Les abrutis / Alfred Sirven

De
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F. Cournol (Paris). 1865. 234 p. : ill. ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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LES A BRUT! S
LES ABRUTIS
F. COURNOL, LIBRAIRE-EDITEUR, RUE DE SEINE', 20.
AIjB~ED SII~VEN-
DEUX'ÈMEÈOmON
PARIS
1865
L'ABRUTÎ t
DIS IjA PREFACE!.
La scène se passe a la Ukraine Cournoi.
Un monsieur, la canne à la. main et le lorgnon dans
l'oeil, entre.
LE MOXSIEUtt.
Je voudrais bien avoir quelque nouveauté littéraire.
.LEM~mS.
Quel gem'.e d'ouvra~e désirex-vous ?
(~iicl c eilre, i 9
L'ABRUTI DE LA PRÉFACE.
LE MONSIEUR, gravement.
Donnez-moi quelque chose de sérieux.
LE COMMIS, lui ~e.'H<yH<!H< MMC partie de l'étalage
M~e~ieiM'.
Vous trouverez dans ce rayon, je l'espère, une oeuvre
qui vous plaira.
(Z.eMMKSMM~aMe MMe grosse </e??!eM)'e dc/c/ie)'.)
M. Cournol, notre éditeur, qui se trouve là en ce
moment, et qui s'aperçoit de l'interminable hésitation
de cet acheteur, croit devoir lui demander s'il a fait.
un choix.
L'ÉDITEUR.
Vous ne trouvez donc rien qui soit de votre goût,
monsieur ?
LE MONSIEUR.
Ma foi, non. Il n'y a pas d'images.
Voilà pourquoi notre Éditeur a tenu à intercaler des
vignettes dans le texte de ce volume, et à placer sur la
couverture cette mention )LYADES )MAGES DANS CE
LIVRE.
CHAPITRE PREMIER.
SOMMAmE. Le badigeonneur de saintetés. La vieille fille à la
cruche cassée. -Un nègre improvisé. Holà! tavernier du
diable L'homme au sucre de canne.-L'ami du sauvage.
La bisque, les truffes, et mademoiselle Schneider. Les
accessoires de Molière. L'habitué du Café-Concert. La
pie qui vole. H maestro Galimatiani.
Le badigeonneur de ~aM~~es est ce petit vieil homme
anguleux et maigre, à la face jaune et profondément
ridée, que vous voyez au musée du Louvre, constam-
ment occupé à copier des tableaux à sujets religieux.
Depuis trente ans et plus, cinq fois par semaine, il
s'installe, coiffé de son bonnet de soie noire, et les bras
garnis de ses manches de percale, en face des cinq ou
six mêmes tableaux, les seuls qu'il ait jamais songé à
admirer, car ils sont les seuls qui conviennent à sa clien-
el e cléricale et ultramontaine.
LES ABRUTIS.
4
Chaque jour, avant même de préparer sa palette, il fait
pieusement au pied de son chevalet une prière mentale;
puis il tire de sa poche un vieux volume aux pages
jaunies, et se met en devoir d'en marmotter dévotement
un certain nombre de pages.
Cet acte de religion rempli, certain d'avance que le
Seigneur conduira sa main, il se met à l'œuvre.
Il accomplit ainsi en un nombre à peu près constant
de jours le travail qu'il s'est proposé mais ne demandez
pas à son dessin la correction pure de l'art, ne demandez
pas la couleur vraie à son tableau, la grâce a ses drape-
ries. Tout est brutalement exact dans sa copie, mais
exact machinalement, exact arithmétiquement.
Ses saints, ses dieux, ses vierges,. sont en bois la
vie ne circule pas sous ces chairs, l'air ne passe pas à
travers ces paysages, ce ciel n'a pas d'horizon.
Si vous me demandez ce qui a pu ainsi abrutir cet
homme, cet artiste je vous répondrai que c'est sa pro-
fession même il est ~«~r<?<MM!CM?' de M/M~es.
Parce que son genre est le genre religieux, il se croit
sans cesse obligé à la plus stricte dévotion. C'est ainsi
qu'il se signe dévotement chaque fois qu'il passe devant
mademoiselle comme lui habituée du Louvre, et que
LES ABRUTIS.
H
les peintres connaissent sous le sobriquet de La fille à
/acrM~ecaM<?'e.
Elle aussi copie, depuis de longues années, cons-
tamment les mêmes tableaux, mais le genre qu'elle
a adopté, celui qui pour elle est supérieur à tous les
autres, c'est le genre léger, demi-érotique, à double
entente.
Za C?'Me/M cassée, ce délicieux chef-d'œuvre deC~Mzc,
est pour elle le sublime de l'art, et n'a de rival possible
que le .6'o?MM!6':7 (fAM~'o~, cette merveille anatomique
cotée deux millions.
Il y a bien encore, parmi les peintres des deux sexes
qui fréquentent nos musées, quelques types qui pour-
raient au besoin figurer dans ces chapitres, mais ils sont
en général plutôt originaux qu'abrutis, et peut-être nous
faudrait-il sortir, en les citant, de notre cadre, déjà fort
large.
Notons cependant, et seulement comme curiosité, le
peintre négrophile, qui, par intérêt pour les pauvres nè-
gres, n'a pas le cœur assez dur pour les fatiguer à poser,
et met à leur place son domestique blanc qu'il .barbouille
en noir.
LES ABRUTIS.
-6
Celui-là, est d'ailleurs plutôt un maniaque ou un fou
qu'un homme privé d'intelligence.
Puisque nous quittons le Louvre, gagnons le Palais-
Royal nous y trouverons à faire une moisson nouvelle.
D'abord ce gros homme à figure bénévole et dont la
prétention bouffit le visage installé devant le café de la
Rotonde, il parle sentencieusement au garçon qui, la
serviette sous le bras, a la politesse de faire semblant de
Fécouter.
Ce gros homme fait, du ton dont il prononcerait
LES ABRUTIS.
7
sermon, des compliments sur la bonne qualité des con-
sommations.
Chaque année, il vient depuis quarante ans passer
huit jours à Paris, et c'est au café de la ~o~oK~e qu'il
consomme son moka quotidien.
Depuis sept jours c'est donc la septième demi-tasse
qu'il hume, mais aussi c'est la septième fois qu'il
constate à haute voix et fait constater au garçon ébahi
qu'il vient toujours au même café, parce que, selon lui,
c'est le seul de Paris qui se respecte assez pour ne pas
en~MMOHMer ses clients avec du sucre de betterave.
Et là-dessus il entame une dissertation de trois quarts
d'heure sur les propriétés saniques, digestives, etc., du
sucre de canne, et sur les dangers du sucre de betterave
en général impur, mal fabriqué, et surtout fort échauf-
fant.
Il indique les moyens communs de reconnaître les
deux variétés de sucre, de ne jamais les confondre au
simple examen de leur aspect physique, etc., etc.
Règle générale Quoique le garçon de café ait bien
voulu prêter toute son attention au bonhomme, celui-ci
LES ABRUTIS.
8
ne lui prodigue jamais les deux sous habituels de pour
boire.
Suivez maintenant ce grand gaillard à l'échiné angu-
leuse, au nez aventureux, à la démarche dodelinante~
lont les vètements n'annoncent'ni l'aisance ni la misère.
Il contemple d'un air connaisseur la vitrine appétis-
sante d'un restaurateur, dans laquelle s'étalent les pri-
meurs les plus rares, les comestibles les plus recherchés,
sous une enseigne où on lit ceci ou à peu près
TAVERNtER, CO!MM!,
Successeur de TAVEUNiER, <a</e< )
delà maison TAYERXfEt'<m~
LES ABRUTIS.
9
DÉJEUNERS a t & 30.
DixEHS alfr.60.
Notre homme, allongeant sesgrandes jambes, escalade
plutôt qu'il ne monte les deux étages qui séparent le sol
des arcades dès salons enguirlandes d'or où l'on déjeune
pour vingt-quatre sous, je ne sais par quels prodiges de
la chimie.
Gracieux et plein d'aisance, il entre'et salue d'abord
avec une aimable familiarité la grosse dame de comptoir.
La serviette sous le bras, la tabatière d'une main, le
maître de l'établissement vient à lui, à la fois souriant
et digne.
Lé pouce et l'index de l'arrivant se glissent adroite-
ment dans la queue, de rat, il aspire coquettement la fine
prise a la fève, se rejette en arrière, puis par un mou-
vement plein de hardiesse revient en avant et frappe lé-
gèrement le ventre un peu proéminent du restaurateur,
du revers de sa main, en s'écriant //o/« 7'~enH'e?' du
diable
Cette plaisanterie, dont il s'est déjà rendu coupable là
veille, et qu'il n'omettra pas de recommencer le lende-
main, est accueillie comme toujours par les rires appro-
bateurs de tout le personnel du restaurant.
).
ms An.mms.
tu
M. 7~ey'K! cousin, s'approche alors d'une table ré-
servée près du comptoir, et sert lui-même à déjeuner à
ce client préféré.
Je vous ferai grâce des quolibets absurdes et des mots
surannés que ce dernier débite à la plus grande jubila-
tion des gens de la maison, et cela non-seulement cha-
que jour, mais encore deux fois par jour, à chaque
repas.
Il y a cinq ans que cela dure. Le malheureux est
complètement abruti par l'esprit qu'il déploie, mais il a
atteint son but, on lui sert ~~o~'OMs plus /<M'<M
-LES 'ABRUTtS.
u
Notons en passant, et pour mémoire, l'habitué du
Ca/e des cweM~M, l'homme qui raconte à tout venant
quelles furent les splendeurs du Palais-Royal, les impu-
retés de la Galerie de bois, les orgies de la Restauration,
les maisons de jeu, les ruines et les fortunes célèbres,
les mardis gras et leurs folles nuits, etc., etc.
Il s'attendrit en parlant de Chodruc-Duclos, ce type
grandi de la bohème d'alors, et ce n'est pas sans émo-
tion qu'il raconte quelle intimité l'a uni au sauvage du
Caveau. Ne l'entretenez jamais d'autre chose, il s'en-
fuirait.
Cet homme, né au Palais-Royal, y a toujours vécu et
y mourra, abruti dans son fanatisme.
Mais voici venir un couple étrange un homme qui
n'est plus de la naïve jeunesse, à en juger par ses che-
veux rares et gris, s'avance, donnant le bras àunejeune
femme dont les regards indiquent une certaine habitude
du monde.
Us entrent dans un de nos plus riches et renommes
restaurants. Un cabinet les attend au premier.
Le monsieur fait la carte, nous entendons au passage
LES ABRUTIS.
i2
qu'il a commandé un potage a la bisque, des truffes, des
ccrcvissesàla bordelaise ctduxercs.
Le repas, commence de fort bonne heure, ne dure
cependant pas outre mesure, et le couple court ensuite
au théâtre du Palais-Royal.
Je crois comprendre, à quelques .mots qui me par-
viennent aux oreilles, que son but est. d'applaudir ma-
demoiselle Schneider.
Je regarde l'affiche; parmi les pièces qui composent
le spectacle se trouve .SpH.~Y/t.'c.
Allons, allons, ces braves gens recherchent tout sim-
plement les émotions douées~ laissons passer leur bon-
heur.
Le soir, d'ailleurs, le Palais-HoycU est traverse noir
seulement par les habitués du théâtre, mais encore par
ceux qui se rendent chaque jour à la Comédie-Fran-
çaise, et qui se croient si nécessaires à sa prospérité,
qu'ils ont été justement baptises Les <«'cc.o~6't.' </c
j)7o~c~'c.
Les habitues du Théâtre-Français se subdivisent en
trois classes bien distinctes les /p~'e;), dont nous n'a'
.LES ABRUTIS.
<3
vons pas à nous occuper ici, et qui sont gens du monde,
en général fort pleins de sens et de goût; les /aHa~'<y«M,
ceux qui rêvent encore de Talma et de Rachel; enfin,
les :H~<'<K<s, pour qui la fréquentation habituelle du
théâtre n'est qu'un moyen, un prétexte à relations, une
recette plus ou moins heureuse pour parvenir.
Les fanatiques nous intéressent seuls.
Corneille, Racine, Molière, Régnard, Beaumarchais,
Picard, Duval et Colin d'Harleville, Ponsard, Legouvé,
Viennet, sont leurs seules délices.
Pour rien au monde, nos abonnés ne manqueraient
une représentation du vieux répertoire.
Depuis sept ou huit ans j'étais lié avec l'un d'eux,
septuagénaire agréable, quoique d'une froideur déses-
pérante. Il me dit un jour que, depuis 1830, il n'avait
manqué que trois représentations.
J'y étais bien forcé, fit-il, je mariais mes filles.
et, le croiriez-vous? la privation de mon théâtre m'a
rendu malade. Ce que c'est que l'habitude! Dieu merci,
je n'ai plus de filles à caser.
Comme je vis son fauteuil vide, il y a quelques jours,
j'en demandai la cause au vieux placeur. Il est mort!
me répondit-il tristement.
LES ABRUTIS.
i4
fja mort est, en effet, presque toujours la seule cause
d'une vacance dans ce cénacle d'abrutis.
De sept à huit heures du soir apparaissent, le sourire
aux lèvres, les piliers de cafés-concerts.
Habitues folâtres de ces établissements où. la mélodie
se vend et se mesure à la choppe ou au petit verre, ils
appartiennent en général à la caste spéciale des gandins
qui ne sont gandins que le soir.
Leur journée est occupée par un travail quelconque,
bureaucratique ou commercial, et leur soirée est entiè-
rement consacrée à l'amour platonique qu'ils ont voué
à mademoiselle Pétronille, première cantatrice légère en
tous genres, et aux bravos enthousiastes, rappels et bou-
quets qu'ils prodiguent à la chanteuse comique en vogue.
Braves gens en somme pour la plupart, mais qui ont
le tort, n'ayant pour humer un peu d'air et prendre la
somme d'exercice nécessaire à la santé comme à l'intel-
ligence, que les quelques heures qui suivent leur dîner,
d'aller s'abrutir dans une atmosphère de fumée de ta-
bac, aux émanations stupéfiantes du gaz, respirant à
pleins poumons l'air méphitique d'une salle étroite ou
se pressent des centaines d'individus. Et cela pour
entendre qui et quoi, je vous le demande
LES ABRUTIS.
15
Leurs corps s'usent vite à cette triste habitude, mais
leurs esprits sont déjà sous l'empire de l'hébétement
funeste que produisent toutes ces causes ils sont anéan-
tis par la littérature du pied qui vole, les chansons à
double entente, triple détente et quadruple bêtise, dont
quelques cabotins sans emploi ou des vaudevillistes
incompris sont les fournisseurs sans vergogne; et l'har-
monieuse et suave musique de l'illustrissime maestro
Galimatiani, le Rossini ~« ruisseau, achève avec éclat
l'abrutissement des auditeurs.
LES ABRUTIS.
16
S'1M)!A~(H La place d'honneur. Kemésis de l'orgie. La
paresse et la mort.–7,5~0j000 litres d'absinthe.–La France
intoxiquée. L't~éredit' du mal. Décadence morale.
L'abrutisspnicntfjudroyant. –L'absinthisme.–Le solei) d'A-
frique. Officiers et sons-officiers de t'armée. La vie de
gamison.–Les cercles militaires.–Régénération de l'aimée.
–Le poison des pauvres. -L'impôt extraordinaire.-Un obs-
tacle inutile. Question capitale.–Une histoire drolatique.–
Réflexions tristes.-La désespérante réalité. Le hatschieh.
-Fumeurs et mangeurs. Leur éducation. Canavis in-
diaua.-Les adeptes.-Les coupables.–Lesreves factices.-
Fumeur d'opium.–Caractères de l'intoxication. –Stupéfae-
tien. -Paralysie partielle des sens.–Paroxysme de la sen-
sibilité.–Le délire.–L'exaltation du vice. Rêve d'un in-
toxiqué.-Lettre du grand mandarin. –L'écriture chinoise.
Voyage en Chine. La villa de porcelaine rose,
Etranges liqueurs. Fleurs de thë. Douze mille vierges
voilées. Les orphéons d'oiseaux. L'orchestre géant.
La bénédiction des poignards. La locomotive dn'temps.
La mélodie de l'amour.–Le finale de l'amour,Le leu-
CHiPITPE IL
.LES ABRUTIS. 17 7
demain. -Je sais le remède.-Un journaliste spirituel.–Le
poitrinaire. Les refrains extatiques. La phalange des
adeptes. La foi du vice. L'apôtre du hatschich. Les
conversions.<– Fous ou morts Le poison anodin. Les
boulettes aux chiens.
Accordons la place d'honneur dans ce chapitre trai-
tant de la dégradante ivresse au stupéfiant le plus usité
en France, à l'absinthe, cette Némésis de l'orgie, qui
tue plus sûrement que les plus dévorantes épidémies
à l'absinthe, sœur de la paresse et de la mort!
La Suisse seule importe en France, chaque année,
7,800,000 litres d'absinthe; Montpellier, Cette et vingt
autres villes de nos provinces, en distillent dans des
proportions non moindres Paris en fabrique autant que
la Suisse et nos départements réunis
Cette épouvantable intoxication de la nation fran-
çaise s'accomplit quotidiennement avec conscience du
danger, certitude du mal, et sa marche ascendante ne
saurait plus être entravée.
Les générations se succèdent et déjà les traces de
l'hérédité se font sentir, il y a dégénérescence phy-
sique, incontestablement; il v a (!e même, puni'i'~
LES ABRUTIS.
t8
clairvoyants, des indices non douteux de décadence
morale.
L'ivresse de l'absinthe est, de toutes les ivresses al-
cooliques, la plus dangereuse, sinon la plus dégradante.
L'alcool agit concurremment avec l'absinthe tous
sont de puissants désorganisateurs.
La science seule, la science spéciale, connaît ou peut
connaître les secrets désastres produits par la terrible
boisson.
Nous ne connaissons, nous, que les effets moraux,
nous ne voyons que les signes extérieurs.
Le buveur d'absinthe d'ailleurs subit des désordres
latents qui n'agissent ostensiblement que d'une ma-
nière foudroyante.
Physiquement, il ne se reconnaît qu'alors qu'il est
parvenu au degré de l'abjection corporelle l'hébéte-
ment du regard, l'impéritie et le tremblement maladif
des membres, l'ineptie des fonctions internes.
Le buveur d'absinthe tombe mort, ou devient en
quelque sorte gâteux, et cela tout à coup, à l'heure
mème où un instant de tempérance semblait devoir lui.
assurer l'impunité.
11 y a quelques années, l'absinthismc, habitude con-
LES ABRUTIS.
19
tractée par eux en Afrique, sous ce soleil torréfiant qui
exige des toniques puissants, des stimulants énergiques,
exerçait de terribles ravages dans les rangs des officiers
et sous-officiers de notre armée.
La vie de garnison, inoccupée,, fastidieuse, rendait
plus grande encore leur funeste passion pour cette ivresse
absorbante.
Quelques hommes supérieurs, frappés des effroyables
conséquences qui en pouvaient surgir, eurent l'idée
heureuse, l'inspiration bienfaisante, de créer les cercles
d'officiers, et même de sous-officiers.
Le gouvernement les encouragea, et les meilleurs ré-
sultats ont été obtenus.
Sans doute le mal n'est point complètement détruit,
mais l'armée, que les générations se succédant les unes
auxautres rendent éternellement jeune, s'est presque en-
tièrement régénérée, et ces buveurs d'absinthe, si com-
muns autrefois, qui absorbaient jusqu'à un litre par
jour du terrible alcool vert, se comptent aujourd'hui par
de rares exceptions.
Bien plus, ils sont vus d'un mauvais œil par leurs
collègues, et généralement peu considérés.
C'est surtout dans les classes peu fortunées, p:u'mi 1'
LES ABRUTIS.
20
hommes qu'un dur labeur exténue, que ce poison, mis
à la portée de toutes les bourses, puisqu'il se débite
moyennant quinze centimes le verre, est l'objet d'un épou-
vantable abus.
Jadis, on avait parlé d'imposer extraordinairement ce
commerce j'ignore si ce projet a été abandonné se-
rait-ce d'ailleurs un moyen efficace, ou tout au con-
traire un obstacle inutile et qui n'aboutirait qu'à sur-
exciter les appétits honteux des adeptes de l'absinthe '?
.le l'ignore mais j'affirme que l'étude de cette propo-
sition est d'une importance capitale.
Dans ce volume tout anecdotique, je voulais vous
narrer quelque histoire drolatique d'ivrogne hébété.
Les réflexions tristes, les pensées désolées sont seules
venues m'assaillir, lorsque j'ai pris la plume pour tracer
ce tableau que j'ai cherché non pas à assombrir, mais
bien au contraire à rendre moins profondément déses-
pérant que la désespérante réalité.
Mais il est une secte d'empoisonnés, de stupéfiés, d'a-
brutis enfin, qu'il importe de flétrir plus haut et sans
réserve.
C'est celle des fumeurs et mangeurs de hatschich
Tous sont nés dans des conditions d'aisance relative,
LES ABRUTIS.
2( 1
tous ont reçu une éducation au-déssus de la moyenne,
tous sont dans une situation pécuniaire indépendante
car toutes ces conditions sont nécessaires pour connaître,
se procurer le tabac ou la pàte du c~mauM indiana.
Il n'est donc pas un seul adepte qui ne soit en mème
temps un coupable
Coupable envers lui-même, dont il détruit et plaisir Ja
force et la santé
Coupable envers la société, par le double effet du
mauvais exemple qu'il donne, et de son intelligence dont
il brise les rayons en la renfermant dans le cycle étroit
et fiévreux de ses rêves factices.
Le hatschich ne se prend jamais impunément cha-
que absorption a pour conséquence une surexcitation
morale analogue a celle qui frappe le fumeur d'opium.
Ce qui la caractérise principalement, c'est l'absence
complète de volonté, et surtout la fuite absolue de la
mémoire chez l'individu intoxiqué.
Les impressions physiques sont en partie paralysées,
ou du moins les sens ne fonctionnent plus simultané-
ment, ils ne s'impressionnent que séparément, un par
un, à l'exclusion de tous les autres.
Alors la sensibilité de celui qui survit est telle, qu'elle
LHS ABUCTtS.
22
arrive à un paroxysme qu'à l'état normal elle ne saurait
jamais atteindre.
C'est le délire, moins la maladie, et, ce qui est repous-
sant, accru de toute la puissance dominante d'un vice
exalté.
J'ai vu un intoxiqué qui, se promenant sur le boule-
vard Montmartre, me racontait très-sérieusement son
rêve du moment.
Il me montrait une lettre à lui écrite, me disait-il, 1,
par un grand mandarin de ses amis, et il ajoutait
« Elle est écrite en chinois, comme vous voyez, eh
« bien, je la lis facilement; je croyais la langue chinoise
« et surtout son écriture très-compliquées il n'en est
« rien.
« Venez avec moi eu Chine, le grand mandarin m'at-
« tend dans sa villa de porcelaine rose; il prend d'étran-
« ges liqueurs sous un bosquet d'arbres à thé en fleurs
« venez, douze mille vierges voilées nous serviront sur
« des nappes de soie, et nous entendrons des orphéons
«'d'oiseaux qui nous chanteront des chœurs sacrés.
« N'entendez-vous pas ?. écoutez. l'orchestre géant
« vient à nous, il oue. la bénédiction des poignards 1.
« Salut 1 il en sera de même jusqu'en Chine, et la loco-
LKS ABRUTIS.
33
« motive du temps beuglera la mélodie de l'amour et le
«finale de la mort 1 »
Et mon interlocuteur partit à toutes jambes sans ajou-
ter un mot.
Le lendemain je le revis, épuisé, hâve il vint à moi,
je lui parlai de son rêve.
Oui, me dit-il, j'ai. été bien heureux.
Mais, vous êtes bien fatigué ?
Oh 1 ce n'est rien, je sais le remède.
Sans autre réflexion, il sortit de sa poche une petite
boîte et avala en ma présence une nouvelle dose de con-
fiture de hatschich.
C'était un écrivain jeune, aimable, journaliste spiri-
tuel et poëte de talent.
Aujourd'hui, il se traîne, épuisé de corps et d'esprit
ceux qui ignorent sa fatale passion le croient poitri-
naire.
Dans six mois, il s'éteindra sans bruit, rêvant en-
core que les douze mille vierges voilées de la villa
de porcelaine rose chantent pour lui des refrains exta-
tiques! 1
Les adeptes du hatschich forment une classe nom-
LES ABRUTIS.
24
breuse, à Paris surtout, et c'est parmi les hommes intel-
ligents, instruits, parmi les écrivains, les artistes, les
poètes qu'ils se recrutent incessamment.
Leur phalange grossit chaque jour, elle est enthou-
siaste de sa dégradante passion, intolérante au suprême
degré, n'admettant pas même en principe la discussion,
exclusive même de tout homme qui n'est pas soumis à
l'autocratique puissance du chanvre indien elle a la
foi du vice.
Bien plus, il s'est trouvé un homme, doué d'un certain
talent, poète original et nerveux, qui s'est fait le promo-
teur, l'exécuteur sévère d'un grand crime social.
Cet homme s'est fait l'apôtre du hatschich auprès de
la jeunesse littéraire. Il prêche les bonheurs extatiques
aux jeunes gens encore ignorants des dangers de ce
nouveau système d'obscurantisme il les convertit, ou
plutôt les abrutit, et si, heureusement doués, ils avaient
en eux les germes du talent, le rêve les dissipe, l'épui-
sement nerveux les étouffe, la démoralisation est com-
plète, et quelques mois suffisent pour les rendre à la
société impuissants, fous ou morts.
L'apôtre, lui, résiste miraculeusement aux effets dé-
sastreux de l'intoxication; l'usage constant l'a, dit-il,
LES ABRUTIS.
~)
bronzé un médecin m'a affirmé que le poison qu'il
prend ne saurait être dangereux.
Si cela était, un pareil homme mériterait d'avaler
parmi ses pilules une de ces boulettes que la police jette
aux chiens.
LES ABRUTIS.
2M t;
CHAPITRE m.
SOMXAtXE La-itou. Nina-Saut' en barque. Le vieux Bar-
billon. Les &oMr<j~OM. –Prenez mon eau ? Asnières de
Bigorre. Caleçons rouges et caleçons bleus. Crapaudine
humaine. -La coupe de M. Maigret et la planche de M. Le-
gras. Un tour sur l'eau~ mon prince! CiéobuJe et Cla-
rinette. Un pique-nique de calicots. M. Cerfavoine.-
Les joies du cassis. Néant du trône. L'ouverture du
Casino. -Tricoter des fuseaux. Les amuseurs publics.
J'ai mes entrées. Un monsieur de louage. -Ce que vaut
un grand écart. Les matrones de la honte. Les jeunes
femmes. Célébrités chorégraphiques. -Que veux-tu? je
l'aime! L'ami des femmes.
La-itou est le roi d'Asnières, le prévôt, le doyen des
canotiers du grand canotage.
La-itou compte vingt ans de navigation sur la haute
et basse Seine, il est le dictionnaire vivant de tous les
termes de marine, de toutes les expressions techniques
des loups de mer.
LES ABRUTIS.
27
L'aurore aux doigts de rose le trouve étanchant son
canot, parant son gréement, écopant, briquant, avec une
minutie de coquette à sa toilette.
La lune au front d'argent le retrouve nonchalamment
couché au vent de sa brigantine, la barre d'une main,
la pipe de l'autre, gouvernant au plus près, et semant
l'air des notes vigoureuses d'un chant vénitien.
Z<t-t<oM n'a qu'un amour son canot.
Il n'a qu'une ambition être pittoresque.
C'est lui qui a inventé la petite casquette bleue, il est
le promoteur de la vareuse rouge, le créateur du pan-
talon de coutil gris, le Christophe-Colomb de la botte
éculée dans laquelle rentre négligemment le bas de ce
pantalon, et dont les tirants pendent, flottant au gré de
la brise.
Il ne connait pas l'amour, mais il a accordé son e~<H:c
à ./VMM-.S'aM~t barque.
Nina, la canotière, digne compagne de Za-!<OM, Nina
qui fume comme Jean-Bart, qui ne s'enrhume jamais,
qui chante toujours, danse au besoin, sait faire et man-
ger une friture, boit au p!'cAeHe~ sans hésiter, et préfère
le petit ~fo~e du pays aux meilleurs crus de Bordeaux.
LES ABRUTIS.
.28
Nina, femme de trente ans sonnés, et qui a de l'ex-
périence.
Le mariage de Nina et de La itou s'est fait un soir,
sous le vent de l'ile des Ravageurs, à la lueur d'un feu
d'artifice, à bord du cutter Vent-en-panne!
Barbillon, le père Barbillon, le doyen des construc-
teurs, a béni cette union.
Complètement ivre, il a balbutié quelques paroles
stupides, versé quelques larmes d'ivrogne attendri, puis,
il est retombé lourdement au fond de la barque, écrasant
dans sa chute les débris d'un pâté sur lequel il s'est en-
dormi.
Roisd'Asnièrestoutela semaine, La-itou, Nina-Saut'en
barque, et leur lieutenant Barbillon, disparaissent le
dimanche et naviguent jusqu'au lundi, abandonnant
ces rivages aux bourgeois.
Car les bourgeois viennent à Asnières, ils préfèrent
même ses bords fleuris aux sites les plus renommés,
aux pays les plus favorisés d'entre ceux que lui vantent
chaque année les médecins.
Prenez mon eau 1 prenez mon eau 1 crient vainement
messieurs de la Faculté.
LES ABRUTIS.
29
Le Parisien qui t;o)M;a<< hâte de fuir, pour aller
CM~7/M' une friture a AMMe?'M-/M-<'<t!'MS., ou j4sH<e/'M de
~orre,adlibitum.
Là se réfugient tous les baigneurs enthousiastes,
nageurs cmérites, piqueurs de tète ou de plat-dos,
caleçons rouges et caleçons bleus de la grande capitale.
Quand le soleil de juillet et d'août darde sur nous ses
rayons torréfiants, tous les torses humains, beaux ou
laids, modelés ou difformes, se plongent pèle-mêle dans
2.
LES ABRUTIS.
30
cette grande baignoire qui se nomme pompeusement
École de natation. On dirait une vaste crapaudine de
membres et de râbles humains.
Ce chaos sans nom frétille, s'agite, grouille, crie,
hurle, chante et se pâme d'aise dans le tiède élément.
Un cri strident, sorte de mot d'ordre mille fois répété,
qui s'échappe à la fois d'un nombre indéfini de poitrines,
cri étrange dans sa banalité, domine sans cesse le tumul-
tueux fracas, et fait palpiter les échos qui le répercutent.
,Ce cri, c'est le chant du départ du baigneur rafraîchi,
c'est le retentissant
CARÇON D'CABIKET
Mais chut! le silence se fait, les rangs s'écartent, tes
plus .éloignés du ~'em/~KM: se haussent sur la pointe des
pieds, les cous se tendent, les regards se tournent tous
(tu même côte.
M. Maigret et M. Legras, les deux plus célèbres na-
ge'.trs de la saison vienncnt de faire leur entrée.
Un conversation des plus animées les occupe, une
quc.tion grave est débattue contradictoirement-par eux.
Il s'agit de la supériorité de la coupe sur la planche,
ou de celle de la ~ffHC/M sur la coM~x?. En un mot est-
LES'ABHUT)S.
.ii
il plus difficile d'exécuter la planche comme M. Legras
que la coupe comme M. Maigret?
Ou, la coupe de M. Maigret doit-elle l'emporter sur
la planche de M. Legras?
Mais qui sera juge du différend, alors que les deux
LES ABRUTIS.
32
hommes les plus compétents sont eux-mêmes divisés sur
la question.
Un seul moyen reste; pour cette fois seulement et
c<M'<MH populo, M. Legras fera la coupe et M. Maigrot
fera la planche.
Des paris s'engagent; les deux adversaires se mettent
à l'eau; ils font des efforts inouïs de grâce et d'adresse,
se suivant des yeux, épiant l'un chez l'autre la moindre
irrégularité dans les mouvements, la plus petite incor-
rection dans l'exécution.
Enfin, après dix minutes d'émotions et de lutte exté-
nuante, l'épreuve reste indécise!
On se donne rendez-vous pour le lendemain. Comme
~a veille, on ne peut parvenir à s'entendre sur une
opinion quelconque, et l'on est forcé de recommencer
cette lutte de titans.
Cela dure ainsi jusqu'à la fermeture des bains froids,
et n'ayant encore pu résoudre la grande question, on ne
se sépare qu'après s'être réciproquement promis de se
retrouver l'année suivante.
Il y aura onze ans en < 865 que cela dure 1
x x
Ne quittant pas Asnières, nous rencontrerons au coin
LES ABRUTIS.
33
du pont un homme en haillons, au type ignoble et
repoussant, qui d'une voix rauque'et alcoolique qu'il
cherchera à rendre aimable, s'écriera en nous voyant
arriver
~/M tour SM?' /'C<!M, H!(M ~'M!CC ?
Cet homme était un marinier qui gagnait largement
en travaillant le pain de sa famille. Un jour, quand les
beaux messieurs de Paris commencèrent à venir dans le
pays, quelques jeunes fous lui offrirent un louis pour
les promener sur l'eau.
Un louis! quelle aubaine! il accepta; puis bientôt
l'appât du gain le conduisit à proposer ses services aux
visiteurs. ·
Il gagna beaucoup d'abord à son nouveau métier,
mais il y contracta aussi des habitudes de paresse et
d'ivrognerie qui font qu'aujourd'hui, incapable d'aucun
travail, il meurt de faim cinq jours sur sept, et se livre
à l'orgie les deux autres jours.
La seule clientèle qui lui soit restée immuablement
fidèle est celle de la bande Cléobule Binet et consorts.
Lorsque, sous la dictée de Clarinette, son aimable
moitié, Cléobule a réussi à attendrir sa famille, enrichie
à Saint-Flour dans la fabrication de la chaudronnerie,
LES ABRUTIS.
3t 1
par une peinture ardente et sans orthographe des misères
que subit à Paris un chef de rayon de magasin de nou-
veautés, on se réunit plusieurs du magasin, chacun avec
sa c/MCMMe, pour aller courir les plaisirs champêtres.
On hésite longtemps entre Saint-Ouen (l'ile) Saint-
Denis (l'île) et Asnières.
Enfin ce dernier pays l'emporte à la majorité d'une
voix, une seule il est vrai, mais la plus sonore, la plus
retentissante, celle de Cerfavoine le caissier, homme
sobre et réservé toute la semaine, mais qui ne saurait
résister le dimanche aux joies que lui procure un cer-
LES ABRU'flS.
35
tain cassis /?M<c au bord de l'eau, chez un brave pêcheur
qui vit de la pec/<e
C'est chez ce pêcheur que l'on dîne après une jour-
née employée à battre les sentiers de la rive et à sillon-
ner dans une barque rapide les eaux du fleuve.
Le menu est invariable vin du cru, vermicelle, veau
rôti, salade et macaroni, desserts variés, café et cassis.
Au deuxième carafon, Cerfavoine s'agite sur sa
chaise, et sombre, taciturne, marquant la mesure avec
son couteau dont la lame brille à la lueur des bougies,
il entonne de sa voix de basse enrouée son grand air
Néant du tr'tne, où l'àme est sotihure,
A des hauteurs, dont on n'est fier qu'un jour,
Où donc troquer.
Ici, interruption involontaire du chant par suite
d'un resserrement spontané du larynx de Cerfavoine
qui ne se déconcerte pas, et changeant tout simplement
de ton, continue
ta splendide misère
Contre.la paix, la franchise et l'amour?
Madame Foedora, chargée du rayon de lingerie,
croit devoir protester contre ce dernier vers en pinçant
LES ABRUTIS.
je
fortement le bras du chanteur, dont elle a la prétention
d'être la prétendue.
En vain mon sceptre est un objet d'envie.
Nouveau changement de ton pour cause d'essouffle-
ment.
L'ennui me ronge au cceui comme un remord.
CHOEUR
CLAMKETTE~ CLÉOBULE, CEBFAYOtXE FŒDOR*.
Je sais à fond les choses de la vie
Et j'ai besoin de songer à la mort
LES PRÉCÉDENTE ET TOUS LES CONYtVES
Je sais à fond les choses de la vie
Et j'ai besoin de songer à la mort
Cette romance a trois couplets à peu près de la même
gaieté que le précédent; Cerfavoine les chante jus-
qu'au bout; parfois même ils sont brisés par la
société.
Mais neuf heures sonnent à la montre à répétition de
Cléobule, et l'on se dirige vers le Casino, dans l'espoir
LES ABRUTiS.
3-?
de se livrer aux plaisirs de la~danse sous les grands
arbres
et de ~co~' </es /t<seaMa;
0 vieille gaieté gauloise, esprit rabelaisien', urba-
nité française, qu'avez-vous fait de nos contempo-
rains ?
Ou plutôt, pourquoi avez-vous permis ce mélange
pitoyable d'hommes et de choses qui se fait en votre
nom?
Ce n'est pas de ce que notre génération s'amuse trop
que je me plains, bien au contraire, c'est de ce qu'elle
ne sache plus s'amuser.
Dans nos fêtes, dans nos bals, l'esprit est banni,
3
LESABRUTfS.
38
conspué, honni, sans doute parce qu'il empêcherait les
imbéciles de briller.
Tout plaisir est devenu maintenant une affaire et
parce que le monde entier vient chez nous en visi-
teur, d'hôtes aimables que nous étions, nous nous
sommes faits hôteliers 1 Hôteliers de la plus rapace et de la
plus honteuse espèce, écorchant sans pitié le voyageur
inexpérimenté ou impuissant à défendre sa bourse.
C'est ainsi que s'est multipliée et répandue la race
des amuseurs publics.
En passant devant le contrôle du bal, un homme,
vêtu avec un mauvais goût commun à lui et beaucoup
d'autres, mauvais goût qui semble une mode ou un
uniforme, se contente de donner son prénom aux con-
trôleurs et passe sans payer le prix d'entrée
LESAbRLiTtS.
.0
Cet homme a ses entrées gratuites, comme ~aM~M)' 1
C'est lui qui figurera dans le grand quadrille à la danse
excentrique et ridicule qui doit faire /(M~e cercle à la
foule des badauds. C'est pour lui que les célébrités fé-
minines réserveront toutes leurs gracieusetés, car c'est
lui qui saura faire valoir leur habileté chorégraphique,
et s'effacer à propos pour les laisser recueillir tout le
succès.
Cet homme n'a pas plus de profession avouée qu'il
n'a d'état civil au contrôle du bal; il vit pour la
plupart du temps on ne sait trop comment, et doit tôt
ou tard finir mal.
Souvent même, et lorsqu'il a atteint un certain degré
de réputation, non-seulement il entre gratuitement
dans tous les bals, mais encore il ~o:<e à la soirée sa
grâce, son torse et ses jambes à l'établissement.
Il reçoit un cachet, c'est-à-dire une somme qui ~varie
de trois à dix francs, pour amuser par son entrain,
sa gaieté folâtre et le chic de sa danse, le public de
l'endroit.
Si le danseur est seulement quelquefois payé, la dan-
seuse l'est presque toujours.
Celles qui font' lé grand écart sont surtout fort re-
LES ABRUTIS.
-K)
cherchées; certain bal leur a donné jusqu'à cinquante
francs par soirée, sans compter les petits bénéfices.
Quand la journée d'un instituteur primaire est cotée
de deux à trois francs, n'est-il pas triste de voir ce que
coûte le grand écart, ou le coup de~pied en l'air d'une
danseuse.
bête comme la plupart de ceux qui lui font un succès.
D'autres types d'abrutis errent à l'aventure dans les
bals.
Un volume entier ne suffirait pas à'leur nomencla-
ture et à l'étude de leurs variétés d'ailleurs le sujet a
maintes fois été traité.
Je ne veux donc vous citer que les plus saillants,
ceux qu'il appartient à tous de flétrir en toute occasion,
LES ABRUTIS.
41
au nom même de la morale publique dont ils sont la
négation vivante.
Des femmes dont les cheveux grisonnants accusent
l'âge qui n'est plus celui des passions violentes, traînent
leur décadence de table.en table, mendiant un verre de
champagne, ou extorquant quelques francs, sous pré-
exte de vestiaire, de voiture, de chemin de fer, etc.
Elles prélèvent ainsi une dime honteuse, que beau-
coup d'hommes n'osent pas refuser, les uns par com-
misération, les autres par ostentation, beaucoup enfin
par la peur qu'ils ont d'être sinon injuriés, au moins
impitoyablement calomniés par ces femmes.
Il n'est pas d'ignobles et absurdes contes qu'elles ne
sachent inventer et habilement propager contre ceux
qui refusent de payer cette aumône forcée du plaisir
présentauvicevieilli.
Ces douairières de la débauche sont par contre d'une
complaisance qui n'est pas moins écœurante pour les
hommes qui s'avilissent au point de les prendre à leur
solde.
Par leur entremise, ces hommes deviennent prompte-
ment tout-puissants à satisfaire toutes leurs passions, si
dégradantes qu'elles soient.
LES ABRUTIS.
42
Il faut donc respecter les matrones de la honte.
> ¥
Les jeunes femmes sont, la plupart du temps, les
élèves des précédentes.
C'est à leur école indigne qu'elles se forment, c'est
en suivant leurs conseils qu'elles se lancent dans le.
tourbillon, et c'est par elles qu'une fois lancées elles ne
peuvent plus s'arrêter.
Du reste, chez les jeunes comme chez les vieilles, la
dépravation existe à l'état incurable.
Toutes ou presque toutes ont commencé en bas, au-
cune ne l'oublie, et toutes finissent à leur point de dé-
part même.
Une fois, une seule fois; j'ai entendu une femme plus
que légère confesser son amour vrai pour son premier
amant
« Comment, lui disait une autre, tu es encore avec
Auguste?
« Oui, eh bien?
« Eh bien, tu as tort, tu perdras ta position.
« Que veux-tu? je l'aime M »
étonné, surpris, ravi même, espérant enfin avci)' ren-
LES ABRUTIS.
43
contré une femme digne d'une situation meilleure, je
m'informai.
Le lendemain je-vis entrer chez elle M. Auguste,
son premier et seul véritable amour.
C'est par toutes ces considérations, sans doute, qu'est
guidé le jeune gandin, parfaitement frisé, parfaitement
mis, parfaitement crétin, qui aurait plus que tout autre
le droit d'être surnommé L'ami des femmes, gandin
que l'on rencontre partout où elles sont. Jouissant d'une
assez grande fortune, il l'emploie généreusement, sans
compter, sans lésiner, à satisfaire tous les caprices des
tilles d'Eve qui se trouvent sur son chemin.
C'est lui qui paye toujours et à toutes ces ruineux pe-
tits ornements qui ont nom gants, bouquets, par-
films, etc.
LES ABRUTIS.
44
C'est lui qui s'est chargé de solder les voitures, les
coiffures, et d'offrir à toute heure les glaces, les grogs,
même la modeste chope.
C'est le complaisant, par excellence, toujours satis-
fait, toujours aimable, adorable et adoré, l'homme le
plus spirituel de tous, selon ces dames, et surtout, le
moins gêneur.
Car jamais il n'a réclamé les faveurs d'aucune de ses
obligées, jamais même il n'a été plus loin en galanterie
que lui baiser la main du bout des lèvres.
Il est trop timide pour oser plus, et se contente, dit-
on, d'en rêver la nuit
Hélas les désillusions de la réalité vaudraient peut-
être mieux encore que les illusions des songes.
LES ABRUTIS.
45
CHAPITRE IV.
SoMMAtRE Le progrès et la misère.–La. tournée.–Papa.! j'ai
faim! Querelles de ménage.- L'eau-de-vie. –Imbécil-
lité.– Combustions spontanées. -Brillat-Savarin. -Cercle
des travailleurs penseurs. MM. Coûtante Blanc, Ga.uthier
et Baraguet. Le prince Souloskoï. Cent mille francs de
diamants. Un buveur de champagne. Le souper du
prince.Comment finit l'orgie.-Un joyeux larron. Onze
jours de chansons.- Balthazar à trois francs cinquante.
Comus et Momus.–Les amis réunis de la vieille gaieté fran-
çaise. Les abrutis-chantants. La Récolte d'Argenteuil.
Il me reste encore à vous entretenir de quelques abru-
tis de l'ivresse; car, sous quelque forme qu'elle se pré-
sente, quelle que soit l'absorption qui la cause, qu'elle
3.
LES ABRUTIS
46
s'obtienne en mangeant, fumant ou buvant, la surexci-
tation factice du cerveau constitue toujours l'ivresse.
C'est elle qui démoralise et tue le' riche comme le
pauvre, c'est elle qui arrête dans son essor le progrès
moral et intellectuel, qui abâtardit les races.
Le progrès seul, contre lequel elle lutte, peut la com-
battre efficacement c'est en élevant le niveau de son
esprit que l'homme perdra graduellement ses appétits
brutaux.
C'est ainsi que disparaitra la fatale habitude des ou-
vriers d'accepter ou d'offrir /f< <ot'M'. La tournée,
c'est-à-dire la dissipation en quelques heures du fruit
du travail
L'argent de la semaine ou de la quinzaine follement
dépensé par l'ivrognerie, en échange d'une impuissance
physique qui rend intolérable le labeur du lendemain.
C'est l'enfant du travailleur lui criant le soir Papa
j'ai /aMH
C'est le père ivre ne pouvant plus suffire aux premiers
besoins de sa famille.
C'est la mère en larmes cherchant à calmer sa fureur
.contre les cris de l'enfant, et ne recueillant pour prix de
sa sollicitude que des injures et des coups.
LES ABRUTIS.
47
L'usage trop fréquent de l'eau-de-vie est~ rarement
utile, il devient presque toujours même. une source d'ir-
ritations chroniques et de lésions organiques des plus
graves. Son abus produit, de plus, un état de faiblesse
musculaire, une sorte d'imbécillité dont les ivrognes de
profession n'offrent que trop d'exemples. Il parait que
]'alcool se répand promptement dans tous les organes
et quelques médecins ont attribué à cette imprégnation
générale de l'économie les co)n&«s~MM .~on~ancM obser-
vées surtout, en effet, chez ceux qui abusent des liqueurs
spiritucuses.
« Monsieur, disait au spirituel Hriilat-Savarin un
LES ABRUTIS.
48
riche marchand d'eau-de-vie de Dantzick, on ne se doute
pas en France de l'importance du commerce que nous
faisons, de père en fils, depuis plus d'un siècle. J'ai
observé avec attention les ouvriers qui viennent chez
moi et quand ils s'abandonnent sans réserve au pen-
chant, trop commun chez les Allemands, pour les li-
queurs fortes, ils arrivent à leur fin tous à peu près de
la même manière (1). D'abord, ils ne prennent qu'un
petit verre d'eau-de-vie le matin, et cette quantité leur
suffit pendant plusieurs années ensuite ils doublent la
dose, c'est-à-dire qu'ils en prennent un petit verre le
matin et autant vers midi. Ils restent à ce taux environ
deux ou trois ans puis ils en boivent régulièrement le
matin, à midi et le soir. Bientôt ils en viennent pren-
dre à toute heure, et n'en veulent plus que de celle dans
laquelle on a fait infuser du girofle; aussi, lorsqu'ils en
(1) La GtMeMe de Lauzanne, dans un des premiers numéros
d'avril 1864, annonce que l'on va créer dans la ville de Neuf-
chatel un cercle de travailleurs, destiné aux ouvriers artisans,
avec salle de conversation, de lecture, bibliothèque, jour-
naux, etc.
C'est, ajoute ce journal, un essai destiné, en partie, à lutter
contre les mauvaises influences de la boisson, et surtout contre
l'usage de l'eau-de-vie, poison qui fait tant de ravages.

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