Les amours de la duchesse / par Charles Diguet

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F. Cournol (Paris). 1866. 1 vol. (284 p.) ; in-18.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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CHARLES DIGUET
LES AMOURS
DE LA
DUCHESSE
PARTS
F, COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE DE SEINE, 20
LES AMOURS
DE LA
DUCHESSE
DU MÊME AUTEUR
RIMES DU PRINTEMPS, poésies.
ÉTUDE SUR JOSEPH DE MAISTRE.
UN COEUR DE CRÉOLE, roman.
VIOLA, nouvelle.
UNE CHAÎNE DE FLEURS, roman.
NOTICES SUR LES IMPRIMEURS DES XVe ET XVIe SIÈCLES.
BLONDES ET BRUNES, poésies, 1 vol. in-18 sur hollande
avec eau-forte.
PRÊTE-MOI TON NOM, vaudeville en un acte.
EN PRÉPARATION :
ROME.
POISSY. — TYP. ET STER. CE A. BOURET.
LES AMOURS
DE LA
DUCHESSE
CHARLES DIGUET
PARIS
F. COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE DE SEINE, 20
1866
Tous droits réservés.
LES AMOURS
DE LA DUCHESSE
I
LE COUPÉ BLEU
Un samedi du mois de décembre 186... vers
les quatre heures de l'après-midi, un coupé bleu-
ciel traîné par deux chevaux bai pur-sang des-
cendait rapidement l'avenue de l'Impératrice.
De temps en temps, une jeune femme montrait
sa charmante tête blonde et saluait de la main
quelques jeunes beaux qui caracolaient dans
l'allée réservée.
1
2 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
Arrivé près du lac, le coupé s'arrêta. — La
jeune femme descendit et s'engagea dans une
allée transversale du bois.
Le samedi est un jour de promenade affectionné
par la haute fashion, par les amoureux et par les
rêveurs. — Les gens de bon ton le choisissent
parce que les gens de travail sont occupés ; les
amoureux et les rêveurs l'idolâtrent : les premiers
parce que personne ne les dérange dans leurs
tête-à-tête et qu'ils ont la grande journée du
dimanche pour songer à leurs amours de la
veille; les seconds enfin parce que le bourgeois
du dimanche ne vient point faire envoler leur
rêverie, cette douce compagne du silence.
Gaston d'Erfurth était au nombre de ces der-
niers. Il était venu au bois sans but et en flâ-
nant. Quand il aperçut le Binder, il s'arrêta.
Cette coquette voiture ne pouvait être que le nid
d'une délicieuse femme. Sur les panneaux était
peinte une couronne de duchesse avec croissant
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 8
d'argent sur champ d'azur, et la devise : J'y
suis.
Parmi les promeneurs qui avaient examiné le
coupé, les uns avaient envié les chevaux à la
noble encolure et aux jambes fines; les
autres, les jouissances que donne la richesse.
Gaston n'avait vu que la suprême élégance et la
coquetterie d'une femme d'un sentiment exquis
qui a fait du luxe une nécessité ; et qui, dans
les moindres choses, apparentes ou non appa-
rentes, déploie tout l'art de son sexe joint au
goût parisien. Il contempla longtemps ce bel
attelage en se répétant la devise j'y suis. La de-
vise ne pouvait mentir : La voiture devait bien
être la femme qui transforme en elle-même
tout ce qu'elle touche ; ce coupé si charmant ne
pouvait abriter qu'un profil d'ange.
Gaston songeait toujours et regardait sans
voir. A quelques pas de lui, était la jeune femme
descendue il n'y avait qu'un instant. Elle faisait
4 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
signe à son cocher d'approcher. Au mouvement
des chevaux, le jeune homme sortit de sa rêve-
rie et se trouva en face d'une femme plus belle
encore qu'il ne se l'était imaginée. Elle avait
relevé son voile. Il la regarda presque stupide-
ment et sentit le rouge lui monter jusqu'aux
oreilles.
La duchesse se prit à sourire et monta dans
son coupé.
Gaston ne remarqua pas le charmant pied
emprisonné dans une bottine mordorée et gar-
nie de cygne blanc ; il voyait la tête de l'ange
et rien de plus.
Nous mentionnons ce fait, car Gaston d'Er-
furth avait une passion pour les petits pieds et
les jambes bien faites; la figure était presque
l'accessoire. Voulait-il parler à une femme, la
jambe décidait, la figure ne venait qu'après.
Ce jour-là, il pouvait bien déroger un peu à
ses habitudes, l'ovale était si pur. C'était un
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 5
rêve de poëte qui, bien qu'impalpable, pour
lui du moins, se trouvait tout-à-coup matéria-
lisé.
Ce rêve de chair, qui venait le pétrifier si
inopinément, avait pour auréole un des plus
délicieux cadres qu'on puisse inventer.
La belle inconnue avait une robe en velours
grenat avec un pardessus de même étoffe, dou-
blé de satin blanc. Un chapeau en velours royal
bleu encadrait son visage que couvrait une voi-
lette en point d'Angleterre. L'or scintillant de
ses cheveux brillait à travers.
Tout en donnant des ordres à son cocher, elle
regardait ce passant dont la naïveté signifiait si
clairement : Dieu que vous êtes belle ! On lui di-
sait tous les jours qu'elle était jolie ; mieux que
personne elle le savait ; mais cette extase d'un
inconnu, cette adoration muette la rendirent
heureuse. D'un seul coup d'oeil elle analysa les
traits de ce promeneur dont l'hébétement durait
6 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
toujours. Elle les trouva distingués. Le jeune
homme lui parut intelligent, et sa tacite admi-
ration, sa rougeur dont il n'avait pas cons-
cience, lui allèrent encore plus au coeur.
Elle fut sur le point de le faire monter à côté
d'elle.
A Paris, les jolies femmes ont tant de caprices
excentriques quelles satisfont chaque jour, que
ce qui paraîtrait une monstruosité aux gens de
la province, est une chose toute naturelle pour
elles et pour ceux qui les aiment. Et tous
ceux qui les aiment sont le tout Paris.
La dame au coupé bleu ne céda point à son
inspiration.
— Bah ! se dit-elle, allons.
La voiture n'était plus là quand Gaston s'a-
perçut qu'il avait extraordinairement rougi. Le
temps, si beau il y avait vingt minutes, lui parut
froid et sombre. Le soleil avait lui, le givre des-
cendait.
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 7
Il prit la route de Paris. Je la reverrai, se dit-
il. Il hêla un cocher, sauta dans un remise que
pour la première fois de sa vie il trouva misé-
rable. Les ressorts lui paraissaient en mauvais
état. Grâce aux voitures qui allaient et venaient,
l'équipage de la dame avait ralenti sa course.
Les yeux de Gaston et de la jeune femme se
rencontrèrent de nouveau. L'ange redevenu
femme ne trouva plus son admirateur intéres-
sant; dès le moment qu'il la suivait, tout pres-
tige avait disparu : elle détourna les yeux.
Bientôt ses chevaux l'emportèrent. Le rêve
était évanoui.
Au rond point de l'Étoile, le cocher demanda
à Gaston où il fallait le conduire.
— Où vous voudrez, répondit d'Erfurth ,
absorbé par la blanche apparition envolée.
— A Charenton, la Blanche, chanta le cocher
entre ses dents, tu portes un amoureux.
L'amoureux descendit place de la Concorde.
8 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
Peut-être Gaston ne s'était-il jamais trouvé si
isolé dans cet immense Paris qu'à cette heure.
Qu'était cette femme qu'il n'avait fait qu'entre-
voir ; que faisait-elle cette étrangère devenue
tout-à-coup sa pensée, tandis que lui était seul
coudoyé par des indifférents. La jalousie le
mordit au coeur. Il ne se dit point : comment la
retrouverai-je? mais bien : Je la retrouverai.
Le soir Gaston était aux Italiens. Arrivé le
premier, il vit la salle se remplir. Quant à la
céleste vision, elle ne reparut pas. Pendant les
entr'actes il se promena au foyer et dans les
corridors. Toutes les femmes lui semblaient
laides et de mauvais genre; aussi retourna-t-il
l'argument qu'il s'était posé pour venir au spec-
tacle. Deux heures auparavant, il s'était dit que
sa blonde ne pouvait pas ne pas avoir sa loge à
la salle Ventadour. Vers dix heures et demie il
se dit qu'il était fou : qu'une femme de bon ton
se trouve toujours" aux premières.
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 9
Or, on donnait aux Français une première de
M. Emile Augier.
Ce qu'il disait de vrai, c'est qu'il était fou.
Retourné à sa modeste place du parterre; il
commença à se torturer l'esprit par des ré-
flexions plus étranges les unes que les autres. Il
se figura la jeune marquise étendue sur une
causeuse dans un élégant boudoir et riant aux
éclats, parce qu'on lui a annoncé qu'elle a un
amoureux, et que ce soupirant est à cause d'elle
au parterre aux Italiens ! Il lui sembla entendre
dire par cette voix charmante. — Fi donc ! est-ce
qu'on aime au parterre? — Alors il comprit sa
folie. Une distance infranchissable le séparait
sans doute de cette femme; le hasard qui pou-
vait bien la lui faire rencontrer aplanirait-il
l'obstacle. Toutefois, cet éclair de raison dura
peu : Gaston sortit rêvant à son rêve.
Les jours suivants, entre trois et quatre heu-
res, on était sûr de le rencontrer soit dans l'a-
1.
10 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
venue de l'Impératrice, soit autour du lac. Il se
multipliait pour ainsi dire.
La glace avait rendu le lac solide; il suivait
les traîneaux et les patineurs. Ce fut en vain, la
fatalité s'en mêla et le coupé bleu ne vint pas.
Comment Gaston était-il tout à coup tombé
amoureux de cette femme ou plutôt de cette
ombre? de cette ombre qui à ses yeux réunis-
sait toutes les perfections.
Si l'amour est un sentiment du coeur qui le
porte vers ce qui est ou paraît aimable en nous
donnant le désir de le posséder; certes il avait
raison, car toute femme est aimable et, entre
toutes, celle qu'il avait entrevue; si l'amour est
une affection vive de l'âme qui nous entraîne
vers ce qui est enchanteur; on le reprendra
moins encore; si, enfin, l'amour est une émo-
tion de l'âme qui désire s'unir à ce qu'elle es-
time de bon; Gaston avait raison. Cependant, à
quoi peut aboutir l'amour pour un feu follet,
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 11
quelque séduisant qu'il paraisse! Le moyen de
retrouver une femme dont on ne sait pas le
nom, pour lui dire : je t'aime ! Comme ce mot lui
sembla grand et magnifique ! Vingt fois il le ré-
péta dans le vide. — Qu'eût-il fait, si pendant
ces délires de l'âme, cette femme lui eût ap-
paru ! Son premier mot eût-il été un mot d'a-
mour ou une imprécation !
Le coup de foudre qui une fois dans la vie
frappe l'homme était porté : Gaston eût dit : je
t'adore : soit à l'être idéal, soit au lutin de
fange.
II
CE QU'ETAIT GASTON.
Gaston avait vingt ans et était poëte; poëte
comme on l'est à son âge.
La poésie, cette belle fille qui a tant d'adora-
teurs et si peu d'amants, l'avait séduit; il brûlait
de coller ses lèvres sur cette bouche à la,fois
chaste, voluptueuse et mystérieuse. La belle
fille aux Ilancs féconds mais purs comme un ro-
cher de cristal, était sans eessevdèvant ses yeux.
De plus, Gaston appartenait à cette pléiade de
14 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
jeunes gens qui à force de chercher l'idéal en
sont arrivés à adorer la forme et rien que la
forme. Il aimait la poésie des contours et des
couleurs. — Lutte sublime entre la matière et
l'idée
En poursuivant des lointains décevants, il
avait meurtri ses pieds aux cailloux du chemin;
toutefois, ces mirages continuels n'avaient fait
que l'éblouir sans l'arrêter, il voulait lutter.
Lutte terrible, toujours incomprise efr dans la-
quere presque toujours on succombe ! Duel entre
la vie et la misère.
A dix-sept ans, Gaston avait renoncé aux affec-
tions de famille pour poursuivre ce rêve de cer-
veaux malades, ainsi que les appellent les ratio-
nalistes. Il avait troqué le bien-être de ces pre-
mières années contre la mansarde disjointe, les
veilles qui rougissent les yeux, la lampe sans
huile, les rudes soirées d'hiver sans feu. Qui l'a-
vait soutenu? l'espoir! et parfois aussi les lettres
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 18
affectueuses d'une bien-aimée soeur qui avait foi
en lui. Que de fois, en rentrant, après de nou-
velles déceptions, navré de douleur, n'ayant
même pas le pain amer des jours précédents, il
trouva la force dans ces lettres aimées. Quelque-
fois la soeur avait glissé dans l'enveloppe un
louis, épargne de petits travaux d'aiguille faits
le soir au coin du foyer et vendus en cachette.
Gaston bénissait cette muse du coeur et il se
disait, " Marie, bonne Marie, j'arriverai, et alors,
» devenue la soeur d'un grand poëte, tu seras
» recompensée de tous tes sacrifices. » Cepen-
pendant la misère en haillons ne tardait pas à
l'étreindre de nouveau : il sentait ses doigts
amaigris meurtrir ses membres frêles encore,
peu faits à ces griffes d'acier. Il se décida à solli-
citer. Les portes ne s'ouvrirent pas ; quand elles
s'ouvrirent, les réceptions furent hautaines et
sanglantes... il essuya ie dédain des éditeurs,
ces vampires de la jeunesse. Faites-vous un nom,
16 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
lui disaient-ils ! et nous verrons ! son coeur de-
venait gros d'orage. Les promesses, ce vin fre-
laté dont s'enivrent les pauvres pour s'étourdir,
lui manquaient même. Au milieu de ces an-
goisses il reçut quelques mots de Marie. L'écri-
ture était mal assurée. — Je suis malade, lui
écrivait-elle, je voudrais bien te voir. Il pâlit af-
freusement, sa poche était vide. — Alors, il com-
prit ce qu'était l'or. De l'or ! s'écriait-t-il! pour de
l'or je ferai tout. A cinquante lieues agonissait,
peut-être, celle qu'il aimait le mieux au monde;
rivé à la glèbe, il ne pouvait briser sa chaîne.
Deux jours après il recevait quelques pièces d'or.
Il partit. — Marie n'était pas morte, mais elle
ne le reconnut pas; elle expira dans les bras de
son poëte pour qui étaient toutes ses pensées et
auquel elle parlait dans son délire. « Tu l'aime-
» ras, disait-elle à sa mère, l'avant-veille de sa
» mort, tu lui pardonneras ; est-ce que les poëtes
» sont de même nature que nous? Dieu les a
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 17
» crées tels, ils doivent obéir à leur vocation.
» Oui, mon Gaston ! ceux qui te bafouent seront
» heureux plus tard de se dire de tes amis. » —
Étant encore en pleine connaissance elle avai
fait faire un petit paquet de ses bijoux et de
l'argent qu'elle avait; elle y avait joint une
lettre d'adieu pour son frère. — Gaston n'ou-
vrit ce cher souvenir qu'à Paris. — Comme elle
m'aimait! s'écria-t-il. Je serai célèbre, Marie,
mais ce sera pour toi !
De nouveau, les veilles recommencèrent, mais
le souvenir de Marie le soutenait... Un jour, il
arriva que le petit trésor qu'elle lui avait légué
fut épuisé. — La misère souleva un coin du ri-
deau et montra sa tête osseuse. — Gaston eut
peur. — Pourquoi ? ce n'était pas la première
fois qu'il était aux prises avec elle, il regarda la
bague, dernier bijou qu'il tenait de sa soeur.
L'antre fétide et toujours béant du journa-
lisme était là. Il y entra tête baissée ; l'argent
18 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
viendra, disait-il, et alors je pourrai vivre, et
alors je ferai de l'art. Les feuilles éphémères qui
sous un nom littéraire abritent de honteux com-
merces, finirent par l'accueillir. Un article
passa, puis deux, puis trois... Il donnait son
temps, son travail... on l'appelait rédacteur...
c'était tout : l'argent ne paraissait jamais. — Il
changea de feuille. — Même désillusion, le jour-
nal lui-même s'éteignit faute d'argent... Revues
périodiques, écrits hebdomadaires, journaux
d'annonce, il inonda tout de sa prose, écrite sou-
vent sur du papier gris faute de papier blanc. —
Sa vie était une vie d'expédients. Un jour il avait
une réclame pour un commerçant ; cet homme,
moitié par honnêteté, moitié par pitié crut bon
de le payer : ce commerçant était tailleur, il lui
envoya un gilet et un pantalon. Gaston crut voir
se déchirer le nuage noir qui voilait son ho-
rizon; il se crut connu; il pouvait, pensait-il,
franchir le seuil du grand journal. — Il essaya.
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 19
— On ne le connaissait nullement, on n'avait
jamais vu le nom des dix ou quinze feuilles
dans lesquelles étaient semés articles de cri-
tique, comptes rendus de théâtre, échos, cause-
ries, etc.. L'éditeur lui dit d'écrire dans les
grands journaux ! Il se mit aux gages des entre-
preneurs de librairie ; il écrivit des notices, des
préfaces, et se fit correcteur d'épreuves.
Fatigué de ce métier, le plus horrible des mé-
tiers, Gaston entrevit le théâtre comme l'hori-
zon doré de la gloire et du bien-être. — Il se
demanda comment il n'y avait pas songé plus
tôt. Pauvre enfant né poëte, incapable de lutter
avec les ennemis multiples que rencontre l'au-
teur dramatique, il se courba sous de nouvelles
déceptions et tomba brisé.
Après avoir travaillé jour et nuit, il vit se
dresser devant lui, le directeur, le régisseur,
l'acteur, le machiniste, le costumier, etc. —
L'un voulait des mutilations, l'autre des correc-
20 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
tions, l'acteur un changement de phrase; l'ac-
trice un rôle qui lui permît d'échancrer davan-
tage sa robe et de la raccourcir d'un pouce. —
De son travail, il ne lui resta que la fatigue et
la figure terreuse, ce maquillage des veilles et
des insomnies. Pour la première fois de sa vie,
le doute s'empara de lui. Il n'avait pas l'âme
chevillée dans le corps pour gagner cette ba-
taille qui se livre derrière la toile, il se crut
perdu.
Inconcevable arrangement de notre destinée
qui fait que notre bien-être surgit souvent d'un
malheur irréparable. La soeur de Gaston était
morte; sa mère la suivit de près. — Le jour que
le journaliste reçut cette nouvelle il était deux
heures; il n'avait pas déjeuné. — L'homme qui
l'avait habillé lui prêta l'argent du voyage. —
Son premier mot fut presque une malédiction;
quatre années de souffrances morales et physi-
ques qu'il voyait cesser non par un premier suc-
LES AMOUR DE LA DUCHESSE 21
ces, mais par la perte successive d'êtres chers.
Combien cette gloire qu'il poursuivait lui coû-
terait cher! il ne se demandait pas s'il l'attein-
drait. Il avait eu le temps d'apprendre que tout
n'est pas poésie dans ce monde et que souvent
nous sommes forcés de songer aux soins et aux
soucis de la vie active. Cependant du jour où il-
put vivre, il ne s'inquiéta pas de l'avenir. Jamais
il ne songea à l'argent trop lourd pour sa main
fébrile ; il avait pour ainsi dire, en me servant
d'un mot d'un autre : la nostalgie de l'invi-
sible.
Le combat matériel était arrivé à son terme,
du moins pour quelque temps; mais les luttes
morales continuaient. Ce fut au milieu d'elles,
au milieu de succès éphémères que Gaston sen-
tit dans son coeur vibrer cette corde qui devait
ou le sauver ou le perdre sans retour, l'amour !
La femme qu'il n'avait fait qu'entrevoir était
la réalisation matérielle de son rêve; devait-elle
aussi réaliser son idéal !
III
LE DOMINO BLANC
— Je viens te chercher pour aller à l'Opéra,
dit un soir à Gaston un de ses amis du nom de
Narsac.
Narsac était un journaliste qui faisait le mé-
tier d'échotier dans le journal l'Étincelle. On
trouvait beaucoup d'esprit au journal. Ce jour-
naliste passait pour un homme infiniment spi-
rituel. — On applaudissait à ces mots, même
lorsqu'il n'en faisait pas. Narsac avait une ré-
24 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
putation surfaite. Il avait de bonne heure com-
pris le besoin de l'intrigue ; aussi était-ce grâce
à cette fille à mille faces qu'il était arrivé.
Grâce à son nom, il écrivait des tartines ineptes
dans lesquelles on trouvait du trait, de la pro-
fondeur et de l'observation. Une fois, sur le de-
gré de l'échelle où l'on se dit arrivé, il eut
honte de donner sous sa signature de ces nouvel-
les fabriquées le soir en rentrant pour avoir un
louis : il prit un pseudonyme. Le nom n'y était
plus, on s'étonna du peu d'esprit du nouveau
venu. Un jour le rédacteur en chef lui dit : Nar-
sac, ne faites pas mieux, mais signez ; on paie
votre nom cinq sous la ligne, voilà tout ! Le
journaliste signa de nouveau. On l'appela un
second Sterne.
Au reste, de Narsac qui avait eu beaucoup
d'esprit avant de prendre la plume et auquel il
en restait encore, n'était pas dupe de la comédie
qu'il jouait. Bien que d'un immense orgueil, il
s'appréciait in-petto à sa juste valeur.
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 25
D'Erfurth était le seul auquel il fit ses con-
fidences : Le motif était qu'il ne le craignait pas.
Quoi que journaliste, Gaston était poëte, et, les
fabricants de vers ne portent point ombrage.
Narsac avait même voulu le patronner et lui ou-
vrir les salons. Gaston avait toujours refusé.
Plus tard nous verrons, répondait-il.
— Si tu ne veux pas sortir de ta coque, lui dit
un jour J'échotier dans un moment d'expansion,
tu n'arriveras pas. Sans intrigue l'on s'encroûte
dans ce bas monde où l'on n'admire que les che-
vaux de parade. Il faut se produire, en imposer,
se croire partout chez soi; voilà le secret.
Dans certains salons, on m'attribue un es-
prit que je n'ai pas, parce que j'écris des
nouvelles scandaleuses, et que j'attaque la vie
privée des individus. Le beau talent de faire rire
aux dépens d'un homme! Il y a toujours moyen.
On me croit profond quand je ne dis rien. Quel-
ques femmes du monde veulent bien m'appeler
2
26 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
mon cher M. de Narsac, le spirituel M. de
Narsac. Toi qui me connais, tu rirais bien
si tu les entendais. Pour aller dans le monde,
il s'agit d'avoir un habit noir et des gants.
L'habit noir vous introduit chez les duchesses
et que sais-je ! D'ailleurs la grande dame aime
assez à dire : « Je reçois des gens de lettres, des
journalistes,» cette classe d'homme que l'on n'a
jamais bien connue et qu'on ne connaîtra jamais
bien. Tiens !Gaston, j'irai un jour aux Tuile-
ries !
Le jeune poëte murmurait alors en lui-même :
Narsac est un homme très-fort ! El il avait raison.
Seulement il ignorait certes la définition de ce
qu'on appelle l'homme fort depuis quelques an-
nées... Il en eût eu des épouvantements !
Le jour où le journaliste vint chercher Gas-
ton, il le trouva plongé dans des idées sombres.
Gaston rêvait toujours à sa blonde.
— En vérité on dirait que tu es amoureux.
LES AMOURS DE LA DUCHES2E 21
— Ne te moque pas de moi, je suis très-mal-
heureux.
— Quoi ! la belle résiste ?
— Tais-toi, je ne puis rien te dire, plus
tard.
— Allons ! décidément avec tes plus tard on
pourrait t'appeler Fabius temporisator. Si tu es
triste, c'est une raison de plus pour te distraire.
— Habille-toi et viens.
Gaston y consentit.
A une heure du matin, les deux amis se diri-
geaient vers le bal. La neige tombait froide et
serrée, — mais tout le monde était content, on
ne s'apercevait pas du froid. —Rien, d'ailleurs,
n'accompagne mieux l'entrée et la sortie d'un
bal masqué que les flocons de neige qui voltigent
dans l'air et viennent s'attacher à la soie et aux
dentelles des amoureux de plaisir. L'hiver sem-
ble revêtir son manteau blanc pour compléter
l'illusion. Titis, pierrots, pierrettes, dominos, se
28 LES AMOURS DE AL DUCHESSE
pressent comme des ombres mutines. Sous ces
masques noirs, sous ces dentelles, que d'heu-
reux pendant six heures !
Le carnaval est un temps pendant lequel il
est permis de bâtir des châteaux de cartes : ne
soufflez pas sur eux, ils crouleront assez tôt. Le
carnaval est une folie ! Peut-être, mais il en est
qui aiment la folie du déguisement et des intri-
gues afin d'oublier. — A ceux-là, ne leur ôtez pas
leurs illusions, puisqu'elles ne peuvent durer
que quelques jours. Les uns vont au bal pour
s'étourdir, mais pendant ce temps ils ne songent
plus à la triste réalité. — Le banquier ruiné re-
trouve sous ses habits d'emprunt toute son an-
cienne splendeur. — La petite fille, qui toute
l'année a fait des fleurs pour les femmes du
monde, se pare à son tour de ces fleurs, de ces
plumes, et pour quelques heures, la voilà mar-
quise ; ne soufflez donc pas sur son rêve. —
L'être seul dans ce grand Paris trouve pour
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 29
quelques jours une famille dans ces fous dont il
ne connaît que l'excentrique costume. — L'a-
moureux dont le coeur saigne ne pense plus à sa
blessure ; il rencontre une pierrette dont il fait
briller les yeux avec quelques larmes de Cham-
pagne, et en voyant les yeux de sa belle s'hu-
mecter, il se croit aimé ; dans son délire, il boit
à sa sultane. Pourquoi-lui reprocher le traves-
tissement grâce auquel il se méconnaît lui-
même ! — Et cet autre, amoureux de tous les
arts et de toutes les femmes, qui demande au
carnaval son bonheur ; laissez-le dormir, pen-
dant ces jours, du moins, il aura eu une passion.
Vous avez vu ces gigantesques peintures à la
détrempe qui représentent une table couverte
de bouteilles de Champagne, les unes debout, les
autres renversées, toutes vides. Sous la table, se
trouve Arlequin, dont la tête fatiguée repose sur
une élégante Titi, dont la main tient encore
une coupe qu'elle a brisée en la choquant contre
2.
30 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
terre. Apparaît derrière eux l'inséparable tête
de Pierrot qui cherche encore une tulipe de vin
oublié pour compléter son ivresse. Croyez-vous
que ce groupe qui se renouvelle tant de fois à
toutes les issues de bals ne soit pas heureux ou
du moins ne croie pas l'être ? Oui, il est heureux,
il n'est plus de ce monde, pourquoi lui enlever
son illusion?
Demandez à celui qui pendant une année en-
tière n'a que ces heures consacrées pour oublier
qu'il vit, demandez-lui s'il les troquerait contre
la beauté de vos spectacles. —Non, il veut être
acteur à son tour. En marchant dans le maca-
dam, il a rêvé l'Italie, et il saisit avec bonheur
l'occasion de se transformer en pêcheur de Ca-
tane. — La jeune fille qui a vu chez une du-
chesse un portrait de femme du temps de
Louis XV a rêvé la perruque poudrée et les
noeuds, et vite elle a employé le jour destiné aux
travestissements à se transformer en Pompa-
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 31
dour. — Bien de plus charmant que ces ambi-
tions de costumes, que ces intrigues si promp-
tement nouées, que ces yeux noirs et bleus qui
scintillent sur des fonds de velours ! Et ces coups
d'éventail pour soulever la barbe des masques.
Voilà, je crois, des tableaux que les peintres,
les poëtes, les artistes revoient toujours avec
plaisir. — La jeunesse aime tant à s'amuser ;
aucun sacrifice ne lui coûte. Que de privations
a nécessitées cette belle robe en gaze verte, par-
semée d'étoiles, qui simule la nuit ! Peut-être la
déesse qui la porte a-t-elle vendu un bijou pour
ajouter une étoile d'argent à sa belle chevelure
d'astre. Pensez-vous que la société que vous
voyez là-bas, et qui forme un groupe à part, ne
se soit pas imposé des privations de gaieté de
coeur? Ils ont tous bien longtemps combiné les
moyens de se transformer l'un en sultan avec
une jeune Circassienne, l'autre en Lapon prêt à
monter en traîneau, l'autre enfin en Écossais.
32 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
Ils représentent des nations étrangères ; ils n'ont
de la leur que la gaieté.
Le lendemain, il est vrai, bon nombre ont
pensé aux objets engagés pour se procurer les
plaisirs du bal; toutefois, ils ne regrettent rien,
et ceux que vous plaignez si fort recommence-
ront l'année prochaine.
Laissez-leur donc ces jours pendant lesquels
la fantaisie est reine et la vie réelle un songe.
Il est si peu de jours semblables !
Gaston était venu, non pour s'amuser ; mais
pour s'étourdir, pour oublier.
Les deux amis venaient d'entrer au foyer
lorsqu'ils virent les groupes s'ouvrir pour lais-
ser le passage à un domino qui faisait son appa-
rition. — A vrai dire, il produisait sensation:
il était en cachemire blanc bordé de cygne ; le
masque était en velours blanc. La main fine te-
nait un éventail en point d'Angleterre monté
sur ivoire, Une boucle de cheveux dorée comme
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 33
les auréoles qui flottent autour des vierges italien-
nes tranchait seule sur cette blancheur irritante.
De bijoux point. Le beau masque blanc fit une
fois le tour du foyer et fut rejoint par un domino
de même taille mais violet. Les hommes quit-
tèrent des intrigues déjà nouées et suivirent les
deux nouveaux venus. Chacun cherchait à lire
dans les yeux du masque blanc ; tout le monde
voulait voir un coin de la figure de la blonde.
Les deux femmes causaient entr'elles, riaient;
mais ne laissaient rien deviner. La difficulté ir-
ritait les désirs. Gaston et de Narsac n'étaient
point restés en arrière. Arrivés à l'extrémité du
foyer, les dominos se retournèrent et les deux
jeunes gens se trouvèrent face à face. La
barbe blanche du masque blanc se souleva;
mais la peau était aussi blanche que le voile.
L'imagination de Gaston vagabondait au milieu
de ces steppes blanches quand les yeux du beau
masque se fixèrent sur les siens. Ce regard suf-
34 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
fit pour effacer le souvenir qni obsédait l'esprit
de d'Erfurth !
— Suivons-le, dit-il à son ami, tu as de l'esprit,
parle-lui et enmenons-le.
— Comme tu y vas, répliqua le journaliste ;
je crois que la chose sera bien difficile, car nous
n'avons pas un crédit ouvert chez le baron de
la rue Laffitte : au surplus, nous ne risquons
rien, je vais attaquer le domino violet.
Les deux masques étaient déjà loin. — Gaston
poussa, bouscula, passa pour un homme ivre :
toutefois il rejoignit sa dame blanche. Celle-ci se
retourna, lui effleura la joue de son éventail et
lui dit à mi-voix : « Vous êtes par trop curieux. »
C'était la première parole qu'elle adressait de-
puis son entrée au bal. Le Foyer qui ne la per-
dait pas de vue crut que d'Erfurth la connaissait.
On lui demanda son nom: Maria Slewig,
répondit Narsac.
Il n'était bruit depuis quelques jours à Paris
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 35
que d'une jeune Polonaise faite prisonnière par
les Russes et qui parvenue à s'échapper, avait
gagné la France. Depuis peu de temps à Paris,
elle changeait à chaque instant de déguisement.
On ne savait que le lendemain où elle était allée
la veille. La réponse du journaliste fut admise par
tous et, quelques secondes après, on parlait de
Maria Slewig. — Fort content de lui, Narsac
voulut faire causer le domino violet ; il y réus-
sit.
Comme quatre heures allaient sonner, le mas-
que blanc dit à d'Erfurth : Dans un quart d'heure,
loge d'avant-scène à gauche ; soyez seul. Voici
un noeud de satin blanc, vous le montrerez à
l'ouvreuse.
Le masque blanc disparut. — Quant à Gas-
ton, il ne savait plus s'il était dans la vie réelle.
Les dominosrouges, bleus, jaunes, qui avaient vu
la soi-disant Maria Slewig lui parler, croyaient
voir un Polonais et ne voulaient plus le laisser
36 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
sortir. — Pour beaucoup de Parisiennes à bou-
che mignonne, les étrangers remplacent avan-
tageusement la douzaine d'huitres !
Ce fut au milieu de ce beau triomphe qu'une
pierrette entra, vint lui tendre la main en di-
sant: Bonjour, mon poëte!
— Tiens ! mais c'est un journaliste, chuchota-
t-on de tous côtés, je le reconnais ;
— Nous sommes encore bons, ajouta un autre,
c'est le rédacteur de l'Étincelle qui est avec lui !
— Fort bien ! Maria Slewig donne dans la
plume.
— De Cygne, répliqua Narsac qui s'était re-
tourné.
Gaston confia à son ami les paroles de l'in-
connue.
— Bon ! te voici servi à souhait ; mais, défie-
toi! Maria Slewig pourrait bien n'être qu'une
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 37
ballerine : j'irai demain chez toi faire mon à
travers Paris.
D'Erfurth ne l'écoutait plus, il se dirigeait
vers la loge d'avant-scène.
Il montra la faveur blanche et fut introduit.
Le masque blanc revêtait une sortie de bal
blanche doublée de fourrure.
- Je suis mystifié, pensa le poëte.
— Vous tenez donc bien à me voir, chanta
pour ainsi dire le beau masque qui déjà fran-
chissait le seuil de la loge.
— N'en doutez pas, dit Gaston; vous m'avez
rendu fou.
— Hé bien, nous verrons si votre folie est de
longue durée. Après demain à quatre heures et
demie vis-à-vis la statue de Diane, aux Tuileries.
— Vous donnerez bien un gage, beau mas-
que !
3
38 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
— Il est méfiant, le muguet, répartit l'incon-
nue à sa compagne.
— Voici, mon beau mignon ; elle tira de sa
poche une bourse en soie blanche remplie d'or.
Gaston prit la bourse.
Les deux dominos n'étaient déjà plus là.
IV
OU L'ETOILE REPARAIT
Gaston était d'une imagination facile à griser
par les apparences. L'ivresse chez lui faisait
rapidement place à une autre ivresse. Le len-
demain, lorsqu'il se réveilla, il envisagea son
aventure de la nuit sous une autre face : il sai-
sit la bourse qu'il avait mise sous son chevet et
l'ouvrit : elle contenait vingt-deux louis. Évi-
demment la femme irait au rendez-vous; mais
quelle était cette femme? Le souvenir de la
40 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
belle blonde au coupé bleu se dressa devant lui ;
et le domino blanc, si séduisant il y a quelques.
heures, lui parut une intrigante vulgaire. — Je
n'irai pas, se dit-il. — Mais le gage qu'il tenait,
il n'était pas à lui, il fallait le rendre. Lorsqu'il
le tenait dans ses mains il lui brûlait les yeux.
Il s'ingéniait à trouver un moyen de restituer
la bourse sans aller au rendez-vous, Narsac
entra.
— Et l'aventure? s'écria le journaliste.
— Pas drôle du tout! Elle m'a donné un ren-
dez-vous.
— Voilà pourtant qui va bien.
— Non! je n'irai pas.
— Tu crains qu'elle ne s'y trouve pas.
— Elle y sera, —en voici la preuve, — et il
montra la bourse; mais je suis dégrisé, je ne
veux plus continuer l'aventure.
— En vérité, mon cher, tu es un singulier
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 41
garçon! Que de gens voudraient être à ta place;
et... sans aller plus loin, ton ami Narsac.
— Rien de plus simple, tu prendras le gage.
Le journaliste ne discernait pas grand chose
dans cette façon d'agir.
— Que dira-t-elle en me voyant !
— Que ce n'est pas l'amoureux de son domino
blanc.
— Ah ! mon cher, elle est bien bonne ! —
Donne-moi la bourse.
— Mardi, un quart d'heure avant le rendez-
vous, je te la remettrai.
— Ta confiance m'honore !
— Cet argent est sacré !
— Combien y a-t-il?
— Vingt-deux louis.
— Je comprends !
Le mardi, à trois heures, Narsac dressé, pom-
ponné, parfumé, entrait chez le poëte.
42 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
Gaston pensait beaucoup plus à sa blonde du
bois qu'au masque du bal.
— Tu n'as pas changé d'avis?
— Certes non ! Je ne t'accompagnerai même
pas; surtout n'oublie pas le principal, ajouta-
t-il en riant.
— Dieu m'en garde, répliqua le journaliste
en soupesant les mailles de soie qui contenaient
l'or.
— Je ferais bien de te retenir encore un peut
il ne te faut pas une heure pour aller où l'on
m'attend.
— Sais-tu que pour un poëte tu es méfiant !
— Point du tout! mais l'occasion, l'herbe
tendre, et la chair est si faible! Allons! l'intri-
gue est charmante, mène-la à bonne fin. — Je
t'attendrai ce soir, si toutefois la belle ne t'a
pas enlevé sur son Hippogriffe.
— Tu m'as tout dit, excepté l'endroit où sera
la belle.
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 43
— Aux Tuileries, vis à vis la statue de Diane.
Le journaliste n'en attendit pas davantage et
partit.
Lorsqu'il fut au lieu indiqué, il se trouva fort
embarrassé. Il avait bien un gage pour être
reconnu, mais comment lui reconnaîtrait-il une
femme qu'il n'avait vue que déguisée. — Le
temps était beau et les promeneurs nombreux.
Il prit entre ses mains la bourse, la tint osten-
siblement et attendit aux alentours de la statue.
A l'heure diue une jeune femme voilée, élé-
gamment vêtue, s'approcha de lui : elle regarda
la bourse.
— Monsieur de Narsac, dit-elle, votre ami,
M. d'Erfurth, n'est pas fort galant pour un poëte!
Où donc est sa belle ardeur d'hier?
— Mon Dieu ! madame, excusez-le, balbutia
Narsac, mal à son aise.
— Si je l'excuse ! parfaitement! un domino
44 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
cache tant de choses ! demandez-lui donc s'il a
oublié sa rencontre du mois de décembre... au
bois de Boulogne !
L'inconnue s'éloigna en souriant ironique-
ment, comme une femme désappointée. Elle
sortit du jardin et monta dans sa voiture. Le
journaliste la suivait à distance.
—Chez madame de Neiburg, fit-elle à son cocher.
— Probablement le domino violet de l'autre
jour, pensa le journaliste qui avait tout en-
tendu.
Il courut immédiatement chez son ami.
— J'ai fait un pas de clerc, s'écria-t-il en en-
trant. Ah! Gaston qu'as-tu fait? c'était toi qu'on
attendait.
— Je le sais bien que c'était moi ; mais, à dé-
faut d'autre!
— On sait ton nom; jusque-là rien de drôle,
je l'avais dit au domino violet. Mais on m'a
dit...
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 43
— Enfin que t'a-t-on dit?
— Rien de particulier...
— La belle a paru froissée?
— Vivement!
— Iras-tu chez elle la consoler?
— Je le voudrais.
— Sais-tu où elle demeure ?
— Pas précisément, mais je le saurai, et si
j'ai ses faveurs, c'est bien le dépit qui me les
fera gagner. — Car cette femme te connaît.
— Comme la Pierrette que nous avons vue
au bal?
— Peut-être mieux! — Elle m'a dit de te
demander si tu te rappelais une certaine ren-
contre au mois de décembre, au bois de Bou-
logne.
Gaston changea de couleur.
— Tu dis?
— Je répète ce que ses jolies lèvres roses
m'ont appris.
3
46 LES AMOURS DE LA DUCHESSE
— Oh! mon ami! je t'en conjure, si tu sais
quelque chose, ne te joue pas de moi. Depuis
bientôt deux mois, je suis amoureux fou d'uue
femme que je n'ai fait qu'entrevoir au bois et
aux pieds de laquelle je serais bien tombé à ge-
noux. — Elle avait un chapeau bleu-ciel et une
robe de velours.
— Au bal elle était en domino blanc, inter-
rompit Narsac, et tout à l'heure... ah! ma foi je
n'en sais rien... Tout ce que je sais, c'est que
c'est la même à qui j'ai remis la bourse.
— Fatalité ! perdue ! mais perdue par ma
faute, car elle veut me voir, puisqu'elle m'a
cherché. Ah! Narsac, viens! quel chemin a-
t-elle pris?
— Sais-tu que ta passion m'effraie! Cepen-
dant, si tu veux être plus sage et suivre mes
conseils, nous la retrouverons. En quittant le
rendez-vous, elle est allée chez madame de Nei-
burg, une femme qui reçoit beaucoup et chez
LES AMOURS DE LA DUCHESSE 47
laquelle j'ai mes petites entrées. — Si tu veux
être raisonnable, je vais de ce pas lui faire une
visite, peut-être ta blonde y sera-t-elle encore :
en tout cas je saurai qui elle est.
L'amoureux et son compère furent bientôt
rue du Helder
Gaston attendit son ami au café Riche. Vingt
minutes après Narsac le rejoignait.
— Plus de chance que de bien joué. Tu re-
verras ta blonde, tu lui parleras, tu seras son...
ce que tu voudras.
— Son nom?
— Tiens, voici une de ses cartes que m'a re-
mise madame de Neiburg. Le petit nom n'y est
pas; mais je pourrai te le dire.
Gaston lut : La duchesse de Bucciardin.
— Et le petit nom, demanda avec fièvre le
poëte?
— Adrienne.
V
ADRIENNE
Adrienne deTaillecousse avait épousé à dix-
huit ans le duc de Bucciardin. Adrienne était
belle comme un rêve et unique héritière d'une
grande fortune. Le duc comptait cinquante-trois
ans sonnés et avait un blason à redorer. Il ai-
mait médiocrement sa femme qu'il laissait ab-
solument libre et qu'il traitait en soeur. Le ma-
riage avait été pour lui un mariage de blasons
qui lui permettait de continuer la vie de gentil-

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