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Les Baigneuses de Trouville

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A bord du trois-mâts-barque « Le Socrate »

Le 20 Avril 186.

Nous avons quitté les côtes du Brésil depuis un mois, et trois semaines au moins s’écouleront encore avant notre arrivée au Havre, même si le temps nous favorise. C’est que le Socrate, sur lequel nous avons pris passage à Pernambuco, mérite, à tous égards, son nom de baptême. Dans toute la marine marchande française, on ne trouverait pas son pareil, pour la sagesse, la lourdeur et la lenteur.

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À propos de Collection XIX

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Adolphe Belot

Les Baigneuses de Trouville

I

A bord du trois-mâts-barque « Le Socrate »

Le 20 Avril 186.

Nous avons quitté les côtes du Brésil depuis un mois, et trois semaines au moins s’écouleront encore avant notre arrivée au Havre, même si le temps nous favorise. C’est que le Socrate, sur lequel nous avons pris passage à Pernambuco, mérite, à tous égards, son nom de baptême. Dans toute la marine marchande française, on ne trouverait pas son pareil, pour la sagesse, la lourdeur et la lenteur. On dirait qu’il hésite, qu’il se consulte, qu’il philosophie, avant d’obéir à la pression du vent et de se décider à franchir une vague. Son avant est épais, large, touffu, comme ceux des navires hollandais ou flamands ; s’il n’était précédé du mât de beaupré, on le prendrait pour l’arrière. L’Océan met vraiment de la bonne volonté à se laisser fendre par cette masse, et je suis toujours prête à me demander comment, au lieu d’avancer, nous ne reculons pas.

Nous avançons, il est vrai, si peu ! Le Socrate, couvert de toutes ses toiles, focs, perroquets, cacatois et bonnettes, lorsqu’il marche vent arrière ou grand largue, par une belle brise, file à peine ses six nœuds à l’heure. Calculez ce qu’il faut de temps, avec de telles allures, pour traverser l’Atlantique, de l’ouest à l’est, et passer du huitième degré de latitude sud au quarante-neuvième de latitude nord, sans compter les vents contraires, pendant lesquels il faut louvoyer, les gros temps qui vous obligent à fuir sans souci de la route, les calmes plats sous les Tropiques. La mer ressemble alors à une grande nappe d’huile, nul souffle ne la ride, et le bâtiment, comme s’il avait jeté l’ancre, reste à la même place des semaines entières.

Nous n’avions eu à subir cependant aucune de ces contrariétés : le vent nous avait toujours été favorable et s’était montré clément à notre égard, même sous l’Équateur. Si nous ne marchions pas, c’est que le Socrate n’aimait pas à marcher.

Pourquoi me trouvais-je sur ce navire qui manquait à tous ses devoirs de navire ? Je n’avais pas eu le choix. A l’époque où je m’embarquai pour la France, le Socrate était le seul trois-mâts à destination du Havre. Je suis, de plus, en puissance de père et mère, ils voyagent avec moi, et se montrent trop jaloux de leur autorité pour prendre l’avis de leur fille, malgré ses vingt ans et sa précoce expérience.

Donc, je me trouve sur le Socrate déjà nommé, par trente-huit degrés de latitude nord et trente-trois de longitude. Je ne puis me tromper, je copie le livre du bord qui me donne aussi la plupart des termes de marine que j’emploie. Nous avons le cap sur Florès, île des Açores, où le capitaine compte s’arrêter quelques heures, pour prendre des vivres frais. Une jolie brise de sud-sud-ouest fait tous ses efforts pour nous pousser. La mer est magnifique, bleu-clair aux dernières limites de l’horizon où elle se confond avec le ciel superbe de sérénité, bleu transparent, nacrée de filets blanchâtres, autour du navire. Bref, tout nous sourit : le vent, le ciel, voire même le capitaine qui sourit rarement... Et, cependant, je m’ennuie, je m’ennuie !

Je m’ennuie tellement que je viens de me décider, pour tuer le temps, à écrire mes impressions de chaque jour. J’ai entendu dire que cet examen de conscience pouvait être amusant à relire plus tard et servir même à l’occasion. J’ai justement un bel agenda de poche, des crayons et deux heures à dépenser jusqu’au dîner.

Où m’installer pour n’être pas dérangée ? S’il est gros et lourd, le Socrate, par contre, manque de longueur et d’espace. Il jauge à peine trois cents tonneaux et n’a jamais été aménagé pour prendre des passagers. À l’avant, les matelots, le mousse, le cuisinier, en tout dix personnes, se partagent des hamacs en grosse toile ou des cadres étagés les uns sur les autres. A l’arrière, mon père, ma mère et moi nous vivons avec le capitaine et le second. Ces deux officiers couchent dans des espèces d’armoires, disposées dans la muraille de la chambre commune, si bien qu’après leur quart, à l’heure de leur repos, cette partie du navire nous est interdite même en plein midi.

Mon père jouit de l’inappréciable avantage d’occuper seul la cabine de bâbord ; il est vrai qu’elle sert en même temps de magasin de vivres. L’auteur de mes jours est entouré de boîtes de sardines, de conserves alimentaires et de gros fromages de Hollande peints en rouge. Il a même été obligé de donner asile à un millier d’œufs, trop exposés sur le pont. Il ne lui manque que des poules, mais elles reposent au-dessus de sa tête dans une cage placée sur la dunette. Il a tous les bonheurs ! Je craindrais de dire qu’il les apprécie ; ce serait méconnaître son caractère et devancer les événements.

Ma mère et moi nous partageons la même cabine. Ma mère dans le cadre du haut, afin d’établir sa supériorité ; moi dans celui du bas. Elle m’enjambe pour gagner son matelas, et, lorsqu’elle a le sommeil agité, je ne ferme pas l’œil de la nuit. Il fait, du reste, une telle chaleur dans ce charmant réduit, et j’éprouve tant de crainte des cancrelats, affreux insectes dont nous avons rapporté du Brésil une collection complète, que la plupart du temps je me couche pour la forme et sans espoir de m’endormir.

Il me serait donc assez difficile de m’isoler dans le cœur du navire, la partie couverte. Reste le pont. L’avant, il n’y faut pas songer ; il appartient aux matelots et j’y serais déplacée. Au centre du bâtiment se trouve la cuisine dont le voisinage offre des inconvénients. La dunette m’est réservée ; elle a quatre mètres de large sur cinq de long, mais les fameuses cages à poules en occupent une partie ; un petit cochon de lait s’ébat dans une caisse ; le second, un cigare à la bouche, se promène, va, vient, donne à chaque instant, d’une voix retentissante, des ordres à l’équipage ; il est défendu de s’approcher de l’homme qui tient la barre ; ma mère est étendue dans un hamac, que, par complaisance, le capitaine lui a fait attacher sous le mât d’artimon ; enfin, mon père appuyé contre les haubans, se livre à l’éducation de plusieurs perruches achetées au Brésil. Lorsque ses élèves, l’esprit fatigué, deviennent indociles, il passe à d’autres exercices pour charmer ses loisirs : il gesticule, il montre le poing au ciel, à la mer, aux voiles ; il se plaint de la chaleur, du soleil, des odeurs qui montent de la cale pleine de sucre, du déjeuner qui vient de finir, du dîner qui se prépare et auquel il fait un procès de tendance, des officiers, des matelots, du cuisinier, du cuisinier surtout, auquel il en veut personnellement. Comme il a la plainte bruyante, il m’est impossible de me recueillir dans les parages qu’il occupe.

Je suis sauvée : à l’arriére, en dehors du bâtiment, se trouve suspendu, en porte-manteau, le canot du bord, un vieux canot aussi lourd, aussi disgracieux que son maître, mais dont les flancs rebondis peuvent offrir un asile. Je suis leste, je m’y glisserai facilement, et, à demi cachée par le couronnement, assise sur un banc, je jouirai de tout le confortable qu’on peut espérer en pleine mer, sur un navire comme le Socrate.

Me voici installée dans mon cabinet de travail. Personne ne viendra m’y troubler. Les bruits du bord, la voix même de mon père, les cris de ses perruches, me parviennent indistinctement. Mon agenda est ouvert, je tiens mon crayon à la main, je suis prête à écrire.

D’abord quels événements m’ont amenée à quitter le Brésil et à faire voile pour la France ?

Mes parents l’ont voulu.

Pourquoi l’ont-ils voulu ?

Permettez-moi de vous les présenter au lieu de répondre à cette question, que personne ne me fait, mais que je m’empresse de m’adresser, pour les besoins de ma cause.

II

Mon père est né au Havre, dans la rue de Paris, près du marché. Ses parents, de petits commerçants, aisés, firent tous leurs efforts pour lui donner une bonne éducation ; mais, d’un caractère léger, difficile à se fixer, il profita médiocrement de leurs sacrifices, Après avoir essayé de tous les pensionnats du Havre et d’Honfleur, on le mit, de guerre lasse, chez un courtier qu’il s’empressa de quitter pour un assureur maritime ; il passa ensuite chez un armateur qui dut bientôt le céder à un entrepositaire de marchandises.

A vingt et un ans il perdait ses père et mère et il héritait d’une trentaine de mille francs. A vingt-deux ans, il avait mangé ce petit héritage. Alors, séduit, tout à coup, par la perspective de faire des voyages au long cours, enthousiasmé à l’idée de prendre passage sur un de ces navires qu’il avait vus tant de fois passer devant la jetée, déployer leurs voiles et se perdre dans l’infini, il s’entendit avec quelques bijoutiers du Havre, chez lesquels il avait mangé une partie de ses trente mille francs, se fit livrer à crédit une pacotille de montres, de bracelets et de boucles d’oreilles, sans grande valeur, mais très-goûtés de l’autre côté des mers, et s’embarqua pour le Brésil.

Il passait un jour dans Boa-Vista, un des quartiers de Pernambuco, tenant d’une main, suivant l’usage du pays, pour se préserver du soleil, un grand parapluie de soie, et de l’autre sa boîte d’échantillons, lorsqu’il s’arrêta ébloui, charmé.

Boa-Vista qui, par des ponts jetés sur la rivière de Capibaribe, communique au Récife et à San Antonio, les quartiers élégants et commerçants de la ville, n’est, à proprement parler, qu’un faubourg où se trouve alignée une longue série de cases, comme on les appelle au Brésil, élevées à peine de trois à quatre mètres, recouvertes de grandes tuiles et n’ayant que deux ouvertures, dont l’une sert de porte, l’autre de croisée.

Comme cette unique croisée se trouve au niveau de la rue, un treillage assez serré, tout en laissant la lumière pénétrer dans l’intérieur de la case, préserve des regards indiscrets du passant. Mais la Brésilienne, inoccupée, et par conséquent curieuse, tient à se rendre compte des incidents de la roule, désire surtout être admirée ; aussi a-t-elle fait disposer son treillage de telle sorte que, par place, on puisse passer la tête.

Mon père venait d’apercevoir de grands yeux noirs d’un merveilleux éclat, des lèvres aussi rouges que la grenade en fleur qui grimpait le long du treillage, un front de seize ans et d’abondants cheveux recouverts de la dentelle noire aux longs plis, de tradition dans tout le Brésil.

Il s’était arrêté et, sans perdre de vue, malgré son enthousiasme subit, le but de sa promenade dans Boa-Vista, il poussa le ressort de sa boîte d’échantillons et la présenta gracieusement à l’habitante de la casa.

Ce fut elle qui, à son tour, fut éblouie.

Pour voir de plus près les colliers et les pendants d’oreilles, elle s’empressa d’ouvrir la porte de son habitation au commissionnaire en bijouterie, le fit entrer dans une espèce de salon aux murs et au parquet tapissés de nattes, meublé d’un grand canapé en osier, de chaises à bascule et d’un hamac. Elle admira longtemps toutes les parures, les essaya, les marchanda, puis elle eut l’idée de lever les yeux sur mon père et s’aperçut que, dans son genre, il était aussi joli garçon qu’elle était jolie fille.

Elle lui trouvait surtout un grand mérite, elle l’avoua depuis, c’était de ne ressembler en aucune façon aux Brésiliens, pâles, fatigués, usés, vieux à vingt-cinq ans. Il avait le teint coloré, les cheveux blonds, grande rareté dans l’Amérique du Sud, les yeux bleus, exception plus rare encore. Il était habillé suivant les dernières modes de France, ce qui séduit toujours les femmes d’outre-mer, et sa taille élevée achevait de charmer l’habitante de Pernambuco, dont les compatriotes sont en général de petite taille.

Bref, le blond fils du Nord produisit une vive impression sur la brune fille des Tropiques. Mon père négligea son commerce pour faire de fréquentes visites à Boa-Vista. On ne s’occupait, plus de bijoux, on devisait tendrement : la maîtresse du lieu, mollement étendue dans le hamac, son visiteur assis auprès d’elle, sur une des chaises à bascule. A six heures du soir, lorsque la nuit si prompte et si rapide sous l’Équateur, où le crépuscule est inconnu, répandait un peu de fraîcheur dans l’air, ils quittaient le salon et se réfugiaient dans le petit jardin, d’une centaine de mètres, qui s’étend derrière toutes les maisons du quartier. Ils s’asseyaient encore l’un près de l’autre, sous un grand cocotier dont la cime se perdait dans le ciel, et causaient de la France : mon père la regrettait depuis le jour où il l’avait quittée, et l’habitante de Pernambuco, comme toutes ses compatriotes, brûlait du désir de la connaître.

 

Que dirai-je de plus ? Après s’être aimés, ils se marièrent et je naquis de cette union, il y a quelque vingt ans.

D’après ce que j’ai dit de la beauté incontestable des auteurs de mes jours, et suivant toutes les règles de la nature, je devrais être jolie. Il n’en est rien. Je suis laide, très-laide ; l’amour de la vérité m’arrache cet aveu pénible, entièrement dépouillé d’artifice.

La race normande, paraît-il, est rebelle à tout croisement avec la race brésilienne ou plutôt la race portugaise, le Brésilien étant tout simplement un Portugais qui a traversé les mers. Leurs rejetons ne bénéficient d’aucune de leurs qualités : ils sont appauvris, rabougris, abâtardis. Si ma mère est de petite taille, mon père est grand et fort ; j’avais des droits à jouir, au moins, d’une moyenne grandeur. Loin de là, je suis petite comme ma mère, sans avoir sa grâce, sa souplesse, ses rondeurs exquises, sa démarche créole, nonchalante et cadencée.

Cependant je leur ressemble à l’un et à l’autre. Malgré leur désir de me renier, ils ne l’ont jamais osé. S’ils ne m’ont transmis aucun de leurs avantages corporels, en revanche toutes leurs petites imperfections se retrouvent en moi, grossies et centuplées. Ma mère est mince, svelte, je suis osseuse ; elle est pâle, d’une pâleur mate très-recherchée, je suis blême, jaune comme un coing. Son front est un peu bas, je n’ai pas de front. Le nez de mon père laisse peut-être à désirer au point de vue de la correction, le mien est affreux. Je leur ai simplement volé leurs dents, qui sont superbes ; les miennes sont belles, mais elles ne servent qu’à faire remarquer davantage mes lèvres décolorées, sèches et de l’épaisseur d’une feuille de papier.

Toute personne désireuse d’écrire fidèlement ses mémoires est tenue de débuter par son portrait. J’ai rempli ce devoir, mais non sans peine, car j’apprécie très-vivement la beauté. C’est encore sans doute un tour de la nature : elle a voulu que j’eusse conscience de ma laideur.

J’en souffre cruellement, grâce à mon caractère déplorable. Il me vient de mon père et de ma mère ; ils se sont montrés en cette circonstance, par exception, généreux envers moi.

Mon père est l’homme le plus......

23 avril.

Au moment où j’allais achever cette phrase, un cri terrible a retenti sur le pont du Socrate ; d’autres cris lui répondent et je distingue ces mots, qui causent à bord d’un navire une si grande émotion : « Un homme à la mer ! »

Le capitaine s’élance sur la dunette. En une seconde il s’est rendu compte de la situation. Ses ordres, répétés à l’avant par le maître d’équipage, se succèdent, nombreux, pressés. Ils resteront toujours gravés dans ma mémoire :

« Jette la bouée de sauvetage... Cargue les basses voiles... Hâle bas le grand foc... La barre dessous... Deux hommes à l’embarcation... Affale les palans... Arme les avirons. »

Ces ordres ont été exécutés avec une rapidité merveilleuse par l’équipage si restreint du Socrate. On se croirait sur un bâtiment de guerre, Tous les matelots ont compris la nécessité d’obéir promptement. Un de leurs camarades est en danger de mort, ils seront exposés, le lendemain peut-être, au même péril, et, par humanité, autant qu’en prévision de l’avenir, ils font d’enthousiasme des manœuvres dont l’importance ne saurait leur échapper.

Mais moi, moi qui ai eu la malencontreuse idée de transformer l’unique embarcation du bord en cabinet de travail ! Moi à qui le temps a manqué pour passer sur la dunette ! Avant d’ordonner de mettre le canot à la mer, le capitaine n’a pas prescrit de le vider, et les matelots, décidés à ne pas perdre une seconde, m’ont affalée avec eux, sans tenir compte de mes protestations.

III

Ce que c’est que de nous ! J’étais assise, il y a cinq minutes, au fond d’un bon gros canot, solidement attaché au Socrate et ne formant, pour ainsi dire, qu’un même corps avec lui. J’évoquais mes souvenirs ; lorsqu’ils m’apparaissaient nets et distincts, je les confiais à mon agenda.

Le vent soufflait mollement, la chaleur s’apaisait, des vagues transparentes se jouaient autour de moi ; le ciel était bleu au-dessus de ma tête, mais le soleil à son déclin, avant de disparaître dans la mer, répandait des teintes pourprées sur les nuages de l’horizon. Si, fatiguée d’écrire, je me penchais au dehors du canot, mon regard charmé suivait le long sillage, semé de veines blanches que le navire laissait derrière lui.

Les défauts du Socrate, au point de vue de la vitesse, se transforment en qualités dès qu’il s’agit de sécurité personnelle. Sa lourdeur le rend plus solide, son avant arrondi est inhabile à couper les lames, mais lui permet de se jouer des coups de mer, et inspire de la confiance aux passagers. Comme il ne saurait plonger profondément dans les flots, on ne craint pas, à chaque instant, de le voir s’enfoncer pour ne plus remonter. Par un beau temps, une brise égale, on éprouve autant de quiétude, au milieu de l’Océan, sur ces bâtiments de construction ancienne, que sur la terre ferme, dans une maison en pierres de taille.

Hélas ! en ce moment ce n’est plus le Socrate qui m’offre un abri. Il fuit loin de moi. Malgré les efforts du capitaine et de l’équipage, il est obligé de continuer quelques minutes encore sa marche. On n’arrête pas tout à coup un bâtiment à voiles, lancé dans l’espace : il faut, comme on me l’a expliqué depuis, attendre que l’aire du navire se soit amortie ; la manœuvre, qui consiste à mettre en panne le grand hunier sur le mât, demande du temps, surtout lorsque sur neuf hommes d’équipage, l’un est tombé à la mer, et que deux autres ont quitté le bord pour le repêcher.

Je me trouve avec ces deux matelots en plein Océan. Ils rament vigoureusement vers un point noir qui se dessine à quelques centaines de mètres. C’est le malheureux que nous avons mission de sauver, car je remplis une mission, moi aussi ; je ne l’ai pas sollicitée, il est vrai, et elle m’a été confiée au moment où je m’y attendais le moins.

Le temps presse, chaque minute de retard peut entraîner la mort du matelot tombé à la mer ; il n’a pu rejoindre la bouée de sauvetage qu’on lui avait lancée ; elle a été entraînée par le courant et c’est en nageant qu’il se soutient à la surface de l’eau. Nous n’avons pas grande confiance dans ses forces paralysées par de lourds vêtements.

Au loin, le Socrate file, file toujours : il obéit encore au mouvement qui lui a été donné ; lent à se mettre en marche, il est encore plus lent à s’arrêter.

Ne disons pas, cependant, de mal de ce cher navire où le tangage est inconnu, où le roulis est sensible seulement par les gros temps. Je me souviens de toutes ses qualités en ce moment où je danse d’une façon terrible sur ma coquille de noix. A cinq cents lieues de tout continent, la mer a des remous terribles, des forces incalculables. Ses lames n’ont aucune ressemblance avec celles de la Manche, qui viennent se briser sur nos côtes ; elles se forment à l’horizon, se rapprochent, se gonflent et se déroulent avec des mouvements empreints d’une majestueuse lenteur. Lorsque, comme moi, on se trouve à leur merci, sur un simple esquif, on se sent soulevé dans l’immensité ; on dirait que le ciel les aspire et qu’on va se perdre avec elles dans la nuée.

Je songe au gouffre qui est à mes pieds : mille, deux mille, trois mille mètres de profondeur. Au-dessus de ma tête, l’infini ; au-dessous de moi, l’infini. Et ce gouffre, deux ou trois centimètres de bois m’en séparent ; entre l’abîme et moi il n’y a que l’épaisseur de ce frêle canot !

Eh bien ! non ! cette barrière n’existe même pas ; le flot l’a brisée, le flot l’a vaincue ! Au soleil du Brésil, les planches du vieux bateau se sont desséchées et disjointes, le goudron destiné à les préserver s’est fondu ; notre seul abri fait eau de toutes parts.

Un des matelots voit le danger. Comme il ne peut quitter son aviron, il me désigne du regard le gamelot qui gît sous un banc, et me prie, je pourrais même dire m’ordonne, de vider l’embarcation. Je ne suis pas très-habile à cet exercice, les forces me manquent, mais il s’agit de défendre ma vie ; je n’hésite pas à obéir.

 

Nous ne sommes plus dans un canot ; il s’est transformé en tonneau des Danaïdes : plus on le vide, plus il se remplit. J’ai de l’eau jusqu’à mi-jambe, et, si je continue machinalement mon petit travail, je constate, en même temps, sa complète inutilité.

 

J’ai oublié depuis un instant l’homme que nous avons mission de sauver. J’ai bien assez de songer à moi.

 

Le canot est à moitié plein. Je m’étonne qu’il ne se soit pas encore enfoncé. Cela ne peut tarder. Que deviendrai-je alors ?

Une embarcation chavirée par le vent (j’ai souvent vu ce spectacle durant mes courses aventureuses) se retourne d’ordinaire et sa quille offre un refuge aux naufragés. Mais un canot qui coule sous le poids de l’eau doit disparaître, vous entraîner avec lui dans l’abîme ou vous laisser flotter dans le remous.

Que ferai-je ? Je ne sais pas nager. Mes compagnons s’occuperont-ils de moi ?

J’interromps mon travail, je ferme les yeux, j’ai peur...

 

Tout à coup, au milieu du silence, ces mots frappent mon oreille : « Laisse arriver, la barre au vent ! »

C’est la voix du capitaine. Le Socrate nous a donc rejoints ?

J’ai rouvert les yeux et j’aperçois mon cher navire. Au lieu de se mettre en panne, il a viré de bord et n’est plus qu’à quelques brasses de nous.

Je suis sauvée !

Mais l’autre ! l’autre, celui qui est tombé à la mer ?

Nous nous sommes approchés de lui. Ses forces semblent l’abandonner, il ne nagé plus, il se débat.

Je viens de le reconnaître. C’est le cuisinier du bord, l’ennemi personnel de mon père.

Partagerais-je les haines de ma famille ? On le dirait. Cet homme qui, après avoir longtemps lutté contre la mort, va probablement périr, m’inspire un médiocre intérêt. Je reste insensible et froide devant le terrible spectacle de son agonie.

Non ! je dois être franche, ces mémoires ne contiendront jamais un mensonge : les inimitiés de mon père ne me touchent aucunement. Je ne m’intéresse pas à cet homme, simplement parce qu’il est vieux, laid, disgracieux. J’ai maintes fois déjà éprouvé ce sentiment : la laideur m’éloigne et m’écœure. Ses souffrances ne sauraient m’attendrir ; quelque chose en moi me défend de lui témoigner de la sympathie. Je m’enthousiasme pour tout ce qui est beau, je fuis ce qui pourrait blesser mon regard. J’aurai à revenir sur cette fâcheuse disposition de ma nature : je la constate aujourd’hui en passant.

Ah ! si quelque jeune et vigoureux matelot, à la poitrine puissante, aux longs cheveux, au visage expressif, se noyait sous mes yeux, j’assisterais, émue et palpitante, à cette sublime lutte de la jeunesse et de la beauté contre la mort. Ce vieil homme ne saurait m’intéresser.

Heureusement pour lui qu’il intéresse mes compagnons. Ils tirent sur leurs avirons, font des efforts surhumains pour vaincre la résistance que leur oppose le canot alourdi, parviennent à s’approcher du mourant lorsqu’il allait disparaître et lui tendent la gaffe. Il n’a plus assez de force pour la saisir ; ils se penchent alors, le soulèvent et le jettent dans la barque, qui, sous ce nouveau poids, est prête à s’engloutir.

Le Socrate nous accoste et nous lance des amarres que nous acceptons avec reconnaissance.

On nous hêle, nous abordons, on me tend une échelle de corde, et me voici sur le pont du navire.

En raison du danger que je viens de courir, je m’attendais à voir mon père et ma mère s’élancer vers moi, et, malgré le peu d’affection qu’ils me témoignent d’ordinaire, m’ouvrir leurs bras. Il n’en est rien. Ma mère, debout au pied du grand mât, a les yeux ardemment fixés sur un groupe de plusieurs personnes réunies près de la dunette. Que contemple-t-elle ainsi ? Pourquoi tant de colère dans son regard ?

Et mon père où est-il ? Ah ! il fait partie du groupe, j’entends sa voix.

  •  — C’est une indignité ! s’écrie-t-il, on ne met pas aux fers un passager, ça ne s’est jamais vu.
  •  — Eh bien ! ça se verra pour la première fois, répond le capitaine qui paraît furieux ; et, si vous continuez à faire le mutin, je donne l’ordre de vous jeter à l’eau, comme vous avez jeté l’autre. Soyez-en certain, nous ne nous détournerons pas de notre route, pour aller vous repêcher.

Cette menace paraît produire une certaine impression sur mon père ; je ne l’entends plus. Mais que veulent dire ces paroles du capitaine  : « Comme vous avez jeté l’autre ! » C’est donc l’auteur de mes jours qui.

Il faut approfondir ce mystère.

IV

Informations prises, c’est bien M. Lelièvre qui a fait le coup. Lelièvre est le nom de mon père : je suis une demoiselle Lelièvre. Si mes parents ne m’ont pas donné leur beauté, ils m’ont généreusement octroyé leur joli nom, si bien approprié à notre vie toujours errante et fugitive.

Comment mon père a-t-il eu l’idée de jeter à la mer le cuisinier du bord ? Cette conduite a besoin de commentaires.

M. Lelièvre n’a jamais pu se consoler d’avoir pris passage à bord du Socrate. Il était cependant libre de ne pas s’y embarquer. Il l’avait visité de fond en comble, c’est-à-dire de la cale à la dunette ; il avait mesuré la longueur des lits, goûté le vin, compté les boîtes de conserves et débattu pendant trois jours les conditions de son passage, celui de ma mère, le mien et le transport de ses perruches. Il avait pensé aux moindres détails, et je me souviens même qu’il eut l’idée, au moins originale, de demander à l’armateur du navire de s’engager à le transporter au Havre en quarante jours au plus. L’armateur lui ayant répondu que le vent seul pouvait prendre des engagements de cette sorte, lorsqu’il s’agissait d’un navire à voiles, mon père se fâcha, déblatéra tellement, qu’au lieu d’obtenir une concession sur le prix du voyage, il eut le regret de le voir augmenter d’une centaine de francs.