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Les Bonnes Femmes

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308 pages

L’épisode que je vais raconter pourrait s’appeler un Mariage sous Louis XIV.

Un mariage manqué, par la volonté d’une jeune femme qui lutte, toute seule, contre sa famille, contre l’Église, contre les ministres du roi, contre le roi lui-même, et qui triomphe !

Louis XIV, vaincu par une sorte d’enfant (l’héroïne n’avait pas vingt-cinq ans), c’est là l’originalité de cette histoire, dont on ferait une jolie comédie, un drame sentimental, un roman curieux, si le public avait encore le goût des belles aventures, des belles manières.

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Louis Ulbach

Les Bonnes Femmes

LA DUCHESSE DE LESDIGUIÈRES

L’épisode que je vais raconter pourrait s’appeler un Mariage sous Louis XIV.

Un mariage manqué, par la volonté d’une jeune femme qui lutte, toute seule, contre sa famille, contre l’Église, contre les ministres du roi, contre le roi lui-même, et qui triomphe !

Louis XIV, vaincu par une sorte d’enfant (l’héroïne n’avait pas vingt-cinq ans), c’est là l’originalité de cette histoire, dont on ferait une jolie comédie, un drame sentimental, un roman curieux, si le public avait encore le goût des belles aventures, des belles manières. des beaux costumes, des beaux caractères, et si Alexandre Dumas père vivait encore.

Je sais bien que Louis XIV, vieilli sous le joug de madame de Maintenon, pouvait être moins intraitable qu’au temps de sa splendeur amoureuse. Mais il est probable que madame de Maintenon était dans son jeu, l’exhortant à tenir bon, et il céda !

A coup sûr, il saluait chapeau bas la moindre paysanne ; peut-être saluait-il moins bas les duchesses, les ayant plus à sa merci ; mais cette politesse envers toutes les femmes, indistinctement, impliquait, pour elles, l’égalité et, pour lui, la souveraineté absolue. Il voulait être obéi des plus fières et des plus belles.

C’est un fait unique dans ce long règne, que cette opposition d’une honnête jeune femme, et le fait mérite d’être signalé.

Saint-Simon, à plusieurs reprises, revient sur cette histoire, avec un peu de dépit ; car l’héroïne tenait à sa famille, et le mariage était avantageux, mais, malgré tout, avec un peu d’orgueil et d’estime.

Il s’agit de Louise-Bernardine de Durfort de Dupas, veuve du duc de Lesdiguières (octobre 1703),

Elle s’était mariée le 17 janvier 1696, à Jean-François-Paul de Lesdiguières, brigadier du roi, résidant en Italie. Elle avait été choisie par la mère de son mari, qui la préféra à mademoiselle de Clérambault ; ce dont madame de Sévigné, ennemie de la famille Lesdiguières, se montra fort offusquée.

Saint-Simon dit à propos de la duchesse douairière : « C’était une espèce de fée, demeurant presque toujours seule dans un palais enchanté, et sur qui personne n’avait nul crédit. »

Serait-il possible que la belle-mère eut communiqué à la bru de son choix cette volonté inébranlable, qui ébrécha la volonté du roi ? Il est certain, en tout cas, qu’elle avait bien choisi. Les deux époux étaient fort jeunes. Le. mari avait dix-huit ans ; la mariée était à peu près du même âge. C’était un couple charmant. Madame de Sévigné, qu’on regrette de voir hostile à cette union de la grandeur, de la jeunesse, de la beauté, de l’amour, et qui n’eut pas le loisir de la voir prospérer, raconte, avec une intention maligne, que, quand on présenta la jeune duchesse au roi, Louis XIV lui fit un accueil sérieux, et se borna à lui souhaiter d’être heureuse.

Il ne pouvait guère lui souhaiter autre chose, et la gravité de l’accueil n’était peut-être que la mélancolie du roi, devant cette vision si souriante.

Saint-Simon fait ainsi le portrait du mari :

« C’était un homme doux, modeste, gai, mais qui se sentait fort et qui n’avait pas plus d’esprit qu’il n’en fallait pour plaire et pour réussir à notre cour, fort honnête homme et fort magnifique ; il vivait très bien avec sa femme. »

Le portrait n’est-il pas vivant, et ce jeune duc, à la fois doux, fort, magnifique, aimant, réservé et modeste, n’apparaît-il pas pour séduire ?

Quant à Louise-Bernardine, son portrait n’est pas fait. A quoi bon ? Elle rayonnera d’elle-même, sous son voile, et nous verrons bien comme elle devait être jolie !

Le bonheur dura sept ans. La lune de miel n’était pas finie et les époux ne faisaient que commencer à être un jeune ménage, non plus un ménage de jeunes gens, quand une maladie rapide enleva le duc, à Modène, laissant la jeune femme désespérée, sans enfants, ce qui était un malheur, et sans lui laisser de fortune, ce qui était un grave oubli. Le fils respectueux léguait tous ses biens à sa mère, négligeant d’assurer l’avenir de sa veuve.

L’oubli est singulier de la part d’un si magnifique mari. Faut-il voir là un trait de grand seigneur qui méprise l’argent pour sa jeune femme, prévoyant que jeune, jolie, sans enfants, avec un beau nom, qui avait gagné encore de l’éclat, elle ferait un second mariage, plus grand, peut-être, et plus riche que le premier ?

Louise-Bernardine, dans ce cas, déjoua le calcul de son mari. Elle lui fut plus fidèle qu’il ne le prévoyait. Elle le pleura, sans vouloir être consolée ni enrichie. Qui sait si elle n’était pas flère de sa ruine, qui attestait le désintéressement de son deuil, et qui lui fournit l’occasion de manifester l’héroïsme de son amour !

Un soir, le jeune duc de Lesdiguières, soupant, en Italie, avec le due de Mantoue, laissa voir à son doigt une bague contenant un joli portrait de femme.

 — Quelle belle maîtresse vous avez là ! dit le prince, qui entretenait un sérail complet, et qui, selon Saint-Simon, avare autant que voluptueux, ne faisait guère que cette dépense-là.

 — C’est ma maîtresse ! oui ; parce que c’est ma femme, répondit le jeune duc en riant.

Le duc de Mantoue rendit la bague, mais garda le souvenir de la femme. Dès la mort du duc de Lesdiguières, comme il était veuf lui-même d’une princesse de sa branche cadette qui avait eu terriblement à souffrir de ses caprices et de son avarice, il songea à épouser la jolie veuve et partit pour Paris.

Bien que ses États servissent alors de théâtre à la guerre, le duc de Mantoue arriva avec une grande suite, dans un incognito transparent, se faisant appeler le marquis de San-Salvador.

Pendant quelque temps, il dissimula ses projets et parut seulement venu pour causer avec Louis XIV. Le Roi, qui lui devait un peu de reconnaissance pour les services rendus en Italie, le reçut à Versailles, par les petits escaliers, ainsi que le remarque Saint-Simon, il est vrai, mais en se tenant debout et découvert. Il le présenta aux princes, le conduisit dans la ruelle de la duchesse de Bourgogne, qui était indisposée et qui gardait le lit, mais qui ne prit pas de remède pendant l’audience, le promena dans la galerie des Glaces, et ne le congédia qu’en lui disant : « Au revoir ! »

Le duc de Mantoue revint huit jours après ; mais c’était moins la bonne grâce du Roi qu’il recherchait que la vue de la belle duchesse de Lesdiguières. Il espérait la rencontrer à la cour, dans le parc, à Trianon. Il accepta des dîners à Meudon, se piqua de bel air, galantisa, dit Saint-Simon, espérant qu’on lui parlerait de la jolie veuve, la quêtant des yeux, des oreilles, en chasse, avec un appétit avide.

Quel beau portrait à faire de cet amoureux impatient, qui ne voulait pas songer au deuil récent de la jolie duchesse, s’imaginant qu’elle allait, pour lui, déchirer ses voiles de deuil !

A la fin, épuisé de sa chasse, fatigué de ses buissons creux, le duc de Mantoue s’ouvrit de son projet à Torcy, ministre des affaires étrangères.

Ce mariage était une affaire d’importance pour l’État. Le duc, en ouvrant son duché à la France, avait donné à Louis XIV la clef de l’Italie. Il était de bonne politique d’attacher une faveur rose à cette clef. Torcy fit un rapport au Roi, et le Roi déclara qu’il donnait d’avance son agrément à ce mariage.

En conséquence, le maréchal de Duras fut chargé d’en parler à sa fille et d’user de son autorité pour la déterminer à cette union diplomatique. On ne s’attendait pas à de la résistance ; tout au plus à la demande d’un sursis, pour étancher les dernières larmes et user le dernier deuil.

Louise-Bernardine fut étonnée d’abord de l’honneur de cette recherche ; puis elle attesta la sincérité de sa douleur, déclara qu’elle ne se remarierait pas, et, comme on insistait par des raisons mondaines, elle opposa des scrupules mondains.

Pouvait-elle consentir à faire partie du sérail de ce vieil Italien jaloux, féroce et notoirement malade ? L’excuse était trop bonne Un père bourgeois se fût rendu à ces excellentes raisons qui fortifiaient les raisons du cœur et de l’amour fidèle. Mais il s’agissait d’une alliance désirée par le Roi ; le vieux maréchal voyait un commandement dans ce désir. Une femme jeune, aimée, une Française ferait congédier le sérail et guérirait le duc.

Saint-Simon, promptement averti de l’affaire, s’entremit pour vaincre la rebelle. On craignait que le duc de Mantoue ne se décidât pour mademoiselle d’Enghien, qui était fort laide, ou pour mademoiselle d’Elbeuf, que les Lorrains poussaient vivement sur son chemin.

Les rivalités de Cour rendaient implacable, et Saint-Simon expose les raisons qu’il fit valoir :

« Je lui représentai ce qu’elle devait à la maison, prête à tomber, après un si grand éclat par la mort de mon beau-père, la conduite de mon beau-frère, l’âge si avancé de M. de Duras et l’état de son seul frère, dont les deux nièces emportaient tous les biens. Je lui fis valoir le désir du Roi, les raisons d’État qui l’y déterminaient, le plaisir d’ôter ce parti à mademoiselle d’Elbeuf, en un mot tout ce dont je pus m’aviser. Tout fut inutile. Je ne vis jamais une telle fermeté ! »

Les raisons, on le voit, étaient d’une moralité singulière, et il faut se rendre compte du formidable prestige du Roi, pour trouver du mérite à un refus qui n’aurait eu que le mépris de ces raisons.

Louise-Bernardine était gardée contre la tentation de l’orgueil, de la vanité, contre le désir de déjouer les calculs de familles rivales, par son amour fidèle.

 — Je veux mourir duchesse de Lesdiguières, répondait-elle obstinément. Je ne m’abaisserai jamais à devenir duchesse de Mantoue.

Le prince de Condé fut appelé à la rescousse. Il était beau joueur, puisque mademoiselle d’Enghien avait été sur les rangs. Il s’étonna que le maréchal de Duras n’eût pas dompté cette rébellion. Il dit tout haut, devant le Roi, qu’il voulait faire la noce à Chantilly, comme de sa propre fille, à cause de sa parenté avec la maréchale de Duras, arrière-petite-fille, comme il était arrière-petit-fils du dernier connétable de Montmorency.

 

Mais les violons de Chantilly et le tintamarre d’une grande fête n’émurent pas da vantage madame de Lesdiguières. On ne lui parlait pas d’amour, pour entamer son amour, et pourtant le diamant seul pouvait user le diamant. Que faisaient ces arguments mondains ?

Saint-Simon songea à des arguments plus sacrés, pour vaincre son obstinée cousine. Il fit intervenir les îlles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Jacques, dans le couvent desquelles Louise-Bernardine avait été élevée. Mais les chatteries des bonnes sœurs ne prévalurent pas sur les souvenirs du mari. Madame de Lesdiguières fit prier pour l’âme de son époux mort, et ne permit pas qu’on priât pour qu’elle livrât son corps sans âme au duc de Mantoue.

Cependant le vieux soupirant, qui cherchait partout la dame de ses pensées, sans la rencontrer, apprit qu’elle se rendait, le dimanche, à l’église des Minimes de la place Royale.

Il résolut d’aller l’y trouver ; il la verrait ; il l’attendrirait peut-être en la priant, comme elle priait.

Mais, soit qu’elle fût prévenue, soit que, dans son recueillement, elle voulut s’isoler davantage, madame de Lesdiguières s’enferma dans une chapelle, et, quand elle en sortit, elle était enveloppée de voiles de gaze si épais, que le duc de Mantoue, posté pour la surprendre, vit passer un fantôme noir, mais sans pouvoir comparer la figure au portrait de la bague, incrustée dans ses souvenirs.

En Italie, dans ses États, le duc eût procédé à un enlèvement, à un acte de violence ; il se fut permis de déchirer, d’arracher ces voiles insolents. Mais, à Paris, il fut contraint de supplier Torcy, et le ministre en référa au Roi.

Louis XIV donna l’ordre à son ministre des affaires étrangères de voir la jeune veuve, de lui intimer les volontés royales, d’insister sur l’importance de cette union et, au préalable, de lui en joindre d’avoir à soulever son voile dans l’église, en passant devant le duc de Mantoue, pour qu’au moins le malheureux prince vit passer son rêve.

La duchesse de Lesdiguières fit, au dire de Saint-Simon, sur le premier point, une réponse respectueuse, ferme et courte. Quant à la question du voile soulevé, elle résista encore, mais plus faiblement. Sa pudeur objectait qu’on lui demandait une complaisance inutile ; toutefois, ne voulant pas paraître coquette, quand elle n’était que modeste, et, comme on lui disait que ce serait une bonne action, une charité, elle finit par consentir.

Alors se passa une scène charmante, qui devrait tenter un peintre.

La jeune duchesse retourna le dimanche suivant à l’église des Minimes ; elle y pria avec la même ferveur. Le duc de Mantoue vint se poster à la grille de la chapelle. Quand l’office fut terminé, madame de Lesdiguières, qui s’appuyait sur le bras de madame d’Espinoy, prête à sortir, leva ses coiffes, passa lentement devant monsieur de Mantoue, lui fit une révérence en glissant, pour lui rendre la sienne, et, comme ne sachant pas qui il était, gagna son car-fosse,

Saint-Simon ne s’amuse pas à décrire davantage ; mais ne voit on pas bien cette apparition, cette glissade timide et fière devant le pauvre duc ébloui ?

Le duc apitoya le Roi. L’affaire se traita en Conseil comme une affaire d’État. Il ne pouvait s’agir de la Bastille pour la jeune rebelle. Louis XIV, stupéfait, provoqué, s’engagea à signer le contrat de mariage, à stipuler de grands avantages d’argent et de protection, à se faire le garant des honneurs que la duchesse de Mantoue recevrait, en cas de veuvage. On essayait de la tenter, même par la perspective d’un veuvage prochain !

On eut de grandes conférences chez madame de Creil, une amie de la maréchale de Duras. Saint-Simon y assista. Mais le seul résultat fut un torrent de larmes, et l’intervention subite de Chamillard, le ministre, qui, mis par la duchesse de Lesdiguières dans la confidence de sa douleur, et satisfait de jouer un tour à Torcy, devint l’avocat de la jeune veuve auprès du Roi.

Louis XIV finit par céder devant celle qui ne cédait pas. Avec cette logique des souverains qui ne peuvent pas avoir tort, il se trouva très flatté qu’une si charmante personne aimât mieux rester sa sujette que de devenir souveraine à l’étranger, et, pour diriger l’opinion, il entama l’éloge de la duchesse, dans son cabinet, devant toute la famille. Peu s’en fallut qu’il ne déclarât avoir conseillé la résistance qui dérangeait ses plans.

On fut obligé de conseiller au duc de Mantoue d’en prendre son parti, de se consoler, de se pourvoir ailleurs, et, comme il avait juré d’épouser une Française, on le poussa vers les filets tendus par les Lorrains. Mademoiselle d’Elbeuf, très belle d’ailleurs, était un pis aller fort acceptable.

Le Roi fut fort aimable pour l’ami qu’il lâchait.

A leur dernière entrevue, il lui donna une belle épée en diamants qu’il avait mise exprès à son côté et qu’il en tira avec grâce, en disant au duc qu’il l’armait généralissime de ses armées d’Italie.

Le duc, fort avare, trouva le joujou très joli. Il reprit le chemin de ses États, à cheval, très escorté, suivi par madame d’Elbeuf et sa famille, qui avaient grand’peur de voir échapper une pareille proie.

Saint-Simon raconte même un épisode fort comique de ce voyage. A Nevers, madame d’Elbeuf et madame de Pompadour, sa sœur, qui avaient rejoint le duc de Mantoue, l’enfermèrent dans une chambre d’auberge avec sa fiancée, voulant le contraindre à ne pas attendre plus longtemps, pendant qu’elles allaient chercher un prêtre, pour bénir le guet-apens.

Le duc de Mantoue, ce jour-là, n’avait pas envie de se marier. Il cria comme un diable d’être enfermé avec une belle jeune fille, se fit ouvrir la porte, consentit à recevoir une petite bénédiction de voyage de son aumônier, et s’enfuit bien vite en Italie, où la famille d’Elbeuf le retrouva et l’obligea à ratifier sa promesse.

L’évêque de Tortone les maria solennellement.

Le mariage n’eut pas de suites heureuses. Pouvait-il en avoir ?

Le duc de Mantoue, le lendemain de ses noces, mit sa femme sous clef, ne lui permit pas de voir sa mère plus d’une heure par jour, fit murer aux trois quarts les fenêtres de son appartement et choisit deux vieilles Italiennes pour garder la duchesse et en répondre.

Les affaires du duché n’allaient pas mieux que les affaires du ménage.

En 1707, les Français remirent l’État de Mantoue à l’Empereur, sans consulter le souverain de la principauté, et celui-ci se retira en toute hâte à Venise, pour y commencer sans doute la fameuse hôtellerie des rois en exil, emportant tout ce qu’il put emporter, moins sa femme, qu’il envoya en Suisse.

Un an après, le duc mourait, intestat, laissant de grandes richesses, sans laisser rien à sa femme, et celle-ci, dépitée, sans enfants, ruinée, mais non éplorée, revenait en France, pour y vivre d’une rente que lui fit le Roi.

Louis XIV porta le deuil pendant cinq jours ; car le duc de Mantoue (selon Saint-Simon) lui appartenait.

L’auteur des Mémoires ajoute :

« La duchesse de Lesdiguières, à ce spectacle, se remercia de nouveau et s’applaudit de plus en plus d’avoir résisté aux persécutions du duc de Mantoue, aux empressements extrêmes de M. le Prince et à tout ce que le Roi voulut bien faire de démarches pour la faire consentir à l’épouser ; quoiqu’il soit à croire que, mariée de sa main et par obéissance, et n’ayant pas dans la tête les chimères que l’autre étala d’abord, elle eût été mieux traitée. »

Je crois que Louise-Bernardine n’avait pas besoin du malheur de la duchesse de Mantoue pour se féliciter de son héroïsme.

La veuve du prince, bien qu’elle fût d’une belle santé apparente, mourut deux ans après. Saint-Simon dit à ce propos : « La maladie fut longue, dont elle sut heureusement profiter. »

Quel profit une jolie femme peut-elle tirer d’une longue maladie ? des égards ? des avantages d’argent du Roi ? En tout cas, le dénouement fut triste, comme l’avait été la pièce. La duchesse de Mantoue étouffa de l’orgueil dont sa famille l’avait gonflée, et qu’elle ne put satisfaire.

Madame de Lesdiguières disparaît modestement, après cette lutte mémorable. Sa vie un instant découverte, comme son beau visage, reprend ses voiles. Saint-Simon n’en parle plus ; ce qui fait supposer qu’elle ne se remaria pas et garda toujours son deuil doux et fier. Son grand cousin était trop mauvaise langue et trop fidèle à tout ce qui intéressait sa famille, pour passer sous silence un mariage ou un amour qui eût remis en évidence, fût-ce pour un jour, Louise-Bernadine de Duras.

La chasteté de ce silence enveloppe bien cette honnête femme, qui intimida Louis XIV. La duchesse de Lesdiguières garde ainsi ce charme furtif, cette, gloire d’un éclair qui passa sur le ciel assombri de Versailles, où l’on ne savait plus aimer, où l’habitude tenait lieu de fidélité, comme un rayon d’amour vrai et de piété conjugale.

LA PUDEUR ET L’AMOUR

Au temps de ma jeunesse, on trouvait sublime, mais tout simple cependant, que Virginie, sur le point d’aborder le rivage où Paul l’attendait, préférât la mort à la honte de se déshabiller, pour se jeter à la mer.

Plus tard, au temps de mon âge mûr, j’entendais les sceptiques s’étonner que, dans le tumulte d’un naufrage, un sauveteur eût le temps de poser ses conditions à celle qu’il entend sauver et qu’il n’essayât pas de la disputer quand même à la mort, avec ce surplus de pesanteur légère qu’une robe pouvait ajouter au poids naturel de la jeune fille.

Aujourd’hui, on trouverait Virginie absolument ridicule et bégueule, et les plus honnêtes parmi les enfants qui montrent leurs bras, leurs épaules, leur poitrine et leur dos, en faisant deviner leurs jambes et leurs cuisses, dans les toilettes de bal de l’heure actuelle, n’hésiteraient pas à mettre leur innocence toute nue, pour se conserver à leur famille, à leur fiancé ou à elles-mêmes.

La pudeur a moins de préjugés qu’autrefois. Elle existe ; mais elle tient à se vanter et à pousser la vaillance jusqu’aux limites, souvent même au delà des limites.

Ces réflexions, sans amertume, me sont inspirées par le singulier testament d’une jeune fille vertueuse qui a tenu à faire constater physiologiquement sa vertu, après son décès, pour prouver qu’elle ne prétendait pas vainement au respect.

Elle a préféré la mort au déshonneur ; mais cette immaculée, atteinte par la science moderne, a exigé qu’on violât son linceul, pour démontrer que son voile de vierge n’avait jamais eu le moindre accroc.

C’est l’Allemagne qui nous fournit cet exemple de pudeur savante ; mais l’héroïne était une de ces jolies filles hongroises comme nous en avons tant admiré dans notre excursion, et qui nous ont jeté tant de fleurs en nous versant de si bon vin.

Mademoiselle Eugénie Erdossi chantait sur un théâtre de Berlin, et chantait l’opérette. Jolie, simple, travaillant tout le jour, pour se préparer au travail du soir, ne cherchant pas les hommages, n’en recevant aucun qui ne fut dû à son talent, elle avait pris pension dans une famille et amusait sa candeur avec celle des petits enfants du logis.

On l’eût crue incapable de poésie sentimentale ; mais, quand, un jour, un bel officier de cavalerie, de grande famille, la salua à la promenade et lui dit son nom, elle rougit, se sentit troublée et balbutia :

 — Est-ce que vous oseriez m’épouser ?

Le gentilhomme, transporté par l’à-propos naïf de cette réponse, jura sur ses ancêtres et sur son épée qu’il n’avait pas d’autre ambition, et la douce Eugénie, lui tendant la main, répliqua :

 — C’est bien ! Dès cette minute, nous sommes fiancés, à la vie, à la mort !

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