Lequel des quatre ? / par M. de Bonnal,...

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impr. de Boileau et Raymond (Poitiers). 1873. 1 vol. (120 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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LEQUEL
DES QUATRE
Par M. DE BONNAL
Ancien collaborarcur de M. de Girardm
PRIX : 2 FRANCS
POITIERS
IMPRIMERIE ET STEREOTYPIE BOILEAU ET RAMOND
RUE DE LA PLACE-D'ARMES. 26
1873
LEQUEL
DES QUATRE
PAR
M. DE BONNAL
Ancien collaborateur de M. de Girardin.
POITIERS
IMPRIMERIE ET STÉRÉOTYPIE BOILEAU ET RAIMOND
Rue de la Place-d'Armes, 26
1873
A M. EMILE DE GIRARDIN
MON CHER AMI,
Un jouteur tel que vous ne va-t-il pas rentrer en
lice? Après avoir tant dépensé, vous êtes devenu
bien économe.
Les circonstances, vous le vovez, sont graves
pour le pays. Il est de ces passés qui engagent
l'avenir. Le prince du journalisme peut-il décem-
ment se taire, quand trois dynasties et leurs trois
gouvernements se disputent, à huis clos, la faveur
de renverser un gouvernement de fait, pour se
sacrifier ensuite sur ses ruines au bonheur de la
France.
Toujours le même refrain, sur un air différent,
quand il diffère.
Je crois, pour mon compte, que vous ne sauriez
rester muet. Le silence n'est pas toujours d'or.
Qu'en pensez-vous?
Adieu de coeur,
M. DE BONNAL.
I
Le plus grand mal, en politique, et notre vice le
plus vulgaire, c'est de procéder avec passion dans
nos jugements comme dans nos actes. La passion
n'est pas plus la raison, que l'égoïsme n'est l'ab-
négation, ce qui nous amène à poser immédiate-
ment en principe, que tous les efforts des pouvoirs
publics, pour réaliser l'ordre et par suite la pros-
périté, seront vains dans notre pays, tant que les
hommes ne se seront pas, avant tout, rendus indé-
pendants d'eux-mêmes.
De toutes parts, depuis un siècle et à toute
heure, l'on tait appel à la liberté. C'est un abus.
La liberté ne fait pas défaut : liberté civile, liberté
politique, liberté de s'enrichir, liberté de se ruiner,
sans en excepter la liberté de s'instruire, si l'on est
assez sérieux pour préférer l'étude à la dissipation.
Ce qui manque à l'homme public, comme à
l'homme privé, c'est d'être libre en face de lui, c'est
d'être affranchi des exigences de sa personnalité,
— 8 —
c'est de ne dépendre que du juste et du vrai., c'est
de savoir être impersonnel dans une équitable me-
sure. En cet état seulement réside la saine, la puis-
sante, la première des libertés.
L'on veut, et nous nous adressons ici à toutes les
classes, l'on veut s'affranchir de tout, excepté de
soi. De cette cause d'abaissement moral découlent
toutes nos perturbations sociales, que la provocation
parte d'en haut ou d'en bas. Ne cherchez pas ailleurs
l'origine de nos révolutions modernes, si vous
voulez voir les choses à fond et d'un point de vue
élevé.
Les hommes, les partis, à droite, à gauche, dans
tous les extrêmes, sont, à cette heure, tellement
asservis aux plus sordides instincts personnels, que
vous les voyez s'entre-calomnier à froid, mentir
sciemment à leur conscience, afficher la dévotion
dans l'indifférence et souvent dans l'impiété, se
faire plus royalistes que le roi, que ce roi soit un
prince ou le peuple, et n'avoir en bouche que les
mots de patrie, de Dieu, de bien public, quand ils
ne songent qu'à se poser et à satisfaire individuel-
lement leur insatiable ambition.
C'est là une assez triste comédie, révélant un mal
que ni la république, ni la royauté ne parviendront
à guérir.
Tant que vous ne serez pas indépendants de vous-
mêmes et régénérés par l'abnégation, Messieurs de
l'extrême droite, de l'extrême gauche, des centres,
peuple ou aristocratie, légitimistes ou radicaux, et
— 9 —
cela, par une foi profonde, née du Dieu indéniable
que manifeste mathématiquement la science, vous
aurez beau intriguer pour Henri V, pour les d'Or-
léans, pour l'Empire, pour la République, vous ne
fonderez jamais que du provisoire, incessamment
dénoué par les révolutions.
Partez donc de cette idée juste, que ce sont moins
les institutions politiques, que l'état moral des peu-
ples et la valeur intrinsèque des individus, qui
peuvent et doivent asseoir la société sur des bases
solides.
Aussi, n'excite-t-on en nous qu'un dégoût amer,
quand aujourd'hui nous entendons dire à la médio-
crité suffisante de nos gouvernants, qu'elle a sauvé
le pays en renversant M. Thiers, et qu'elle va
mettre un frein au radicalisme en proclamant la
monarchie.
Le premier empire devait durer toujours, la res-
tauration ne devait jamais finir, la royauté de Juillet
était immuable, le second empire avait clos l'ère
des révolutions, et voilà que le ministère de Broglie,
des inconnus, la majorité, une agrégation d'enfants
terribles, prétend que la question du radicalisme,
c'est-à-dire l'éternelle question du prolétariat, ori-
gine de toutes les crises, dans le passé comme dans
le présent, en France comme dans le monde entier,
se trouve providentiellement résolue, parce qu'un acte
ignoble d'ingratitude, qui peut se transformer en acte
de démence, a frappé un grand citoyen, devenu le
génie du bon sens politique sur latin de sa carrière.
— 10 —
Vous êtes bien superficiels. Messieurs, ou bien
oublieux; mais, dans la bonne fortune, l'on ne se
souvient de la pauvreté première qu'en rougissant.
Il y a cent ans, deux ou trois cents ans, qu'étiez-
vous tous , tous indistinctement, aristocratie ou
bourgeoisie, à trente exceptions près en France?
Vous étiez de petits bourgeois ; le plus grand nombre
d'entre vous figurait dans la classe ouvrière, et la
classe ouvrière est de sa nature socialiste, commu-
niste, radicale, ce qui revient au même ; vous étiez
alors le prolétariat, quant à la fortune ou à la nais-
sance, c'est-à-dire le grand coupable, la révolution ;
vous vouliez tout détruire, aux yeux des privilé-
giés, tout mettre à feu et à sang; vous étiez les
communards, les pétroleurs de l'époque; il fallait
vous empêcher de lever la tête, de parler, d'écrire,
de vous réunir, de bouger de place.
N'êtes-vous pas devenus, par des alluvions su-
perposées des dernières couches sociales, l'aristo-
cratie moderne, sous l'influence des capitaux, sous
le prestige du nom et de la naissance, ces deux der-
niers titres de crédit acquis par les procédés que
relate le duc de Saint-Simon, et qui, de roturiers,
vous firent nobles en foules innombrables. Vous
vous adjugeâtes la noblesse vous-mêmes et vous
fîtes bien; tout le monde devrait en faire autant;
tout le monde arrivera insensiblement à le faire, si
l'État n'en prend lui-même l'initiative, et ce pre-
mier pas vers l'égalité, l'égalité qui, selon nous,
passe avant la liberté dans nos moeurs, ce premier
— 11 —
pas sera plus important pour rendre stable toute
chose, que ne le pensent les hommes irréfléchis.
Pour éclore à la vie normale, Messieurs, vous
avez peut-être fait beaucoup de mal; mais la mère
n'accouche pas sans douleur, et, nous l'affirmons,
vous avez réalisé infiniment plus de bien. Pour un
seigneur, sur cent, on en compte cinquante aujour-
d'hui, depuis le château jusqu'à la chaumière, en
passant par la maison de campagne, l'usine, les
établissements commerciaux et les vastes associa-
tions.
Le radicalisme actuel suivra la même marche que
vous. Les dernières couches sociales, qui tant vous
épouvantent aujourd'hui et auxquelles vous appar-
teniez, Messieurs, il y a cinquante, cent ou deux
cents ans, viendront se confondre avec l'aristocratie,
parce que tout homme, grâce aux nobles et généreux
sentiments qu'il tient de Dieu, est aristocrate dans
tous les rangs, et n'est démocrate, ou radical, ou
socialiste que par opposition, ce qui revient à dire,
et c'est la vérité, que le radicalisme est moins un
parti, avec ses principes, qu'une protestation, avec
ses aspirations.
Le radicalisme dont les aristocraties actuelles fai-
saient partie, ce qu'elles ne veulent pas comprendre
et ce qu'elles ne lui pardonnent pas, les valets par-
venus sont généralement de mauvais maîtres, cet
ancien radicalisme s'est élevé par le travail et
l'épargne. Le radicalisme moderne procède par voie
révolutionnaire, et c'est là son tort. La patience des
— 12 -
travaux pénibles et des épargnes lentes lui manque,
parce que l'avenir lui fait défaut en l'absence d'une
foi.
Or, le règne de la foi aux religions révélées,
c'est-à-dire d'invention humaine, est passé à tout
jamais. Rien, selon nous, n'est au-dessus de la foi,
quand elle est sincère; mais rien n'est au-dessous,
si elle n'est qu'une hypocrisie ou un charlatanisme
politique.
Nous disons, par suite, aux classes dirigeantes,
qu'elles s'abusent étrangement si elles comptent,
comme ressort moral, pour imprimer une action
forte aux instincts de la société, sur le besoin de
parades religieuses qu'éprouvent aujourd'hui la vieil-
lesse ou les ambitieux, et que développe théâtra-
lement le clergé.
La foi est une grandeur, mais à la condition de
n'être pas une faiblesse et de reposer sur une base
solide. Si elle ne repose que sur des dogmes puérils
et sur l'observation des pratiques extérieures d'un
culte, elle n'est qu'une périlleuse ignorance, si
même elle ne devient pas un matérialisme et le pire,
celui du jésuitisme, qui est la plus impie des piétés
ou le plus pieux des athéismes.
— 13 —
II
En face de l'invasion de la France et pour obtenir
l'évacuation du territoire, il fallait contracter un
emprunt de cinq milliards.
MM. de Belcastel, de Franclieu, Ernoul, à la tête
du pouvoir sous un gouvernement provisoire, entre
la révolution, l'invasion et tous les inconnus d'un
état de crise sans précédent, eussent-ils obtenu de
la confiance publique et de la circonspection des
capitaux les cinq milliards exigés ?
Il suffit de poser la question pour faire sourire et
pour la trancher négativement.
Dans les mêmes conditions, MM. de Broglie et
d'Audiffret-Pasquier, à la tête du gouvernement, et
quelle soit la bonne opinion qu'ils aient d'eux-
mêmes et de la bonté de leur cause, eussent-ils
réalisé l'emprunt des cinq milliards?
Leur succès eut égalé celui du droit divin, qui
n'est pas un titre suffisant au crédit public.
M. Rouher, à la tête de l'administration, eut-il
obtenu plus de chance? Oui, peut-être, malgré
Sédan, ce qui peut sembler extraordinaire.
Si la France a obtenu une souscription de qua-
rante milliards, qu'on en soit convaincu, la valeur
— 14 —
personnelle de M. Thiers, sa réputation aux yeux du
monde entier, sa qualité de monarchiste, choisissant
par raison une république sage, accessible à tous les
partis, excluant tout triomphe dynastique, ce qui
paralyse les rivalités jalouses de leurs créatures,
la personne de M. Thiers, disons-nous, a pesé dans
la balance du crédit public pour les neuf dixièmes
au moins de l'élan nécessaire.
Jamais plus grands désastres n'avaient affligé un
pays; jamais un plus grand témoignage de confiance
ne fut donné à la valeur propre d'un citoyen; jamais
l'ingratitude des partis ne fut plus effrontément
scandaleuse. Un tel acte n'est-il pas l'une des plus
grandes hontes de la France depuis dix siècles? Les
défaites matérielles n'égalent jamais les défaites
morales. Cette oeuvre est celle des monarchistes.
Et ces Messieurs prétendent qu'ils ont contribué
à l'évacuation du territoire? Ils y ont si peu con-
tribué, que si elle était à négocier par eux aujour-
d'hui, avec la situation par eux faite à la France,
elle ne se ferait pas !
Il est des gens qui ne savent pas même avoir la
reconnaissance du ventre après un bon dîner.
A un autre point de vue, dès la réunion de l'As-
semblée à Bordeaux et, par suite, au lendemain des
élections de février, qu'eussent dit MM. de Bel-
caste], Ernoul, de Broglie, d'Audiffret, Rouher, si
l'on avait voulu les porter seuls au pouvoir? Ils eus-
sent dit qu'on se moquait d'eux, de la France, de
l'Europe, et nul ne contestera qu'ils auraient eu raison.
— 13 —
S'il n'y eut alors que M. Thiers de possible, pour-
quoi est-il impossible à cette heure? Si les chefs de
parti, dont nous venons de parler, étaient impos-
sibles alors, pourquoi sont-ils plus possibles aujour-
d'hui? Parce qu'ils sont les hommes des taches
accomplies? La raison n'est pas décisive. Qu'y a-t-il
donc de changé? L'opinion publique est-elle allée à
eux ? Leur impose-t-elle un mandat ? S'est-elle
manifestée en leur laveur? L'a-t-on consultée pour
connaître son sentiment? Enfin, le pays compte-t-il
pour quelque chose dans ses propres affaires, ou
n'est-il que le sujet féodal d'une quinzaine de
cuistres, tâchant d'en séduire d'autres par l'in-
trigue ?
Il n'y a qu'un seul point de changé. Grâce à
M. Thiers, nos représentants n'ont plus peur. Cet
homme illustre avait si bien rassuré les esprits, par
sa manière d'entendre la situation et de la gou-
verner, qu'un simple provisoire était devenu un
gouvernement fort, et que chacun, par suite, mar-
chait à l'avenir avec confiance. La confiance du
pays, c'était la reprise des affaires et la prospérité
de la richesse publique ; mais la confiance de l'As-
semblée a suivi une voie différente. Or, de ce qu'une
représentation n'a plus de crainte, cela suffit-il
pour lui conférer une mission nouvelle?
Et, d'abord, quel fut l'esprit de son mandat? Il
faut, avant tout, connaître l'essence de cette délé-
gation pour comprendre sa portée. Ce point est
capital. Mais évitez, Messieurs, évitez l'arbitraire
— 16 —
et les usurpations, si vous voulez combattre effica-
cement l'esprit révolutionnaire, qui tant vous im-
pressionne, non sans motif, et auquel vous devez
votre existence civile et politique. Les révolutions
sont une usurpation et un arbitraire : elles ne sont
pas autre chose. Si vous en donniez l'exemple, il ne
faudrait pas vous étonner qu'il fut suivi. Quelle
différence y a-l-il entre celui qui conspire dans les
antichambres et celui qui charge son fusil dans la
rue? Lequel des deux est le provocateur de l'autre?
A qui incombe la responsabilité ?
III
En pleine guerre, en pleine défaite, un armistice
est accordé par l'ennemi. Dans quel but? Pour con-
clure évidemment la paix. Le fait d'un armistice
exclut toute autre préoccupation , surtout de la part
du vaincu, et met ses fins en complète lumière.
Ses fins, désignées par le vainqueur, c'est de traiter
avec lui. Que lui importe la politique ? Notre Consti-
tution ne le regarde pas. Il nous demande des plé-
nipotentiaires pour en finir avec ses rapines et non
des constituants.
Or, en l'absence d'un pouvoir régulier, nul n'avait
le droit de dire au suffrage universel qu'il était
— 17 —
consulté sur un sujet plutôt que sur un autre. Ce
sont les événements qui ont déterminé le but des
élections, qui l'ont caractérisé, et mis en relief les
matières que devaient traiter les élus.
Des désastres de guerre ne comportaient qu'une
délégation pour faits de guerre. Telle est la logique
vraie de la loyauté.
La France, dans cette situation , voulant avant
tout et exclusivement la paix., nomma des représen-
tants ou plutôt des plénipotentiaires pour cette paix.
Elle ne songea, elle ne put songer à autre chose.
N'eût-il pas été indécent de s'occuper de politique,
quand la moitié de la France était au pillage ? Nous
avons la bonne foi de déclarer que ceux qui, aujour-
d'hui , se disent constituants , n'y pensèrent pas
plus que le pays. Ces Messieurs avaient bien plutôt
l'esprit et le coeur à leur toit, à leurs champs, à
leurs capitaux, à leurs affaires, avec le reste de la
nation. C'est peu poétique, mais c'est pratique et
surtout exact.
La courte durée de l'armistice, juste le temps
matériel nécessaire pour convoquer les électeurs,
voter et se rendre à Bordeaux, permettait-elle même
à la France de se recueillir, pour savoir s'il y avait
d'autres mesures à prendre que celles de la paix ?
Dans ce cas, quelles seraient ces mesures ? quelles
seraient les institutions? quel serait le gouverne-
ment? Non, certes, elle n'y pensa pas. Elle n'en eut
ni le loisir, ni la volonté.
Le pays n'eut qu'un voeu, un seul, la fin de cette
2
— 18 —
ignoble guerre, provoquée par l'empire et subie, au
nom de l'honneur national, par les hommes de la
république, auxquels se joignirent noblement les
hommes de tous les partis.
En nommant des députés, que leur délégua-t-il?
Là est la question de loyauté, de vérité, de respon-
sabilité présente et future.
Il délégua ce qu'il voulut, mais rien que ce qu'il
voulut au moment de l'élection. Put-il déléguer,
pour l'exercice de ses droits souverains, ce qui ja-
mais ne fit l'objet de ses pensées? ce qu'il considé-
rait comme un hors-d'oeuvre en présence de l'inva-
sion ? en face d'une artillerie qui menaçait de tout
engloutir : ses enfants et le reste de la fortune pu-
blique ?
Donner une constitution à un État est chose grave,
beaucoup plus grave même que de lui procurer la
paix en pleine guerre. Or, une constitution, même
la meilleure, ne vaudra jamais rien, si elle est le
fruit d'une usurpation. 1815, 1830, 1851 se sont-
ils lavés de leur origine, et cette tache ne les a-t-elle
pas poursuivis jusqu'à la fin? Dans la vie publique,
comme dans la vie privée, il n'est rien de pur et de
durable que par la droiture.
Au cours des débats parlementaires, un député,
M. Ernoul, a déclaré qu'il n'avait pris aucun enga-
gement, comme candidat, et que, par suite, il était
libre.
D'abord, s'il se fût déclaré constituant et, à ce
titre, défenseur d'Henri V et du drapeau blanc, l'un
— 19 -
ne va pas sans l'autre, il n'eût pas été nommé. Ce
qui le prouve, c'est que trois mois après un brave
général, appuyé de tout le parti légitimiste, est
battu dans son département par 35 mille voix contre
14 mille. De plus, aucun député henriquinquiste
de ce même département, le plus aristocratique de
France, n'a pu arriver au Conseil général, notre
clérical d'Anvers, pas plus que les autres. La ville
de Poitiers ne l'a pas même élu conseiller municipal,
et, cependant, M. Ernoul, très-distingué comme
avocat et fort honnête homme, mais sans valeur po-
litique, est justement estimé de ses concitoyens. Il
faut ajouter que ces Messieurs étaient passés, le
8 février, sans conteste, parce qu'ils avaient eu la
prudence de porter M. Thiers en tête de leur liste.
N'était-ce pas là une profession de foi? M. Thiers
fit voter pour eux, et les créa ce qu'ils sont; ils ont
tous voté contre lui le 24 mai !
Si vous êtes souverains et constituants, Messieurs,
par la volonté expresse du suffrage universel, vous
auriez donc le droit de voter la commune? Hé bien !
que la majorité se déplace; qu'elle montre des vel-
léités radicalistes, et vous serez les premiers à dé-
clarer que cette Chambre, née de la guerre, n'est
pas une délégation politique, n'avait pour but que
la paix et ne fut jamais constituante. Voilà ce que
nous affirmons.
Nommés pour la paix, la paix faite et l'emprunt
contracté, c'est-à-dire les moyens d'exécution obte-
nus, vous deviez vous retirer. Telle était la conduite
— 20 —
loyale et sans équivoque d'honnêtes gens, qui se
disent « gens de biens. » Ne vous retirant pas, le
pouvoir exécutif devait vous dissoudre. Il en avait
le droit. M. Thiers ne l'a pas fait; c'est une grande
faute. Elle coûtera peut-être cher à la France.
Pourquoi M. Thiers ne prononça-t-il point votre
dissolution aussitôt après l'emprunt? Parce que de
longue date il vous avait déclarés constituants.
Nous ne saurions comprendre qu'un homme, de
la portée intellectuelle de M. Thiers et de sa péné-
tration, ait pu s'abuser ainsi à l'encontre de faits
matériels complétement opposés. Non, ce ne fut pas
une erreur de cet homme d'Etat. Il savait, comme
tout le monde, comme vous-mêmes, au début, que
la qualité constituante ne vous appartenait pas;
mais il se laissa dominer par une pensée vraiment
grande, qui honore son caractère , si elle ne fait pas
honneur à son expérience.
M. Thiers considéra la république comme un
terrain neutre et de conciliation, sur lequel tous les
partis, par prudence autant que par patriotisme,
allaient venir abdiquer leurs prétentions et se fu-
sionner. C'eût été sage, un seul trône ne pouvant
être occupé par trois dynasties. D'autant plus sage,
que le seul fait du renversement de la république
était une déclaration de guerre formelle, non-seu-
lement entre les trois branches de prétendants,
mais encore et surtout entre leurs trois partis.
M. Thiers, conséquent avec ses trop nobles et
non suffisamment pratiques inspirations, voulut
— 21 —
alors constituer la république par l'auxiliaire de
loutes les coteries, qu'elles fussent ou non monarchi-
ques. M. Thiers fut trop grand, peut-être trop inno-
cent; les partis restèrent ce qu'ils sont, trop petits,
peut-être trop roués. Voulant tout unir en faisceau,
M. Thiers fit appel à tous les concours, et l'Assem-
blée, quelle que fût sa composition et par cela même
qu'elle renfermait des éléments disparates, que des
élections générales devaient en exclure, qu'en ex-
cluaient chaque jour les élections partielles, l'As-
semblée fut par lui reconnue comme un type de
l'état réel du pays, et il la déclara constituante.
Cette Assemblée représentait bien en effet l'état
de division de la France, mais non dans la propor-
tion de l'effectif numérique des partis. Les bona-
partistes sont les plus nombreux, il faut le recon-
naître, ce qui ne les empêche pas d'être le plus
petit nombre dans la Chambre. Les légitimistes et
les cléricaux dominent dans l'Assemblée, tandis
qu'ils forment un noyau imperceptible au sein de
la nation, qui les repousse antipathiquement par
ses principes, par ses instincts, autant que par ses
moeurs.
Qu'on nous permette ici une indispensable di-
gression. Pourquoi, va-t-on dire, tant de légiti-
mistes, tant d'orléanistes, tant de cléricaux dans
l' Assemblée, si, comme vous le dites, ces Messieurs
ne représentent pas l'esprit général de la France?
C'est bien simple, et notre explication démontrera
de plus en plus que le suffrage universel, le 8 fé-
22
vrier, comptait déléguer des plénipotentiaires pour
la paix, et n'entendait nullement investir ses man-
dataires de pouvoirs politiques.
Le parti républicain, à l'éternel honneur de
M. Gambetta, et quoi qu'en pense la réaction, que
flétrira l'histoire, voulait la continuation de la
guerre. Une nation héroïque comme la France peut-
elle bien être vaincue par une armée? L'éternelle
honte de l'empire, ou plutôt de son régime, car
l'empereur était autrement grand que ses institu-
tions et que son entourage, fut de laisser la France
envahie, sans soldats, sans munitions et sans armes;
de faire prendre trois cent mille hommes, tout ce
qu'il avait, par l'ennemi. Rien d'aussi inepte ou
d'aussi lâche dans le passé d'aucun peuple. Le parti
républicain, grâce à M. Gambetta, voulait racheter
l'honneur perdu ; voulait croire qu'un peuple n'est
pas à la merci de sauvages bâtonnés, de la science
matérielle en exercice de force, de l'incapacité pri-
vilégiée du personnel monarchique, et cherchait à
tenter de suprêmes efforts. Il pouvait échouer ; mais
il fut sublime d'inspiration dans notre abaissement.
Le succès n'est pas toujours la vraie gloire. Le Christ
sur la croix est bien autrement glorieux que ses
persécuteurs !
Or, les masses positivistes françaises, que l'on
qualifie du nom de catholiques, voulaient avant
tout la paix. Qui nommèrent-elles?Les hommes les
plus opposés à la guerre : la réaction. Elles excluaient
systématiquement les libéraux, les républicains,
— 23 —
tout ce qui était soupçonné de velléités guerrières.
C'est ainsi que le royaliste et non le royalisme l'em-
porta sans conteste. Le suffrage universel nomma
les adversaires de la continuation des hostilités,
non des constituants pour proclamer M. le comte
de Chambord, le drapeau blanc et l'omnipotence
politique du prêtre.
Voilà ce que nous affirmons, et c'est ce que vous
redisent les élections postérieures, alors que, la
paix étant conclue et les préoccupations de la guerre
effacées, le pays reste maître de lui-même.
Mais, reprenons. Si vous vous croyez aujourd'hui
constituants, et vous n'eutes pas cette prétention au
début, c'est que M. Thiers eut la faiblesse de vous
le dire et que vous aviez envie de l'être. Mais une
erreur ou une faiblesse de M. Thiers ne saurait
constituer un droit, ne transforme point l'origine et
le but d'une délégation ; et votre désir de fonder la
monarchie, désir tout individuel, nullement souve-
rain, ne crée pas une substitution à la souveraineté
nationale, muette sur ce point capital dans un man-
dat tout particulier.
Après le succès de l'emprunt, vous deviez donc
disparaître pour laisser au pays le choix loyal, libre,
volontaire de ses destinées définitives. L'on vous
demandait, et ce fut illogique dans le parti républi-
cain, le moins habile et le moins pratique des
partis, de proclamer la République. Vous n'en aviez
pas plus le droit que d'introniser la monarchie.
Votre tâche étant finie, vous deviez vous retirer.
-24-
Ne vous retirant pas, M. Thiers, chef du pouvoir
exécutif, devait vous dissoudre. Les précédents
étaient pour lui.
Après une série d'articles, publiés dans le XIX'
Siècle, aussitôt l'emprunt, sous ce titre : Dissolution
ou usurpation, M. de Girardin nous répondit :
« Mon cher ami, je viens de lire vos articles re-
latifs à la dissolution. Nous ne sommes pas d'accord
sur le droit que vous donnez au pouvoir exécutif,
pouvoir subordonné, de dissoudre le pouvoir législa-
tif, pouvoir suprême. C'est illogique. »
Nous répliquâmes par un article nouveau : El,
d'abord, le Président et l'Assemblée, sauf le cas de
mort de M. Thiers, doivent vivre autant l'un que
l'autre. Le Président de la république n'est pas un
simple chef de cabinet, que la Chambre puisse ren-
verser et remplacer à sa guise. Leur durée est indé-
finie, mais elle est identique et inséparable. Par ce
fait seul qu'ils sont deux provisoires, l'un d'eux ne
peut s'investir d'un caractère de permanence. En
nommant un chef du pouvoir exécutif, l'Assemblée
a posé des bornes à sa souveraineté, qui reste pure-
ment législative, avec un droit parlementaire de
contrôle sur les actes gouvernementaux. Elle peut
mettre le Président en accusation; elle ne saurait
le destituer. Il est tout aussi souverain qu'elle dans
la sphère de ses attributions executives.
M. Thiers ne doit donc, à aucun titre, abandonner
le pouvoir avant la dissolution de l'Assemblée. Ils
sont deux provisoires, qui doivent finir ensemble :
— 25 —
en se retirant, il manquerait tout autant aux prin-
cipes qu'aux devoirs de son patriotisme.
Le chef du pouvoir exécutif a toujours été investi
du droit de dissoudre les assemblées délibérantes.
La loi de dissolution n'est pas le propre spécial de
telle ou telle forme des régimes parlementaires dis-
parus, et ne s'est pas écroulée avec eux. Elle est la
loi, le principe, la justification, le moyen d'exister
de tout pouvoir exécutif, quel qu'il soit, accolé à
une représentation publique, et règle tout ce qui est
incertain entre la souveraineté nationale, sa délé-
gation et le gouvernement. Dissoudre, ce n'est pas
usurper, c'est rendre son activité à la suprématie
du peuple; c'est supprimer la fiction et la rem-
placer par la réalité. En face du moindre doute
politique, pour un pouvoir loyal, qui sait placer à
sa véritable hauteur le respect de la volonté du
pays, et par là couper court aux crises violentes, la
dissolution est un devoir de l'exécutif et, ne fût-elle
pas pour lui nominativement un droit écrit, ce qui
arrive après les révolutions, elle serait toujours un
droit latent et absolu de la nation, qui doit juger
en dernier ressort. Le droit national, qui est impres-
criptible, avec ou sans textes législatifs, s'imposait
dès lors légalement, même sans loi, aux fonctions
de la présidence.
Vous niez la justesse de ce raisonnement, mes-
sieurs les députés? Nous supposons, par suite, que
l'Assemblée actuelle, prenant goût au pouvoir,
veuille le conserver sans fin, ce qui calmerait ses
— 26 —
inquiétudes de réélection. Si le Président n'a pas le
droit de la dissoudre, elle durerait donc toujours ?
L'homme de sa nature est assez usurpateur; mais il
faut reconnaître aussi que, de nos jours, il aime peu
à se laisser usurper. Il faudrait donc prévoir un
terme à vos grandeurs enfantines. Par quel moyen?
À défaut du privilége en question entre les mains
de la présidence, vous êtes contraints d'admettre le
principe et la légitimité de l'action révolutionnaire.
Il n'existe que ces deux alternatives. Mais comme vous
repoussez avec nous la brutalité des solutions popu-
laires, vous reconnaissez donc implicitement au pou-
voir exécutif le moyen légal des solutions pacifiques.
En quelle qualité, Messieurs, quand la nation
peut se prononcer et décider ce qu'elle entend, lui
mettriez-vous une muselière, la forceriez-vous au
silence, vous qui, en définitive, n'êtes qu'une repré-
sentation au moins équivoque sous le rapport con-
stituant? Si la France veut ce que vous voulez, quel
inconvénient y a-t-il à la consulter? Si, ce que
vous voulez, elle ne le veut pas, de quel droit le
feriez-vous ? Comptant plus sur vous que sur elle,
Messieurs, vous prouvez une chose, c'est que votre
esprit et le sien sont en opposition. Par suite, vous
devez vous dissoudre ou vous devez être dissous.
— 27 —
IV
Un pouvoir législatif n'est pas la souveraineté
réelle. Il n'en est que la délégation, c'est-à-dire la
fiction. Mettons chaque chose à sa place et pas de
confusion. Au peuple seul appartient en droit et en
fait la souveraineté. Cette souveraineté, pour se
convertir en fait pratique, usuel et gouvernemental,
se délègue, mais, en se déléguant, ne s'abdique
pas. Elle continue d'exister. Supposez-la anéantie,
sa délégation s'anéantit avec elle. Pour qu'une délé-
gation ait sa raison d'être, il faut que son origine,
si elle est souveraine, reste souveraine. Le mandat
octroyé par un homme qui meurt cesse d'être va-
lable.
Dans la vie civile et en vertu du droit commun,
est-ce que le mandant n'a pas toujours la faculté
de révoquer son mandataire ? Est-ce que l'ordre
politique n'est pas la continuation de l'ordre civil,
et n'appartient pas au droit commun autant que ce
dernier?
Or, si le mandant, simple individualité, peut tou-
jours exercer son action sur le mandataire, il faut que
la nation, individualité collective, et qui, réguliè-
rement, est sans pouvoir tant qu'elle n'est pas con-
- 28 —
voquée, soit incessamment convocable, pour rester
incessamment active , pour ne pas sortir du droit
commun, ne pas perdre sa souveraineté, et pouvoir
elle aussi frapper de révocation, si elle entend le
faire.
Si nos contradicteurs nient le raisonnement qui
précède, le Code civil et eux accordent à la souve-
raineté individuelle des droits qui sont refusés à la
souveraineté nationale. Cependant, chacune dans
leur sphère, elles sont aussi souveraines l'une que
l'autre. C'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue,
en politique, si l'on veut éviter soit le despotisme
d'un seul, soit l'anarchie de tous.
La nation, par un intermédiaire quelconque, dé-
signé ou non, mais existant, conserve donc toujours
le pouvoir, à l'égal d'un simple individu, de révo-
quer son délégué, et la Constitution de 48, qui sup-
prima le droit de dissolution, sous prétexte d'hom-
mage à la souveraineté nationale, la viola et usurpa
ouvertement. Cette souveraineté mourait pendant
quatre années, ressuscitait un jour et succombait de
nouveau ensuite. C'était dérisoire.
Cette Constitution confondit la délégation, la
fiction avec la réalité, avec l'unique souveraineté, et
confisqua la collectivité publique au profit de fictives
individualités. Cette manie périlleuse est celle de
l'homme au pouvoir, qu'il soit peuple ou roi. Puis,
il faut bien le dire, elle est une affaire d'éducation
cléricale : soixante mille prêtres, en France, s'oc-
cupent du matin au soir à nous montrer Dieu, ce
— 29 —
grand Dieu créateur du monde, sous la face d'un
curé qui le représente. Le curé pour la femme,
pour les infirmes et pour les poltrons est certes bien
au-dessus de Dieu. Nous sommes dressés dès le
plus jeune âge au respect de l'erreur, et, le jour où
cette erreur divine nous choque, nous ne respectons
plus rien. Il ne reste qu'un individualisme athée,
sous forme béate : le jésuitisme politique et privé.
Nous serions curieux de savoir ce que signifient
une immortalité qui meurt, comme le Dieu catho-
lique, et une souveraineté nationale qui, sauf vingt-
cinq jours en cent ans, ne jouit pas même du crédit
de la simple bergère. Avouez que ce sont là d'assez
burlesques immortalités et des souverainetés quelque
peu drolatiques.
Tout, dans nos sociétés modernes, repose encore
sur d'amères fictions, ou sur de poignantes réalités.
Non ! la souveraineté nationale, si elle est souve-
raine, et elle l'est, ne peut pas s'abdiquer et ne
s'abdique pas.
Or, qu'est-ce qui représente son incessante acti-
vité, c'est-à-dire le droit de dissolution, qui renvoie
les mandataires du peuple au contrôle de son initia-
tive finale ? Ce ne sont pas les mandataires eux-
mêmes, qui ne sauraient être juges et partie ; c'est
donc le pouvoir exécutif.
Si vous n'admettez pas qu'il revienne un Prési-
dent de la république, sous prétexte qu'étant l'élu
de l'Assemblée et, dès lors, pouvoir subordonné, il
ne saurait dissoudre le pouvoir législatif, pouvoir
— 30 —
suprême, alors ce droit est supprimé pour vous,
puisqu'il ne reste plus rien pour en user, et la
nation disparaît au nom de vos principes. Si le
peuple ne consent pas à cette confiscation, il agit
directement, et, en ce cas et en dépit de vos doctri-
nes, vous évoquez l'action révolutionnaire.
Non ! la question n'est pas de savoir si le pou-
voir exécutif émane immédiatement de la nation,
par le suffrage universel direct, ou s'il en provient
indirectement, par l'intermédiaire de l'Assemblée,
c'est-à-dire par un suffrage à deux degrés. Dans ce
cas, la Chambre nomme, ce qui n'est qu'une ques-
tion de forme ; mais l'autorité vient du pays et c'est
lui qui la confère, non sa délégation. Il suffit que
l'un soit l'exécutif et qu'il ne puisse y avoir confu-
sion entre la puissance executive et la puissance
législative, pour qu'aucun des deux ne doive jamais
être le subordonné de l'autre.
La présidence de la République n'est pas la subor-
donnée du pouvoir législatif, bien qu'élue par ce
dernier, puisque l'Assemblée, qui n'était point con-
stituante, eut pour mission d'organiser un gouverne-
ment provisoire, en attendant l'emprunt libérateur.
Or, tout gouvernement se compose de l'exécutif et
du législatif. Donc, en nommant la puissance
executive, la Chambre ne fit que se dessaisir de la
part de souveraineté inhérente à l'exécutif, dont
elle avait le dépôt, qui ne lui appartenait pas, et
que, par contre, elle avait implicitement mission
d'abandonner.
— 31 —
Si l'on nous dit qu'elle n'avait pas la mission
tacite de cet abandon, et qu'elle n'a rien abandonné,
nous avons le droit de" répondre qu'elle ne fut pas
chargée d'asseoir un gouvernement provisoire, en-
core moins un gouvernement définit, tout pouvoir
gouvernemental se composant du législatif, surtout
de l'exécutif, ce qui eût été absurde et ce qui, par
suite, est impossible.
Dans sa sphère et dans celle de ses attributions,
le Président de la république est tout aussi souve-
rain que l'Assemblée dans les siennes. La preuve,
c'est qu'il durera légalement autant qu'elle, et
qu'elle n'a pas le droit de le révoquer. Dès lors,
qu'il y ait désaccord radical entre les deux pouvoirs
et que le Président ne veuille pas donner sa démis-
sion , est-il permis de supposer que les affaires
d'État resteront suspendues? qu'il n'y aura plus de
gouvernement ?
Non, c'est inadmissible; et la présidence sera
contrainte de dissoudre, bien que n'ayant en main
aucun texte de loi spécial.
M. Thiers a préféré se retirer, plutôt que de faire
appel au pays. Il a manqué au droit politique et à
ses devoirs. Il craignait de l'agitation ; il a préparé
une révolution.
Nous terminerons sur ce sujet en disant que, sous
un gouvernement provisoire, et en l'absence d'in-
stitutions renversées, aucun droit n'est écrit. Mais
il est une jurisprudence en politique, comme en
droit civil, comme en droit criminel, comme en droit
— 32 —
administratif, et cette jurisprudence, à défaut de la
loi, se substitue à elle et la remplace. L'équité, qui
est la première des lois, lui sert de base et de règle.
Or, ramassant tous les fils de notre argumenta-
tion pour les grouper, n'est-il pas équitable et logi-
que d'affirmer : que la souveraineté nationale, le
premier des principes usuels, pour rester ce qu'elle
est, c'est-à-dire souveraine, ne peut s'abdiquer; que
sa souveraineté déléguée, pour ne pas se convertir
en usurpation, doit toujours être révocable, afin que
le suffrage universel soit incessamment convocable ;
que le droit de dissolution, ne pouvant appartenir à
ceux-là mêmes qu'il s'agit de dissoudre, revient
forcément au pouvoir exécutif, au pouvoir de l'ac-
tion, au pouvoir contrôlé, et qui, du mandataire con-
trôleur et législateur, doit, dans certaines circon-
stances, remonter à la suprême origine du mandat,
pour savoir si nation et délégation sont d'accord
dans l'approbation ou dans le blâme du gouverne-
ment ?
V
Maintenant, ce point de départ acquis, posons
carrément la question et jugeons-la avec autant
d'impartialité que d'indépendance. De la raison et
pas de passion.
- 33 —
Nous, de l'école Girardin, nous ne tenons ni à la
forme de gouvernement, ni à son nom. Le fond seul
des choses nous préoccupe. Une monarchie peut être
fort démocratique et une république est souvent fort-
despotique. Le mot qui dénomme le pouvoir n'est
donc qu'un mot et ne fut jamais une solution. Il
n'est bon tout au plus que pour les simples : c'est
un drapeau entre les mains des partis.
Ainsi, nous, personnellement, bien qu'ayant été
républicain toute notre vie et voulant mourir tel,
condamné sous Louis-Philippe, exilé par l'empire,
pour cause d'opinion, mais avant tout pratique et
soumettant les théories gouvernementales aux exi-
gences de chaque époque, nous sommes prêt à
accepter quelle que forme politique que ce soit, à la
condition : 1° qu'elle sera proclamée librement par
la souveraineté nationale, mise en lumière par le
suffrage universel complet, et, cela, sans surprises,
sans embûches, sans la moindre palinodie; 2° point
capital, qu'on nous accordera tous les ans des élec-
tions générales pour la nomination de la repré-
sentation du pays.
La souveraineté nationale et son mode de mani-
festation, tel est notre culte, en fait de principes, dans
la sphère des choses d'Etat. Aussi, repoussons-nous
comme un charlatanisme tout droit divin, qu'il
parte de la monarchie ou de la démocratie. De tels
droits reposent sur une foi, et nous n'admettons que
les convictions raisonnées.
Par des élections annuelles, les manifestations de
3
— 34 —
la volonté nationale sont assurées et s'imposent. Le
mandat de député cesse d'être un majorât de famille,
exploité à son profit, dans l'oubli de son but et de
son origine. Le mandataire, à si courte échéance,
n'a ni le temps, ni intérêt à se laisser corrompre :
la révocation suivrait de trop près ; les frais de cor-
ruption ne seraient pas couverts ; le gouvernement
ne pourrait que perdre à fonder son existence sur
des existences d'un jour. Dès lors, pouvoir et dé-
putés sont incessamment en face du pays, par d'an-
nuelles élections ; ils sont contraints l'un et l'autre
de n'avoir en vue que lui dans leurs actes, et la
souveraineté nationale, bien que latente, bien que
ne tenant pas directement en main les rênes de
l'autorité, est pour ainsi dire toujours en perma-
nence.
Nous n'en demandons pas davantage. Proudhon
disait: Accordez-moi la gratuité du crédit, je vous
concède le reste. La souveraineté nationale, omni-
potente, est pour nous la gratuité du crédit. Elle est
l'avenir, elle est le progrès, elle est la civilisation ,
elle est l'humanité, elle est l'écho de Dieu : elle
est la fin des révolutions, parce qu'elle est le res-
pect et le règne de la loi !
Vous évitez par là le vice radical de toutes les
élections à long terme, qui dénaturent tout mandat,
toute souveraineté, toute forme de gouvernement,
soit république, soit monarchie, et ne réalisent jamais
que le triomphe de l'abus, dont le choc en retour
est l'explosion révolutionnaire. Vous évitez ce vice
- 35 —
politique si vulgaire et si funeste, qui consiste à
substituer l'intérêt privé; ses passions, ses préjugés,
l'individualisme , en un mot, à la souveraineté de
l'intérêt commun.
Or, ce que nous voulons avant tout supprimer,
en face des temps nouveaux et de leurs régimes, des
immenses intérêts publics modernes, tant au moral
qu'au physique, c'est l'esprit des anciens temps,
c'est l'esprit féodal, c'est le despotisme privé. Nous
voulons, en présence des intérêts de tous, le règne
vrai, non mensonger, non jésuitique de la souve-
raineté de tous.
Et qu'on ne dise pas que le règne de la souve-
raineté de tous c'est l'anarchie. La volonté souve-
raine de quelques-uns, la volonté souveraine de
l'individualisme, des partis, des castes, voilà ce
qui est anarchique et provocateur. C'est le passé de
la France depuis quatre-vingts ans et le mot de l'é-
nigme de nos révolutions périodiques.
Mais, répétons-le, et que ce soit bien entendu,
tant que la souveraineté nationale s'abdiquera par
des délégations de six ou sept ans, et que les députés
auront six ou sept ans d'existence certaine devant
eux, en dehors de toute responsabilité et de tout
contrôle effectif; tant que les élections pour l'As-
semblée ne seront pas annuelles, avec des repré-
sentants responsables, ces représentants, au lende-
main du scrutin , considéreront leur mandat comme
une propriété privée et l'exploiteront à leur profit.
A quoi bon se souvenir qu'il existe une souveraineté
— 36 -
publique, et qu'ils ne peuvent être que sa délégation?
La nation n'est souveraine qu'un seul jour tous les
six: ou sept ans. Cette souveraineté n'est-elle pas
trop ridicule, dans son effacement, pour qu'on la
prenne au sérieux? La souveraineté puérilement
réelle, de toutes les heures, durant les siècles , c'est
le député, c'est l'intérêt personnel, c'est la néga-
tion de l'existence publique. L'effet se substitue à la
cause; la vérité est travestie en un pitoyable men-
songe, et le mensonge devient magistralement la
vérité
Ce qu'on redoute, dans les élections annuelles,
ce sont des périodes d'agitation à trop bref délai.
Nous affirmons, nous, que des élections tous les six
ou sept ans, en dehors d'habitudes qu'on nous em-
pêche de prendre, en dehors d'une éducation qu'on
nous empêche de faire, au milieu de passions et de
surexcitations accumulées pendant de longues an-
nées, sont, au contraire, de véritables époques de
crises, qu'une longue attente passée, qu'une longue
attente à venir constitue en révolutions véritables.
Puis, n'est-il pas honteusement burlesque qu'une
nation, dite souveraine, ne soit souveraine que
quinze jours tous les cent ans? Et vous trouvez
étrange que l'Assemblée actuelle, dans ses intrigues
de restauration monarchique, ne s'occupe pas plus
de la France que si elle n'existait pas?
Que le suffrage universel aille au scrutin tous les
ans, il aura intérêt à faire son éducation politique,
elle sera faite, et il procédera à un acte aussi simple,
— 37 —
comme à celai de se lever et de se coucher, de dé-
jeuner et de dîner tous les jours.
Nous l'avons déjà dit : La souveraineté nationale
est notre premier principe. Nous ajoutons : Un gou-
vernement doit être de son temps avant tout et,
sous tous les rapports, conforme au milieu dans
lequel s'exercent ses fonctions. L'on n'enfile pas des
perles en pleine nuit et, le jour, les étoiles inspi-
rent mal le poète. Les gouvernements du quinzième
siècle feraient assez triste figure dans le dix-neu-
vième, et ceux du dix-neuvième eussent assez mal
pris dans le quinzième. A chaque chose sa place.
L'homme est bien toujours l'homme, et, cependant,
un maçon ferait un mauvais horloger; mais le fils
du maçon, par le progrès humain, peut devenir un
Galilée ou président de la république. Le milieu, le
temps, le travail matériel et moral, le progrès, voilà
ce qu'il faut avant tout consulter.
La bonté des gouvernements gît bien plutôt dans
l'esprit des gouvernés, que dans l'esprit des formes
politiques. De telle sorte que le meilleur gouver-
nement, par un mauvais esprit public, est un gou-
vernement mauvais, tandis que le plus médiocre
gouvernement, par un bon esprit public, est un
gouvernement fécond. L'un s'améliorera, l'autre se
dégradera. Puis , tout dépend de l'application en
politique. Comme le pouvoir ne saurait s'isoler de
son milieu, c'est en définitive le milieu, c'est-à-dire
l'opinion qui gouverne. S'il n'en est pas ainsi, le
pouvoir disparaît.
— 38 -
Quel que soit notre amour de la forme républi-
caine, et quelle que soit en elle notre confiance,
faisons avant tout acte d'impartialité. L'indépendance
morale de l'homme est à nos yeux la première des
vertus publiques.
Quelle que soit la forme de gouvernement, mo-
narchie, république, socialisme , le fond, c'est-à-
dire l'action effective, appliquée, pratique, ce fond
est identiquement le même par toutes les formes
des divers pouvoirs sociaux.
Il est bien entendu que nous ne parlons pas ici
des heures de crise, où les pouvoirs officiels sont à
l'état de conspiration. Ils ne gouvernent pas, ils
trahissent.
L'administration publique est la même, par ce mo-
tif bien simple que la matière gouvernable, hommes
et intérêts, aspirations et moeurs, ne varie pas avec
les révolutions et la chute des gouvernements. Elle
reste la même pour eux tous. Cette matière gouver-
nable comporte des lois rigoureuses, qui lui sont,
propres et qui s'imposent identiques à la commune,
à la république, à la monarchie, ce qui réduit en
fait ces trois dénominations à une action gouverne-
mentale unique. Aussi, la république doit-elle gou-
verner comme la monarchie et la monarchie comme
la république, sauf pour ces pouvoirs à n'être pas
de leur temps, ce qui est le pire défaut.
Cette façon de raisonner peut paraître extraordi-
naire aux monarchistes et aux républicains : elle est
tout simplement pratique.
— 39 —
S'il n' y a aucune différence entre l'action effective
de ces diverses formes politiques, en quoi leurs
hommes publics diffèrent-ils? Voici ce que nous écri-
vions le 5 février 1871, sous la dictature Gambetta:
« Qu'on le remarque, si les divers gouvernements
sont égaux entre eux, sous le rapport de l'action
impulsive ou restrictive, leurs hommes, leurs types
et représentants officiels ne se valent-ils pas mu-
tuellement?
» Quoi de plus beau et de plus digne que cet ad-
mirable cri de douleur poussé par M. Gambetta, après
la capitulation de Metz?
» Quoi de plus navrant et de plus patriotique-
ment honnête que le récit de M. Jules Favre, à la
suite de ses anxieuses tentatives d'armistice?
» Quoi de plus noblement élevé et de plus
austèrement senti que la protestation de M. le comte
de Chambord contre le bombardement de la capitale
du monde intellectuel?
" Quoi de plus français que la sainte abnégation
des princes d'Orléans, au lendemain de 48, alors
que, pour quelques lambeaux de pouvoir, ils eus-
sent pu déchaîner la guerre civile sur leur patrie?
» Soyons donc plus tolérants et plus équitables;
car, hommes et choses, dans les divers partis, se
valent indistinctement. »
Avant que de juger un homme dans sa vie pri-
vée ; avant que de juger un homme politique ; avant
que de juger un pouvoir, aux prises avec les diffi-
cultés d'État, sortez de vous-mêmes, Messieurs, de
— 40 —
vos commodes théories, de vos intérêts personnels,
de vos ardentes convoitises; mettez-vous à la place
des hommes d'application, puis prononcez con-
sciencieusement.
Il n'y a donc pas tant à se vanter ou à se déni-
grer , parce qu'on est monarchiste ou républicain ,
et l'on prouve un assez grand vide d'idées, en ac-
cusant les hommes forts et sincères de n'avoir point
une foi politique.
Une foi ! la foi est bonne pour le droit divin, qui
est l'immobilité dans la marche vertigineuse du
temps et, par suite, une épave; mais l'on ignore
donc la première loi du progrès? Le progrès est l'op-
posé de la foi, qui est un temps d'arrêt, désormais
infranchissable, et la négation des recherches. Or,
pour progresser, il faut chercher, et, pour chercher
il faut avoir douté. Donc, le doute est la condition
du progrès, et le premier auxiliaire de la civilisa-
lion, à laquelle toute foi met un ternie.
Entre les diverses formes de gouvernement, il y
a cette seule différence, qu'étant donnée une nation
instruite et à l'état normal, la république, avec le
suffrage universel, est le régime le plus vrai et le
plus en rapport avec son origine et avec ses lins.
Si l'esprit public est mauvais, la république est
le pire des régimes; il faut la remplacer par le des-
potisme, qui achèvera de tout pervertir ou qui régé-
nérera, en provoquant le pays aux plus énergiques
et aux plus vivifiantes oppositions.
— 41 —
VI
Aujourd'hui nous nous trouvons en présence de
quatre formes de gouvernement. Le gouvernement
légitimiste, par Henri V; le gouvernement parlemen-
taire, par les d'Orléans ; le gouvernement absolu,
sauf plébiscite forcé ou extorqué de l'Empire, par
les Napoléons; la République, qui, en ce moment,
est le gouvernement de fait. Il n'y a point à cette
heure de gouvernement de droit.
D'où peut provenir le droit pour un gouverne-
ment ? De la souveraineté nationale et d'elle seule.
Comment manifestera-t-elle l'exercice de ce droit ?
Elle ne peut le manifester qu'en nommant une
constituante. Cette constituante existe-t-elle, au-
jourd'hui, avec un mandat clair, précis, loyal,
indubitable, bon pour constituer honnêtement ?
Non ! pour sûr non !
Elle n'a pas même le droit de, subir passivement
le droit divin, qui s'impose et qu'on n'accepte pas.
L'ombre n'éteint pas la lumière. Il faut donc une
Chambre nouvelle, ayant mandat formel du pays
pour aller fléchir le genou dans l'antichambre du
roi, en attendant qu'on veuille bien lui ouvrir la
porte de son cabinet.
Or, l'Assemblée, quelles que soient les hypothè-
ses;, a reçu mission pour un rôle actif, non pour
un rôle passif.
L'Assemblée actuelle a beau s'arroger elle-même
le droit constituant, il est une limite aux souverainetés
déléguées, et voilà pourquoi nous avons antérieu-
rement établi une distinction entre la souveraineté
de fait et ses délégations ; entre le mandant et le
mandataire. La volonté souveraine est toujours lé-
gitime ; la volonté déléguée peut se convertir en
usurpation. Or, la souveraineté déléguée n'a nul
pouvoir pour faire disparaître la souveraineté réelle,
celle qui délègue. L'Assemblée n'est pas constituante
parce qu'elle n'en a pas reçu le mandat; parce qu'il
ne lui fut pas conféré par le pays. Encore moins
peut-elle subir une constitution. L'on ne fait pas
la nuit ou le jour, pour un peuple qui se sent,
sur une simple équivoque. La chose indéniable et
loyale, c'est que les députés ont été nommés pour
faire la paix et qu'ils ne reçurent nulle mission de
constituer politiquement la France.
Sauf la forme, mais le fond est le même, si
l'Assemblée constituait, ce serait par suite d'un coup
d'État, d'un coup de force et d'abus à la Napoléon.
Ce serait de l'usurpation. Ce serait jésuitiquement
révolutionnaire, et les hommes d'une Assemblée
sont à l'abri d'une telle imprudence. Ils ne verseront
pas dans une semblable immoralité politique. Nul
n'est infaillible. La passion a pu les entraîner sur
la pente de leurs désirs, les pousser un peu loin,
— 43 —
trop loin; mais, si un homme peut se parjurer et
trahir ses devoirs de citoyen, sept cents hommes
ne les trahissent pas ensemble. Il est une conscience
publique que l'honnêteté publique ne viole jamais.
L'histoire aura beau dire et elle le dira, nous
n'hésitons point à le reconnaître, tout exilé de 1852
que nous sommes, elle aura beau dire que le règne
de Napoléon III compte des actes supérieurs à tous
ceux des gouvernements du siècle, il n'en restera
pas moins vrai que l'immoralité de son origine lui
fit commettre des fautes qui l'ont perdu. L'intérêt
matériel le soutenait, l'intérêt moral l'avait déserté
dès la première heure, et rien ne dure dans la décon-
sidération.
L'Assemblée actuelle, soyez-en sûr, quelque bonne
envie qu'elle en ait, ne constituera pas, parce qu'il
existe des responsabilités terribles en face de soi, en
face de l'opinion, que les hommes honnêtes, malgré
leurs entraînements, n'osent jamais assumer. Mettre
son pays à feu et à sang, dans un délai plus ou moins
court; braver l'esprit public et jusqu'à celui de l'ar-
mée, qui n'est ni légitimiste, ni cléricale, est un acte
grave, très-grave. Le citoyen le plus dépravé a be-
soin de sommeil. Non ! jamais la présente Assemblée
ne constituera.
Qu'est-ce qu'une conspiration de parti sans le
concours de la nation? sans le concours de la force
publique? ayant contre elle les masses bourgeoises,
les masses ouvrières et jusqu'au paysan, qui est le
premier ennemi du noble et du rôle politique de son
- 44 —
curé? Tous les éléments de la nation française sen-
tent qu'à cette heure, ce qui est en jeu, c'est moins
une question politique qu'une question de prédo-
minence d'une classe et d'une congrégation; qu'un
attentat à l'égalité civile; que le morcellement légal
et hiérarchique de notre vie quotidienne, dans les
salons, dans la rue, dans les champs, avec des infé-
riorités et des priviléges de droit dans la poursuite
de toute carrière. C'est le renversement radical,
non pas tant de la République que de nos moeurs
modernes, avec leurs exigences implacables d'éga-
lité, de liberté de conscience, de liberté de travail,
de liberté d'amusement, de liberté d'église, mais
aussi de liberté de café ou de danse. C'est, en un
mot, la souveraineté d'une seule couche sociale et
la négation du suffrage universel. Or, qui a bu
boira.
Aucune forme de gouvernement ne nous effraie :
ce qui nous épouvante, nous qui cherchons à voir
les choses de haut, c'est le vice des moyens d'ori-
gine, c'est ou leur violence ou leur déloyauté. Voilà
ce qu'il y a de pire.
Si l'on veut faire de la déloyauté ou de la violence,
nous cessons de discuter. A quoi bon? Allez de
l'avant, Messieurs, et vous mettez le feu, un feu de
haine, aux quatre coins de la France. Puis, après
une guerre civile morale, qui sera atroce, dans
cinq, dans dix, dans quinze ans, éclatera la plus
épouvantable des révolutions. Elle sera votre pieux
ouvrage.
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Qui eu subirait Les conséquences? Le pays tout
entier, comme toujours : nous tous et non les révo-
lutionnaires. Nous disons révolutionnaires, parce
qu'il serait bien temps que chacun portât enfin le
nom qui lui est dû, et, à nos yeux, n'est pas seule-
ment révolutionnaire l'émeutier, une simple dupe.
Les vrais coupables sont ceux qui rendent les révo-
lutions forcées.
Quelle est donc, sur les quatre, la forme politique
que choisira le pays ?
Hâtons-nous de le dire, pour dégager notre con-
science et rendre hommage au sentiment de notre
admiration, M. le comte de Chambord, Henri V,
est le plus grand caractère des temps modernes.
Y a-t-il bien aujourd'hui dans le monde trois hommes
de sa trempe? A une époque où l'instruction, l'es-
prit, l'habileté courent les rues, les nobles carac-
tères sont rares; ils sont même en général complè-
tement effacés. Tandis que M. le comte de Chambord
repousse une couronne, et celle de France encore,
si cette couronne ne l'accepte pas entier, armé de
pied en cap de tous ses principes, de toutes ses
convictions, on pourrait dire de tous ses préjugés,
alors que tant d'hommes, de nos jours, renient
surtout leurs principes pour se mieux mettre aplat
ventre devant leur étroit intérêt. Honneur à cette
grande figure qui honore l'humanité ! qui personni-
fie avec tant de noblesse notre point de départ :
l'affranchissement de soi-même !
Maintenant, disons-le, pour entrer dans la ques-
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tion politique, Henri V n'est ce qu'il est que par le
droit divin absolu. Celui-ci comporte rigoureuse-
ment la prépondérance morale du pape et la souve-
raineté pratique du clergé. La noblesse et le drapeau
blanc font partie intégrante du cortége. Toute con-
cession du Prince serait une abdication. S'il n'arrive
pas dans son ensemble intégral, il relève de droit
du suffrage universel, qui nécessairement le mutile
et supprime le droit divin, par le seul fait de son
intervention.
Les concessions, quelles qu'elles soient, ne sont
ni dans le caractère, ni dans la politique, ni dans
les principes d'Henri V. Il ne se laissera pas esca-
moter par l'ambition des coteries. Du reste, disons-
le, il appartient moins à la France qu'au monde
entier, à titre d'instructive légende!
Que la fusion aboutisse ou n'aboutisse pas, les
d'Orléans l'ont tentée, ce qui revient au môme. Par
suite, ils ont abdiqué leur raison d'être. Une mal-
saine ambition ou une fausse entente de la société
française les a égarés. Ils ne connaissent le pays
que par leurs relations avec le côté droit de la
Chambre. C'est le voir dans l'autre monde. Ils ont
renié leur grand-père, leur père, 1830, la bour-
geoisie, son régime de légalité libérale, la puissance
du travail, le morcellement de la propriété, notre
richesse, l'égalité, qui tant sourit aux masses, la
nullité politique du prêtre et, enfin, ils se trouvent
frapper de négation la souveraineté parlementaire
des classes moyennes. Ils avaient pour eux plus
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de chances qu'aucune dynastie , survenant comme
moyen terme entre la République et le despotisme,
et les voilà qui abandonnent leur patrimoine, celui
de la nation, l'esprit des temps nouveaux, la voie
du progrès, c'est-à-dire leur origine, pour n'être
politiquement que les bâtards du droit divin.
Du reste, il est ici une question qu'il faut se
poser. Le parti d'Henri V et le parti des d'Orléans
se fusionneront-ils? Oh ! certes non ! La fière aris-
tocratie et l'orgueilleuse bourgeoisie s'allier, quand
la première condition de cette alliance serait la su-
bordination bourgeoise ? Jamais ! Il faut à cette
dernière le pied de l'égalité, que sa rivale, que
les usages, que les moeurs même ne lui accor-
deront pas. La bourgeoisie, forte de son travail,
de son épargne, de ses privations, de la con-
quête laborieuse d'une fortune et d'elle-même par
suite, portant haut le droit égalitaire que lui crée
la science morale du siècle, la bourgeoisie consentir
à la suprématie d'un hochet, d'un préjugé, d'un nom
porté au hasard par la médiocrité, et s'imposant par
les vulgaires caprices de la naissance, droit divin
inférieur jeté à pleines mains aux plus fantasques
badinages du sort ? Y pense-t-on ? Vous ne con-
naissez pas les classes intermédiaires; vous ignorez
l'état d'esprit de tout ce qui monte. Ces couches
sociales ascendantes n'admettent aucune supériorité,
pas même celle de Dieu, qu'elles subordonnent
à la puissance de leurs écus et de leur chatouil-
leuse personnalité.
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Non ! la bourgeoisie et l'aristocratie, le droit
divin et le droit parlementaire ne fusionneront
pas. Ils ne fusionneront pas davantage que les cou-
ches supérieures ne fusionnent avec les couches
inférieures. La vanité , aux prises avec la vie
usuelle de chaque jour, s'y oppose, et la vanité est
le premier ressort de l'existence sociale. Cette con-
sidération est pratique et doit être comptée. Ce que
pourrait faire le patriotisme; ce que pourraient con-
seiller les intérêts matériels bien entendus, la vanité
l'empêchera.
L'Empire, Napoléon III vivant, serait peut-être
relevé à l'heure qu'il est. L'intrigue d'un homme
est chose déplorable ; mais elle peut réussir. L'intri-
gue des Assemblées est burlesque et tourne tou-
jours contre elles. Quel terrain aujourd'hui admi-
rablement défriché pour un semeur de la force du
dernier monarque.
L'empire, avec son nom de prince, aurait en-
core du crédit sur les campagnes, et ce crédit
s'étendrait bien vite au loin par la moindre chance
de succès. C'est que, pendant vingt ans, Napo-
léon III a fait couler l'or à flots dans les mains
de la France, et que notre nation, avec son besoin
actuel de vie rapide et son esprit de lucre, par
suite, ne perd pas de tels souvenirs. Elle songe à
ses bénéfices d'autrefois , et les pertes sont portées
par elle au compte du gouvernement qui perçoit
les impôts, afin de racheter les coûteuses sottises.
Puis, ce règne confus, mêlé d'aristocratie et de dé-
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magogie, qui aura toujours pour lui l'armée, sut être
plus démocratique, avec ses allures féodales, qu'au-
cun de ses devanciers. L'on trouve dans ses actes des
conceptions qui eussent fait honneur à la meilleure et
à la plus intelligente des républiques. En un mot,
Napoléon III fut un bourreau d'argent, qui sut faire
gagner et perdre immensément d'argent à son pays,
et le peuple aime à voir bondir ces torrents de nu-
méraire : il en reste toujours quelques bribes dans
sa bourse ou dans ses jouissances. Si l'entourage
de l'empereur l'eût valu, il laissait après lui la
mémoire d'un règne populaire, frappé au coin des
grandes choses. Tel est en équité notre sentiment.
Mais l'empire, avec un enfant, avec une régente
et une régente telle que l'impératrice, femme puis-
samment organisée, à ce qu'il paraît, et que re-
poussaient, dit-on, les bonapartistes officiels eux-
mêmes, l'empire, dans ces conditions, ce serait
l'omnipotence de la noblesse et du clergé, autant
que par le légitimisme, sauf la justification de ce
double abus par un antique régime restauré.
Si la république se maintient, l'empire est indé-
finiment ajourné; mais, si on la renverse et qu'on
la remplace par une monarchie, l'empire écrasera
sous peu les autres races dynastiques et s'imposera
à tous les partis. Chaque nature de gouvernement
comporte ses traditions : celles du régime impérial
s'appuient sur la violence et sur la séduction des
masses. En fait de royauté, l'empire sera désormais
le maître.
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