Léopold, ou les Malheurs de l'ambition, par Mlle Émilie M... [Marcel]

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Corbet (Paris). 1827. In-12, X-177 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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PIGORÏlB^Ç^ft|Bftttll^ ..VLACE BAHT-GÉll^AiN.l/AtXEBROlS, M'' 30.
1. J. PAS0tt$ïR5.V ïSiiiEE. ME DE "SÉrâi, A0,'48. ■''-'-■
,'*'¥%■' liiu, i GKNÊ'Vi', f.jQl
1827.
LÉOPOLD
ov
LKS MALHEURS
DE I.'AMUITJOS.
Jt, gwyob, 3inptuueue; tue 3\li-$uor), 01° a.
ou
LES MALHEURS
D E L'A M B1 ï 10 N ,
Le bonheur de t'iiiubitient rejseuibl»; à une onde
mobile qui glissa dans la main cl s'écoule.
(Touxc. )
X^t A PARIS,
(CORBET , LIBRAIRE, QUAI DES AICI;STIXS. A0 CI.
MOUTARDIER, LIDUAIRE, KCE GÎT-LL-COEL-I; , N°4.
(l'IGORREAU, LIBRAIRE, PLACE ST. GKBM.L'AUXEIIIIOIS, X°20.
J. J. PASCIIOOD, LIBBAIRE, KIE DE SEIKC , N° AS.
IREM , A GENÈVE.
1827.
PREFACE.
NOVICE dans une carrière où
plusieurs femmes ont obtenu de
si brillans succès, je craignais
de me présenter; mais quelques
amis ayant daigné applaudir à
mes faibles essais, j'ai cru pou-
voir compter sur l'indulgence du
public , en lui offrant ce simple
récit, inspiré par le désir vif,
mais sans doute impuissant, de
prémunir contre la passion la
plus funeste à l'humanité.
(vi'j )
Puisse un accueil favorable me
prouver que l'amitié n'est pas
aveugle !
Après les excellent ouvrages
que nous avons sur l'Italie, je me
suis bien gardée d'écrire longue-
ment sur ce sujet, mais j'ai ré-
uni dans une vingtaine df pages
ce qu'il y a de plus intéressant
sur ce beau pays, dont lés des-
criptions ont été noyées, jusqu'à
présent, dans trois ou quatre
volumes.
D'ailleurs, je pense que :
Ce champ ne se peut tellement moissonner,
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
( ix )
Je ne me dissimule pas les
défauts de cette imparfaite es-
quisse : l'épisode est peut-être
un peu long dans un ouvrage si
court. Cependant, j'ai cru pou-
voir me permettre de suivre les
exemples donnés par plusieurs
femmes célèbres, entre autres
l'inimitable Riccoboni, qui, dans
les lettres de M'ilord Hivers, a in-
séré l'histoire de madame de Bel-
losane, entièrement étrangère au
sujet, et qui a au moins soixante
pages ; il est vrai que ce léger
défaut, si c'en est un , est racheté
par un style enchanteur, et peut-
être n'est-il permis d'imiter les
défauts d'un auteur, qu'en rap-
pelant aussi quelquefois ses beau-
tés; alors, j'avoue que je dois
paraître sans excuse.
ou-
^Z-GJ tsféai/ieutïf ae loymciâon.
M os SIEUR de Blinval, après avoir
servi avec distinction, se retira dans
une de ses terres ; il avait assez de for-
tune pour vivre heureux à la campa-
gne , mais pas assez pour briller à Pa-
ris. Il perdit bientôt une épouse qu'il
aimait tendrement, et resta avec un fils
et une fille encore en bas-âge. Il desti-
nait son fils à la carrière des armes, et
s'occupait avec zèle de l'éducation de
ses enfans , lorsqu'une soeur qu'il avait
à Paris lui demanda la jeune Eléonore.
Madame de Saint-Phal était veuve ,
riche et sans enfans, et M. de Blin-
val , après avoir hésité quelque temps ,
crut devoir faire ce sacrifice pour
le bonheur futur de sa fille. 11 se
sépara d'elle avec chagrin : elle allait,
habiter chez une femme dont l'ambi-
tion était le défaut dominant, car, fort
jeune, elle avait épousé avec plaisir un
homme très-âgé, parce qu'il avait une
place brillante à la cour. Il soupira en
quittant sa fille, il la serra tendrement
sur son coeur, et montra une vive
émotion : puisse ce soupir, dit-il, n'être
pas un pressentiment sur la destinée
qui l'attend ! elle sera plus brillante,
sera-t-elle plus heureuse que dans une
position plus modeste ?... Mais l'homme
qui sait le mieux jouir des doux plai-
sirs de la médiocrité, qui méprise le
plus les grandeurs, croit devoir les
rechercher pour ses enfans, et sacrifie
(3)
souvent à leur avancement les plus
vives jouissances de la nature.
Madame de Saint-Phal, fière de la
beauté de sa nièce, conçut, en la voyant,
de flatteuses espérances, et n'épargna
rien pour son éducation. La jeune
Eléonore promit bientôt d'avoir tous
les talens, tous les charmes, toutes les
qualités: toutes, non , je me trompe,
un seul défaut en obscurcissait l'éclat ;
Eléonore, élevée par une femme am-
bitieuse, ne voyait rien au-dessus des
grandeurs;il lui semblait que, puisque
la nature avait oublié de la faire naî-
tre sur le trône, dont elle était digne,
elle devait, avoir au moins une des
premières places à la cour, être en-
tourée d'admirateurs, et dispenser les
grâces : il est vrai que, excepté d'en
faire une reine, la nature avait tout
(4 )
fait pour elle : on ne pouvait la voir,
sans être ébloui; on ne pouvait l'en-
tendre, sans être subjugué ; d'ailleurs,
elle possédait une ame noble et géné-
reuse, capable de grandes vertus et
d'actions sublimes; avec une éduca-
tion bien dirigée, on aurait pu en faire
une personne accomplie ; bien loin de
là, madame de Saint-Phal s'était plu à
faire germer dans son coeur les dé-
fauts qu'il aurait fallu comprimer:
pour être heureuse, lui disait-elle sans
cesse, il faut être adorée de tous les
hommes , lire dans leurs regards
qu'on est belle, qu'on l'emporte sur
ses rivales; les enchanter par un sou-
rire; les maîtriser par un coup-d'oeil;
les voir, pour ainsi dire, à ses pieds;
enfin, obtenir de la beauté cet empire
qu'ils doivent à la force. Quel autre
(5)
triomphe pourrait être digne d'Eléo-
nore?... Tels étaient les raisonnemens
qui étaient parvenus à gâter, dans
une jeune personne de quinze ans,
les plus heureux dons de la nature :
aussi, briller était devenu sa passion
dominante ; elle voulait éclipser tout
par l'éclat de ses charmes et par celui
des grandeurs. Cependant, elle avait
tant d'esprit et de grâces qu'elle trou-
vait l'art de se faire pardonner son or-
gueil. Elle est si belle, disait-on, com-
ment ne serait-elle pas un peu vaine ?
Parmi tous les jeunes gens qui se
disputaient l'honneur d'un de ses re-
gards, Eléonore sut distinguer Léo-
pold de Belzunce, qui, par ses bril-
lantes qualités et la noblesse de son
caractère, s'élevait, à vingt ans, au-
dessus de tous ses rivaux, qu'il sem-
(6 .)
blait fait, pour protéger; son esprit,
naturellement sérieux, était devenu
tout-à-fait mélancolique depuis la
mort d'un père qu'il chérissait, et dont
il avait vivement senti la perte. Privé
des tendres caresses d'une mère, qu'il
avait perdue dans son enfance, il avait
reporté toute son affection sur l'au-
teur de ses jours, dont les sages con-
seils formaient à la fois sa raison et
son coeur : il était tout pour lui. Main-
tenant, seul au monde, il sentait le
besoin de s'attacher, et sa tristesse et
son isolement le disposaient encore
aux impressions profondes.
Léopold , beau, bien fait et dont la
fortune était égale à celle de made-
moiselle de Blinval, l'aimait depuis
quelque temps, sans oser le lui dire ;
il se taisait plutôt par fierté que par
(7 )
timidité : il voyait avec quel orgueil
elle traitait ses adorateurs, et il ne
voulait pas s'exposer à un semblable
sort: cette crainte lui donnait une ré-
serve qu'Eléonore prit pour de l'indif-
férence ; elle s'aperçut qu'il ne mêlait
jamais sa voix aux louanges qu'on lui
prodiguait, et , piquée intérieure-
ment , elle fit plus de fiais pour lui
plaire.
Un soir qu'elle venait de chanter,
blessée du silence qu'il gardait au mi-
lieu des applaudissemens qui retentis-
saient autour d'elle, elle lui dit avec
un peu d'humeur: « M. de Belzunce
« n'aime pas la musique?—Pardonnez-
« moi, reprit-il avec vivacité ; mais, sans
« doute je ne suis pas connaisseur, car
« je préfère un air doux, expressif, au
« morceau le plus brillant. » Le lende-
(8)
main, Eléonore chanta une jolie ro-
mance, bien simple, bien tendre. Léo-
pold applaudit vivement, et, pour la
première fois, ses yeux, exprimèrent
combien il l'aimait. Flattée de ce succès,
elle sut, pour lui, adoucir ce superbe
regard, qui dédaignait de s'arrêter sur
les autres, elle sut même lui sourire.
Ah ! qui pourrait résister au sourire
de l'objet aimé? La fierté de Léopold
fut vaincue, il osa montrer son amour.
Encouragé par Eléonore, il osa même
l'avouer, et cet aveu fut écouté sans
colère, bientôt il lui fut permis d'es-
pérer: peut-être était-il réservé à l'a-
mour de triompher de l'orgueil.
Avant de lui donner de l'espérance,
Eléonore hésita long-temps : elle pou-
vait jouir d'un sort plus brillant que
celui que Léopold lui offrait; mais il
(9)
était tellement supérieur à tous ses
rivaux, qu'Eléonore, qui l'aimait déjà,
pensa que l'orgueil d'une femme devait
être satisfait lorsqu'elle était unie à
un homme dont le mérite honore tou-
jours celle qu'il a choisie. Elle finit
enfin par accorder ses désirs et son
amour, et, madame de Saint-Phal n'y
mettant aucune opposition, ils parlè-
rent bientôt de fixer le jour de leur
union : cependant, ce fut encore un
secret pour tout le monde et même
pour M. de Blinval.
Le passionné Léopold ne soupira
plus qu'après ce moment : l'amour de-
vait faire le destin de sa vie; il ne
voyait plus qu'Eléonore dans tout
l'univers, elle seule lui semblait digne
des hommages du monde entier, et,
flatté de l'avoir emporté sur tous ses
( io)
rivaux, il trouvait naturel l'orgueil
qu'elle montrait. Quand les défauts
d'une femme adorée ne blessent que
les autres, il est si facile de les excuser!
Tout paraissait concourir à assurer
le bonheur de Léopold, lorsqu'on pré-
senta dans la maison de madame de
Saint-Phal, le duc de- Sommerville :
c'était un homme de trente-six à qua-
rante ans, dont l'abord était froid et
sévère ; mais il était extrêmement ri-
che, très-bien vu à la cour, il était
favori du Roi ; on pensait que bien-
tôt, il serait nommé ministre , et
madame de Saint-Phal lui trouva le
suprême bon ton : ce jugement fut
généralement adopté. Le duc parlait
peu, et, lorsqu'il se donnait la peine
de montrer son opinion, c'était tou-
jours d'une manière décisive, il n'y
( « )
avait plus rien à ajouter. Quelle jus-
tesse dans l'esprit, disait-on, quelle
profondeur dans la pensée! on lutte-
rait en vain contre la force de la vérité,
on ne peut trouver aucune objection.
Léopold était le seul qui ne l'encensait
pas ; souvent il se taisait, mais un sou-
rire improbateur venait se peindre sur
sa figure expressive, et, plus d'une fois,
il osa montrer une opinion tout-à-fait
différente de celle de monsieur le duc.
La supériorité de son esprit, la force
de ses raisonnemens, son éloquence
entraînante, lui donnaient un avantage
très-marqué sur son adversaire. Eléo-
nore admirait sa conversation facile et
brillante, chacun l'approuvait tout bas ;
mais qu'importe, toute la société se
rangeait de l'avis du favori : excepté
le jeune Olivier de Blinval, frère d'E-
( " )
léonore, qui était très-lié avec Léopold.
La belle Eléonore fit sur le duc
une vive impression ; il en devint
très-amoureux, et offrit son coeur et
sa main. Madame de Saint-Phal, en-
chantée, en parla à sa nièce, qui le
refusa, en objectant ses engagemens
avec Léopold, et son amour pour lui ;
mais cette femme ambitieuse dit qu'il
n'y avait pas à balancer entre ces deux
alliances, et elle exigea d'elle qu'elle le
reçût au moins un mois avant de le
refuser entièrement : elle espérait la
décider pendant ce temps: à dire vrai,
Eléonore était éblouie de la conquête
qu'elle' avait faite; elle commençait à
penser qu'elle ferait un très-grand sa-
crifice en épousant Léopold : quel rôle
brillant devait jouer l'épouse du favori
d'un roi ! jamais elle n'en avait rêvé
( i3 )
un plus heureux ! Elle regretta la pro-
messe qui la liait ; tour à tour en-
traînée par l'amour et par l'ambition,
elle s'applaudit ou se repent du parti
qu'elle a pris. Madame de Saint-Phal
permit au duc d'espérer, et la con-
duite d'Eléonore ne la démentit point:
elle le reçut favorablement. En vain,
son amant lui objecta qu'il ne pouvait
supporter le regard fier et protecteur
de son rival; en vain , il lui dit qu'il
cesserait de venir, si elle lui faisait
toujours le même accueil, elle ne put
se résoudre à ôter tout espoir au
duc de Sommerville : elle disait qu'il
lui avait promis de protéger son frère,
et qu'elle le souffrait par amitié pour
lui. Confiante en sa beauté, sûre de
son.'.-pouvoir,- elle croit ramener Léo-
pold par un sourire; mais l'illusion
( '4)
était détruite, le bandeau qui couvrait
ses yeux, et voilait les défauts d'Eléo-
nore, était soulevé : rien ne put le
tromper ; en vain, lorsqu'elle le voyait
irrité, elle cherchait à le calmer par
un doux regard, il avait saisi tous ses
mouvemens, il avait remarqué com-
bien elle se plaisait à faire valoir tous
les charmes qu'elle avait reçus de la
nature, tous les talens qu'elle avait ac-
quis, et ce n'était plus pour lui plaire.
Enfin, fatigué du rôle secondaire
qu'il jouait chez madame de Saint-
Phal, il jura de n'y \Aus retourner.
Il écrivit à Eléonore qu'il s'était aperçu
des combats que se livraient dans son
coeur l'amour et l'ambition, et qu'il vou-
lait désormais les lui épargner. « Peut-
« être, lui disait-il, si j'avais employé
« auprès de vous toute l'éloquence de
( '5 )
•< l'amour , je l'aurais emporté ; mais je
« dédaigne cet entraînement d'un jour,
« ce triomphe d'un moment : unie avec
« moi, vous auriez regretté le sort bril-
« lant que vous auriez refusé pour
« moi, et je ne connais de jouissances
« que celles qui sont partagées. Je
« vous sacrifie tout le bonheur de ma
« vie ; qu'importe, puisque je ne puis
« plus faire le vôtre.... Adieu, Eléo-
« nore, je vais languir loin de vous,
« puissé-je être la seule victime. Puis-
« siez-vous être heureuse, et que ja-
« mais le souvenir de Léopold ne
« vienne altérer la félicité dont vous
« jouirez. >•
En vain, Léopold appela sa fierté à
son secours, cette lettre porta l'em-
preinte de ses larmes. Eléonore ne put
la lire sans émotion , son premier mou-
(i6)
vement fut de le rappeler près d'elle ;
mais, l'orgueil l'emportant toujours,
elle se dit: Léopold reviendra, il ne
pourra vivre loin de moi, il m'aime-
rait donc bien faiblement.... Elle se
trompait, Léopold ne revint pas. Peut-
être s'était-il flatté qu'Eléonore lui écri-
rait de revenir; qu'elle lui sacrifierait
son rival, il attendit vainement Cjette
réponse. Tout est fini, dit-il Mais
involontairement, tous les soirs, il
porte ses pas vers la demeure de
celle qu'il aime : c'était là qu'autrefois
il passait ses soirées, heureux d'un
mot, d'un regard, d'un sourire d'Eléo-
nore; maintenant, il ne voit plus que
la voiture du duc de Sommerville à sa
porte. Le salon" est très-éclairé, il pa-
raît y avoir une brillante réunion :
Eléonore n'est pas malade, non, l'ou-
( *7 )
bli a déjà remplacé les plus doux sen-
thnens Eh quoi! si vîte! Ah!
sans doute, elle est satisfaite d'être
délivrée de lui Tout-à-coup, il en-
tend les brillans accords de sa harpe ;
il tressaille, c'était l'air qu'il aimait de
préférence, et qu'elle jouait autrefois
pour lui. Quelle sensation pénible cette
musique lui fait éprouver ! Hier encore
il croyait qu'il lui était impossible de
souffrir davantage !
Eléonore aussi souffre, forcée de
faire les honneurs de la soirée, elle
aime à répéter la romance qui plaisait à
son amant, elle cherche à se faire il-
lusion , et croit ainsi ressaisir le passé ;
mais, blessée de ce qu'il n'était pas
revenu, elle écoute madame de Saint-
Phal , qui cherche à lui persuader qu'il
1,'aimait peu. Profitant de l'ascendant
( ,8)
qu'elle avait sur son esprit, elle lui fit
ensuite la description du bonheur dont,
elle jouirait avec le duc : elle serait
présentée à la cour, tout le monde
l'admirerait, son frère pourrait parve-
nir aux grades les plus brillans; elle lui
présenta ces tableaux avec tant d'art,
et sut si bien intéresser son amour-
propre, sa vanité et son coeur qu'Eléo-
nore, vaincue, se décida à épouser le
duc de Sommerville ; sans doute, sa
jeunesse, son inexpérience., l'éduca-
tion qu'elle avait reçue rendirent la
victoire de madame de Saint-Phal plus
facile, et la faute d'Eléonore plus ex-
cusable , si dédaigner l'amour d'un
homme aussi distingué que Léopold,
après l'avoir encouragé , après l'enga-
gement contracté avec lui, pouvait ja-
mais être excusé.
( '9 )
Un mois s'était déjà écoulé depuis
leur rupture, et Léopold luttait péni-
blement contre le chagrin qui le dévo-
rait. Un jour il prit machinalement un
journal, ne pensant pas que son sort y
était fixé; il y jetait un regard indiffé-
rent, lorsque ces mots vinrent frapper
et ses yeux et son coeur: « Hier le Roi
<• a daigné signer le contrat de mariage
« de M. le duc de Sommerville avec
mademoiselle Eléonore de Blinval. » Il
n'en vit pas davantage, un nuage passa
devant ses yeux ; il fut prêt à se trou-
ver mal. Allons, dit-il, en appuyant sa
main sur son front, voilà mon arrêt;
supporter le malheur avec courage est
la tâche qui nous est imposée : voilà ce
qui distingue la force de la faiblesse.
Ah! les courts instans de bonheur
dans la vie ressemblent aux éclairs qui
(ao)
brillent dans une nuit obscure : le re-
gard du voyageur en est ébloui ; mais ,
lorsqu'ils ont disparu, le temps lui sem-
ble encore plus sombre. Sans doute,
le dernier degré du chagrin est d'être
arrivé au point de ne plus prendre in-
térêt à rien, pas même à soi: Léopold
en était là. Pendant qu'il traînait péni-
blement cette journée, on était occupé
à parer Eléonore ; on lui attachait la
couronne virginale ; en ce moment
elle pensait à Léopold, hélas! dit-elle,
il n'est plus temps : ce soupir doit
être le dernier; mais la brillante imagei
qu'elle veut éloigner est toujours de-*
vant ses yeux; elle croit voir cette fU
gure expressive où se peignaient si
bien tous les sentimens de lame; elle-
croit l'entendre lui reprocher sa tra-
hison, et, pâle comme une victime
(21 )
qu'on immole, elle se laisse conduire
à l'autel.
La pompe imposante de la cérémo-
nie honorée de la présence de tous les
grands seigneurs de la cour, la ri-
chesse des cadeaux, l'éclat des fêtes
qui suivirent le mariage l'éblouirent,
et donnèrent un autre cours à ses pen-
sées. Son orgueil est satisfait, tout le
monde l'admire, un murmure flatteur
se fait entendre lorsqu'elle arrive dans
une assemblée; enfin. Dour comble
- ' A
d'honneur, le Roi la remarqua, et dit
au duc qu'il avait la plus belle femme
de Paris , et tous les courtisans furent
autant d'échos qui répétèrent cet éloge.
Laissons-la jouir de ses succès , s'eni-
vrer des louanges qu'on lui donne :
ce frivole encens sera bientôt sans
parfum pour elle ; suivons Léopold,
( ")
qui, ne pouvant supporter toutes les
tristes pensées qui l'assiègent en foule,
errait au hasard dans la campagne,
où il se laissait emporter au gré de son
coursier impétueux, croyant fuir le
malheur en fuyant Paris ; croyant,
par un exei'cice violent retrouver le
calme du coeur. Il était déjà bien loin
lorsque des chants joyeux, et le son
de plusieurs mstrumens, vinrent le ti-
rer de sa rêverie, et le distraire de ses
cruelles réflexions: il lève la tête, il
était auprès d'un village, et le tableau
animé d'une noce champêtre était de-
vant ses yeux.
On était au commencement du prin-
temps, l'air était parfumé par l'aubé-
pine en fleur, toutes les feuilles ache-
vaient de se développer , les oiseaux
chantaient le réveil de la nature, et
( rt )
l'abri tutélaire qu'elle leur offrait pour
protéger leurs naissantes amours ; il
semblait que l'espérance devait éclore
avec les fleurs : partout on voyait son
image. Hélas! dit-il, serai-je toujours
poursuivi par l'aspect d'un bonheur
que je ne puis goûter. Il pousse son
cheval avec vigueur, et s'éloigne de ce
séjour de la joie.
Léopold avait beaucoup de force
d'amc, mais il était très-exalté, il fal-
lait que son imagination fût un peu
calmée , pour qu'il pût supporter le
changement de celle qu'il aimait, qu'il
avait choisie, et qu'il ne pouvait plus
oublier. Arrivé chez lui, on lui remit
une lettre d'Olivier de Blinval, qui,
absent depuis deux mois , s'était pré-
senté, pour le voir: il lui disait qu'il
avait appris avec. surprise et chagrin
(*4 )
le mariage de sa soeur avec le duc de
Sommerville : <■ J'avais espéré , ajou-
«■ tait-il, trouver un jour un frère
« dans mon ami. » Léopold voulut, lui
répondre, et, pour soulager son coeur
du poids qui l'oppressait, il lui écri-
vit, toutes les pensées qui l'agitaient.
« Je vous remercie, lui disait-il;
« vous avez quitté une fête pour venir
•< me consoler, à ce trait je reconnais
« bien Olivier ; mais , vous, si vous
« m'aviez trouvé , vous n'auriez pas re-
« connu votre pauvre ami; de tristes
« réalités ont remplacé ses brillantes
« chimères... Hélas! j'avais vingt ans,
« je croyais au bonheur, il m'était
« apparu sous une forme divine, sous
« celle d'une femme, d'un ange, elle
« me sourit, m'attira , et, crédule
« comme on l'est à cet âge, je fus
( '5)
« séduit par ses trompeuses caresses,
« et, au moment où je m'enivrais de
« cette félicité céleste, elle me perça
« le coeur d'un trait mortel : un ser-
« pent était caché dans son sein !....
« O Eléonore! Eléonore! si fausse avec
« des traits si doux... Insensé ! pour-
« quoi m'être attaché à la beauté? ne
« devais-je pas penser qu'une belle
« femme n'aime qu'elle ; elle se croit
« digne du trône de l'univers , et mé-
« prise tout ce qui porte ses chaî-
« nés. »
A cette idée de mépris, il relève la
tête, s'indigne de faire naître ce sen-
timent, et déchire sa lettre, qui porte
trop l'empreinte de sa faiblesse. Il croit
avoir retrouvé assez de courage pour
oublier la perfide qui a pu le dé-
daigner; il forme le projet de quitter
( ^6 )
la France, afin de ne pas être exposé
à revoir celle qui cause tous ses
maux. Il écrit simplement à Olivier
qu'il a beaucoup souffert, mais que
le temps du courage est arrivé ; qu'il
part le lendemain pour l'Italie, et
qu'il ne reviendra en France que
lorsqu'il pourra revoir avec calme les
lieux embellis autrefois par l'amour,
et aujourd'hui désenchantés par lui.
« Le souvenir d'Olivier, ajoutait-il,
« répandra toujours quelque chose
« de doux sur mes pensées les plus
« amères. »
Une preuve d'amitié dans les pro-
fonds chagrins ressemble à un rayon
de soleil après un violent orage, il
chasse pour un instant les nuages
qui obscurcissaient le ciel : aussi, Léo-
, pold, se trouvant un peu soulagé,
( ^7 )
s'occupa avec calme des préparatifs
de son voyage. Il partit le lendemain
dans une voiture de poste, il croyait
respirer plus facilement à mesure qu'il
s'éloignerait de Paris; mais partout
il vit la nature s'embellir ; partout il
vit l'apparence du bonheur et de la
gaîté ; lui seul au monde semblait
condamné à souffrir. Il traversa les
Alpes ; leurs formes altières, en ré-
veillant dans son coeur les pensées
les plus sublimes, le faisaient soupi-
rer encore ; le charme des campagnes
qui bordent le lac du Léman , le bruis-
sement de ses eaux ajoutaient à sa
mélancolie : on y rêve si doucement
dans tous les momens de la vie, qu'il
faut que le coeur soit bien déchiré
pour ne pas s'y rouvrir à l'espérance.
Oui, se disait-il, partout on peut
( »8 )
être heureux : dans le fond des val-
lées, sur le haut de ces pics élevés,
avec un coeur simple et aimant, avec
une compagne qui partage vos goûts ,
et des enfans qui vous sourient, on
peut jouir du bonheur suprême. Ah !
que ne suis-je né dans une chau-
mière ! ici même je voudrais voir s'é-
couler mes jours; mais, hélas! qui
sait si même ici j'aurais été à l'abri
de l'ambition et de la vanité d'une
femme ?
L'univers, si varié, n'offre rien de si
magnifique que les contrastes qui s'of-
fraient à lui en ce moment; les grands
effets d'ombres et de lumière portent
dans lame l'idée d'un être mystérieux,
infini, dont nous ne pouvons conce-
voir l'essence, qu'il est doux d'aimer,
d'admirer, et dont la vertu attend
( »9)
une noble récompense ; mais il fallait
plus de calme que n'en avait Léopold
pour jouir de ces belles perspectives ;
il aimait mieux s'égarer au sein d'une
sombre forêt : lame, émue par l'as-
pect de cette profonde solitude, se
plonge dans une vague rêverie dont
l'oubli des maux est le moindre des
bienfaits : ce silence plaît également
au sage, qui sait y jouir de la na-
ture, et s'élever à de hautes pen-
sées , et à l'homme bouleversé par les
passions , parce qu'il le calme et le con-
sole. Un espace immense, imposant
nous offre, au contraire, l'idée de l'in-
fini , de la grandeur, dont nous som-
mes si loin, elle nous rappetisse à nos
propres yeux. Là, nous voyons l'im-
mensité; ici, un point imperceptible.
Que nous sommes peu de chose en
( 3° )
effet ! tristes jouets de nos passions,
ballottés par elles, nous ne savons ni
agir par nous-mêmes, ni nous élever
au-dessus de nous-mêmes.
Léopold traversa la Suisse; partout
il vit l'activité et le commerce s'unir
pour faire prospérer ce pays , où des
lois sages, des administrateurs habiles
font fructifier les arts et, l'industrie. Il
parcourut ensuite l'Italie ; mais , si'
admira souvent ce beau soleil, cette
belle nature, tous ces dons du ciel et cet
assemblage étonnant de tout ce qu'il
y a de plus magnifique, il fut aussi
bien tristement frappé de l'esclavage
et de la paresse où languit ce peuple
indolent; l'amour de la gloire et le pa-
triotisme , ces nobles vertus qui gui-
daient leurs ancêtres , et les condui-
saient à la victoire, sont entièrement
( 3i )
éteintes dans l'ame de leurs faibles des-
cendans. L'ignorance dans laquelle ils
végètent est une suite du peu d'énergie
de leur caractère; l'amour et le plaisir,
voilà leurs dieux ; ils cultivent les arts ,
mais pour augmenter leurs jouissances,
pour satisfaire le luxe et la mollesse des
grands ; et les sciences sont en géné-
ral négligées : ce peuple fait un pas ré-
trograde à mesure que les autres na-
tions en font un en avant.
Léopold s'arrêta peu à Venise, l'as-
pect sombre de cette ville, l'arbitraire
qui y règne l'en chassèrent bientôt, il
s'indigna, en pensant que là les hom-
mes étaient esclaves. Le palais du doge,
l'église et la place de Saint-Marc et le
Lazareth, sont les monumens qui le
frappèrent le plus.
Il vit Bologne avec plaisir, sa situa-
( 3a)
tion riante aux pieds des Apennins, les
portiques et les colonnes qui embellis-
sent la ville, l'amabilité des habitans ,
qui cultivent la littérature plus que
tous les autres peuples de l'Italie * , en
font un séjour agréable.
Le palais de Sampiéri, orné des pein-
tures des immortels Carrache ; et la
Chartreuse , qui renferme un cabinet
d'antiquités ecclésiastiques , lui paru-
rent dignes d'exciter la curiosité. Léo-
pold visita aussi l'église de Saint-Pétro-
nio *¥, dans laquelle Charles-Quint fut
* Bologne est de toutes les villes de l'Italie celle
où les femmes se sont le plus distinguées ; plu-
sieurs portèrent le bonnet doctoral; Laura Bassi.
et Mandona Manzolina s'occupèrent de méde-
cine et d'anatomie ; Clotilda Tamborini profes-
sait le grec, et Isott.i deRimini fut une nouvelle
Sapbo, qui tourna la tête du fameux Pandolfo
Malatesta.
** Sur le pavé, de cette Eglise, ouvrage magni-
( 33 )
couronné par Clément VII, et celle de
Saint-Dominique, remarquable par la
Châsse, chef-d'oeuvre de Nicolas Pi-
sano*; ensuite, il porta ses pas vers la
galerie de l'Institut, où se trouve la
Sainte Cécile de Raphaël, dont la belle
tête fait l'admiration des peintres an-
ciens et modernes.
Mais quel est ce tableau dont ses
yeux se détournent, et qui ne cesse
pas d'être présent à son imagination ?...
quels sont ces enfans, dont la tranquil-
lité naïve forme un contraste avec la
douleur expressive de leurs mères ? ils
n'ont aucune idée du supplice qu'on
fujuc du i4e siècle, est tracé le fameux méridien
de Cassini, qui marque la distance du zénith,
le passage du soleil dans les lignes du zodiaque ,
et d'autres phénomènes astronomiques.
* Nicolas Pisauo fut surnommé PUcoltm de la
Châsse.
(34)
leur destine le eoeur est à la fois ému
et frappé de terreur... c'est le Massacre
des Innocent! c'est un tableau du
Guide !....*
Bologne a encore un autre titre à la
gloire, elle est la patrie du Domini-
cain , de l'Albane, des Carrache, et
du Guide **.
Léopold passa plus de temps encore
à Florence , cette ville magnifique em-
bellie par les Médicis, et qui, dit-on ,
ne devrait être montrée que le diman-
che aux étrangers ; il admira la galerie
du grand-duc, dans laquelle on a réuni
des chefs-d'oeuvre en tout genre , et
* On voit dans cette galerie le portrait du
Guide, peint par Simon de Pesaro; le feu du
génie brille dans ses yeux, et semble encore ani-
mer cette belle figure, qui donne l'idée de la
perfection humaine.
" lie célèbre Iiossini est né à Pesaro près-
Bologne.
( 35 .
surtout, une collection précieuse des
portraits des plus grands peintres, et
ceux de tous les Médicis, ces protec-
teurs fameux des lettres et des arts ; la
Tribune renferme ce que Florence a
de plus remarquable ; il considéra tour
à tour une Vénus du Titien, et la Vé-
nus de Médicis. que Ion croit n'avoir
jamais assev viu . quel doux ibandon
dans sa taille '.- mo.in d'un mortel n'o-
serait toucher et corps souple et déli-
cat, de peur de :-c profaner... pourtant,
la critique n'épa. <ïi<e pas cette divine
figure, et la froide réflexion la trouve
sans physionomie *.
* Le docteur Gall a trou'. >;uf ia tête de' la
Venus de Mcdicis était mal cor." ■■;-.,■■<• , lie n <-:<
pas la protubérance de l'esprit > i encoit ruoir:»
celle du génie: ce n'est que la Ji'.,.>.•■■ .'in 'a
beauté— Quelques artistes lui pré! a a";.>yi-
d'Iiui la Fornarinu, maîtresse de Rapi.i ! ..;
son modèle.
(36)
Le palais Pitti attira aussi ses re-
gards; il n'est pas absolument grand,
mais il est délicieux, bien meublé, et
orné de peintures d'une grande beauté;
il y vit des tableaux plus précieux que
la plupart de ceux de la galerie; le mor-
ceau de Raphaël connu sous le nom de
Madonna délia. Sedia est de ce nombre ;
l'expression magique ie ce tableau ar-
rête, et transporte d'adnurmon parle
charme puis?.un qui s v t>- >uve attaché.
La cathédrale est belle, et le Batisterio
qui est auprès est très - furieux ; les
portes soin de métal, e' à comparti-
men-: cri y a représenté des traits de la
Bible avec un art îr.uni. Michel-Ange
d;f,ait que les portes du Batisterio nié-
rit;aicnt d'être eeî'.es du paradis*.
■ La plus belle de ces portes est due au talent
uc Lcieazo Gli ..erti, jeune artiste de vingt-
( 37 )
Mais, si Léopold admirait les ouvra-
ges de l'art, il était bien plus touché
encore de la vue délicieuse de la cam-
pagne , vers le vallon où coule l'Arno ;
l'oeil s'égare parmi les charmans co-
teaux plantés de vignes, et- parcourt
une étendue immense; c'est l'idéal de
la belle nature, et l'imagination même
ne pourrait rien rêver de plus beau.
Il s'arrêta peu à Pise ; sa cathédrale fixa
son attention, on croirait que sa tour
va tomber, mais cette crainte cesse
lorsqu'on pense qu'elle est ainsi in-
clinée depuis bien des siècles.
Le Campo santo excita aussi l'intérêt
de notre voyageur ; sa surface est cou-
verte de terre apportée de Jérusalem,
du temps des croisades*; les habitans
trois ans, qui surpassa tous les grands-maîtres
dans le siècle appelé l'âge d'or de la sculpture.
* Il faut de grandes protections pour être
( 38 )
de Pise, méprisant toutes les vaines
richesses qu'ils auraient pu tirer de
la terre sainte , se chargèrent de cette
terre précieuse, qui leur semblait devoir
assurer et leur bonheur, et l'immorta-
lité de leurs noms Pise est la patrie
de Galilée, qui, au dix-septième siècle,
fut emprisonné pour avoir dit que le
soleil est immobile, et fut forcé de se
rétracter pour obtenir sa liberté.... In-
conséquence de l'esprit humain!., quel-
ques années après, on reconnut la
vérité de son système, et, plus tard,
on lui éleva un mausolée à Florence,
comme un hommage rendu à ses talens,
enterré dans ce cimetière. On y voit un mausolée
élevé par le roi de Prusse au comte Algarotti,
son ami ; il en a fait lui-même l'épitaphe, qui dit
beaucoup en peu de mots : AIgarolil Ovidii oemulo,
Nemtonii discipulo, Fredéricus Magnus. Dans le
milieu du cimetière s'élève un très-beau bâtiment
en marbre.
( 39 )
et une expiation de ses souffrances *.
« La reconnaissance publique est un
■<■ fruit tardif, a dit madame de Staël,
« la postérité seule le voit mûrir. »
Léopold alla voir les bains chauds à
une demi-lieue de la ville, et considé-
ra long-temps ces superbes aqueducs,
* Mi Itou visita Galilée dans les cachots de
l'Inquisition.
On raconte que son domestique lui demandait
un jour pourquoi il ne convenait pas que le so-
leil tournait autour de la terre , puisque c'était
le seul moyen de recouvrer sa liberté. Galilée
sourit, et, lui montrant une volaille qui tournait
à la broche : « Si je soutenais que ce feu et cette
« cheminée tournent autour de ce chapon, et
« que la broche est immobile, que dirais-tu?
« —Que... vous êtes fou, répondit le domestique
« en hésitant. —Eh bien! voilà ce que tu me
« conseilles pour sortir de ce séjour. » C'est une
comparaison triviale d'une vérité sublime.
On a remarqué que Galilée est né le jour de la
mort de Michel Ange, et qu'il est mort lu jour où
naquit rVewtou.
( 4o)
restes magnifiques et précieux que l'on
admire d'autant plus, qu'ils sont demeu-
rés debout au milieu des ruines, comme
les vestiges frappans d'un monument
qui n'est plus : il semble que c'est la
voix du passé qui vient nous rappeler
que nous aussi nous devons périr,
et que rien sur la terre ne résiste aux
coups du temps.... De là, il alla à Sien-
ne, où, dit-on, les femmes sont si jo-
lies ; mais les femmes n'intéressaient
plus Léopold , il les croyait toutes légè-
res , toutes trompeuses, et il les fuyait
comme on fuit le malheur; il ne s'ar-
rêtait qu'auprès de celles qui étaient
peu favorisées de la nature, ne redou-
tant pas leur pouvoir, et trouvant en-
core quelque charme dans leur con-
versation, car presque toujours elles
rachètent par les agrémens du carac-
(4i )
tère et les qualités du coeur ces vains
attraits qu'un instant détruit.
Pendant qu'il parcourt les villes, se
regardant dans le monde comme un
voyageur qui ne doit s'attacher à rien
ici-bas, Eléonore passe ses jours dans
une dissipation continuelle. Le duc de
Sommerville, fier de sa beauté, la con-
duit partout en triomphe ; que lui man-
que-t-il maintenant ? Entourée de tou-
tes les jouissances du luxe , elle. doit
être heureuse ; tous ses désirs sont rem-
plis ; le bonheur n'est-ce pas l'espérance
réalisée? Mais non, on se lasse bien-
tôt des plaisirs de l'ambition, on devient
même indifférent à celui d'être admiré;
les jouissances du coeur sont les seules
qui se renouvellent sans cesse, qui ne
s'épuisent jamais. Déjà, Eléonore voit
sans étonnement les brillantes fêtes
( 4-i )
qu'on lui donne, bientôt elle les voit
avec ennui. Madame de Saint-Phal jouit
seule des succès de sa nièce, de la ma-
gnificence qui l'entoure ; jamais son
coeur froid n'a connu d'autre bonheur;
mais Eléonore était digne d'en goûter
un plus pur; elle aurait su l'apprécier,
si l'éducation n'avait pas étouffé, pour
ainsi dire, la nature. Au milieu d'un
bal où le luxe a prodigué tout ce qu'il
y a de plus brillant, elle soupire, et s'é-
tonne du vide de son coeur. Eli quoi !
dit-elle, voilà donc le bonheur auquel
j'ai sacrifié tous les autres,ce bonheur,
dont la seule idée m'enivrait, tous ses
prestiges se sont évanouis avec la réali-
té. O Léopold! toi qui étais si digne de
l'amour d'une femme, tu es bien vengé!
« Ne trouvez-vous pas cette fête char-
« mante, lui dit madame de Saint-Phal ?

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