livrant à toute
la violence de sa douleur, la nourrissant par lés plus
tristes pensées et en parlant sans cesse, s'était rendue
malade et avait ajouté à la peine de son père par les in-
quiétudes qu'elle lui causa, tandis que Léonie, profondé-
ment attristées mais résignée à la volonté du Seigneur,
donnait à M. Delys toutes les consolations dont il était
susceptible en lui rappelant les vertus de Celle qu'il
pleurait, et en la lui montrant heureuse et les attendant au
ciel.
Il y avait deux ans que la mort avait frappé Mmè Delys
la jeune, quand arriva la catastrophe qui priva M. Delys
de sa fortune. Chacun se souvient encore à Strasbourg
des malheurs causés par la faillite de M. Que de for-
tunes grandes et petites y succombèrent ! Que de pauvres
gens, qui avaient placé leurs économies chez ce riche
banquier, tombèrent dans la misère ! Que de tristesses
pour les uns, que d'effroi pour les autres ! Dans les pre-
miers mois qui suivirent, cinq autres maisons man-
quèrent.
On savait M. Delys lié d'affaires avec M. M***, c'en fut
assez pour causer une panique générale chez tous les
clients du notaire, qui s'empressèrent à l'envi de lui re-
demander leurs fonds.
M. Delys n'était pas préparé à ces remboursements.
Il perdait 50,000 fr. chez M, d'un autre côté, il avait,
un peu imprudemment et contre l'avis de sa mère, fait
bâtir une belle maison de campagne à Marlenheim, char-
mant village situé à huit kilomètres de Strasbourg,
sur la route de Saveme. Il mit aussitôt cette maison en
vente; mais les temps n'étaient .pas favorables; on ne
lui offrit presque rien ; cependant les demandes en rem-
LÉONIE. 25
boursements continuaient, les échéances des billets ap-
prochaient, M. Delys n'avait pas de.quoi y faire face. Il
demanda du temps, qui lui fut durement refusé; alors,
avec une profonde douleur, il déposa son bilan. Il livra
tout, il donna tout ce qu'il possédait, et fut encore,
malgré ses chagrins personnels, susceptibles d'un vif
mouvement de joie, quand il put espérer que ses créan-
ciers ne perdraient presque rien, à condition qu'il se-
rait, lui, complètement ruiné. Nous avons assisté à la
fin de la vente du mobilier; entrons maintenant dans
les appartements privés, et voyons ce que fait la famille
dépossédée.
III.
Là CHAMBRE DE L'AIEULE.
Dans une des chambres les plus retirées du vaste
hôtel qu'occupait la famille Delys, sur un lit de douleur
gisait, depuis deux mois, Mme Delys la mère, qu'une pa-
ralysie privait momentanément de l'usage de ses jambes.
Ni ses souffrances physiques ni les tourments que lui
causait la triste situation de son fils n'avaient réussi à
troubler le calme et la douce sérénité empreints sur le
visage de l'aïeule. La pureté des lignes était • modifiée
par la maigreur; la pâleur et l'altération des traits té-
moignaient aussi des peines de l'âme; mais la physio-
nomie restait heureuse et belle, et le regard s'élevait
vers le ciel avec autant de confiance que d'espoir. Deux
jeunes personnes, de seize à dix-sept ans, étaient as-
sises à côté de son lit. L'une d'elles lui ressemblait,
comme un chaud rayon du soleil de juin peut rappeler
LÉONIE. 27
un pâle rayon du soleil d'hiver. C'était surtout la même
expression dans le regard, la même douce quiétude
dans les traits. On comprenait que cette ressemblance
devait s'étendre jusqu'au caractère, et qu'elle avait sa
source dans les mêmes sentiments. L'autre jeune fille,
un peu plus grande, plus svelte, et d'une figure char-
mante, mais dont l'expression était, moins aimable, pa-
raissait en proie à de vifs mouvements d'impatience;
ses . sourcils noirs étaient froncés et se rapprochaient
encore chaque fois que la voix du crieur public, s'élevant
davantage, arrivait jusqu'à cette pièce retirée. Un homme
d'une apparence respectable et déjà arrivé aux limites
de l'âge où la maturité cesse et où la vieillesse com-
mence, se promenait à grands pas dans la chambre,
les mains croisées derrière son dos, l'air soucieux et
chagrin. L'aïeule suivait du regard cette promenade
désordonnée.
— Mon fils, dit-elle d'une voix douce, remercions
Dieu.
M. Delys s'arrêta, étonné.
Oui, poursuivit sa mère avec plus de force, re-
mercions Dieu ; car si la fortune est perdue, l'honneur
est sauf. Vous vous êtes montré homme de coeur et de
courage; ce n'est pas votre faute, si les événements ont
rendu cette catastrophe inévitable. Un malheur n'est
pas un crime et une faillite telle que la vôtre, une, faillite
où,vos créanciers ne perdent que vingt pour cent, tandis
qu'elle-vous ruine, ne peut pas vous ôter l'estime des
honnêtes gens. ,
Je suis sûr, dit amèrement M. Delys, que la plu-
part de ces honnêtes gens qui sont là — et il indiquait le
côté de la salle de vente—^ ne se font pas, faute de dire
que M. Delys est un coquin, et qu'il a,tiré son épingle du
jeu.
28 LEONIE.
Ceux qui peuvent dire cela ne méritent pas que
vous leur fassiez l'honneur de vous inquiéter de leur
dire. Vous êtes sans reproche devant votre conscience et
devant Dieu, que cela vous suffise.
Pour moi, cela me suffirait. Dieu m'est témoin
que si j'étais seul à souffrir de tout ceci, mon parti en
serait bientôt pris. Mais vous voir réduite à la pauvreté,
voir votre vieillesse vénérable et leur jeune âge, dit-il en
montrant ses filles, manquer de toutes les aisances aux-
quelles vous êtes habituées, et qui vous sont nécessaires,
voilà plus que je ne puis supporter.
— Et ce que vous supporterez néanmoins, mon fils,
avec l'aide de Dieu. Est-ce donc la première fois que
vous et moi serons condamnés à la rude épreuve de la
pauvreté? Ne vous souvient-il plus de vos jeunes an-
nées ?
— Ah ! ma mère, rien ne me manquait, vous étiez
là ! Comme un ange tutélaire, vous veilliez à tous mes
besoins.
— Eh bien ! mon ami, c'est vous maintenant qui veille-
rez aux miens. Et puis, ces petites filles, croyez-vous
qu'elles veuillent rester inactives ?
Caroline et Léonie ouvraient la bouche pour protester.
La grand'mère continua :
— Elles travailleront auprès de moi, qui ne pourrai
plus rien que leur donner de temps en temps un bon
conseil. Quand la journée aura été bien employée, que
le pain quotidien sera gagné, on se réunira autour de
mon fauteuil, et la lecture d'un livre attachant, nos
entretiens de famille, feront les frais de la veillée. Dieu
nous laisse une conscience tranquille ; à vous, mes en-
fants , une bonne santé, à tous du courage et de la ten-
dresse. Croyez-vous que bien des gens' ne soient pas
LÉONIE. 29
plus à plaindre que nous, et que nous n'ayons pas à le
remercier? ,
M. Delys vint baiser affectueusement la main de sa
mère.
— Oui, dit-il, je le remercie, nous le remercions tous
de vous avoir conservée à notre amour.
Les deux jeunes filles, attendries, joignirent leurs ca-
resses à celles de leur père; et cette journée, commencée
sous de si tristes auspices, s'acheva dans le courage et dans
là résignation.
IV.
NOUVELLE INSTALLATION ET PROJETS.
Il fallait songer à quitter cette maison où l'on avait
passé de si beaux jours : elle était vendue. M. Delys,
que Caroline accompagnait, consacra presque une se-
maine à la recherche d'un logement dont la première
condition devait être le bon marché. Par surcroît, il
aurait voulu pouvoir réunir un emplacement conve-
nable , une position saine , et quatre pièces avec une
cuisine bien éclairées. Il trouvait tantôt l'un , tantôt
l'autre , mais jamais le confortable et le bon marché
réunis. Cependant il ne pouvait se décider à trop mal
loger sa mère et ses filles ; d'un autre côté , il était si
limité ! Le cinquième jour, Mme Delys, qui voulut en finir
avec ses tergiversations, décida que Léonie sortirait avec
son père, tandis que Caroline resterait pour la garder.
Cette combinaison réussit. Léonie, en effet. , s'était
LÉONIE. 31
avisée d'une .chose bien simple : c'est qu'il fallait s'éloi-
gner des quartiers élégants ou populeux , et chercher un
logement dans les faubourgs.
Près de l'église de la Madeleine, une maison à deux
étages , - dont les fenêtres s'éclairaient au soleil levant,
leur montra un écriteau qui portait que le second était
à louer. Ils entrèrent. Il n'y avait que trois pièces et une
petite cuisine , mais tout était propre , clair, arrangé à
neuf; le loyer, de 275 fr. , fut cédé à 250. Léonie décida
son père à. le louer, et les paroles furent données. On
s'occupa ensuite d'acheter les meubles et les choses les
plus indispensables à un ménage.
Heureusement pour la famille, Mme Delys avait mis de
côté, sans y toucher depuis deux ans, sa pension viagère
de 600 fr. ; on avait donc là 1,200 fr. d'avance; mais
quand le petit ménage fut organisé, et quelque éco-
nomie que Léonie , à l'aide d'une ancienne, domestique,
pût y mettre -, plus de la moitié de la somme avait dis-
paru. Il était donc urgent dé prendre un parti, et c'est
à quoi M. Delys songeait. Il avait espéré trouver, soit
dans lés bureaux: de là Préfecture, soit à la Recette
générale, un emploi qui lui suffirait pour subvenir à
l'existence de sa famille et à la sienne. Des promesses
lui avaient été faites; il avait de nombreuses connais-
sances et comptait sur quelques amis ; mais quand le
moment arriva où il eut besoin d'eux, les uns se ré-
cusèrent, les autres ne pouvaient réellement rien. Des
malheurs publics avaient jeté la consternation dans les
esprits ; chacun s'occupait de soi et dé ses intérêts.
Enfin, après quinze jours de démarches vaines, M. Delys,
pressé par les circonstances , se décida à profiter de
l'offre d'un de ses voisins et de le faire agréer par deux
commerçants pour la tenue de leurs livres. Il travail-
lerait le matin pour l'un , et l'après-midi pour l'autre,
32 LÉONIE.
et recevrait d'un côté 400 fr., de l'autre 500 fr. C'était
bien peu, sans doute ; mais puisqu'on n'avait pas réussi
à avoir mieux, il fallait se contenter de cela. L'amour-
propre de M. Delys souffrait parfois à l'idée d'être simple
teneur de livres, lui, homme instruit, capable, et pos-
sédant naguère une belle fortune et une belle position ;
mais, avant tout, il fallait vivre. Et M. Delys avait assez
d'esprit, assez de coeur surtout, pour comprendre que,
pour lui, le véritable honneur consistait à ne point
rougir de sa position actuelle et à subvenir aux besoins
de sa famille.
Lorsqu'il vint annoncer sa décision à sa .mère, elle
l'embrassa tendrement : c'était lui dire qu'elle l'ap-
prouvait.
— Eh bien ! mon fils, lui dit-elle, pendant votre absence,
voilà des petites filles qui ont aussi formé des projets.
— Oui, mon père, dit Caroline d'une voix résolue;
nous ne voulons pas que tu travailles seul. Il faut que
chacun dé nous apporte sa quote-part dans les labeurs
et dans les produits. Tu nous as fait donner une bonne
éducation;, rien ne t'a coûté pour nous faire acquérir la
science et les talents qui devaient nous faire remarquer
dans le monde. Aujourd'hui nous les emploierons dans
une autre sphère et pour un but utile. Ma soeur, qui n'a
pas cultivé les arts, travaillera à des broderies. Elle
brode parfaitement. Je sais bien qu'on gagne très-peu
et qu'on se fatigue beaucoup pour un mince résultat ;
mais ce n'est pas la fauté de notre bonne Léonie, si elle
ne peut rien faire de plus lucratif ;.ce bonheur me sera
réservé. Je dessinerai, je ferai de petites aquarelles.
Es-tu sûre d'en trouver le débit, ma fille ? de-
manda M. Delys.
— Comment ! s'écria Caroline, offensée d'un doute
pareil. Tu ne te rappelles donc plus le succès des deux
LÉONIE. 33
dernières que j'ai faites pour l'anniversaire de ta nais-
sance ? Comme on les a louées ! comme on les a ad-
mirées ! J'entendais ces messieurs dire dans le salon
que c'était dommage qu'un si gracieux talent ne fût pas
stimulé par la. nécessité de produire , et qu'on serait
presque tenté de regretter que j'eusse une fortune toute
faite, puisque je pourrais si facilement m'en refaire une.
— Mais, fit encore observer son père , M. Guérin
n'avait-il pas travaillé à ces petits tableaux ?
— Presque rien, quelques minutes à peine, dit Caro-
line , qui croyait de bonne foi ce qu'elle affirmait. Oh !
continua-t-elle en s'exaltant, quel bonheur pour moi de
vous être utile, de te prouver, mon bon père, ma re-
connaissance et mon amour ! Combien de fois , dans l'ar-
deur de mes sentiments, n'ai-je pas désiré qu'un événe-
ment que je croyais impossible me permit d'être seule
le soutien de-votre vieillesse, comme vous avez été
celui de mes jeunes années !
. — Merci du souhait, pour ta grand'mère et pour
moi, mon enfant! dit en souriant M. Delys.
— Oh ! pardon , mon cher père ! Mais c'est qu'il m'é-
tait doux de penser que vous tiendriez tout de moi, et
qu'en voyant ce que je ferais pour vous, vous m'en ai-
meriez davantage. Oh! faites-moi au moins cette grâce
de ne pas vous inquiéter de l'avenir, et de penser que
j'y pourvoirai pour ma part et celle de ma soeur. Jusqu'à
présent, je ne t'avais rien dit de mes projets, parce que
la place sur laquelle tu comptais devait nous donner
une certaine aisance ; mais tu ne l'as pas obtenue ; dès
lors , je puis nie mettre à l'oeuvre , et dès demain matin
je commencerai.
Léonie avait gardé un silence modeste pendant que sa
soeur parlait. Sa tendresse et sa partialité pour Caroline
lui donnaient une pleine confiance.dans ses moyens de
3
34 LÉONIE.
succès; et dans l'humilité et la simplicité de son coeur,
non-seulement elle ne songeait point à réclamer une
autre part que celle qui lui était faite , mais elle se ré-
jouissait sincèrement que sa soeur fût plus, en état qu'elle-
même de venir en aide à leurs parents.
Mme Delys allait beaucoup mieux; l'air du quartier
qu'ils habitaient était plus pur, et déjà elle avait pu se
lever et rendre à l'église de la Madeleine , comme elle
disait, une visite .de bon voisinage. On avait renvoyé la
domestique, cordon bleu dont on ne pouvait désormais
payer les gages; et il avait été décidé qu'une femme de
ménage viendrait tous les matins faire l'ouvrage de la
maison et préparer le repas de midi, qu'on devait faire
- assez copieux pour qu'il en restât quelque chose pour
- le repas du soir, afin de s'éviter la peine de cuisiner de
nouveau. Léonie, sous la.surveillance de sa grand'mère ,
prit la direction du ménage et sut y faire régner l'ordre
et l'économie.
En conséquence de ses projets, et fidèle à sa parole,
Caroline , le lendemain, se leva de bon matin et se pré-
para à peindre. Elle avait réellement beaucoup de faci-
lité et surtout d'entente de la couleur ; car, avec un
dessin pour, modèle,.elle arrivait a faire son paysage à
l'huile. Cette facilité et son amour-prnpre la trompaient
sur la valeur de son travail. Ne voyant sur son modèle
que du blanc et du noir, tandis que la toile de son che-
valet lui montrait des teintes variées elle se croyait de-
bonne foi compositeur. Quinze jours lui suffirent pour
faire son paysage ; mais , imaginant qu'elle le vendrait
beaucoup mieux, si elle pouvait en présenter le pendant
elle eut la patience , extraordinaire pour elle, de ne pas
le porter chez le marchand, et d'en commencer un second,
qu'elle mena avec tant de vivacité, qu'il fut terminé au
bout de douze jours.
LÉONIE. 35
Heureuse et triomphante , elle prit les deux tableaux,
et, accompagnée de son père, elle alla trouver un mar-
chand bien connu pour revendre de rencontre d'excel-
lents tableaux aux connaisseurs et de mauvaises croûtes
aux ignorants. On voyait dans ses magasins beaucoup
de choses curieuses et anciennes qui attiraient" les'
étrangers.'
Il s'informa honnêtement du motif de la venue de
M. Delys , qu'il connaissait de vue et à qui, dans de
meilleurs jours, il avait vendu des porcelaines antiques
d'une grande beauté.
— Monsieur Waldheim, dit tranquillement l'ancien
notaire, autrefois j'ai acheté chez vous, aujourd'hui je
viens vous trouver pour vous vendre C'est le revers
de la médaille. Ma fille aînée s'est beaucoup occupée de
peinture ; voici de son ouvrage, elle vient vous le pro-
poser et savoir si vous pourriez lui procurer le débit de
son travail.
Le marchand avait reçu les deux paysages et les exa-
minait avec embarras.
— Monsieur, dit-il enfin, je dois vous avouer qu'en ce
moment je n'ai aucun besoin de tableaux. J'en ai de
toutes les couleurs et de toutes les dimensions.
— Ceci, répondit M. Delys, n'est pas un obstacle. Vos
magasins sont assez grands pour en recevoir beaucoup
plus que vous n'en avez ; et si le marché vous paraît bon,
vous n'êtes pas homme à craindre de faire une petite
avance de fonds.
— Je suis heureusement en état de le faire, dit Wal-
dheim , dont l'orgueil fut agréablement chatouillé par
cette insinuation.
— Eh bien ! donc, qui vous arrête ? Voyons , mettez
un prix à ces tableaux.
36 LÉONIE.
Le marchand se gratta l'oreille. M. Delys changea
de ton.
— Ecoutez, Waldheim, lui dit-il, vous êtes marchand
et-vous aimez à gagner ; mais vous êtes honnête homme,
et je ne crois pas que vous vouliez déprécier un objet
pour l'acheter au-dessous de sa valeur. Si vous faites
-tant de façons pour ces tableaux, c'est qu'ils vous pa-
raissent mauvais. Dites-le-nous franchement. Quant à
' moi je n'y connais pas grand' chose, je ne me suis jamais
•occupé de peinture. Et pour ma fille, elle est assez jeune
pour se corriger des défauts que vous voudriez bien lui
indiquer. Expliquez-vous donc sans réserve.
— Vous le voulez , monsieur', dit Waldheim d'un ton
plein de déférence, je vous obéis. Mademoiselle, cer-
taines parties de ces paysages sont faites avec soin,
l'exécution en est réussie. Ces rochers s'élèvent hardi-
ment , la mousse qui les tapisse par endroits est d'un
ton vigoureux et naturel ; cette maisonnette est bien
placée ; mais votre ciel ! mais vos arbres ! Ces sapins
nous disent que nous sommes dans un pays froid , et .
vous vous êtes plu à le douer d'un ciel d'Italie. Encore
si~ c'était un vrai ciel d'Italie, chaud, transparent ; mais
ce bleu uniforme est lourd comme un manteau de plomb.
Vos arbres ont l'air de n'être qu'ébauchés, ils forment
une masse grossière qui jure avec les partie finies ; vos
lointains paraissent placés au premier plan, l'air manque
partout,, le paysage manque de vérité
— Assez , monsieur, assez ! s'écria Caroline, qui ne
put contenir davantage son courroux. Nous trouverons
un marchand moins difficile que vous, ou peut-être plus
véritablement connaisseur, i
Le marchand s'inclina sans rien dire.
Caroline lui arracha ses tableaux des mains et sortit
aussitôt de la boutique.
LÉONIE. 37
— Ecoutez , dit Waldheim à M. Delys au moment où
celui-ci le quittait, après l'avoir poliment salué , je vou-
drais faire quelque chose pour vous. Si mademoiselle
veut 30 fr. des deux paysages , je les lui donnerai.
Caroline, qui entendit cette offre, y répondit par un
regard plein d'indignation , tandis que son père remer-
ciait le- marchand. Il laissa sa fille à ses réflexions, et
tous deux revinrent au logis sans avoir prononcé une
seule parole.
NOUVELLES DÉCEPTIONS. — SAGE REMONTRANCE.
M. Delys avait mis sa mère et sa fille cadette au cou-
rant du résultat de la course chez M. Waldheim. Elles
respectèrent le chagrin de Caroline et évitèrent de dire
.un seul mot qui pût ajouter à sa mortification. Le sur-
lendemain, dans la matinée, l'artiste désappointée parut
reprendre quelque gaîté. Elle mit son châle et son cha-
meau et demanda à sa grand'mère la permission de sor-
tir. Sa soeur s'empressa, de lui dire qu'elle était prête à
l'accompagner; mais Caroline refusa assez aigrement sa
■société, en demandant si elle n'était pas assez grande
pour sortir seule.
— Assurément, dit avec douceur Léonie; mais comme
ni l'une ni l'autre nous n'avons eu jusqu'à présent l'ha-
bitude de sortir seules, je pensais que cela pourrait t'être
désagréable, tandis qu'à deux....
— Il est inutile, interrompit Caroline, de se déranger
à deux, quand une suffit. Nous n'avons plus des domes-
tiques à nos ordres pour nous accompagner, et il faut
LÉONIE. 39
bien savoir nous en passer. Autant commencer aujour-
d'hui que demain, et, à moins que bonne maman ne le
trouve mauvais, je sortirai seule.
— Va, mon enfant, dit Mme Delys. La modestie et la
retenue sont le meilleur porte-respect pour une femme,
et je ne crains pas pour toi de fâcheuses rencontres. Mais
tu as refusé bien rudement le petit service que ta soeur
voulait te rendre, et tu lui as fait de la peine.
Caroline jeta un regard sur la figure attristée de Léonie.
Elle courut à elle, et l'embrassa.
— Pardonne-moi, lui dit-elle ; ma tête est mauvaise,
mais mon coeur est bon, et je t'aime. Je sors pour m'oc-
cuper de vous, de nous. M. Waldheim n'est pas le seul
marchand de la ville, et les autres seront peut-être moins
déraisonnables.
Mais la pauvre Caroline se trompait, et son amour-
propre fut encore bien plus rudement malmené cette
fois que l'autre; les marchands auxquels elle s'adressa,
ignorant que les paysages fussent d'elle, et n'ayant, du
reste, aucun motif de ménager sa susceptibilité, dirent,
au premier aperçu, que c'étaient des croûtes et qu'ils
ne vendaient jamais cela. L'un en offrit 5 fr. pièce, les
autres 6. Caroline regretta alors de n'avoir pas accepté
l'offre de M. Waldheim; mais y. retourner! rien au
monde ne l'y déterminerait. Elle rentra tristement chez
elle, dissimulant comme elle pouvait les toiles honteuses
sous son châle.
Sa^vue seule suffit à sa grand'mère et à sa soeur pour
deviner que ses coursés avaient été infructueuses. Aussi
s'abstint-on de la questionner. Le lendemain et les jours
suivants, elle se leva tard, laissa sa soeur faire toute la
besogne et traîna son ennui et son découragement'd'une
chambre à l'autre. La bonne Léonie, qui prévoyait une
gronderie de la part de .Mme Delys, supplia celle-ci de
40 LÉONIE.
ne rien dire et d'avoir patience quelques jours encore.
L'orage fut éloigné, mais il grondait sourdement, et il
éclata bientôt sur la tête de la coupable. Un matin, Léo-
nie travaillait à un ouvrage de lingerie très-pressé, et
qu'elle devait rendre ce jour même.
— Je crains, dit-elle à sa grand'mère, de n'être pas
exacte; il y a plus à faire que je ne croyais. Je l'achève-
rais bien, si je pouvais ne pas le quitter; mais voici
l'heure d'aller au marché faire mes provisions ; et il ne
faut pas que je vous fasse jeûner, n'est-ce pas, bonne
maman?
— Eh bien! mon enfant, remets ton ouvrage à Ca-
roline, qui y travaillera pendant que tu seras forcée de
faire autre chose. De cette manière, il avancera toujours.
— Mais, dit Léonie, qui connaissait le peu de goût de
sa soeur pour la couture, si Caroline aimait mieux faire le
marché à ma place
— Oui, répondit Caroline avec humeur, pour avoir
l'agrément de porter ce cabas à mon bras !
—- Votre soeur le porte bien ! répondit sévèrement
Mme Delys; vous croyez-vous plus grande dame qu'elle?
Caroline murmura quelques mots qu'on n'entendit pas,
et alla s'asseoir à la place de sa soeur, qui mettait son
chapeau et qui sortit un instant après.
— Caroline, reprit la grand'mère, aussitôt qu'elles
furent seules, votre conduite est souverainement injuste
et déraisonnable. Non-seulement nous ne. trouvons pas
en vous l'aide que nous serions en droit d'attendre, mais
votre mauvais caractère vous rend une charge pour tous
ceux qui vous entourent.
— Est-ce ma faute, à moi, s'écria la jeune fille en
fondant en pleurs, si je n'ai pas pu vendre mes ta-
bleaux? N'y avais-je pas travaillé avec zèle? Me suis-je
ralentie pendant ces trois semaines? n'étais-je pas de-
LÉONIE. 41
vant mon chevalet dès le matin, pour ne le quitter que
le soir? N'est-il pas bien dur de s'entendre dire qu'on
est à charge dans la maison, quand on a fait tout ce qu'on
a pu pour gagner quelque chose?
: Entendons-nous, ma fille. Je ne vous reproche pas
votre insuccès, mais je vous reproche la manière dont
vous supportez cet insuccès. Vos maîtres vous ont mal
enseignée, ou ils vous ont flattée en vous attribuant un
talent que vous n'avez pas; ceci n'est pas un crime pour
vous. Mais ce qui est une faute grave, c'est votre orgueil
qui ne peut s'arranger de la vérité; c'est ce décourage-
ment et cette inconstance qui font qu'au lieu de profiter
des avis qu'on vous donne pour mieux faire, vous aimez
mieux renoncer à un art qui, plus consciencieusement
cultivé, étudié par vous, pouvait amener pour l'avenir
les résultats désirables que le présent ne vous donne
point encore. Vous avez tout effleuré, vous n'avez rien
appris. C'est un malheur, mais il n'est pas irréparable;
vous êtes jeune et vous pouvez vous perfectionner dans
votre incomplète science. Rappelez-vous qu'il vaut mieux
savoir à fond une seule chose utile que d'en effleurer dix
pour ne pas les connaître. Voyez votre soeur. Jamais on n'a
admiré ses talents. Dieu ne lui a pas accordé votre faci-
lité et vos moyens pour l'étude, mais il lui a donné, ce
qui vaut cent fois mieux, une louable persévérance dans
la volonté de bien faire et de se rendre utile. Quand elle
ne réussit pas une première fois, elle essaie une seconde,
une troisième, et finit par obtenir ,le résultat qu'elle
désire. Quand nous sommes tombés dans le malheur,
elle n'a pas dit comme vous avec emphase que ce mal-
heur servirait à nous montrer son amour et sa recon-
naissance; mais elle nous l'a prouvé. Dès le premier
jour de notre installation ici, elle s'est, sans rien dire,
occupée à chercher de l'ouvrage de couture; elle en a
42 LÉONIE.
trouvé, car elle coud parfaitement; et depuis un mois,
savez-vous ce qu'elle a gagné, tout en épargnant la dé-
pense d'une domestique? Vingt francs. Comparez votre
conduite à la sienne. Léonie se montre toujours gaie,
d'humeur égale, vous êtes toujours à l'arc-en-ciel ou à
la tempête. Léonie se prête à des causeries intéres-
santes qui font oublier ses peines à votre père, tandis
que, dans vos mauvais jours, beaucoup plus fréquents
malheureusement que les bons, vous soupirez, vous
murmurez, vous prenez des airs de victime. Est-ce ainsi
que vous nous aimez? Ah! ma fille, la seule consolation
qui nous reste, c'est d'être unis, c'est de mettre en com-
mun peines et plaisirs; nous ne - sommes plus riches,
nous n'avons plus de beaux salons, mais nous pouvons
encore trouver dans notre coeur plus de joies que le monde
n'en peut donner. Faire son devoir et rendre ce. devoir
doux par l'amour voilà la source de ces joies.
Caroline se jeta dans les bras de sa grand'mère; ses
regards et ses paroles lui promirent son amendement.
Elle s'accusa, elle admira sa soeur, et, toujours extrême
dans ses résolutions, elle assura qu'elle surpasserait
Léonie elle-même par son assiduité au travail.
Mmc Delys hocha la tête.
— Chère petite, dit-elle, je ne mets pas en doute tes
bonnes résolutions; mais combien j'y compterais da-
vantage, si elles étaient appuyées sur une base reli-
gieuse! Souviens-toi d'une chose : tant que tu ne de-
manderas pas le secours du Seigneur pour vaincre tes
imperfections, tu ne te relèveras que pour tomber. Avec
l'aide de Dieu, tu peux tout sur toi-même. Sans lui, tu ne
peux rien. .
— Tu verras, grand'mère, tu verras! fut la réponse de
Caroline.
VI.
ARC-EN-CIEL DANS LA MAISON.
Mrae Delys avait justement comparé l'humeur de Caro-
line tantôt à un arc-en-ciel, tantôt à une tempête. Quand
cette jeune personne formait quelque projet qui lui per-
mettait de livrer carrière à son imagination, tout était
pour elle joie et espérance. Ces jours-là, elle aidait sa
soeur, rendait mille petits soins charmants à sa vieille
mère, et amusait son père par ses vives saillies. Tout,
alors, lui plaisait, tout l'intéressait. Leur logement
était petit mais cela les rapprochait ; et quand on
s'aime, n'est-ce pas un avantage ? Ils avaient, sous les
fenêtres, la vue du marché aux fruits. Quoi de plus
agréable à voir que ces belles- paysannes d'Alsace, avec
leurs costumes pittoresques, leurs longues tresses pen-
dantes et entre-mêlées de rubans 1, noirs et rouges, ou
bien ces bons visages rouges de campagnards allemands,
44 LEONIE.
venus du duché de Baden et n'ayant à traverser que le
Rhin pour passer d'un pays à un autre ?
— Je suis sûre, papa, disait le, lendemain Caroline à
son père, dans un accès de bonne humeur, je suis sûre
qu'il y a des gens bien plus à plaindre que nous.
— N'en doute pas, ma fille, répondit M. Delys. Nous
possédons une conscience tranquille ; c'est un doux et
moelleux oreiller que les riches n'ont pas toujours.
— Puis, ajouta Mme Delys, Dieu a permis que nous
ne fussions pas séparés ; nous nous aimons, nous avons
quelques amis vrais, nous ne manquons pas. du néces-
saire....
— Entre ma bonne grand'mère, mon père et ma soeur,
dit à son tour Léonie, je me trouve si heureuse, qu'il me
semble que je n'ai aucun désir à former.
— Oh ! quant à ça, reprit Caroline, je ne suis pas tout
à fait comme toi. Sans doute, nous possédons le ■ bon-
heur modeste qui satisfait un coeur peu ambitieux ; mais
que de plaisirs pour l'esprit pourraient y être ajoutés par
la fortune ! Aussi je ne me fais pas faute de châteaux en
Espagne.
— Bah ! dit M: Delys, qui s'amusait de la vivacité de sa
fille aînée. Conte-nous-les un peu, tes châteaux.Sur quoi
bâtis-tu ?
— Sur l'or et l'argent. Par exemple, je trouve un
trésor. Trouver un trésor, quoi de plus facile? Cela se
voit....
— Oui.... Pas bien souvent, à la vérité.
— N'importe, cela peut arriver. Avec ce trésor, j'achète
un hôtel à Paris , une maison à Strasbourg, un palais et
une villa à Florence.
— Rien que cela ?
— Oui, je suis modeste. Mon hôtel est un bijou du
style Louis XV; ma maison contient les meubles les plus
LÉONIE. 45
confortables et les plus beaux de l'époque actuelle ;
mon palais italien reçoit les chefs-d'oeuvre de l'Italie ;
tous, les artistes y sont reçus comme des frères et contri-
buent à le décorer.... •
— Tu n'oublieras pas tes paysages dans la déco-
ration ?
— Oh ! méchant père ! Quant à ma villa, la nature, le
beau site, les frais ombrages et les eaux-limpides en font
les frais principaux. Dieu ! que nous y serons bien !
— Oui ; c'est dommage que la première condition pour
y être soit le trésor.
— Eh ! mon Dieu, à défaut du trésor, il y a Léonie....
ou moi, qui pouvons faire un brillant mariage, épouser
quelque prince.
— Ah! ma pauvre enfant, voilà qui est.encore plus
chanceux que ton trésor. Cela ne se voit guère que dans
les colites de fées. Nous vivons dans un siècle positif où
l'on ne marie pas trop les jeunes filles sans argent.
— Bon ! je déclare, papa, que tu es en veine de
contrariété ! C'est égal, nous avons encore les oncles
d'Amérique.
— Les oncles d'Amérique ? Eh ! où les prends-tu ?
— Les oncles d'Amérique sont tous les oncles à succes-
sion. Nous en avons un en Allemagne, d'abord.
.— Oui, qui n'a que cinq ou six enfants. A la vérité, cela
ne doit pas t'arrêter.
— Comment mon oncle Maubourg a-t-il été en Alle-
magne ? demanda Léonie.
— Mon beau-frère avait eu, à ce que me dit dans le
temps votre pauvre mère, une jeunesse fort dissipée.
A bout de ressources, et n'ayant pu rester nulle part, à
cause de son peu de conduite, il partit pour Vienne, où
une de ses connaissances lui procura une éducation à
faire. Vous savez qu'à Vienne, comme à Londres,
46 . LEONIE.
presque toutes les grandes maisons veulent avoir une
institutrice ou un gouverneur français. Maubourg,
instruit par l'expérience, se conduisit mieux, et, après
avoir passé quelques années à donner des leçons, il réus-
sit à obtenir un petit emploi qui équivaut à la charge
d'huissier. C'est peu de chose, et il doit avoir de la peine à
élever sa nombreuse famille.
.— Je vois, en effet, dit Caroline, que je ne puis pas
compter sur son héritage. Mais il reste celui de l'oncle'de
Marseille. Qu'a's-tu à dire pour celui-ci? Il a 400,000 fr.,
et il n'est pas marié,-que je sache ?
— Non; mais il était plus jeune que ta mère; il a à
peine quarante-cinq ans, et chaque fois que je reçois une
lettre du Midi, je m'attends à trouver un billet de faire-
part de mariage.
— Pourquoi donc, demanda Caroline, ce frère de ma
mère est-il riche, tandis que son autre frère et elle-même
étaient sans fortune?
— Un médecin très-fortuné de Marseille avait tenu
celui-là sur les fonts de baptême ; il l'appela près de lui,
lui fournit les moyens de commencer un commerce, et
lui laissa, à sa mort, un legs de 50,000 fr. Cet argent a
fait la boule, et, il y a deux ans, mon beau-frère a atteint
dans son inventaire le chiffre de 400,000 fr. Naturellement
peu ambitieux, modéré dans ses désirs, il s'était fixé cette
limite pour cesser de travailler..Il a tenu parole, a cédé
son commerce, et s'est retiré dans une bastide qu'il pos-
sède aux environs de la ville.
— Ainsi, dit Caroline, sa fortune a commencé par l'hé-
ritage de son parrain ? Eh bien ! il est aussi le parrain de .
Léonie !
— Oui; mais dussé-je flétrir tes espérances dans leur
fleur, je te dirai, qu'une certaine gouvernante, qui a
beaucoup d'empire sur ton oncle et qui s'en sert, très-
LÉONIE. 47
malheureusement pour nous, a réussi à le brouiller avec
la mère quelques années après votre naissance. Nous
avons fait tout ce que nous avons pu pour faire renaître
la bonne intelligence, mais vainement ; et il nous, a fallu
renoncer à écrire des lettres auxquelles on ne répon-
dait pas, et à donner des explications qui n'étaient point
acceptées.
— Mais pourquoi cette femme nous a-t-elle pris en
grippe?.Elle ne nous connaît pas. ■
. — Elle voit en nous les héritiers naturels de son
maître; elle est depuis quinze ans avec lui, et elle aime-
rait assez recevoir l'héritage pour son compte, voilà
tout.
— Il en sera ce que Dieu voudra, dit Mine Delys. Mes
enfants_, il ne faut compter que sur soi-même pour être
l'artisan de sa fortune, et, de peur d'une déception, crai-
gnez de trop vous abandonner à des espérances qu'il ne
dépend pas de vous-de réaliser.
— Chère bonne maman, tu sais bien, que ce n'est
qu'un jeu de mon esprit, et que je ne m'y attache
guère.
Caroline continua à être gaie, aimable. Évidemment
elle avait un projet. Elle ne tarda pas, en effet, à s'en
ouvrira sa soeur.
—- Je veux, lui dit-elle, me mettre à donner des leçons
de piano. Là, je ne puis avoir aucune déception ; car, si
mon maître de dessin corrigeait les parties défectueuses
de mes tableaux, personne ne substituait ses doigts à mes
doigts, quand je jouais ces morceaux brillants qu'on écou-
tait avec tant de plaisir et qui me procuraient tant de
louanges.
Léonie. en convint sincèrement.
— Eh bien! papa payait mon maître 4 fr. le cachet;
je ne compte pas prendre autant ; je me contenterai de
48 LÉONIE.
2 fr ; je n'accepterai que quatre leçons par jour; c'est-
à-dire huit élèves, si elles ne prenaient que trois leçons
.par semaine ; cela me fera 8 fr. par jour..., à peu près
ce que tu gagnes en deux semaines, ma pauvre Léonie !
Je pourrais avoir davantage, sans doute, en consacrant
plus de temps à des élèves ; mais je ne veux pas trop me
fatiguer, et vous ne le voudriez pas non plus. D'ailleurs,
8 fr. par jour, cela fait 48 fr. par semaine, presque
200 fr. par mois. Au besoin, cela nous suffirait, et mon
père pourrait ne plus travailler. Oh ! quel bonheur pour
moi ! Quel glorieux résultat de mes efforts !...
— Et de l'éducation que notre bon père t'a fait don7
ner, ajouta doucement Léonie. Mais es-tu bien sûre
d'avoir la patience nécessaire pour donner des leçons à
des enfants ?
— Sûrement, j'aimerais mieux avoir des élèves avan-
cées, mais peut-être ne pourrais-je pas choisir. Mainte-
nant, comment faire pour m'en procurer? Nous avons des
connaissances brillantes.... ,
— Que nous ne pouvons plus voir, parce que cela ne
conviendrait plus à notre position actuelle.
— Tu as peut-être raison. Ensuite, j'avoue que je souf-
frirais d'entrer comme mercenaire dans ces maisons
où nous étions reçues comme égales. Mais alors?...
— Si tu m'en crois, ma soeur, nous irons faire part de
ton projet à Mme Wolf.
— La mercière d'en bas ?
— Oui, la mercière. C'est une femme de très-bon
conseil et d'une obligeance que j'ai souvent éprouvée.
C'est elle qui m'a indiqué les bons fournisseurs où je
pouvais trouver le meilleur marché ; elle m'a conduite
elle-même et recommandée partout. Il m'est arrivé
quelquefois de ne pas pouvoir sortir, quand grand'mère
était souffrante ; eh bien ! c'est cette bonne dame Wolf
LÉONIE. 49
qui faisait mon marché , qui me le montait. Une fois,
nous n'avions pas, une assez grande provision ■ d'eau, je
pris la carafe pour aller en chercher moi-même à la
fontaine qui est à côté de la maison ; Mme Wolf m'en-
tendit descendre, elle m'arrêta à mon passage dans
l'allée, me prit la carafe des mains et voulut faire la
course pour moi. Elle connaît tout ce quartier, et il est
désirable que tu y trouves tes élèves pour ne pas être
obligée de courir au loin.
Caroline se croyait infiniment supérieure à sa soeur
pour l'esprit, l'instruction et la distinction des manières ;
mais elle rendait justice à son jugement et à son bon
sens ; elle résolut donc de suivre son .conseil. Les deux
soeurs descendirent, en conséquence, chez la mercière.
Cette brave femme, qui avait une prédilection marquée
pour la cadette, écouta cependant l'aînée avec bienveil-
lance, et lui promit de se mettre dès le même jour en
campagne pour elle.
— Seulement, ajouta-t-elle, je crains qu'on ne veuille
pas aller jusqu'au prix que vous fixez. Nous voulons bien,
nous autres petits marchands, que nos filles soient bien
élevées et qu'elles apprennent le piano tout le. monde
l'apprend aujourd'hui' -r mais c'est à condition que cela
ne coûtera pas trop cher par nous ayons ce que vaut
l'argent.
VIL
LA MAITRESSE DE PIANO.
La bonne Mme Wolf tint sa promesse, et peu de jours
après celui où' les deux soeurs avaient réclamé son obli-
geance, elles en ressentirent les effets. Elle vint leur
annoncer qu'elle avait déjà trouvé deux écolières. C'é-
taient deux commençantes, deux petites filles; mais elle
espérait décider aussi le marchand de farine du coin à
donner sa demoiselle.
— Celle-là, dit la mercière, a été bien éduquée dans
une pension; son père a gros de fortune, et Rosalie est
fort élégante ; je sais que sa maîtresse de piano va partir
pour Paris, et qu'on cherche quelqu'un pour la rempla-
cer. Pourvu qu'elle n'ait pas recommandé une autre per-
sonne ! Mais, en tous cas, j'irai parler de vous. Par
exemple, je dois vous dire que nulle part on n'a voulu
entendre parler de 2 fr. par leçon. Vous n'auriez pas eu
LÉONIE. 51
une seule écolière. Je suis convenue de 1 fr., et de
trois leçons par semaine. Si l'on vous donne Rosalie,
— c'est-à-dire si vous-lui convenez, car on la laisse faire
tout ce qu'elle veut — celle-là ne vous marchandera pas,
et son vieux bonhomme de père sera assez fou pour ne
pas craindre de sortir tous les jours 2 fr. de sa poche
pour satisfaire un caprice de sa fille.
— Madame, dit Caroline avec une vivacité peu polie,
la musique est un art, et non un métier avec lequel on
peut marchander; et vouloir l'apprendre, la connaître,
est peut-être non pas un caprice, comme vous dites,
mais un besoin de l'âme, un désir de l'intelligence qui
aspire à tout ce qui est grand, à tout ce qui est beau.
Mme Wolf, ébahie, regarda Léonie, comme pour lui de-
mander l'explication de ce qu'elle entendait. Celle-ci se
hâta de couper court à la conversation, en remerciant de
nouveau et si amicalement sa voisine, que celle-ci oublia
la réponse de Caroline pour se réjouir d'avoir été utile
à sa soeur.
Aussitôt qu'elles furent de retour dans leur chambre,
Léonie entreprit de remonter le courage de Caroline,
qu'elle voyait déjà faiblir. Elle lui rappela que les com-
mencements d'une carrière sont toujours difficiles ; mais
que, lorsqu'elle se serait fait connaître par quelques
mois de bonnes leçons, sa réputation s'étendrait dans
le quartier et lui permettrait de. choisir ses écolières
parmi celles qui pourraient mieux la rétribuer suivant
son mérite; que, d'ailleurs, plus elle aurait de peine,
plus elle se rendrait digne de l'amour de. son père et
aurait droit à la reconnaissance de sa famille. Caroline
se laissa persuader,, et ce fut avec la résolution de se
montrer la plus patiente et la meilleure maîtresse du
monde qu'elle commença ses leçons.
Au bout de la première semaine, elle fut encore en-
52 LÉONIE.
couragée par l'augmentation du nombre de ses élèves :
MUe Rosalie Tieck lui fut confiée; et presque en même
temps, une autre petite fille, demeurant dans la même
maison, réclama ses soins. Il est vrai que, contrairement
à l'opinion de la mercière, M. Tieck s'était révolté contre
les cachets à 2 fr., et qu'il avait fallu se résoudre à ne
recevoir que la moitié de ce prix. Ensuite, Mlle Rosalie ,
qui se croyait forte et qui véritablement ne jouait pas
mal, n'avait voulu prendre que deux leçons par semaine.
La dernière petite écolière était aussi limitée à ce
nombre. Le gain de Caroline n'était donc pas considé-
rable et ne répondait nullement à ce qu'elle avait espéré ;
en revanche, ce chiffre de 10 fr:-par semaine, venant de
Caroline, jusqu'alors si inutile, laborieuse avec si peu
de suite, paraissait si agréable à la famille, qu'elle n'o-
sait montrer combien elle le trouvait indigne des heures
qu'il lui coûtait. Son père la nommait son appui, sa bien
chère enfant; sa grand'mère l'embrassait et l'encoura-
geait à la patience, et Léonie, qui connaissait son faible,
lui disait : '
— Tu gagnes bien plus avec ta musique que moi avec
ma broderie ! Mais je t'aime trop pour être jalouse que
tu sois plus utile à nos parents.
Stimulée par la tendresse, par l'amour-propre et aussi
par l'espérance d'un meilleur ' avenir, Caroline se donna
véritablement beaucoup de peine le premier mois. Le
second n'alla pas tout à fait aussi bien. La jeune maî- ■
tresse commença à se plaindre de l'incapacité de ses
petites élèves.
— Quoi ! après un mois de leçons assidues, ne pas
savoir jouer une gamme sans faute et couramment !
Prendre encore un la pour un ré ! ne pas distinguer la
clef de sol de la clef de fa ! Ce sont de vraies petites
buses ; elles n'apprendront jamais rien.

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