Les Bénéfices du hasard

De

Lili et Ricky sont mariés depuis quelques années et sombrent inéluctablement dans la spirale infernale des critiques et des reproches mutuels. Alors que Lili tente de redonner de l'élan à son couple et à sa sexualité, Ricky, après une longue période d'immobilisme, rencontre Mariana qui devient sa maîtresse et avec laquelle il retrouve toute son énergie et sa joie de vivre. À la faveur de cette liaison et d'un enchaînement d'événements qui rapidement vont le dépasser, Ricky sera amené à révéler un lourd secret qu'il porte en lui douloureusement depuis l'enfance.

« Le jeu du destin et du hasard. Un texte resserré, au rythme rapide et enlevé. Diamant ne donne pas dans le sentimentalisme, mais elle fait appel à l’humour. »

Olivia PHELIP, Viabook


Publié le : mercredi 20 août 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416276
Nombre de pages : 208
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roman
Nadine Diamant
Les Bénéfices du hasard
Lili et Ricky sont mariés depuis quelques années et sombrent inéluctablement dans la spirale infernale des critiques et des reproches mutuels. Alors que Lili tente de redonner de l’élan à son couple et à sa sexualité, Ricky, après une longue période d’immobilisme, rencontre Mariana qui devient sa maîtresse et avec laquelle il retrouve toute son énergie et sa joie de vivre. À la faveur de cette liaison et d’un enchaînement d’événements qui rapidement vont le dépasser, Ricky sera amené à révéler un lourd secret qu’il porte en lui douloureusement depuis l’enfance.
Nadine Diamant naît à Paris en 1957. Elle reçoit le prix du Premier Roman en 1988 pour Désordres. AprèsL’Entaille,Les Bénéfices du hasardson septième roman. Lectrice pour est plusieurs maisons d’édition, elle anime aussi des ateliers d’écriture.
SOMMAIRE
Nutrition Reproduction
Excitabilité
Croissance Excrétion Mouvement Respiration Du même auteur
Les caractéristiques du vivant : nutrition, reproduction, excitabilité, croissance, excrétion, mouvement, respiration.
« Connais-toi, mais réserve-toi des surprises. »
Jacques DEVAL, Afin de vivre bel et bien.
NUTRITION
– … et tu sais ce qu’il m’a dit ? Il m’a dit : « Ils ont l’air mort, vos poissons. » Voilà ce qu’il m’a dit – Sans blague ! – Je te le jure. – Incroyable ! s’indigna Lili. Comme s’ils ne l’étaient pas, morts ! – C’est ce que je lui ai répondu. Qu’ils l’étaient bel et bien et même, à mon avis, irrémédiablement. Mais ce salaud de Blancard n’a rien voulu entendre. « Même morts, vos poissons doivent avoir l’air en vie. Mieux, vivants ! qu’il a rétorqué. Montrer tous les signes de la vigueur, de l’épanouissement. Avoir l’œil vif, la nageoire souple, l’ouïe fraîche, l’écaille luisante. On doit les voir frétiller sur l’étal, naviguer dans la glace comme dans une eau claire. Arrangez-les un peu, mon vieux ! Faites danser vos soles, onduler vos flétans, égayez vos limandes, vos colins, et on parviendra peut-être à dynamiser notre chiffre d’affaires. En attendant, personne n’achètera ces cadavres. Regardez-moi ces truites ! » qu’il a ajouté en lançant, devant lui, son long bras flexible. « Et ces pauvres anguilles, elles ont vraiment une sale gueule ! » – Une sale gueule, répéta Lili, amusée, en tordant le coin de la bouche. Elle rinçait la vaisselle sous le robinet et Ricky l’essuyait avec un torchon qu’elle lui avait collé dans les mains avec autorité. De temps à autre, elle lui adressait un petit sourire ironique, plus éloquent qu’une raillerie ouverte sur ses compétences ménagères. Elle avait enfilé ses gantelets d’armure en latex rose, s’était munie de son écouvillon. Plumeau, balai, tampon à récurer étaient ses ustensiles de guerre. Équipée de poudres, d’aérosols, elle combattait les taches et les grains de poussière en ennemis héréditaires, exterminait les traces de rouille et débusquait les moisissures avec une pugnacité sans faille. Mais qu’est-ce qu’elle s’imagine, bon sang ? se demandait Ricky en la regardant gratter à présent des restes de sauce séchée au fond d’un plat en pyrex. Que ça va lui transmettre la peste ? Je serais curieux de savoir comment elle se représente les virus, les bactéries, tous ces organismes ultramicroscopiques. Aussi terrifiants, sans doute, que des monstres dentus aux dards empoisonnés, des créatures aux pattes velues, aux crochets venimeux. Si on était perdus dans le désert, elle préfèrerait mille fois mourir de soif plutôt que de boire après moi au goulot de ma gourde, de peur que je lui refile mes microbes, et elle connaîtrait le même sort que ce type, cet inconscient, qui avait effectué une randonnée dans la Vallée de la Mort avec une seule bouteille de Sprite. Il était tombé raide après des heures de marche, à quelques dizaines de mètres seulement de sa voiture. Totalement déshydraté. Lorsque le flic l’avait soulevé, il ne pesait plus que trente kilos. Tous ses os s’étaient entrechoqués à l’intérieur de lui comme un jeu de mikado. Il n’avait plus une seule goutte d’eau dans le corps. – Et alors, tu les as ressuscités ? Et au lit, est-ce qu’elle se préoccupe de salubrité ? Sait-elle, par exemple, que les baisers – ces baisers romantiques et fiévreux que nous échangeons encore quelquefois malgré l’érosion du désir – sont de véritables bouillons de culture, plus foisonnants en bacilles de toutes sortes que les eaux stagnantes d’un marigot ? Que quatre-vingts pour cent des maladies s’attrapent par la langue ? Il y a longtemps que Ricky s’est forgé sa petite idée là-dessus : sur la maniaquerie de Lili, son origine. Un jour qu’elle frottait la nappe avec une éponge, qu’elle attaquait une salissure tel un rival en lutte, il lui avait exposé sa théorie. Lili s’était postée, poings sur les hanches, agacée d’être ainsi un objet d’étude.
– Vas-y, je t’écoute, lui avait-elle dit. – Eh bien, d’après moi, cela remonte à l’enfance. À la façon dont ton beau-père te traitait quand tu étais gamine. – Et comment il me traitait, d’après toi ? – Comme de la merde. Ta quête d’assainissement vient de là, j’en suis sûr. Du fait que Roberto t’évitait comme si tu allais le pourrir ou le contaminer, qu’il te dévalorisait sans cesse. C’est une réaction légitime. Quand on est rabaissé au niveau d’une saleté, d’un résidu, on développe un sens exacerbé de l’hygiène, on recherche l’impeccable. – C’est possible, avait-elle admis avant de se remettre à nettoyer de plus belle afin d’éluder toute discussion. On a tous des comptes à régler avec notre enfance, tu ne crois pas ? – Oui, certainement, avait répondu Ricky, évasif, sans rien ajouter d’autre. Elle l’avait touché en plein cœur sans qu’elle s’en doute et pour cause : elle ignorait tout de ce qui avait eu lieu bien des années plus tôt à Bramford, là où Ricky avait passé ses vacances d’été. Il ne lui avait jamais parlé de ce qu’il appelait désormais « le soir des lucioles ». Personne – pas même sa propre mère – ne connaissait la vérité sur ce qui était réellement arrivé ce soir-là. Excepté lui et Tête-de-Veau, bien sûr. Mais Tête-de-Veau n’était plus là pour la révéler. La mousse crépitait dans l’évier. Lili récurait les bords d’une casserole où adhérait du grillé. Elle s’acharnait avec la paille de fer. – Et alors, tu les as ressuscités ? – Qui ça ? – Allô, la Terre, est-ce que vous me recevez ? Je te demande si tu les as ressuscités. Les poissons, Ricky, nom de Dieu, ces putains de poissons ! Parfois, Ricky avait le sentiment – mais il s’agissait plutôt d’une réalité objective – que Lili était à cran. Qu’elle lui reprochait sa présence, le seul fait d’exister, de respirer son oxygène. Mais aussi que sa vie tournait à l’envers et que ça lui donnait la nausée. – J’ai fait ce que j’ai pu, figure-toi. J’ai changé la disposition des merlus sur les algues, projeté quelques gouttes de citron dans les yeux des rougets pour qu’ils brillent davantage, paré l’espadon de diamants d’un carat… enfin… de glace pilée. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Du bouche à bouche aux congres ? Un massage cardiaque aux poulpes et aux cabillauds ? Lili inspecta la surface d’un plat rond qu’elle tenait à deux mains comme un volant de voiture. – Si tu veux mon avis, ce Blancard t’a dans le nez. – Depuis le début, en effet. Il cherche n’importe quel prétexte pour me virer, pour pouvoir caser son neveu à ma place. – Tu le connais ? – Son neveu ? Je l’ai déjà vu deux ou trois fois au supermarché. C’est un de ces adolescents calamiteux, déjà obèse, qui donne l’impression de se déplacer dans un air solidifié et de bouger en repoussant la matière. Un grand morveux installé dans ses chairs livides et la confiance de ses bourrelets. Pourvu d’autant d’initiative qu’une valise. Qui reste là où on le pose. – Essaie de t’accrocher, l’exhorta Lili tandis qu’une fois de plus, Ricky voyait tous ses efforts se disloquer comme des pans de glacier argentin. C’est qu’il avait mis beaucoup de bonne volonté à suivre cette formation de technicien en poissonnerie que lui avait proposée le Pôle Emploi, et plus précisément sa référente, Mlle Huet, une femme aux sourcils étranges, que la vie semblait avoir endommagée.
– Je constate que vous savez rebondir, avait-elle conclu après avoir parcouru son CV. Je constate aussi que vous manquez de persévérance. Trois métiers en deux ans, c’est beaucoup… Difficultés d’adaptation, peut-être ? Problème d’instabilité ? Goût du changement ? – Un peu tout ça, avait répondu Ricky pour éviter de brosser de lui un portrait psychologique dans lequel il aurait dû évoquer sa liberté de comportement incompatible avec une stabilité professionnelle, son mode d’esprit qui lui attirait souvent des inimitiés, son humour énigmatique, à moins que ce ne soit sa volonté inconsciente de tout gâcher. – J’aurais bien quelque chose à vous proposer… Il y a des postes à pourvoir dans la grande distribution. Vous seriez tenté par un métier de bouche ? Poissonnier. Qui peut avoir la vocation ? Existe-t-il un seul gosse au monde qui manifeste le désir de l’être, qui déclare : « Moi, quand je serai grand, je veux devenir poissonnier » ? Un seul adulte qui rêve de décapiter et d’éventrer des poissons morts, de peser des clams et des pétoncles, d’ouvrir des oursins ? Et pourtant… deux ans auparavant, Ricky avait, faute de clientèle, définitivement fermé son cabinet de pédicure-podologue. Une cessation d’activité inexplicable, à croire que plus personne ne souffrait des pieds, que l’humanité entière était devenue cul-de-jatte. Les consultations s’étaient raréfiées, certains malades décommandés sans donner de raisons. M. Hardel, dont la syndactylie congénitale nécessitait des soins réguliers, cessa brutalement d’honorer ses rendez-vous ; Mme Thomassen elle-même, que des hallux valgus (oignons) torturaient, avait reporté le sien de semaine en semaine pour, finalement, ne jamais revenir. Ricky compulsait son agenda dont les pages demeuraient plus vierges que des carmélites. Il avait cherché des méthodes pour attirer et séduire de nouveaux patients, ajouté à ses compétences celles de réflexothérapeute dans le double but d’éveiller les curiosités et de moderniser ses pratiques. Il avait même envisagé de jouer les rabatteurs, d’imiter ces chinoises sur les trottoirs de Kuala Lumpur qui harponnent les passants pour leur vanter les vertus relaxantes et curatives du massage de la voûte plantaire et de l’étirement des orteils. De sortir sur le pas de sa porte pour les inviter à traiter leurs cors, gommer leurs durillons, râper l e u r s callosités. Il les délivrerait d’affections qu’ils ne soupçonnaient même pas ; ils repartiraient en apesanteur, se déplaceraient sur coussins d’air. – Tu ne vas tout de même pas racoler comme une pute ! s’était écriée Lili. – Une pute ou un prophète. Regarde Jésus, Bouddha, Mahomet… ils faisaient bien du racolage, non ? Lili avait vrillé son index sur sa tempe. – T’es complètement cinglé, avait-elle conclu en le dévisageant comme s’il présentait des symptômes de maladie dégénérative. Souvent, Ricky se demandait si Lili ne voyait pas en lui un germe infectieux face à des globules blancs, un intrus à la nocuité manifeste dans un élément constitué. Il se demandait aussi ce qu’il serait advenu de leur couple si le bébé qu’ils avaient mis en route huit ans plus tôt n’avait pas disparu dans une canule d’obstétrique. – C’est bien ce que je craignais, avait annoncé Lili ce matin-là en posant son test de grossesse sur la table du petit-déjeuner, parmi les cristaux de sucre et les miettes de biscottes. C’est positif. – Positif ? Et ta pilule ? Son contraceptif qu’elle prélevait chaque soir de la plaquette, placée en évidence dans son verre à dents. – Oubliée.
– Alors c’est que tu as envie d’un bébé, avait affirmé Ricky qui ne comptait pas les mécanismes de l’inconscient pour du beurre. Tu l’as oubliée intentionnellement. – Tu dis des conneries intentionnellement, avait rétorqué Lili en le pointant du doigt. Tu sais très bien que je ne veux pas d’enfants. Elle avait versé de l’eau brûlante dans son mug jaune où était inscrit « Moi », (Ricky avait le même en bleu), y avait fait tremper son sachet de thé qui oscillait au bout de sa ficelle comme un pendule de radiesthésiste. Dès le début de leur histoire, en effet, Lili avait pris les devants et résolu le problème avant même qu’il ne soit posé. – J’espère que tu ne veux pas d’enfants, parce que… autant te prévenir tout de suite, pour moi, c’est niet ! avait-elle déclaré en tranchant l’air de la main dans un geste de karatéka. – Et dans l’hypothèse d’un… accident ? s’était risqué Ricky. Lili s’était lancée alors dans un grand discours sur son refus de procréer. Elle avait parlé de conformité à une image sociale, de la mentalité exécrable des gosses, de la régression à un règne inférieur (ceci pour l’accouchement et les montées de lait) et du fameux instinct maternel qui la faisait doucement rigoler. Elle avait employé les termes d’aliénation, de sacrifice, puis les mots IVG et aspirateur. – Et moi, je peux peut-être donner mon avis, non ? avait demandé timidement Ricky. – Non, avait-elle répondu avec une fermeté qui forçait le respect. Elle s’était fait avorter à ce stade où l’embryon ressemble à un krill translucide. Ricky avait appliqué sa main sur son abdomen avant qu’elle ne boutonne son épais manteau pour se rendre à la clinique. Il ne parvenait pas à imaginer qu’il y avait de la vie là-dedans. – Tu ne veux vraiment pas que je t’accompagne ? avait-il proposé. – Non, ce serait donner de l’importance à quelque chose qui n’en a pas, avait répondu Lili. Elle était revenue de la clinique le lendemain matin avec des achats et une petite fièvre à trente-huit. – J’en ai profité pour faire quelques courses. Elle avait rangé les provisions dans le frigo, s’était interrompue une minute pour expulser un caillot de sang dans les toilettes, puis avait repris le cours normal de ses activités et ensuite le cours normal de sa vie sans jamais évoquer cet incident dû, selon elle, à un simple moment de distraction. La paternité de Ricky s’était donc arrêtée là. Il n’avait pas eu le temps de s’émouvoir devant le ventre de Lili qui promettait d’enfler tel du verre soufflé ni de s’attacher à cet enfant corpusculaire, et regrettait parfois de n’avoir pu l’escorter dans son ontogenèse en père autoritaire et bienveillant. Lili, quant à elle – par compensation, sans doute – avait adopté très vite une chatte de race à la robe ivoire, à la face écrabouillée, aux yeux globuleux. Très chère, très laide. Elle l’avait rapportée du salon de l’animal de compagnie, appelée Cosima comme la fille de Sunny von Bülow, la milliardaire américaine assassinée par insuline, et projetait d’en faire une bête à concours. Elle lui vernissait les griffes avec du rouge à ongles, la brossait des heures sur ses genoux, la nourrissait de pâtée de luxe à la fourchette et l’avait déjà soûlée en lui donnant à laper le bout de son auriculaire humecté de vin cuit. Cosima avait tous les droits, toutes les permissions : celle de monter sur le lit conjugal pour se coucher en écharpe sur le cou de Lili où elle ronronnait sans se lasser, et d’abandonner des flocons de poils sur les vestes (sombres de préférence) de Ricky. Lili rassembla dans sa paume un lot de petites cuillères ruisselantes, les lui tendit. – Et s’il te vire, qu’est-ce que tu envisages ? Il s’agissait de Blancard, bien sûr. – Rien. Ricky n’envisageait rien. Quoique très éloignée de ses aptitudes, cette reconversion improbable lui convenait parfaitement. Lui qui, au départ, ne différenciait pas la langouste du
homard, confondait la seiche et le calamar, ignorait jusqu’à l’existence du macroure ou du touille, avait appris le métier : à reconnaître les différentes espèces de mollusques et de crustacés, les huîtres classées par numéros, à accomplir des gestes précis, efficaces et, petit à petit, il avait pénétré un univers inconnu qui avait vaincu toutes ses réticences d’origine et l’inspirait chaque jour davantage. À force, il avait fini par l’aimer, par découvrir un véritable intérêt aux créatures aquatiques, jusqu’à se passionner pour l’ichtyologie. Il y puisait à présent des satisfactions nouvelles, trouvait même des réjouissances inattendues, de la sensualité à tripoter ces corps flasques, à les trancher d’un coup sec, à fendre de la pointe du couteau leur ventre nacré dans la longueur, à extirper leur vidure, arracher leurs arêtes à la pince, racler leurs écailles, et voir la matière chromée s’éparpiller sur la planche en paillettes d’argent. Il s’était habitué à sa vareuse jaune, à son tablier ciré, à ses bottes en caoutchouc. Même l’odeur ne le dérangeait plus. Le fraîchin lui rappelait ses vacances à Saint-Jean-de-Saro quand il était adolescent, ses promenades au bord de la mer, le vent aux relents d’iode qui giflait son visage. Deux verres à liqueur s’entrechoquèrent sous son nez dans un bruit de castagnettes. – À quoi tu penses ? lui demanda Lili. – À rien, à Saint-Jean-de-Saro. – Tu voudrais y retourner ? – Oui, pourquoi pas ? – On pourrait y faire un saut un week-end, juste pour voir si ça a changé, si ce bar, Le Nansouty, existe toujours. C’est là où nous nous sommes rencontrés, tu t’en souviens ? Oui, il s’en souvenait… C’était le plein été, par une chaleur de four. Il avait repéré cette fille avec l’acuité d’un animal localisant d’instinct son ennemi. Elle s’installait chaque après-midi sur la plage, au même endroit, près d’un tronc d’arbre sec couché sur le sable, dont le bois déchiqueté, détaché par lambeaux, évoquait les sphacèles d’un membre malade. Dès qu’il distinguait la vénusté de sa silhouette sur son drap de bain à rayures, son cœur se mettait à cogner à tout rompre. Un taulard frappant sur ses barreaux. C’était au mois d’août. Il avait tout misé sur le quinze, jour de la Transfiguration. Déterminé à l’aborder, il avait marché dans sa direction avec un magazine Pronuptia roulé en cylindre dans sa main, qu’il venait d’acheter à la Maison de la Presse. Il mesurait ses pas, contrôlait ses mouvements et sa respiration, respectant en cela les conseils de Grégoire, le batteur du groupe, pour chasser le trac avant de jouer en public : inspirer amplement par les narines, emplir les poumons capacité maximum, expirer lentement par la bouche jusqu’à ce que le ventre se creuse et avale le nombril. En s’approchant d’elle, il avait ralenti son allure. Parvenu à sa hauteur, il s’était figé. Un condamné attaché au poteau, prêt à recevoir la balle. La fille avait levé vers lui un visage inamical. Elle avait un nez pointu, un bracelet en billes de bois au poignet gauche, un gros grain de beauté en relief au milieu du front, ce côté un peu vulgaire qui excite beaucoup d’hommes. Ses cheveux mouillés pris dans les griffes d’une pince en plastique, gouttaient dans son dos et dégageaient un cou gracile et ondoyant, encerclé d’une chaînette en or au bout de laquelle tremblait un petit pendentif en forme d’étoile. – Bonjour, lui avait dit Ricky avant de faire quelques remarques sur la température de l’air et le déplacement des nuages. Chaque espèce a son code de reconnaissance sociale, un procédé qui permet d’entrer en relation avec ses semblables. Les chiens qui se croisent se reniflent le derrière, les humains parlent météo. – Qu’est-ce que vous me voulez ? lui avait-elle demandé. Ricky lui avait tendu le magazine Pronuptia.
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