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Les Amours d'Italie

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648 pages

L’histoire que je vais vous raconter remonte à mon premier voyage d’Italie : c’est vous dire qu’elle n’est pas jeune. J’avais alors vingt ans ; j’en ai maintenant.... mais l’âge ne fait rien à l’affaire. Par suite d’arrangement pris au XVIe siècle entre Côme de Médicis et Philippe II, lors de la cession de l’État de Sienne au grand-duché de Toscane, le royaume de Naples, alors province espagnole, s’était réservé plusieurs places maritimes, Orbitello entre autres et le mont Argentale ; c’est ce qu’on appelait les Présides napolitains.


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À propos deCollection XIX
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Charles Didier
Les Amours d'Italie
Personne n’ignore l’hospitalité touchante et vraime nt chrétienne que l’on reçoit au couvent du Grand Saint-Bernard. Tout le monde y est admis sans distinction de fortune ou de rang, et chacun y trouve même accueil et même visage. Quand les hôtes manquent, d’énormes chiens dressés par la charité active des pères, et presque hommes par l’intelligence, car peu s’en faut que leur instinct ne s’élève jusque là, vont en chercher dans la montagne à travers les neiges et les abîmes. La table commune avait réuni au souper une douzaine de voyageurs, dont une seule femme, qui tous arrivaient d’Italie. La bonne humeu r et la cordialité avaient présidé à cette agape de la solitude. La dame était jeune, ai mable, parfaitement jolie, et les hommes s’étaient naturellement montrés galants et empressés. On aurait pu se croire là dans la capitale la plus civilisée de l’Europe, bien plutôt que dans une Thébaïde élevée de huit mille pieds au-dessus du Corso de Rome et d es boulevards de Paris. La conversation était si animée, les convives avaient si bien fait connaissance, que la veillée s’était démesurément prolongée, et la compagnie s’était séparée à une heure tout à fait indue. Encore ne s’était-on quitté qu’avec l’espérance et la promesse de se retrouver le lendemain. Comme tous allaient du même côté, on ava it fait le projet de partir tous ensemble. Dès le point du jour, les paquets étaient faits, et les mulets, tout sellés, attendaient leurs cavaliers à la porte du couvent. Mais on avait compté sans le temps, toujours fort capricieux et fort variable dans ce redoutable empi re des frimas et des orages : une tourmente épouvantable avait éclaté au lever du sol eil, et l’on ne pouvait sans folie songer seulement à se mettre en route. Tous les ven ts du ciel semblaient s’être donné rendez-vous là des quatre points cardinaux et soule vaient, en poussant dans l’espace des hurlements furieux, d’immenses tourbillons de neige, semblables aux nuées de sable que le simoun promène au sein du Sahara, et prêts c omme elles à tout engloutir. Bouleversées jusqu’en leurs dernières profondeurs, les eaux du lac qui touche au couvent mêlaient leur écume à la neige, et, détaché es des flancs des glaciers, les avalanches roulaient coup sur coup au fond des préc ipices avec le fracas du tonnerre. Des rochers et des sapins séculaires, déracinés par elles, les accompagnaient dans leur chute. On eût dit que les hauts pics, ébranlés sur leurs bases, allaient s’écrouler dans les vallées, et les échos des Alpes répétaient mille et mille fois dans un incommensurable lointain toutes ces voix formidables de la destruct ion. La création tout entière semblait menacée d’un cataclysme et d’un nouveau chaos. Assiégé de tous les côtés à la fois et battu en brèche par les vents déchaînés, comme un écueil au milieu de l’océan, le cloître hospitalier résistait à peine, malgré sa solidité ; vaincue dans ses efforts, et désespérant d’entamer sa masse, la tempête poussait, à travers les portes et les cheminées, tantôt des cri s de rage, tantôt des sanglots lamentables. Les voyageurs, rassemblés dans la salle commune, co ntemplaient au travers des vitres les convulsions de la nature ; ce spectacle horrible et magnifique frappait les moins timides d’une terreur involontaire. Leurs yeux, fixés sur l’horizon, l’interrogeaient en vain ; pas un rayon de soleil ne perçait la nue ; une atmosphère opaque et lourde pesait sur les montagnes et enveloppait le ciel comme un linceul. La tourmente régnait déjà depuis plusieurs heures, et rien n’annonçait, je ne dis pa s le retour du beau temps, mais une éclaircie. Montures et bagages avaient été remisés sous les hangars. Contrariés dans leur projet de départ, les voyageurs, dans leurs ha bits de voyage, erraient, comme des âmes en peine, d’un bout de la salle à l’autre, et se communiquaient par quelques monosyllabes prononcés à demi-voix leurs impression s et leurs conjectures. Puis tout rentrait dans le silence, et l’on n’entendait que l es rugissements redoublés et toujours
plus forts de l’ouragan. Enfin l’unique dame de la société prit la parole. C ’était une comtesse polonaise, belle comme sa belle compatriote la reine Vanda, dont elle portait le nom national, élégante et gracieuse comme le sont toutes ou presque toutes ce s filles privilégiées du Nord. Nulle femme n’oserait disputer aux femmes de Pologne le c harme irrésistible que Dieu a mis en elles. La comtesse Vanda, de Cracovie, voyageait seule avec sa suite et sans mari. Quelle Polonaise un peu née n’a dans sa vie une pet ite séparation, sans compter les divorces ? La comtesse avait eu la veille, à souper, un succès d’enthousiasme, et si tous les hommes n’étaient pas amoureux d’elle, aucun n’a urait pu répondre de ne le point devenir. « Messieurs, dit-elle, l’homme propose et l’orage dispose. Nous voulions partir ; nous ne le pouvons pas. Au lieu de nous geler le nez con tre les vitres à consulter le temps, faisons contre fortune bon cœur, et, au lieu de nou s lamenter, prenons gaiement notre parti. Décidons que, quelque temps qu’il fasse et le ciel devînt-il tout à l’heure aussi bleu que le golfe de Naples, nous ne partirons pas aujou rd’hui. Établissons-nous résolûment ici pour y passer la journée, et vengeons-nous de la tempête en ne faisant plus même attention à elle. Je mets aux voix ma proposition. » Elle fut adoptée à l’unanimité. « Mais, continua la comtesse, ce n’est pas le tout que de faire de nécessité vertu ; la vertu peut quelquefois être ennuyée sinon ennuyeuse , et avant tout il ne faut pas s’ennuyer. Voici donc ce que je propose : Je suis i ci la seule femme, et vous êtes dix hommes ; j’ai bien compté ; votre devoir est de m’a muser, et c’est mon droit ; amusez-moi donc, j’y consens. Pour ce faire, vous allez, chacun à tour de rôle, me raconter une histoire, gaie ou triste, comme vous voudrez, à la seule condition que la scène soit en Italie ; nous en arrivons tous ; nous la regrettons tous ; nous serons donc tous heureux de parler et d’entendre parler d’elle, comme on s’entretient ensemble d’un ami absent.
Et que faire en un gîte à moins que l’on ne conte ?
Réfléchissez bien avant de vous engager, car je vou s préviens qu’il me faut mes dix histoires. Ce sera une journée du Décaméron transpo rtée de Florence sur le Saint-Bernard. » Cette seconde proposition n’eut pas le même succès que la première ; il s’agissait pour chacun de payer de sa personne et de payer argent c omptant : la paresse, l’amour-propre, la fausse honte, la modestie peut-être se c ombattaient dans le cœur des assistants, et suspendaient leur résolution. « Fi donc ! messieurs, reprit la comtesse, vous hésitez ?... Faudra-t-il que j’use de mon autorité de femme ? Vous ne voudriez pas me réduire à une pareille extrémité et vous vous exécuterez de bonne grâce. Nous allons nous re tirer chacun chez soi pour nous débarrasser de notre harnais de voyage. Je vous donne rendez-vous ici, dans une heure. Il en est huit ; vous aurez tout le temps, jusqu’au souper, c’est-à-dire en douze heures, le tour du cadran, puisqu’on soupe à neuf, de payer chacun votre écot en paroles. Je vous préviens que nous brûlons le dîner. Une collation suffira : ce sera autant de gagné pour les interruptions et les longueurs. » Bon gré, mal gré, il fallut se résigner, et la comtesse l’emporta de haute lutte. Puisque nous sommes destinés à passer toute une journée ave c dix inconnus, sans compter la comtesse Vanda, que nous connaissons déjà quelque p eu, sachons du moins et leur patrie et leurs noms. Pour cela, nous n’avons qu’à ouvrir le livre des étrangers ; car le couvent du Grand Saint-Bernard, comme celui du Petit sans doute, a le sien, tout aussi bien que le Righi, le Brocken, et la boule qui cour onne la coupole de Saint-Pierre de
Rome. Quel lieu fréquenté par l’oisiveté et la vanité n’en a pas un ? Mais enfin cela peut. quelquefois servir à quelque chose. Lisons. Premièrement : M. de Carvajal, un jeune Portugais, fort beau garçon et plein d’avenir, qui revenait de Rome où il avait étudié la peinture , sous la direction de son illustre compatriote, le chevalier Siqueira. Le hasard lui avait fait rencontrer à Milan la comtesse Vanda, et il s’était attelé à son char, comme disaient nos pères. Son bonheur, si bonheur il y a, était-il à l’état d’espérance, de souvenir ou de réalité ? Je l’ignore et peu importe à l’affaire. Toujours est-il qu’il était parti de Milan avec la belle Polonaise et qu’il était arrivé avec elle au Saint-Bernard. Secondement : M. le prince Woronoff, de Moscou, leq uel venait de faire pour la seconde fois son tour d’Italie, et, son congé expiré, regagnait, par le chemin le plus long, ses lointains foyers. De Russe à Polonais la sympathie n’est pas vive ; mais les charmes de la belle Vanda avaient été plus forts que les an tipathies nationales ; une trêve s’était conclue d’elle-même entre les deux puissances belli gérantes, ou, pour parler plus exactement, la guerre s’était déclarée entre eux sur un tout autre terrain que celui de la politique.
Militat omnis amans et habet sua castra Cupido.
Le prince avait fait la connaissance de la comtesse à Turin, et lui aussi s’était attelé à son char de voyage, au grand déplaisir de M. de Carvajal, jaloux comme un Portugais, mais un Portugais civilisé. Troisièmement : M. le colonel Rudentz, vieux patric ien suisse, qui avait passé cinquante ans de sa vie au service étranger, et qui en avait alors au moins soixante-et-quinze. C’était le doyen, le patriarche de la socié té. Mais il portait fort cavalièrement le faix des années, et revenait de faire en Italie un voyage de plaisir, absolument comme à vingt-cinq ans. Quatrièmement : M. Holmann, conseiller aulique à je ne sais quelle cour microscopique de la confédération germanique, et pr ofesseur de grec, par-dessus le marché, à je ne sais quelle université d’Allemagne. Cinquièmement : M. l’abbé Pomar y Paez, un Espagnol qui venait de remplir à Rome une mission ecclésiastique, et qui retournait à Madrid en passant par Paris. Sixièmement : M. Krusenstolpé, un géologue suédois, qui venait de faire dans les Apennins un grand voyage scientifique. Septièmement : M. Van Péderstem, un Hollandais, comme l’indique suffisamment son nom, établi en Italie depuis longues années, agronome passionné, et qui allait faire une tournée dans son humide patrie pour se mettre au co urant des nouveaux procédés de l’agriculture moderne. Huitièmement : Un Américain, de Boston, nommé Jacks on, ni plus ni moins que l’illustre président de sa république natale, et qui avait commencé son tour d’Europe par l’Italie. Neuvièmement : Sir John Taff, un Anglais, le seul, par bonheur et par miracle, qui se trouvât dans la compagnie, mais un Anglais pur-sang , long, sec, gauche, déhanché, désossé, silencieux, qu’un regard de la comtesse fa isait rougir, qu’un mot de sa belle bouche décontenançait, qui se confondait, à défaut d’autre éloquence, en révérences si disgracieuses, si drôles, que l’éternel pleureur Hé raclite, en les voyant, aurait été pris d’un fou rire des dieux d’Homère ; rachetant, d’ail leurs, sa mauvaise grâce par ses guinées ; touriste enragé et toujours prêt à se casser le cou et à vider sa bourse afin de pouvoir dire, au retour : Tel jour, à telle heure, j’étais à tel endroit. Si j’ai bien compté et que l’arithmétique ne soit p as une chimère comme l’or dans
Robert-le-Diable, nous avons additionné jusqu’à présent neuf voyageu rs : pour faire le nombre de la comtesse, il en faut un dixième ; or, ce dixième, quel est-il ? De même qu’il n’y a pas de métal si pur qui n’ait un peu d’alliag e, ni d’harmonie si parfaite qu’il ne s’y glisse quelque note dissonnante, de même aussi n’y a-t-il pas de société si choisie, quand le hasard surtout la compose, où ne s’introduise quelque élément disparate, ce qui veut dire en bon français, puisqu’il faut appeler c haque chose par son nom, que le dixième était Michel Coupillac, voyageur en vins de la maison Boussignac Junior, de Bordeaux. A l’heure dite, tout le monde fut exact au rendez-v ous, je me trompe ; un manquait à l’appel, sir John Taff, qui s’était obstiné à parti r seul pour Martigny, malgré les représentations charitables des révérends pères, ai mant mieux, sans doute, vu sa timidité ou sa vanité naturelle, c’est souvent la m ême chose, affronter la tourmente que les railleries de la spirituelle Polonaise. La peur l’avait rendu courageux. Sa présence avait fait trop peu de sensation pour que son absen ce en fit beaucoup. Elle fut à peine remarquée. « C’est un transfuge, dit la comtesse. Puissent les génies de la montagne et de la tempête ne pas le punir de sa désertion ! Ne m’en voilà pas moins frustrée d’une histoire. Pourtant il me faut mes dix ; je l’ai dit, je ne m’ en dédis point. J’ai toujours adoré le système décimal. Ainsi donc, messieurs, un de vous sera condamné à raconter deux histoires, au lieu d’une, pour compléter ma somme. Ce n’est pas le sort qui en décidera, ce sera moi. Il est bon que les femmes jouissent des priviléges de leur sexe, même à huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer. N’est-ce pas huit mille pieds qu’a le Grand Saint-Bernard, monsieur le géologue ?  — C’est selon, madame la comtesse, répondit M. Kru senstolpé : en pieds de roi, il n’en a que sept mille cinq cents, et huit mille cent vingt-cinq en pieds anglais.  — Je suis pour les pieds anglais. Ce chiffre de hu it mille flatte plus que l’autre mon amour-propre de voyageuse. Il est donc convenu que nous sommes à huit mille pieds au-dessus de la mer. Veuillez ne pas l’oublier. Vous r emarquerez, je vous prie, que je supprime les fractions comme je passe les centimes dans mes mémoires de couturières. J’aime les nombres ronds en toutes choses. Et maint enaut, messieurs, vous avez la parole. Un mot encore. J’ai prononcé ce matin le no m de Décaméron ; gardez-vous de croire que j’aie voulu par là vous engager dans la voie scabreuse de messire Boccace ; les dames de son temps avaient d’autres oreilles qu e nous. Je m’en rapporte à votre délicatesse, j’ai presque dit à votre générosité ; voilà un bien grand mot ; j’espère que vous m’en tiendrez compte. N’oubliez pas d’ailleurs que nous sommes ici en lieu saint et que je n’ai point d’éventail. Qui commence ? » Le silence régna quelques instants. « Puisque personne ne souffle mot, dit enfin le col onel Rudentz, c’est à moi à m’exécuter le premier, en vertu de mon triste privi lége de doyen d’âge, et malgré mon insuffisance, car, je le déclare avec la liberté
D’un soldat qui sait mal farder la vérité,
je me sens tout à fait indigne.... — Oh ! pas de préface ! interrompit vivement la comtesse ; quiconque débutera par un préambule payera un gage, comme aux jeux innocents.  — J’entre donc en matière. Comme j’appartiens à un e nation essentiellement méthodique, j’aime à procéder par ordre en tout et commencer par le commencement, or, le commencement d’une histoire est le titre, et je songe à donner un titre à la mienne. Mais me voilà arrêté dès le début. J’ai si peu d’im agination, madame la comtesse, et
cette infirmité a cela de bon, du moins, qu’elle est une garantie de ma véracité ; j’en ai si peu, dis-je, mais si peu, que, loin d’être en état de broder, je ne sais pas même imaginer un titre, et je ne vois d’autre parti à prendre, da ns cette extrémité, que de baptiser mon histoire du nom de son héros. — Et ce héros s’appelle ? — Palmérino.  — C’est un nom comme un autre, plus harmonieux mêm e que beaucoup d’autres. Il fera très-bien en tète d’une histoire, quelle qu’elle soit. Va donc pour Palmérino. »
PALMÉRINO
L’histoire que je vais vous raconter remonte à mon premier voyage d’Italie : c’est vous dire qu’elle n’est pas jeune. J’avais alors vingt a ns ; j’en ai maintenant.... mais l’âge ne e fait rien à l’affaire. Par suite d’arrangement pris au XVI siècle entre Côme de Médicis et Philippe II, lors de la cession de l’État de Sienne au grand-duché de Toscane, le royaume de Naples, alors province espagnole, s’était réservé plusieurs places maritimes, Orbitello entre autres et le mont Argentale ; c’est ce qu’on appelait les Présides napolitains. « Pardon, colonel, dit la comtesse, est-ce un cours d’histoire que vous entreprenez pour notre instruction ? Je vous avertis que vous y perdrez votre temps ; je n’ai jamais retenu une date ni un nom propre.  — Rassurez-vous, madame, vous n’aurez à retenir ic i ni l’un ni l’autre, et je suis au bout de mes préliminaires. Cet état de choses se prolongea jusqu’aux premières années du siècle, quelque chose comme 1804. Jusqu’à cette époque, la cour de Naples tenait garnison napolitaine dans les Présides, et y envoya it servir, comme en un lieu de pénitence, les fils de famille qui faisaient parler un peu trop d’eux. Or, en ce temps-là, j’avais un oncle au service de Naples, Wirtz de Rudentz, qui fut envoyé dans les Présides avec le titre et les fonctions de gouverneur. Comme j’étais destiné à la même carrière que lui, on m’envoya auprès de sa personne pour fai re, sous ses yeux, mon apprentissage militaire. C’est à peine si j’avais v ingt ans, et, un beau matin, j’arrivai à Orbitello, où il faisait sa résidence ; résidence, hélas ! qui dura longtemps, car elle dure encore ; il y mourut et fut inhumé dans la cathédra le, où vous pouvez lire encore aujourd’hui sa pierre tumulaire. — J’aime mieux vous croire que d’y aller voir. — Je n’avais jamais quitté mes montagnes, et je tombai là comme un véritable Suisse, mais je fus bien vite dégourdi. En ma qualité de ne veu du gouverneur, je reçus partout l’accueil le plus distingué, et je fus bientôt à tu et à toi avec tous les officiers de la garnison. Ils appartenaient, pour la plupart, aux m eilleures familles des Deux-Siciles, et, déportés là pour des fautes de jeunesse, ils ne son geaient qu’à passer joyeusement le temps de leur exil. C’étaient tous les jours de nouvelles parties de plaisir sur terre et sur mer ; je n’en manquais pas une. Je ne me rappelle p as si mon oncle avait lieu d’être satisfait de mes progrès dans le métier des armes, dont, par parenthèse, il était fanatique ; mais ce que je n’ai point oublié, c’est que je m’amusais royalement. Les bois et les maquis étaient pleins de sangliers ; aussi la chasse était-elle notre divertissement de prédilection, et nous y consacrions bien plus de temps qu’à la manœuvre. Un jour....  — Enfin ! dit la comtesse avec malice ; voilà que nous démarrons, nous pouvons espérer de mettre bientôt à la voile. — Sauf une petite halte encore, deux tout au plus. — Je ne dis plus un mot, de peur que vous ne nous en fassiez faire quatre. — Un jour donc que la chasse avait été moins heure use qu’à l’ordinaire, la poursuite d’un grand solitaire, qui, depuis le matin, dépista it nos chiens, nous conduisit sur les ruines d’Ansédonia ou Cosa, l’une des douze cités q ui formaient la confédération des Étrusques. Les restes d’une porte, des citernes des séchées et comblées, des voûtes écroulées, des tombes profanées et fouillées par la cupidité des pâtres, et, par-dessus tout, une vaste enceinte de murs cyclopéens composés de blocs énormes, voilà tout ce qui reste aujourd’hui de cette vieille fille de l’Étrurie, âgée de trente ou quarante siècles. Mais ses ruines mêmes attestent son ancienne puissa nce militaire et industrielle. La nature, livrée à elle-même, a repris possession, de puis bien des générations, de ces déserts silencieux, qui furent un jour des rues, des places publiques, où s’élevaient des
palais, des temples, des citadelles, et qui n’ont plus d’autres habitants que les sangliers, les renards et les lapins. Une végétation vigoureuse achève l’œuvre lente mais invincible de la destruction et jette sur les décombres ses splendeurs immortelles.  — Ah ! mon Dieu ! s’écria la comtesse, avec un eff roi comique, nous tombons de Charybde en Scylla ; je craignais, tout à l’heure, un cours d’histoire, et nous voilà menacés d’un cours d’antiquités.  — Hélas ! madame la comtesse, c’est l’effet des an nées : à mon âge, les souvenirs sont des antiquités, et il y aurait de l’inhumanité à me le rappeler trop durement.  — Mais c’est votre faute aussi. Voyez quel mauvais exemple vous donnez à ces messieurs. Pour peu qu’ils vous imitent et mettent comme vous les points sur lesi, la journée n’y suffira pas et je n’aurai pas mon compte. — Que voulez-vous, madame, chaque saison de la vie a ses vertus et ses défauts ; la vertu de votre âge est l’impatience ; le défaut du mien, la lenteur. A tout péché, miséricorde ! Si la journée ne suffit pas, nous en serons quittes pour passer la nuit, et, quant à moi, je m’y abonne le premier, de tout mon cœur. — Vous avez réponse à tout, et puisqu’on ne gagne rien à vous interrompre, je vous abandonne à vous-même. Allez comme vous l’entendez.  — Pour dire la vérité, mes camarades ni moi n’étio ns pas plus disposés que vous, madame, à faire alors un cours d’antiquités ; nous foulions d’un pied fort respectueux les ruines d’Ansédonia ; nous aurions donné l’Étrurie et ses douze cités pour le sanglier que nous poursuivions et que nous n’atteignîmes pas. Nous étions de fort mauvaise humeur, et, de plus, nous avions faim. Nos provisions étaie nt épuisées, et il nous restait à faire cinq grands milles pour regagner Orbitello. Heureusement que nous n’étions pas loin de la tour della Taglita, l’un des petits forts bâtis de distance en distance sur ces côtes abandonnées, pour les protéger contre les expéditio ns des Barbaresques et des contrebandiers. Nous fondîmes sur elle comme une nuée de vautours dévorants, et nous fîmes main basse sur le peu de vivres qu’elle renfe rmait. Nous n’y trouvâmes que quelques tranches de bacala, les restes assez coriaces d’une chèvre sauvage tuée dans la petite île voisine de Gianuti, du fromage de la Maremme et des figues de l’île du Lys séchées au soleil. Tout cela n’était guère pour des chasseurs affamés ; mais quelques fiasques de riminèse, excellent vin de Port-Hercule que les officiers de ce temps-là envoyaient en présent à leurs amis de Naples, couronnèrent noblement ce repas frugal et achevèrent de rendre à nos jambes les forces qu’elles avaient perdues. » La petite garnison de la tour était commandée par un officier nommé Palmérino, lequel n’était encore que lieutenant à l’âge où il n’est d éjà plus permis de n’être que capitaine, car il avait passé la quarantaine. C’était un homme magnifique, et je ne me souviens pas d’avoir vu nulle part des traits plus réguliers, un maintien plus noble, en un mot un plus beau type militaire. Il avait les cheveux entièreme nt blancs, mais ses sourcils et ses moustaches étaient d’un noir d’ébène, et ce contraste donnait à sa figure quelque chose d’extraordinaire qu’il était impossible d’oublier. Il avait le regard doux, la physionomie sérieuse, sévère même ; je ne sais quelle mélancolie fière était répandue dans toute sa personne. Il nous reçut avec une politesse pleine de dignité, et nous fit les honneurs de la tour avec la bonne grâce du maître de maison le mie ux élevé. Il n’y avait chez lui ni familiarité ni roideur. Mes camarades le connaissaient tous, et sans l’avoir jamais vu moi-même jusqu’alors, j’avais souvent entendu parler de lui. Il passait p our un homme singulier qui ne pensait pas comme tout le monde et ne faisait rien comme le s autres. Riche et dernier rejeton mâle d’une illustre famille calabraise, on s’étonnait qu’il fût resté lieutenant, et surtout qu’il n’eût jamais voulu quitter un poste où personne à c oup sûr ne désirait le remplacer, et
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