Les Aventures du romancier William F. Ake

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« J'ai dit : ne m'interrompez pas. Dans trente-trois secondes, une créature avec une tête de loup sur un corps d'humain va venir chez vous. Ne lui ouvrez pas, sous aucun prétexte. Ce mutant a pour mission de vous éliminer. Maintenant, écoutez-moi attentivement : allez dans vos toilettes et soulevez le tapis de bain, vous trouverez une trappe. Ouvrez-la, une échelle vous attend. Descendez et ensuite, suivez le tunnel jusqu'au bout, je vous y attendrai. »


Publié le : jeudi 15 mai 2014
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EAN13 : 9782342023725
Nombre de pages : 186
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Mon Petit Éditeur
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1. What the fuck? La sonnerie du téléphone fit sursauter Jack. Le mug de café – avec dessus imprimés les visages hilares de Bill Clinton et Boris Eltsine lors d’un fou rire historique – lui échappa des mains et alla s’exploser par terre. La projection des éclats de céramique et du liquide brûlant entailla ses chevilles et ébouillanta ses mollets de coq. Sa première réaction fut un « Fuck » retentissant suivie de la seconde, un bref coup d’œil au réveil posé sur le bureau près de son paquet de Rothmans et de sa Remington, ses fidèles complices de nuit. La lumière du cadran clignotait un « 11:11 » vert fluorescent. Dehors, des flocons épais, étranges et filandreux tapissaient et s’empilaient sur les trottoirs. Jack se fit la réflexion que, cette année, la neige avait une drôle d’allure. Comme si la pièce était soudain minée, Jack marcha sur la pointe des pieds pour éviter les débris des têtes pulvérisées du queutard américain et de l’ivrogne russe qui jonchaient le sol. Il se dirigea vers le téléphone, lança un ultime regard noir sur l’heure avant de se saisir du combiné: «Bougre de connard, beugla-t-il, vous savez quelle heure il est? »Dans le combiné, en fond sonore, Jack entendit un morceau de musique classi-que. Le mélomane amateur qu’il était crut reconnaître une célèbre valse sans pour autant identifier l’auteur. «Jack Tay-lor ? »,fit soudain une voix d’homme. «Bingo »,rétorqua le romancier qui ne décolérait toujours pas. «Bien. Ne
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m’interrompez pas, nous avons très peu de temps», fit l’inconnu. « Peu de temps pour quoi ? » demanda aussitôt Tay-lor. Le ton du type se durcit : « J’ai dit : ne m’interrompez pas. Dans trente-trois secondes, une créature avec une tête de loup sur un corps d’humain va venir chez vous. Ne lui ouvrez pas, sous aucun prétexte. Ce mutant a pour mission de vous élimi-ner. Maintenant, écoutez-moi attentivement: allez dans vos toilettes et soulevez le tapis de bain, vous trouverez une trappe. Ouvrez-la, une échelle vous attend. Descendez et ensuite, sui-vez le tunnel jusqu’au bout, je vous y attendrai. » Même pour un écrivain à l’esprit carrément foutraque comme celui de Jack Taylor, cela faisait tout de même pas mal de débilités à encaisser ; et c’est précisément ce qu’il s’apprêtait à répondre à ce clown avant que le tintement aigu du combiné ne le prenne de court. Trop tard. Sitôt ses instructions transmi-ses, l’homme avait raccroché. À peine le temps de pester à nouveau que Jack fit volte-face : on venait de cogner à la porte. Good.Bon début, ça claque sec. Ouais, pas mal du tout, sur-tout avec cette dernière phrase «cliffhanger ».Important d’accrocher le lecteur d’entrée de jeu, le choper direct par le collet. «Un lecteur, chaton, c’est un gros poisson, tu vois, du style marlin ou thon. Une fois que tu l’as hameçonné, tu le lâ-ches plus sinon cet enfoiré se barre, tu piges ? » Bobby Gaines. Mon éditeur, le même depuis mon premier bouquin. Le seul, aussi. Un brin azimuté, mais un fidèle parmi les fidèles, c’est plutôt rare dans ce métier de lèche-cul. Je crois aussi que Gaines m’a plutôt à la bonne, c’est flatteur et emmer-dant à la fois : Bobby est estampillé « pédé comme un phoque ». Si je ne suis pas homophobe, je ne suis pas homophile non plus et jusqu’à preuve du contraire, mon cul n’a rien d’une banquise.
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Cela dit, je l’aime bien Gaines, c’est un bon gars, toujours réglo et jamais à court de métaphores. Revenons-en au roman. Pour l’instant, ça va. Enfin, ça peut aller. Après une bonne nuit de sommeil, les effets de l’alcool et de la coke dissipés, ce sera peut-être une autre affaire. C’est toujours la même foutue rengaine avec la littérature. Tant qu’il reste vissé dans votre crâne, votre livre a une certaine tenue, mais dès que vous commencez la transfusion sur papier, c’est la sortie de route; votre roman n’a plus la même gueule, un peu comme les smokings qu’on voit impeccables en vitrine avant de les enfiler et de ressembler à un pingouin. Il y a toujours quel-que chose qui cloche, un truc qui fait que ça ne ressort pas pareil. « Il te manque pas grand-chose, chaton, me rappelle sou-vent Gaines. Presque rien, en fait. Juste du talent. » Allez, pour la soirée, je vais me satisfaire de ces premières li-gnes. Être content de son travail, même un laps de temps, est un sentiment trop rare pour ne pas savourer. Alors, fuck : ce soir, je savoure. C’est dans cet état éphémère, cocktail de vanité, d’ivresse et de cocaïne que je prends mon Samsung pour téléphoner à Spring 2009. Spring, c’est ma gonzesse période «mars-avril-mai ».Pour une raison qui m’échappe, mes histoires avec les bonnes femmes se sont toujours calquées aux saisons à tel point que j’ai fini par les baptiser ainsi – de toute manière, je ne re-tiens jamais les prénoms. Chacune de mes relations sentimentales a toujours débuté les premiers jours d’une nou-velle saison pour s’achever trois mois plus tard. Véridique. Toutes ces femmes, je les aimais bien, en particulier Winter 2007 (qui s’appelait Aileen ou Maureen ou Sheila). Une chouette fille, vraiment. Si je n’en suis pas tombé amoureux, c’est parce que je suis immunisé contre ce virus. L’amour est la pire opération chirurgicale qui soit, une putain de lobotomie.
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Un type amoureux, ça se reconnaît assez vite: il devient con comme une bite. Winter, je l’ai rencontrée un 24 décembre au « Temple Bar », un pub irlandais situé dans un quartier de Dublin, endroit autre-fois mal famé, mais devenu après plusieurs liftings le nec plus ultra. Comme moi, Winter picolait de la bière et vomissait Noël. Pendant notre conversation, j’ai appris que nous avions d’autres points communs. En l’espace de cinq ans, elle avait perdu père et mère. Cancer. «Le Crabe, m’a-t-elle dit, en vidant son deu-xième bock, pour la perte de poids et l’épilation, je t’assure, on n’a pas trouvé mieux. » Mes vieux à moi sont morts aussi, mais en une fois – one shot – quand j’avais une dizaine d’années. On passait des vacances dans le sud de l’Italie quand notre voiture a roulé une pelle à un platane. Le genre baiser mortel. Moi, pas une égratignure, eux, tués sur le coup et sans doute en même temps puisque mon père et ma mère se sont toujours démerdés pour tout faire ensemble. Quatre heures et cinq Guinness cha-cun plus tard, Winter 2007 et moi, on se retrouvait dans un hôtel miteux à se frotter la peau et se fourguer nos fluides sur un plumard à ressorts dont le couinement ressemblait à peu de chose près à celui de ma partenaire. Je prends mon mobile, mais au moment où je cherche dans l’agenda le numéro de ma saisonnière, j’entends un bruit sourd frapper contre la porte. Un coup d’œil à l’écran digital de ma montre : 11:11. Marrant, tiens. Les coups redoublent. Je me lève – au grand regret de mon fauteuil qui me fait part de sa désap-probation dans un gémissement usé de cuir – et me dirige vers l’entrée. Arrivé devant la porte, je soulève le judas et… « What the fuck ? » est une de mes expressions favorites. J’en use (et d’après Bobby, j’en abuse) dans tous mes romans. Mais là, je dois dire que la formule est foutrement de circonstance. Lorsque j’ouvre la porte, je me retrouve nez à nez avec le canu-
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